vendredi 13 septembre 2013

septembre 1959 - Les dessous du prétendu « complot du chat noir »

Certains hommes dits de gauche,
aveuglés par la passion partisane...
Au milieu des années 1950, pour parachever la deuxième pacification de la Côte d'Ivoire commencée en 1949 par le socialiste Laurent Péchoux, Pierre Messmer en fut nommé gouverneur. C'était le temps où la France inaugurait un nouveau style d'administration coloniale qu'on pourrait définir par cette image : la main de Péchoux dans un gant de velours. A ce poste, Messmer fut le témoin privilégié de l’ascension assistée – et d’autant moins résistible – d’Houphouët vers l’hégémonie, qui commença à cette même époque. Parmi ses souvenirs, le futur ministre de De Gaulle rapporte une anecdote qui en dit long sur la manière dont le futur chef de l’Etat ivoirien indépendant s’y prit pour écarter de sa route tous ses rivaux potentiels : « Parmi les administrateurs en service à mon cabinet, deux au moins (…) avaient noué de bonnes relations avec plusieurs Ivoiriens de l’élite intellectuelle, militants du RDA. Ils les recevaient chez eux, sortaient ensemble, etc., parlaient beaucoup de l’avenir. Félix Houphouët en a pris ombrage et me le fait savoir. Il se réjouit que les liens d’amitié entre Blancs et Noirs se multiplient et il donne lui-même l’exemple, mais il se méfie des conciliabules de groupes où ses amis risquent de lui échapper ».[1]
Ce que P. Messmer ne dit pas mais qu’il ne pouvait pas ignorer, c’est qu’à l’époque où se situe cette anecdote, Houphouët était en grande délicatesse avec la plupart des autres dirigeants du RDA ivoirien. Nombre de ceux-ci, en particulier les anciens prisonniers de Péchoux, n'acceptaient pas la rupture avec les mouvements progressistes français, ni surtout la main tendue aux pires ennemis du RDA, qui à leurs yeux cela signifiait l'abandon de la ligne anticolonialiste du mouvement. Ce fut une période particulièrement difficile pour Houphouët. Outre que sa capitulation – baptisée par lui repli tactique – avait porté un coup terrible à son prestige, pendant toute cette période, il s’était pratiquement exilé en France. Aussi avait-il vu sa popularité fondre à la vitesse grand V depuis son discours dit du stade Géo-André, et son avenir électoral était devenu plus qu’incertain. Par conséquent, outre que sa réaction à propos des collaborateurs du gouverneur découlait de l'accord qu’il avait passé avec F. Mitterrand en 1950, l'intérêt même du président du RDA commandait que ceux qui n’approuvaient pas ces accords et ceux qui contestaient son leadership fussent tenus à bonne distance de ce qui se tramait entre lui et le gouvernement français. Dans cette période décisive pour l’évolution ultérieure du statut de la Côte d’Ivoire, Houphouët voulait être le seul et l’unique Ivoirien en position d’influer sur les événements parce que c’était pour lui le moyen le plus sûr de ne pas courir le risque d’en faire un jour les frais. C’est cela qu’il demandait à P. Messmer, et que sans doute celui-ci ne fut que trop heureux de lui accorder. N’était-ce pas justement ce que souhaitait celui qui avait retourné le président du RDA à la fin de l’année 1950 quand il écrivait : « Pour ne pas alimenter de vaines espérances, la politique de réformes et de progrès devait éviter d’être confondue avec une réaction de faiblesse. C’est pourquoi je crois sage d’indiquer à M. Houphouët que les moyens de force à la disposition des gouverneurs seraient de toute manière accrus, ce qui permettrait de parer, le cas échéant, aux déviations que susciteraient les adversaires de cette politique. En procédant ainsi, on parviendrait sans doute à isoler pour le réduire le noyau dur, idéologiquement irrécupérable, dont la présence rendait vaine toute tentative de conciliation. On épargnerait en revanche les authentiques messagers de la libération africaine que l’assentiment et la fidélité de leur peuple autant que l’amitié de la France mèneraient aux plus hauts destins » ?[2]
