mercredi 28 mai 2014

Ce que les récents événements de Kidal nous apprennent sur les causes et les enjeux de notre propre crise.

QUAND LA FRANCE ET L’ONU FONT PERDRE KIDAL AU MALI

Par Saouti Labass Haïdara
(L’Indépendant 26 mai 2014) 

Par milliers, les Maliens de tous bords politiques et de la société civile ont alterné, ces jours-ci, sit-in et marches pour exprimer leur colère contre la France et la MINUSMA, accusées de conduire le « processus politique » de règlement de la crise au nord du Mali à l’avantage exclusif des groupes armés, le MNLA en particulier.
Saouti Labass Haïdara
Organisation déclarée « terroriste » sous le régime Amadou Toumani Touré, à l’origine de tous les malheurs qui ont frappé le Mali ces trois dernières années (occupation narco-jihadiste, coup d’Etat militaire, dégradation de la situation socio-économique, mise sous tutelle internationale) le MNLA avait quasi disparu à la veille de l’intervention des forces spéciales françaises en janvier 2013.
Son « petit millier de combattants » (Alain Juppé dixit) avait été décimé dans les affrontements sanglants pour le partage des trois régions septentrionales à l’issue desquels le MUJAO a conquis Gao, AQMI a fait main basse sur Tombouctou, Ançar Dine s’est imposé à Kidal. Les rares survivants du groupuscule séparatiste s’étaient réfugiés en Mauritanie où ils étaient réduits à vendre leur fusil pour se nourrir.
L’Opération Serval et les résolutions du Conseil de Sécurité invitant le Mali à « engager des négociations crédibles avec les groupes armés qui se dissocieront des organisations terroristes » telles qu’AQMI et le MUJAO, vont donner une seconde vie au MNLA et même l’ériger en acteur majeur, incontournable dans le règlement de la crise au nord.
L’armée malienne d’abord interdite d’entrer à Kidal et finalement représentée symboliquement par 200 militaires cantonnés, le MNLA devient le maitre absolu dans la ville. Ayant rejeté toute idée de désarmement et de cantonnement de ses éléments avant la signature d’un accord de paix globale et définitive dont il s’emploie par des manœuvres dilatoires à éloigner la perspective, il fait la loi, renforce ses rangs par l’adjonction massive de jeunes désœuvrés, transforme Kidal en un gigantesque dépôt d’armes, de munitions et d’explosifs.
Conséquence : il est devenu en seulement quinze mois une force armée redoutable, en tout cas assez puissante pour mettre en échec une expédition composée de plusieurs centaines de soldats maliens. A propos, où se trouvaient les militaires français et les casques bleus de l’ONU lorsque les hommes du MNLA se sont emparés, le samedi 17 mai, du gouvernorat de Kidal et pris en otage le personnel administratif qui s’y trouvait, déclenchant les hostilités qui feront sur le champ une quarantaine de morts et, quatre jours plus tard, une tuerie effroyable au sein des FAMA dont le vrai bilan est entouré de la plus totale discrétion ?
S’ils avaient fait montre de la fermeté nécessaire face au MNLA pour le dissuader de son acte de provocation, on aurait sûrement épargné plusieurs dizaines de vies humaines. Mais force est de constater qu’ils ont laissé faire, probablement parce qu’ils savaient d’avance qui aurait le dessus.
Le MNLA n’est pas devenu seulement une force armée nombreuse et bien équipée. Il s’est doté aussi d’une diplomatie qui lui a permis d’être reçu à la Cour royale du Maroc, en Italie et en Russie après ses destinations habituelles que sont Alger, Nouakchott, Paris et Bruxelles. En somme, il a acquis une certaine visibilité internationale. Qui lui a ouvert ces portes ? Qui finance ces déplacements ? Sûrement pas les pauvres populations de Kidal qui ne se sont jamais du reste reconnues dans ses activités criminelles dirigées contre l’unité, la paix et la stabilité du Mali.
