Le dimanche
14 avril vers 23 h, le Conseil national électoral (CNE) du Venezuela – dont il
faut rappeler que la Constitution en fait un pouvoir indépendant de l‘exécutif
– a annoncé les résultats de l’élection présidentielle organisée à la suite du
décès de Hugo Chavez le 5 mars dernier. Sa
présidente, Tibisay Lucena, a
d’abord précisé que ces résultats étaient fondés sur la totalisation des
suffrages exprimés par 99,12 % des électeurs, ce qui les rendait
« irréversibles » quelles que soient les options des 0,88 % du
corps électoral non encore pris en compte à ce moment-là.
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Le président bolivarien N. Maduro Moros |
Les scores
respectifs, actualisés le lendemain, lors de la proclamation officielle, par le
CNE, de la victoire du successeur du Comandante (avec une participation
de 79,8 %) sont les suivants :
- Nicolas Maduro, candidat du PSUV et de 13 autres partis : 50,75 %
- Henrique Capriles, candidat de la droite regroupée dans la Table d’unité démocratique (MUD) : 48,98 %
- Les 5 « petits » candidats : 0,27 %
Le résultat
est donc très serré : 262 473 voix (sur un total d’environ 15
millions), soit 1,77 %, séparent Maduro de Capriles. Ce dernier l’emporte
dans 8 Etats, dont 6 qui avaient pourtant à leur tête des gouverneurs
« chavistes ». Nicolas Maduro arrive en tête dans les 16 autres
Etats, mais cette résistance ne saurait dissimuler le sévère avertissement
donné par le peuple « bolivarien » à ses dirigeants. Il faut
maintenant analyser les raisons de cette victoire à l’arraché, et ses
conséquences sur l’avenir du mouvement bolivarien, tant au Venezuela que dans
le paysage géopolitique latino-américain.
Ces
questions appelleront probablement des réponses diverses. En revanche, il est
en est une qui ne saurait laisser place au moindre doute : celle de la
sincérité du scrutin. C’est pourtant l’angle d’attaque préparé de longue date
par la MUD et ses relais à Washington, à Madrid et dans différentes autres
capitales, ainsi évidemment que dans les grands médias. L’objectif est
connu : discréditer le verdict des urnes en vue d’affaiblir et même de
déstabiliser le président qui en est issu. Le faible écart de voix entre les
deux candidats n’a fait qu’exacerber cette démarche.
Sans entrer
dans tous les détails techniques, il faut rappeler que, au Venezuela, le vote
est totalement informatisé au niveau national. Il faut aussi savoir que les
spécialistes désignés par l’opposition ont accès à toutes les spécificités de
ce dispositif connu sous le nom de « Système d’authentification
intégré » (SAI). Plusieurs de leurs propositions ont d’ailleurs été
reprises par le CNE afin de garantir davantage, s’il en était besoin,
l’anonymat et la transparence des opérations électorales.
Mais la
grande différence avec d’autres modes de scrutin électronique réside dans le
fait que le SAI ne se contente pas d’envoyer dans le cyberespace les données
des votes d’électeurs qui n’auraient aucun moyen de savoir si, à l’arrivée,
dans les centres de totalisation, on retrouve bien le contenu du bulletin émis
au départ : il génère également des « reçus » papier dont les
électeurs peuvent vérifier qu’il est bien conforme à leur choix. Une fois cette
vérification effectuée, ils glissent ensuite ce reçu dans une urne placée dans
le bureau de vote. En d’autres termes, au moment du dépouillement, auquel
assistent les représentants des candidats et les électeurs qui le souhaitent,
il est facile de vérifier l’adéquation entre les totalisations électroniques et
les totalisations papier. Par ailleurs, aucun envoi ne peut être effectué sans
le procès-verbal signé des représentants des candidats.
