lundi 8 juillet 2013

Jean Claude Djéréké : « Ne rien dire devant l’injustice et le mensonge est dangereux et destructeur. »


Jean-Claude Djéréké est prêtre. Docteur en sociologie des religions, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont : « Rome et les Églises d’Afrique », « L’Afrique et le défi de la seconde indépendance », ou encore « Fallait-il prendre les armes en Côte d’Ivoire ? »,
« Les Évêques et les Événements Politiques en Côte D'ivoire - 2000-2005 », « Les Hommes d'Eglise et le Pouvoir Politique en Afrique Noire », « L'engagement Politique du Clergé Catholique en Afrique Noire ». 
Dans certaines circonstances, le silence peut être synonyme de lâcheté et de complicité avec l’iniquité. 
Lorsque Caïn tua Abel et que Dieu lui demanda où était son frère, il répondit qu’il ne savait pas et qu’il n’était pas le gardien de son frère (Genèse 4, 25). Qu’ils le confessent ou non, les disciples de Caïn sont ceux qui refusent de veiller sur leurs frères ; ceux qui se montrent indifférents à la détresse ou à la souffrance d’autrui. 
D’autres personnes estiment au contraire que nous sommes responsables les uns des autres, qu’on ne peut se revendiquer homme et ne pas « connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi ». Leur raisonnement est le suivant: si nous nous disons frères ou compagnons d’humanité, la misère (matérielle, morale ou spirituelle) de l’autre devrait nous interpeller et nous amener à sortir de notre silence.
C’est ce que fit Voltaire (1694-1778), figure emblématique de la France des Lumières, en défendant Calas accusé à tort d’avoir assassiné son fils Marc-Antoine pour l’empêcher de faire comme son frère aîné qui était passé du protestantisme au catholicisme et d’avoir maquillé le meurtre en suicide. En intervenant dans l’affaire Calas, l’auteur de « Candide » n’était pas mû par des considérations pécuniaires, pas plus qu’il n’était en quête de reconnaissance. Sa renommée était déjà bien établie par une immense œuvre littéraire. Tout ce qu’il voulait, c’était un nouveau procès car il était convaincu que Calas et les siens étaient victimes de l’intolérance et de l’arbitraire. La suite est connue : un autre procès eut lieu en 1764, Jean Calas fut réhabilité l’année suivante et Voltaire put retourner à Paris en avril 1778 après vingt ans d’exil. 
Victor Hugo (1802-1885) ne défendit pas un individu mais les pauvres en général. En 1862, en effet, il leur consacra un grand roman, Les Misérables, qui raconte l’émouvante histoire de Jean Valjean. Sa phrase « Le peuple a faim, le peuple a froid. La misère le pousse au crime ou au vice, selon le sexe » est restée dans tous les esprits. Mais Hugo est aussi connu et apprécié pour avoir fustigé le coup d’État du 2 décembre 1851 et son auteur Napoléon III dans un pamphlet intitulé Napoléon le petit. Probablement pour le remercier d’avoir plaidé la cause du peuple et d’avoir pris des risques pour ce peuple, environ deux millions de personnes et 2000 délégations se déplacèrent, le 31 mai 1885, pour lui rendre un dernier hommage. 
Émile Zola (1840-1902), mort 17 ans après V. Hugo, s’intéressait comme ce dernier aux conditions de vie des pauvres et disait « n’avoir qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur ». C’est pour cette raison qu’il refusa de se murer dans le silence pendant l’affaire Dreyfus. 
Se taire lorsqu’un innocent est condamné alors que les vrais coupables circulent librement lui semblait insupportable. Pour mémoire, Alfred Dreyfus, capitaine français d’origine juive, était considéré comme un traître à la nation. On lui reprochait d’avoir livré des documents secrets à l’attaché militaire allemand en poste à Paris. Pour Zola, le véritable traître était le commandant Walsin Esterházy. Ses articles dans la presse française et sa lettre au président de la République Félix Faure publiée dans « L’Aurore » du 13 janvier 1898 sous le titre « J’accuse », furent décisifs. 
Le 23 février 1898, au cours du procès, il reviendra à la charge en disant : « Tout semble être contre moi, les deux Chambres, le pouvoir civil, le pouvoir militaire, les journaux à grand tirage, l’opinion publique qu’ils ont empoisonnée. Et je n’ai pour moi que l’idée, un idéal de vérité et de justice. Et je suis bien tranquille, je vaincrai. Je n’ai pas voulu que mon pays restât dans le mensonge et dans l’injustice. On peut me frapper ici. Un jour, la France me remerciera d’avoir aidé à sauver son honneur. »  