La principale mission assignée à la MINUSMA par la résolution 2100 du 25 avril 2013 adoptée par le Conseil de sécurité est de « stabiliser la situation dans les principales agglomérations et contribuer au rétablissement de l’autorité de l’Etat dans tout le Mali ». A cet égard, elle doit « écarter les menaces et prendre activement des dispositions afin d’empêcher le retour d’éléments armés dans ces zones ».
Des informations crédibles ont régulièrement fait état du retour des chefs de guerre dans les régions du nord. On n’a pas connaissance que l’un d’eux a été arrêté.
La MINUSMA doit aussi s’impliquer aux côtés des autorités maliennes, dans « le désarmement, la démobilisation, la réintégration des ex-combattants et le démantèlement des milices et des groupes d’autodéfense ».
A ce jour, aucun dialogue n’a pu se nouer entre Bamako et les groupes armés autour de ces questions par la faute, nous l’avons vu, du MNLA. Quant aux milices et groupes d’autodéfense, ils n’ont jamais autant prospéré qu’à l’heure actuelle et les affrontements interethniques, singulièrement entre Touareg et Peuls, n’ont jamais été aussi fréquents et meurtriers que dans les temps qui courent.
La MINUSMA est censée aider les autorités et les populations du nord à instaurer « un dialogue national sans exclusive » en vue de favoriser la réconciliation. Mais quand des ministres arrivent à Kidal pour amorcer ce dialogue, ils sont accueillis par une foule hostile qui les insulte et les caillasse. L’avion de la MINUSMA à bord duquel avait pris place l’ancien premier ministre, Oumar Tatam Ly, a même été empêché d’atterrir à l’aéroport de Kidal parce que des manifestants surexcités avaient envahi la piste. Comment cela a-t-il été possible avec des soldats de la même MINUSMA présents sur les lieux ? Si le but était de prouver que « le peuple de l’Azawad » ne veut pas de la présence du chef de gouvernement d’un pays envahisseur, c’est réussi.
C’est cet affront que l’actuel premier ministre, Moussa Mara, a voulu laver en se rendant à son tour dans la capitale des Ifoghas et en tenant à ce que sa rencontre avec les administrateurs kidalois ait lieu au gouvernorat, symbole de l’Etat malien dans la cité et non au siège local de la MINUSMA, en territoire de l’ONU en somme.
Ce déplacement en soi ne peut lui être reproché. Toutes les résolutions de l’ONU reconnaissent Kidal comme partie intégrante du Mali : Mara a fauté seulement pour n’avoir pas pris des mesures d’accompagnement d’ordre politique, en dépit du caractère purement « technique » de la visite.
Autre volet de sa mission sur lequel la MINUSMA n’a jusqu’ici pas brillé : elle doit « concourir à arrêter et traduire en justice les auteurs des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis au Mali… ». Des responsables politiques se sont fait le devoir d’interpeller les membres du Conseil de sécurité, lors de leur récent séjour dans notre pays, sur les manquements dont ils font preuve sur cette question.
L’un d’entre eux leur a lancé : « Les gens que vous devez arrêter et envoyer à la Cour pénale internationale (CPI) sont devenus vos interlocuteurs pour le dialogue. Dans le même temps, les terroristes sont en train d’infiltrer les rangs des groupes armés pour être intégrés dans les forces de défense et de sécurité maliennes. Le réveil demain, risque d’être cauchemardesque ».
L’excès de complaisance à l’égard du MNLA et le système de protection créé à son profit ont fait perdre Kidal au Mali. Cette perte a été ressentie par tous ceux qui se sentent une âme malienne comme une blessure profonde, en même temps qu’une trahison dans la mesure où elle a été l’œuvre de partenaires qui ont pour mission de préserver l’intégrité territoriale de notre pays. D’où la colère compréhensible des milliers de nos compatriotes qui étaient dans la rue, la semaine écoulée.
La France et l’ONU doivent en tirer les justes leçons pour éviter un dérapage plus douloureux. 

Source : maliweb.net 28 mai 2014 

dc

 KIDAL : FIERTÉ OU DÉCHÉANCE POUR LE PEUPLE MALIEN !