L’année 1959 fut une date importante dans le processus qui allait transformer la Côte d’Ivoire en une manière de monarchie absolue. C’est l’année où Houphouët revint spécialement de Paris pour prendre personnellement les rênes de la Côte d’Ivoire en tant que Premier ministre du gouvernement autonome. Mais l’année 1959 fut encore remarquable à un autre titre. Quelques semaines avant l’installation d’Houphouët dans la fonction de Premier ministre, deux importants événements politiques avaient eu lieu : le congrès constitutif de la Jeunesse RDA de Côte d’Ivoire (JRDACI) et le IIIe congrès du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), le premier depuis janvier 1949 ! Par eux-mêmes autant que par leurs résultats, ces deux événements peuvent être interprétés, sinon comme une condamnation formelle de la politique découlant du retournement d’Houphouët, du moins comme une critique sévère de sa nouvelle orientation politique, et aussi comme un avertissement. D’autant que ces événements eux-mêmes venaient après une série d’autres qui s’étaient succédé tout au long des cinq ou six années précédentes, et dont ils constituaient une manière de paroxysme. Citons, pêle-mêle : l’échec à Grand-Lahou, aux élections du 31 mars 1957, des candidats parrainés par Houphouët ; la croisade de la Ligue des originaires de la Côte d’Ivoire (LOCI) en 1958 ; la radicalisation du mouvement étudiant à partir de 1958 ; la tentative de reconstruction du syndicalisme de lutte en 1959.
Les congrès de la JRDACI et du PDCI furent eux-mêmes suivis par d’autres événements qu’ils avaient pour ainsi dire préparés. Dans l’immédiat, l’éviction de J.-B. Mockey du gouvernement et du secrétariat général du PDCI et la grande grève des fonctionnaires de septembre 1959. A plus long terme, la fausse indépendance du 7 août 1960 et les faux complots de 1963-1964. Autant de batailles gagnées par Houphouët sur la société en s’appuyant sur la France. A quoi il faut ajouter l’affaire de la double nationalité, qui, elle, fut un échec pour Houphouët, même si pour ceux qui la firent échouer ce ne fut qu’une victoire à la Pyrrhus.
Tous les événements de cette période constituent un bloc indissociable, cimenté par la même nécessité, chacun découlant plus ou moins directement du précédent et appelant de même le suivant. Et chacun annonçait à sa manière un nouveau réveil du mouvement anticolonialiste ivoirien.
Lorsque, en mai 1959, Auguste Denise ne faisant pas l’affaire des Français, Houphouët dut abandonner son ministère d’Etat à Paris pour le remplacer à la tête du gouvernement autonome, il y avait déjà sept ou huit ans que la Côte d’Ivoire vivait en fait sous sa loi. Il en était le député, le président de l’assemblée territoriale, le maire d’Abidjan, alors la seule ville à posséder un conseil municipal élu. En outre, il s’était rallié la plupart des anciens adversaires du mouvement anticolonialiste, de manière à afficher clairement sa volonté de collaborer sans arrière-pensées avec l’establishment colonial local et avec le gouvernement français. Toutefois il était encore loin de dominer le PDCI comme il commencera à le faire quelques mois après son installation dans la fonction de Premier ministre du gouvernement autonome. C’est là que se placent la série des événements connus sous l’appellation de « complot du chat noir ». 
La première chute de Jean-Baptiste Mockey (août-septembre 1959) : causes apparentes et causes cachées 
La situation personnelle d’Houphouët à la fin des années 1950 peut se résumer dans la formule suivante : pour survivre – physiquement et politiquement –, il ne devait rien refuser à Jacques Foccart, ce qui, à cette époque, voulait surtout dire qu’il ne devait tolérer aucune manifestation d’opposition à la ligne politique que Foccart lui avait imposée parce que c’était ce qui convenait le mieux aux intérêts de la France. Jean-Baptiste Mockey, le secrétaire général du PDCI, qui était aussi vice-président du conseil des ministres et ministre de l’Intérieur, fut le premier à en faire les frais. A peine installé dans ses nouvelles fonctions de Premier ministre du gouvernement autonome, Houphouët brisa ses ailes en le dépouillant d’un seul coup de toutes ses fonctions dans le parti et dans le gouvernement, ne lui laissant (provisoirement) que sa mairie de Grand-Bassam. Le prétexte était le fameux « complot du chat noir »[3].