Si l’engagement de Zola contribua incontestablement à la révision du procès et à la réhabilitation de Dreyfus en 1906, il n’en reste pas moins vrai que l’auteur de « Germinal » laissa quelques plumes dans ce combat contre l’injustice et le mensonge. Il dut en effet composer avec la haine et les menaces de mort. Ses livres et son portrait furent publiquement incendiés. Même son nom fut retiré de la Légion d’honneur.
Pourquoi ce détour par trois monuments de la littérature française ? D’abord, pour souligner que la lutte pour la justice et la vérité n’est pas un combat perdu d’avance. Cette lutte peut être longue et dure ; elle peut parfois nous éloigner momentanément de la patrie et des nôtres (c’est le cas de Voltaire et de Zola qui fut contraint de passer 11 mois à Londres), mais elle finit par porter du fruit. Je ne sais pas quand cela se fera mais je suis certain que (…) [ceux] que la France a installés à la tête de notre pays seront dégagés et rendront des comptes au peuple ivoirien pour la simple raison que le faux et l’injustice ne peuvent prospérer éternellement. 
En revenant sur l’engagement politique des 3 écrivains français, je voudrais, d’autre part, nuancer l’idée selon laquelle il vaut mieux garder le silence pour éviter d’avoir des ennuis. Non, devant un frère qui souffre ou pleure, la seule attitude qui vaille n’est pas de se taire ou de rester dans son petit coin mais de se solidariser avec lui, de l’assister.
La Côte d’Ivoire divisée en deux en septembre 2002 par une rébellion montée de toutes pièces par la France pour obliger Laurent Gbagbo à se prosterner devant elle et à la laisser piller les richesses du pays, ne bénéficia pas de cette assistance. Plusieurs pays de la Cedeao refusèrent de soutenir ouvertement et concrètement le président démocratiquement élu par les Ivoiriens en octobre 2000. Peut-être ces pays se disaient-ils qu’ils n’étaient pas concernés par cette tragédie et que leurs pays étaient à l’abri de ce genre de choses. 
La Cedeao prit fait et cause pour les rebelles, leur déroulant le tapis rouge, n’exigeant jamais [qu'ils] déposent les armes, les soutenant jusqu’à la réalisation de leur funeste objectif: remplacer Laurent Gbagbo par Dramane Ouattara, l’homme qui leur envoyait chaque mois 25 millions de F.CFA quand ils se préparaient à attaquer le pays au nez et à la barbe de Compaoré, et donne chaque jour l’impression de travailler plus pour la France et la Cedeao que pour les Ivoiriens. Mais quelques mois suffirent pour que chacun de ces pays découvre, avec la partition du Mali, que ce qui arriva à la Côte d’Ivoire de Laurent Gbagbo peut arriver à tout le monde. 
Ce que je voudrais dire en un mot, c’est que le silence n’est pas toujours recommandable quoiqu’il soit utile à certains moments. Face à certaines situations, on a en effet le devoir de parler (haut et fort au besoin) pour que soient entendus les cris des victimes. Parler non pas parce qu’on a envie de se faire remarquer, ni parce qu’on désire nuire à X ou à Y, ni parce qu’on cherche à faire fortune sur le dos des personnes affligées, mais simplement parce qu’on considère que tout homme nous est un frère. Pour le dire autrement, se taire toujours me paraît à la fois malsain et indécent. Je fais partie de ceux qui soutiennent que le silence ne mérite pas que des éloges et que, dans certaines circonstances, il peut être synonyme de lâcheté et de complicité avec l’iniquité, que ne rien dire devant l’injustice et le mensonge est dangereux et destructeur non seulement pour les autres mais pour soi-même. 
À titre d’illustration, je ne citerai ici que le joli poème écrit en 1942 par le pasteur allemand Martin Niemöller, fondateur de « La Ligue d’urgence des pasteurs » qui protesta contre la persécution des Juifs et des pasteurs refusant de se soumettre aux Nazis. 
Voici le fameux poème : 
« Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste; quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste; quand ils sont venus chercher les Juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas Juif; quand ils sont venus chercher les catholiques, je n’ai rien dit, je n’étais pas catholique. Et puis, ils sont venus me chercher et il ne restait plus personne pour protester. »  
Le malheur qui frappe aujourd’hui autrui peut me frapper demain si je ne dis rien ou ne fais rien pour le tirer d’affaire : telle est la leçon qui nous est donnée par Martin Niemöller (…). 
Père Jean-Claude Djéréké, chercheur au Cerclecad, Ottawa (Canada) 
 
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Source : Connectionivoirienne.net 8 juillet 2013
 











 
 

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