Par Bagara Z. Coulibaly*
(L’Inter de Bamako 26 mai 2014) 

 
Kidal, la cité des pauvres, a toujours été problématique dans sa gestion administrative et politique depuis la nuit des temps.
Le Mali a besoin de son histoire pour se reconstruire et de sa géographie pour se développer. Mais hélas, combien de Maliens connaissent ce grand Mali ? Combien de Maliens se sont-ils servis de ce Mali pour faire fortune et se hisser à un niveau de considération sociale élevé ?
L’intelligentsia a-t-elle démissionné ? Durant toute la crise, l’élite politique et intellectuelle ne s’est pas manifestée pour mettre les choses à leur place. Le tribunal de l’Histoire va les juger pour leur silence coupable et leur irresponsabilité face aux attentes du peuple.
Les grands hommes sont toujours cités pour illustrer les faits. Les Maliens de cette époque vantaient ceux qui sont morts pour leur bravoure. Les repères et valeurs sociales ont volé en éclats et les fondamentaux s’effritent tous les jours même dans les familles supposées être la première cellule familiale. Ceux en charge de l’éducation ont-ils le sens de l’éducation et la vocation d’éduquer en bon chef de famille aujourd’hui ?
Hier, on préférait la mort à la honte ; aujourd’hui, c’est le contraire qui se passe.
La déroute de l’armée malienne est à la une. Quelles en sont les véritables causes ? Il s’agit de dégager la responsabilité de tous les acteurs dans cette défaite de l’armée malienne. En mars 2012, on a tous compris que le Mali n’avait pas d’armée. Deux ans après, le pays en dispose-t-il ?
Les Maliens savent-ils réellement l’état de leur armée ? Une veillée d’armes s’impose à chaque Malien au cours de laquelle une véritable évaluation sera faite par les pouvoirs publics et le peuple.
1. Depuis la chute des 3 villes en mars 2012, que reste-t-il de la situation de nos hommes, de nos armes, du moral, du renseignement des soldats maliens et du commandement ?
2. En mars 2014, quels sont les efforts qui ont été déployés pour la reconstruction de cette armée en effectif, en matériel, en renseignement, en investissement ?
3. Combien de nos francs ont été utilisés pour cela ?
4. Enfin, quel bilan de toutes les pertes de 2012 à 2014 : soldats tués, véhicules emportés, matériels militaires récupérés par le MNLA et ses alliés. Cette vérité cruelle doit être annoncée par le gouvernement malien pour amorcer un nouveau départ pour notre armée qui reste encore politisée dans beaucoup de ses maillons.
5. Les marches de soutien, les meetings, les settings, les déclarations sont-ils la solution du problème malien ? Les parties sont-elles sincères les unes envers les autres ? La communauté internationale fait-elle un jeu franc avec toutes les parties ? Les insuffisances des différents accords ont-elles fait l’objet de discussion entre les parties ?
6. Qui sont les groupes armés et leurs alliés ? Quelle est la cause de cette rébellion ?
Il faut informer le peuple malien sur tous ses détails avec des données statistiques fiables et vérifiables.
Si le gouvernement veut utiliser la force pour résoudre définitivement cette crise, dispose-t-il des moyens humains, financiers et militaires pour y arriver. Le peuple doit le soutenir. Mais ceux qui crient tous les jours ont-ils réellement contribué à l’effort de crise. Beaucoup de Maliens ont profité de cette crise multidimensionnelle du Sud comme au Nord. Il faut savoir raison garder.
Chaque Malien doit tirer les leçons de ce qui s’est passé en évitant d’accuser, en apportant son soutien aux autorités pour une résolution de cette crise dont le bilan est lourd et qui compromet tous les efforts de développement. L’éducation est la première mesure : éduquer ou périr ! Cela est une exigence pour nous tous.
Le Réseau des historiens et géographes du Mali, qui a alerté toutes les institutions de la République, en appelle au sens de responsabilité de tous les Maliens dans un souci de reconstruction et de cohésion sociale. 

(*) - Président du Réseau des historiens et géographes du Mali.

Source : maliweb.net 28 mai 2014

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