Un examen attentif de la succession des événements depuis mars 1959 révèle une coïncidence intéressante : la disgrâce de Mockey fut connue le 8 septembre[4], à peine une semaine après la fin du congrès extraordinaire du RDA (fédéral) au cours duquel Mockey, en sa qualité de secrétaire général du PDCI, avait fait sensation en prononçant, au nom de la délégation de ce parti (et donc aussi au nom d’Houphouët qui en était le président d’honneur), un discours qui était une attaque en règle contre la conception des rapports de la Côte d’Ivoire et de la France qui prévaudront en définitive : « Nous pensons que le moment est venu de donner une orientation claire et précise à la Communauté [franco-africaine] : orientation dans nos jeunes Etats d'abord, orientation à Paris ensuite. C’est parce que nous n’avons pas conçu notre évolution sans la coopération avec la France que ni les emprisonnements, ni les assassinats n’ont eu raison à cette époque de notre foi inébranlable. (…). Certes, toute création humaine peut contenir fatalement, et par ce fait même, des insuffisances, des malfaçons. La Communauté peut ne pas échapper à cette règle. Mais ce que nous constatons surtout dès maintenant, onze mois après le vote et la promulgation de la constitution [de la Communauté], c'est que sa vie peut être dangereusement menacée par les actes que nous voulons encore croire insuffisamment réfléchis de certains fonctionnaires irresponsables, ainsi que de certaines puissances économiques et financières métropolitaines dont on peut se demander si leur souci de faire des affaires dans des Etats indépendants, mais impuissants, ne remplace pas leur amour de la patrie. [...].
En conclusion, Mockey esquissait une sorte de programme de gouvernement évolutif et dynamique, en tous points contraire aux conceptions conservatrices, néocolonialistes, prônées par Houphouët et ses amis de l’Elysée : « Construisons d'abord nos jeunes Etats. Donnons-leur une assise économique, seule capable de supporter le social. Formons nos cadres. Alors, progressivement, nous donnerons plus de pouvoirs au conseil exécutif et au sénat de la Communauté afin de faire de ces organismes les véritables gouvernement et parlement qui s'imposeront dans les faits à une véritable fédération multinationale, intercontinentale, celle que nous avons toujours souhaitée. »[5] .
Le numéro de l’hebdomadaire officieux Fraternité qui annonça la disgrâce de Mockey contenait aussi les extraits de ce discours, comme si un prote malicieux avait voulu souligner à sa manière la relation de cause à effet entre les deux événements.
 Assez curieusement, la plupart de ceux, historiens ou simples essayistes, qui se sont penchés sur cet épisode, font l’impasse sur le discours de Mockey quand ils évoquent le congrès extraordinaire du RDA où il fut prononcé. Au risque de réduire cette affaire gravissime au rang d’une simple incompatibilité d’humeur entre deux politiciens rivaux, et que tout un pan de l’histoire de la Côte d’Ivoire en devienne du coup totalement incompréhensible.
