A
Bangui, depuis trente ans, le 29 mars est l’occasion de se souvenir de
Barthélémy Boganda qui fut député à l’Assemblée nationale française à partir de
1946, et le chef du premier gouvernement en 1957.
C’est
en effet le 29 mars 1959 que les Centrafricains, qui ne s’appelaient pas encore
ainsi, apprirent avec stupeur la disparition de leur dirigeant vénéré dans
l’accident de l’avion qui le ramenait d’une tournée électorale dans la région
de Berbérati, dans la Haute Sangha, où il s’était rendu le matin même. Pour une
cause qui restera sans doute à jamais mystérieuse, son avion s’était écrasé
dans la
région de la Lobaye, à plus de mille kilomètres de Bangui.
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Barthélémy Boganda |
Ironie
du sort, c’est dans cette même région, le bassin de la Lobaye, que le président
Barthélémy Boganda avait vu le jour quarante-neuf ans plus tôt, à Bobangui,
dans ce qui devait devenir, un peu plus d’un an après sa disparition, la
République Centrafricaine indépendante, alors la colonie de l’Oubangui-Chari,
paradis des sociétés concessionnaires et enfer des indigènes astreints, depuis
la conquête française, au portage, à la récolte obligatoire du caoutchouc de
liane et à la culture du cotonnier qu’un administrateur noir, le Guyanais Félix
Eboué, y avait introduit.
Sous
le régime des sociétés concessionnaires, l’Oubangui-Chari connaissait une fonte
catastrophique de sa population et de ses ressources. C’est dans cette colonie
qu’un autre administrateur, René Maran, lui aussi d’origine guyanaise mais
d’éducation bordelaise, situa l’action de son roman Batouala qui lui valut le prix Goncourt en 1921. « Cette
région, écrivait R. Maran dans sa préface, était très riche en caoutchouc et
très peuplée. Des plantations de toutes sortes couvraient son étendue. Elle
regorgeait de poules et de cabris. Sept ans ont suffi pour la ruiner de fond en
comble. Les villages se sont disséminés, les plantations ont disparu, cabris et
poules ont été anéantis. Quant aux indigènes, débilités par les travaux
incessants, excessifs et non rétribués, on les a mis dans l’impossibilité de
consacrer à leurs semailles même le temps nécessaire. Ils ont vu la maladie
s’installer chez eux, la famine les envahir et leur nombre diminuer. »
Est-il
vrai que la mère du futur Barthélémy Boganda a été parmi les victimes de ces abus
et qu’elle est morte des suites d’une bastonnade reçue des mains d’un milicien
d’une compagnie forestière alors qu’il était encore un enfant ? Est-il
vrai qu’un de ses oncles périt aussi de la même manière, en 1927 ? Dans
les biographies des dirigeants africains de cette époque, la légende se mêle
souvent à l’histoire. Mais de tels drames ont endeuillé plus d’une famille
partout, en sorte que le meurtre de Sirilie, la mère, et celui du chef
Mindogon, l’oncle, sont au moins vraisemblables.
Le
petit orphelin Boganda fut recueilli par les missionnaires catholiques auprès
desquels il apprit à lire et à écrire. Puis, ses études primaires achevées, il
fut orienté vers la prêtrise. Commencées à Kisantu auprès de jésuites
belges ; poursuivies à Brazzaville chez les spiritains français, ses
études cléricales s’achèveront au grand séminaire de Yaoundé, sous la direction
de jésuites suisses. Et, le 17 mars 1938, l’ancien orphelin de Bobangui devint
l’abbé Barthélémy Boganda, le premier prêtre oubanguien.
C’est
dans cet état que le trouve la réforme du régime colonial de 1945 qui accorda
aux indigènes le droit de se faire représenter au Parlement français. Encouragé
par son évêque, Mgr Grandin, l’abbé Boganda se porte candidat au siège de
député du deuxième collège. Il est élu. C’est le début d’une carrière politique
à bien des égards atypique. Dans cette période marquée par une lutte sans
concessions entre les tenants d’un colonialisme intransigeant parmi lesquels se
rangeaient les colons, les administrateurs et… les missionnaires d’une part,
et, les premiers nationalistes africains d’autre part, sans être vraiment un candidat de l’administration, le
député de l’Oubangui-Chari était cependant plus proche des premiers que des
seconds. Aussi est-ce tout naturellement qu’au Palais-Bourbon il s’inscrit dans
le groupe des députés chrétiens du Mouvement républicain populaire (MRP), où il
retrouve de nombreux élus coloniaux du premier collège réservé aux citoyens,
qui n’avaient pas, on s’en doute, des vues particulièrement progressistes en
matière de politique coloniale.
