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Me Agathe Barouan |
Madame la
présidente, honorables juges, la rébellion de 2002 et la crise postélectorale
de 2010 sont des événements dont les faits ne m’ont pas été racontés. Par
ailleurs, à Abidjan, j’habite un quartier qui se trouve entre le Zoo et le
quartier Samaké. Je pense que ces références pourront permettre à l’accusation
et à la représente légale des victimes de deviner où cela se trouve. Alors les
populations qui fuient les atrocités, c’est sur mes yeux. Les jeunes gens qui
tombent, les personnes égorgées ou brûlées vives, ce n’est pas des vidéos pour
moi. Les femmes violées qu’il faut rassurer ne relèvent pas de faits divers.
Tout ce vécu, notre passé et notre présent à nous population de Côte d’Ivoire,
l’avenir de nos enfants, tous ces éléments m’imposent l’indécence, sinon la
décence de ne pas faire de la question des victimes un débat d’un match en
coupe Davis ou d’un championnat de ping-pong. Mais je voudrais simplement
relever trois choses et dire que le village d’Anonkoua-Kouté est un village
appartenant à Abobo. Dans ce village, les 6 et 7 mars 2011, donc la période qui
est ici prise en compte, les populations ont été attaquées. Et la plupart des
victimes tuées étaient des Ebrié.
La
représentante légale des victimes avait des Ebrié dans sa liste ? Je dis tout
de suite non, si j’en crois la liste qu’elle-même a voulu nous lire tout à
l’heure sur les origines des victimes. Je le dis et je le répète, en Côte
d’Ivoire, les populations ne vivent pas parquées par groupe ethnique. C’est
vrai, il y a des quartiers où des groupes sont dominants, mais le système des
cours communes en Côte d’Ivoire et la colportation de nos coutumes villageoises
en ville les obligent à vivre en communauté quelles que soient les origines des
groupes qui constituent la population dans la cour commune. Donc le miracle qui
consiste à n’avoir qu’un seul groupe ethnique, que des membres d’un seul camp
tués dans une attaque systématique en Côte d’Ivoire est un miracle possible par
l’opération de l’accusation et de la représentante légale des victimes. Mais hélas,
c’est un miracle, c’est un drame pour la Côte d’Ivoire.
Madame la
présidente, Mesdames et Messieurs les juges, je voudrais continuer mon propos
sur des choses beaucoup plus générales. Après ces trente heures d’audience, les
Ivoiriens, toutes les personnes qui tressaillent au nom Côte d’Ivoire, les
Africains ou les non-Africains qui pleurent l’Afrique au travers de la
douloureuse histoire de la Côte d’Ivoire sont à la fin de notre audience entre
tristesse et espoir. Tristesse devant une accusation qui déforme l’histoire
pourtant bien récente.
L’histoire
de la Côte d’Ivoire, l’accusation en a fait une caricature qui ne lui a pas
permis de pouvoir saisir les enjeux et de comprendre la réalité dans la crise
dans ce pays. Certes, on me dira que dans ce prétoire aujourd’hui, c’est
Laurent Gbagbo qui est concerné par la procédure. Mais, faut-il le rappeler, le
droit pénal et toutes discussions relatives à des charges pénales ne se
nourrissent que de la réalité du terrain traité. En déformant les faits, l’accusation
ne peut présenter un dossier de qualité à votre Cour. Madame la présidente,
Mesdames et Messiers les juges, actuellement en Côte d’Ivoire, se chante un
hymne, l’hymne à la réconciliation. Dans cet hymne, la justice judiciaire ou
juridictionnelle est présentée comme l’élément incontournable et préalable.
Alors peut-on rendre justice en faisant fi de la réalité ? La réponse est
évidemment non.
Ce qu’on
attend de la réconciliation, c’est l’écoute de tous. Chacun veut être entendu
dans sa détresse pour repartir grâce au dialogue et regarder ensemble avec les
autres pour la réconciliation de la Côte d’Ivoire. Une histoire trahie conduit
où ? On l’a déjà indiqué, à de nouvelles violences. Parce qu’elle nie la
souffrance des vraies victimes et n’identifie pas les vraies causes du conflit
pour en résoudre les problèmes posés. Dans ces conditions, peut-on se
reconstruire et construire ensemble ? Comme vous le voyez, la réconciliation ne
peut se faire que si la vérité est respectée et c’est le respect de la vérité
qui fait la justice. Est-ce la vérité de la défense qui voit comme un clair de
lune sur la plaine dissiper la nuit des allégations du camp de l’accusation ?
Madame la présidente, honorables juges, à cette interrogation, les populations
de Côte d’Ivoire et d’ailleurs, les amis de la Côte d’Ivoire répondent avec
espoir : la lumière triomphe toujours des ténèbres et quelle que soit la
longueur de la nuit, le jour finit par s’élever.
Je vous
remercie.
Propos recueillis par César Ebrokié (Notre Voie
en maraude dans le web
Sous
cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui
ne seront pas nécessairement à l’unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu
qu’ils soient en rapport avec l’actualité ou l’histoire de la Côte d’Ivoire et
des Ivoiriens, et aussi que par leur contenu informatif ils soient de nature à
faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la
« crise ivoirienne ».
Source : La Dépêche d'Abidjan 3 Mars 2013
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