Outre la preuve directe que constitue cette coïncidence, il existe plusieurs preuves indirectes de cette relation de cause à effet. Par exemple, le fait que, avant de faire son coup, Houphouët aurait « consulté » ses compères Diori Hamani (Niger) et Maurice Yaméogo (Haute Volta, actuel Burkina Faso), qui, avec le fantasque abbé Fulbert Youlou (Congo-Brazzaville), avaient été les vedettes étrangères du congrès extraordinaire du RDA. L’implication de ces deux personnages, étrangers à la vie intérieure du PDCI et de la Côte d’Ivoire mais intimement associés avec Houphouët, de Gaulle et Foccart dans la fomentation du néocolonialisme à la française, dans un débat présenté officiellement comme d’ordre strictement interne, prouve bien que le départ de Mockey du gouvernement (et bientôt de la direction du PDCI) à peine une semaine après la fin de ce congrès, n’était nullement motivé par des impératifs de la vie politique ivoirienne, mais bien par sa critique de la Communauté franco-africaine telle que la France la voulait.
Pour bien comprendre ce rapport de cause à effet, il est nécessaire de se remettre dans l’atmosphère de l’époque. L’année précédente, la victoire du « Non » en Guinée lors du référendum d’autodétermination avait valu à ce pays d’être décrété de blocus par le général De Gaulle. En Côte d’Ivoire, le chef de file des partisans du « Non », l’avocat Camille Assi Adam, coupable d’avoir privé le Oui de 0,01% des suffrages exprimés, fut exilé le lendemain même du scrutin. La « décolonisation », telle que la pratiquaient De Gaulle et Foccart, n’impliquait pas que les « décolonisés » eussent aussi leur mot à dire sur la manière dont on la faisait. Or voilà que même dans cette Côte d’Ivoire que l’on croyait si bien tenir, qui avait à sa tête un homme si coopératif, et qui était truffée d’agents déjà occupés à préparer la déstabilisation du régime de Sékou Touré, s’élevaient des accents qu’on avait déjà entendus à Conakry ! C’était évidemment intolérable. Mais il n’était pas question de traiter la Côte d’Ivoire comme on avait traité la Guinée. Et, d’ailleurs, ce n’était nullement nécessaire. Ici, il suffisait de faire un exemple qui apparaisse durablement, à tous ceux qui étaient tentés de jouer les Sékou Touré, comme un avertissement. Il fallait faire payer à Mockey ses insolences, mais en s’y prenant de telle manière qu’on ne puisse pas trop facilement y voir la main d’un pays civilisé comme la France. D’où le biais de la découverte fortuite et tellement opportune d’un complot fétichiste… Mais une fois Mockey évincé du gouvernement et de la direction du parti unique, Houphouët le remplaça dans cette dernière fonction par l’inoffensif Philippe Yacé, et il s’attribua à lui-même le ministère de l’Intérieur où, le même jour, il introduisit par décret pas moins de quinze « assistants techniques » français. Des « assistants techniques » dont peut-être Mockey n’avait pas voulu…
Ces importantes décisions furent toutes arrêtées dans le secret du cabinet d’Houphouët, et évidemment sans consulter les instances régulières du PDCI ni le gouvernement. Mais, si les organes statutaires du parti unique ni le gouvernement n’eurent aucune part dans ces graves décisions, d’autres organismes, ou des personnages auxquels les Ivoiriens n’avaient confié aucun mandat, y eurent une part essentielle. Car, en ces temps-là, bien plus encore que dans la dernière phase de son règne, l’entourage d’Houphouët était exclusivement composé d’agents français dont un certain nombre, tels Jean Mauricheau-Beaupré ou le lieutenant-colonel Bichelot, n’avaient de comptes à rendre qu’à Jacques Foccart.
Et n’oublions pas que cette même année 1959 a vu la liquidation violente des derniers syndicats indépendants, et les premières tentatives de division du mouvement étudiant. C’est aussi à cette époque que furent élaborées les lois d’exception qui, en 1963 et en 1964, serviront à réprimer ceux qui seront présentés ces années-là comme les auteurs d’autres prétendus complots. Le seul fait de faire de telles lois alors que le pays était tranquille prouve qu’Houphouët se défiait déjà des Ivoiriens et que, pour les gouverner, il misait essentiellement sur les moyens répressifs mis à sa disposition par ses tuteurs parisiens. La France, d’ailleurs, ne songeait pas encore vraiment à décoloniser, et de son côté Houphouët ne voulait toujours pas entendre parler d’indépendance. 