En
1950 cependant, Barthélémy Boganda se sépare du MRP en même temps qu’il cesse
d’être prêtre après que les autorités ecclésiastiques l’eurent accusé d’avoir
manqué au vœu de chasteté. Préférant alors suivre sa propre voie à l’écart des
grands mouvements traditionnels comme le Rassemblement démocratique africain
(RDA) et les Indépendants d’Outre-mer, il met sur pied sa propre organisation
sous le nom de Mouvement pour l’évolution sociale de l’Afrique noire (MESAN).
Il tentera par la suite, mais en vain, de l’implanter également au Tchad et au
Moyen Congo (actuelle République populaire du Congo ou Congo-Brazzaville).
L’objectif
que son fondateur assignait au MESAN était la promotion du « plein
développement de la société africaine suivant l’esprit et la physionomie
propres à l’Afrique noire ». Sa devise était : « Zo kwe
zo », ce qui signifie : « Tout homme est un homme ». Son
programme, résumé dans les cinq verbes : LOGER, NOURRIR, VÊTIR, SOIGNER,
INSTRUIRE, lui rallia rapidement des foules de partisans et fit connaître son
fondateur dans l’ensemble du pays.
Dès
1951, Boganda est solidement installé comme leader incontesté de
l’Oubangui-Chari. Réélu député, il voit en outre son mouvement gagner la
quasi-totalité des sièges de l’Assemblée territoriale. En 1956, il devient
maire de Bangui. Et en 1957, par une écrasante majorité, il est porté à la
présidence du Grand Conseil de l’Afrique équatoriale française (AEF).
C’est
en cette qualité que, le 24 août 1958, il accueille le président Charles de
Gaulle à Brazzaville, deuxième étape aussi heureuse et euphorisante que la
première (Tananarive) et la suivante (Abidjan) d’un fameux périple qui, sur sa
fin, en connaîtra deux fort désagréables, à Conakry puis à Dakar. La petite
histoire a retenu que le président Boganda saisit cette occasion pour, dans un
entretien privé, expliquer à de Gaulle que « si le oui au référendum
devait signifier une renonciation irrécusable à l’indépendance, son propre
pays, l’Oubangui-Chari, la Guinée, le Sénégal, le Dahomey (actuel Bénin) et le
Niger seraient forcés de voter non, à cause des positions publiques qu’avaient
adoptées leurs leaders respectifs ». Ce serait cet avertissement qui amena
de Gaulle à prononcer la fameuse phrase qui permit au oui de l’emporter partout
hormis la Guinée : « A l’intérieur de cette communauté, si quelque
territoire, au fur et à mesure des jours, se sent, au bout d’un certain temps
que je ne précise pas, en mesure d’exercer toutes les charges, tous les devoirs
de l’indépendance, eh bien, il lui appartiendra d’en décider par son assemblée
élue et si nécessaire par le référendum de ses habitants (…). Je garantis que
dans ce cas, la métropole ne s’y opposera pas ».
A
ce moment-là, tout comme au début de sa carrière, Barthélémy Boganda peut-être
décrit comme l’exacte antithèse d’un Houphouët-Boigny. Entre 1945 et 1959, les
deux hommes ont, pourrait-on dire, échangé leurs objectifs et leurs amitiés
politiques : l’ancien député MRP militait désormais pour l’indépendance,
tandis que l’ancien apparenté communiste s’y opposait de toutes ses forces.
C’était l’époque où, tant en Afrique occidentale française (AOF) qu’en Afrique
équatoriale, que l’un et l’autre dominaient, respectivement, de leur stature,
une grave question était en débat : fallait-il ou non conserver ces deux
groupements et les doter d’un exécutif ?
Contrairement
à Houphouët-Boigny et conscient de ce que la faiblesse des moyens propres d’un
pays dépeuplé et pauvre en ressources constituait un handicap insurmontable au
moment où pointait l’heure des indépendances, Boganda fut l’un des plus chauds
partisans du maintien des anciennes fédérations, et il voulait qu’elles fussent
dotées de véritables exécutifs. A cet égard, il avait une position très voisine
de celle d’un Senghor à la veille de la constitution de la Fédération du
Mali : « Nous sommes prêts à rester dans la Communauté, si la
Communauté nous permet d’atteindre notre objectif qui est triple :
fédérations primaires d’Afrique occidentale et d’Afrique équatoriale,
indépendance par étapes dans une association de forme confédérale avec la
France ».