Marcel Amondji
 
 
ANNEXES
 

I
 

LE CORPS DU DELIT 

M. J-B. Mockey : « Construisons d’abord nos jeunes Etats. » 

Voici d'importants passages du discours de M. Jean-Baptiste Mockey, secrétaire général du Parti démocratique de Côte d'Ivoire, section territoriale du RDA, et vice-Premier ministre, chargé de l'Intérieur, du gouvernement de la République de Côte d'Ivoire.  

Monsieur le Président,
Chers camarades congressistes,  

La délégation du Parti démocratique de la Côte-d'Ivoire, section ivoirienne du Rassemblement démocratique africain, a suivi avec un grand intérêt le rapport qu'il fait sien, présenté par le président du mouvement, M. le Premier ministre Houphouët-Boigny, sur l'évolution de la Communauté.
Il y a lieu de souligner tout d'abord la ligne politique constante du R.D.A. En effet, au congrès constitutif de Bamako, en 1946, le R.D.A. avait nettement posé lé principe de l'émancipation des masses africaines dans une coopération étroite avec la France. L'Union française, née à cette époque, aux termes d'une évolution qui s'est effectuée lentement et avec des fortunes diverses sous le régime de l'occupation coloniale, était souvent remise en cause dans son principe même. Patiemment, le R.D.A. a rompu le mur d'incompréhension qui faisait que de Paris on ignorait même quelquefois ce que ce vocable «Union française» contenait d'espérance dans l'avenir des rapports franco-africains.
Ce contenu positif devait être concrétisé dans la Loi-cadre de 1956, vite dépassée dans son application et remplacée le 28 septembre 1958 par une formule nouvelle, « la Communauté ». 
Le chemin de l'honneur et de la dignité 

Nous n'avons pas à dissimuler aujourd’hui les difficultés rencontrées. Et c'est parce que nous n'avons pas conçu notre évolution sans la coopération avec la France que ni les emprisonnements, ni les assassinats n'ont eu raison à cette époque de notre foi inébranlable.
Et c'est pourquoi aujourd'hui nous nous devons de rendre un vibrant hommage au président du R.D.A., M. Félix Houphouët-Boigny, qui dans les moments les plus difficiles de l'histoire de notre mouvement a su le conduire sur le chemin de l'honneur et de la dignité. Le R.D.A. doit être fier de se considérer comme le seul mouvement valable en Afrique noire d'expression française.
Aujourd'hui nous pensons que le moment est venu de donner une orientation claire et précise à la Communauté : ostentation dans nos jeunes Etats d'abord, orientation à Paris ensuite.
Certes, toute création humaine peut contenir fatalement, et par ce fait même, des insuffisances, des malfaçons. La Communauté peut ne pas échapper à cette règle. Mais ce que nous constatons surtout dès maintenant, onze mois après le vote et la promulgation de la constitution, c'est que sa vie peut être dangereusement menacée par les actes que nous voulons encore croire insuffisamment réfléchis de certains fonctionnaires irresponsables, ainsi que de certaines puissances économiques et financières métropolitaines dont on peut se demander si leur souci de faire des affaires dans des Etats indépendants, mais impuissants, ne remplace pas leur amour de la patrie.
Certains hommes dits de gauche, aveuglés par la passion partisane, incapables de dépasser, de voir grand et loin, préoccupés uniquement par la prise de pouvoir de leur classe, troublés par notre éventuelle présence dans un système fédéral dont le contrôle risque de limiter leurs prétentions, quant au triomphe de leur cause, avec une désinvolture totale et à plaisir, le mensonge à la bouche, sous la plume, attaquent sans cesse les vrais amis de la Communauté, tout en encensant ceux, parmi les Africains, dont le départ de la Communauté leur laisserait, semble-t-il, le champ libre dans la République française. 

Evolution réaliste 

Nous savons combien l'annonce du congrès extraordinaire et surtout l'ordre du jour limité (évolution de la Communauté) a suscité de craintes et d'espoir.
Espoir chez les ennemis de la Communauté qui croyaient que le R.D.A. allait lancer un ultimatum inacceptable.
Crainte chez les amis de la Communauté qui se demandaient avec anxiété si le R.D.A., sur lequel repose en grande partie la consolidation de la Communauté, n'allait pas abandonner son idéal.
Depuis hier, les uns et les autres sont fixés. Le président du R.D.A., au nom du R.D.A. unanime, a clairement défini notre position conforme à notre ligne politique constante, faite de réalisme.
Evolution, oui, telle qu'elle est prévue par la Constitution. Mais à partir de réalités. Cela exige la confiance sans laquelle rien de durable ne peut être entrepris, l'égalité qui tue le complexe, la solidarité qui est la base fondamentale de la Communauté.
Construisons d'abord nos jeunes Etats. Donnons-leur une assise économique, seule capable de supporter le social. Formons nos cadres. Alors, progressivement, nous donnerons plus de pouvoirs au Conseil exécutif et au Sénat de la Communauté afin de faire de ces organismes les véritables gouvernement et parlement qui s'imposeront dans les faits à une véritable fédération multinationale, intercontinentale, celle que nous avons toujours souhaitée. 
(Source : Fraternité 11 septembre 1959 ; page 9)
 