Au
moment de sa mort, le président Boganda s’employait à faire aboutir un projet
de constitution d’un Etat unitaire formé de tous les territoires de
l’AEF ; projet qui allait évidemment à l’encontre de la politique
officielle de la métropole qui, elle, visait au contraire à balkaniser l’Afrique.
Malgré
la volonté annoncée de les éclaircir rapidement, les causes de l’accident fatal
du 29 mars 1959 sont restées inconnues et sans doute le resteront-elles à
jamais. A l’époque des faits, il paraissait évident que la ténacité du leader
oubanguien sur la question de l’exécutif fédéral, et l’exaspération qu’elle
provoquait chez les autorités de la décolonisation,
n’y furent pas étrangères. Puis on dit aussi qu’il n’était pas impossible que
l’intention que certains prêtaient à Boganda d’apporter son appui aux
nationalistes du Congo belge pouvait avoir donné au colonialisme belge
l’occasion de s’en débarrasser. Mais il est arrivé que deux tireurs, même s’ils
s’ignorent, visent et atteignent une même cible…
Marcel Amondji
(Article paru dans Le Nouvel Afrique Asie
N° 18/mars 1991, sous le pseudonyme de Marcel Adafon).
Chronologie des putschs en République
Centrafricaine (1965-2013)
source : Notre Voie 25 Mars 2013
source : Notre Voie 25 Mars 2013
31
décembre 1965
: David Dacko, au pouvoir depuis l'indépendance, est renversé par
Jean-Bedel Bokassa. La Constitution est abrogée et l'Assemblée nationale
dissoute. En 1972, Bokassa se fait nommer président à vie avant d'être promu
maréchal en 1974.
4
décembre 1977
: Un an après avoir érigé la République en "empire", Bokassa se
fait couronner empereur. Dénoncé comme un "dictateur sanglant" par
les organisations de défense des Droits de l'Homme, il mène une répression
sanglante et commandite des assassinats d'hommes politiques et d'officiers de
l'armée.
20
septembre 1979
: Bokassa, en visite en Libye, est chassé du pouvoir par des
parachutistes français lors de l'opération "Barracuda". Dacko
reprend le pouvoir et rétablit la République.
1er
septembre 1981 :
Dacko est contraint, en raison de troubles, de remettre le pouvoir aux
militaires. André Kolingba accède au pouvoir.
22
avril 1991
: Kolingba, dont le régime fait face à des troubles socio-politiques,
annonce une réforme constitutionnelle instaurant le multipartisme. En 1993, Ange-Félix
Patassé remporte la présidentielle.
28
mai 2001
: Coup d'Etat manqué attribué à Kolingba. Le putsch manqué et les dix
jours de combats qui suivent font des dizaines de morts.
15
mars 2003 :
Patassé est renversé par Bozizé. Des résidences abandonnées par des
dignitaires du régime, des édifices publics, des commerces et entreprises sont
pillés. 500 militaires tchadiens sont déployés à Bangui.
8
mai 2005
: Bozizé remporte la présidentielle, qui marque la fin d'un processus
électoral émaillé de crises.
30
octobre 2006
: Birao, capitale du nord, tombe aux mains de l'Union des forces
démocratiques pour le rassemblement (Ufdr). En novembre-décembre, grâce à
l'aide de la France et de ses Mirage F1, l'armée de Bangui reprend toutes les
localités du nord-est tombées aux mains des rebelles.
24
novembre 2010
: La rébellion de la Convention des patriotes pour la justice et la paix (Cpjp),
qui avait mené plusieurs attaques dans la région de Ndélé (nord) en
2009, prend Birao. Bangui fait appel, cette fois, à l'armée tchadienne pour
reprendre la ville, le 1er décembre, à l'issue de violents
affrontements.
10
décembre 2012
: Une coalition de plusieurs factions rebelles, le Séléka, prend les
armes pour réclamer "le respect" d'accords de paix conclus entre
2007 et 2011, avant de stopper sa progression sous la pression internationale à
75 km de Bangui. Des accords de paix signés en janvier 2013 débouchent sur la
formation d'un gouvernement d'union nationale.
25 mars 2013 : le Séléka s’empare de Bangui d’où le
président Bozizé s’est enfui.
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