II 
L’habillage médiatique d’un limogeage déguisé 

1. Communiqué du gouvernement
(Fraternité 18 septembre 1959 ; page 3) 

Secrétaire général du PDCI, M. J.-B. Mockey renonce à sa charge de vice-Premier ministre afin de se consacrer entièrement aux activités du parti. 

A l'issue du Conseil de gouvernement qui s'est tenu le 8 septembre à 16 heures, sous la présidence de M. Félix Houphouët-Boigny, le communiqué suivant a été publié : « M. Mockey, vice-Premier ministre, ministre de l'Intérieur, ayant estimé que ses lourdes charges gouvernementales ne lui permettaient plus d'assumer correctement sa fonction de secrétaire général du P.D.C.I., a offert hier au Premier Ministre sa démission de vice-Premier Ministre et de Ministre de l'Intérieur.
Le Premier ministre comprenant les mobiles louables qui ont amené M. Mockey à lui présenter sa démission, a accepté celle-ci et l'a remercié vivement pour la collaboration efficace qu'il lui a apportée.
M. Mockey se consacrera désormais à ses responsabilités de secrétaire général du P.D.C.I., afin de lui donner une impulsion nouvelle et une force accrue.
Le Premier Ministre assumera lui-même les fonctions de Ministre de l'Intérieur.

2. Communiqué du Bureau politique du P.D.C.I.
(Fraternité 18 septembre 1959 ; page 3)
« Le bureau politique du P.D.C.I. (section ivoirienne du R.D.A.) réuni hier 8 septembre, a entendu, sur sa demande, le secrétaire général Mockey Jean-Baptiste. Celui-ci l'a prié, en raison de ses multiples tâches politiques (maire de Grand-Bassam, député, sénateur de là Communauté), d'insister auprès du Premier ministre de la République de Côte-d’Ivoire pour le décharger des fonctions non moins 'importantes de ministre de l'Intérieur afin de lui permettre de mieux se consacrer à la vie du mouvement.
Le bureau politique a pris acte de cette communication et a félicité le secrétaire général de sa décision.
II s'est engagé à intervenir auprès du président pour lui souligner tout l'intérêt que mérite la situation afin qu'il accepte la démission du secrétaire général Mockey de ses fonctions de ministre de l'Intérieur et de vice-Premier ministre. 
Il demandera au Premier ministre d'assumer lui-même la responsabilité de ce département très important afin de concentrer entre ses mains la direction politique du mouvement et la direction des affaires gouvernementales, et ce pour permettre à la Côte-d’Ivoire de mieux s'armer en vue de la réalisation de notre idéal communautaire. »
 


[1] - Après tant de batailles, Albin Michel, 1992; p. 209. Voir aussi, de ce même auteur : Les Blancs s’en vont. Récits de décolonisation, Albin Michel, 1998 ; p. 85.
[2] - Présence française et abandon, Seuil 1957 ; pp. 78-79.
[3] - Voir J. Baulin (tome 2), S. Diarra et A. Koné.

[4] - En fait, dès le 8 août 1959, une rumeur faisait état d’un conflit latent entre Mockey et Houphouët, et d’un possible limogeage du premier par le second. Mais cette crise n’en était pas moins liée à la question de la Communauté (CF : A. Zolberg, One-party government in the Ivory Coast, Princeton University Press, 1964 ; pp. 244sq).

[5] - Fraternité du 11 septembre 1959.

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