Pour plus de
précautions, et selon les règles du CNE, ce rapprochement des résultats est
effectué systématiquement dans 54 % des quelque 39 000 bureaux de vote que
compte le pays. Garantie supplémentaire : ces bureaux de vote sont
désignés de manière totalement aléatoire, et après la clôture du scrutin, ce
qui interdit d’éventuelles manipulations programmées à l’avance, et qui
seraient de toute manière techniquement impossibles à réaliser.
Pour ceux
qui douteraient encore de la fiabilité du SAI, il suffit d’en lire les éloges
publiés non pas par le CNE, mais par le principal quotidien d’opposition, et
acteur de premier plan du coup d’Etat du 11 avril 2002 contre le président
Chavez : El Nacional. Dans son édition datée du 13 avril, veille du
scrutin, dans sa page 3, ce journal s’est vu obligé de démentir certains
mensonges grossiers, mais largement colportés par certains de ses amis, sur le
« flicage » et le « trucage » du SAI. Ce paradoxe pourra
étonner car, on s’en doute, El Nacional n’a aucune intention de rendre
service au gouvernement. L’explication est simple : ses dirigeants ont
pris conscience in extremis que leurs campagnes de dénigrement et leur
dénonciation obsessionnelle de la « fraude » à venir
risquaient de dissuader leurs électeurs de participer à un vote censé leur
occasionner des ennuis par la suite, et qui serait de toute manière falsifié.
Autant de voix qui ne se porteraient pas sur le candidat Capriles !
Que dit, en
effet, El Nacional ? Un premier article, intitulé « Le
vote est secret et blindé » est précédé de ce
« chapeau » : « Les machines à voter ont des programmes
qui empêchent de reconstituer les informations sur les électeurs ».
Plus bas, sous le titre « Réponses aux mythes les plus fréquents »,
le quotidien se livre à un jeu de questions-réponses sur le SAI. Sont dénoncées
comme « fausses » les allégations suivantes, dont certaines
donnent une idée du niveau d’intoxication : « La bidirectionnalité
des machines permet de modifier les votes » ; « Le
vote n’est pas secret et peut se reconstituer avec le SAI » ; « Le
SAI permet aux chavistes de savoir combien de personnes ont voté et de
transporter les électeurs » ; « Jamais l’opposition n’a
eu d’observateurs dans la salle de totalisation du CNE » ; « Il
existe une salle de totalisation secrète » ; « Il est
possible d’intercepter la transmission par satellite de l’information qu’envoie
le CNE » ; « Il existe un câble sous-marin qui
envoie l’information à Cuba où les résultats dont modifiés » ; « Il
y a plus d’électeurs que de citoyens » ; « Les
morts votent ».
Résumons :
- dans chaque bureau de vote, les représentants de Henrique Capriles et de Nicolas Maduro ont signé le procès-verbal certifiant l’authenticité des données envoyées aux centres de totalisation ;
- dans 54 % des bureaux de vote a déjà été effectué un rapprochement entre les données électroniques et les données papier, sans qu’un seul cas de non adéquation ait été signalé au CNE ;
- Henrique Capriles, sans citer le moindre exemple concret, conteste l’addition des données centralisées aux niveaux régional puis national.
Le candidat
de la droite sait parfaitement que si un rapprochement papier/électronique est
effectué dans les 46 % de bureaux de vote où seul a été pris en compte le
vote électronique, il donnera exactement les mêmes résultats que ceux déjà
transmis aux centres de totalisation. La campagne de désinformation massive de
la MUD a cependant été très efficace auprès de ses propres sympathisants :
contre toute évidence, beaucoup d‘entre eux sont sincèrement persuadés que le
vote a été truqué.
Chauffés à
blanc par Henrique Capriles, qui a réclamé avec véhémence devant les caméras un
recomptage à 100 % – avant même d’utiliser les voies de recours prévues à
cet effet par le CNE – ils ont commencé, dès le 15 avril, à se livrer à un remake,
pour l’instant à petite échelle, du coup d’Etat du 11 avril 2002. A Caracas et
dans plusieurs villes de province, des rues ont été bloquées par des pneus
incendiés par des jeunes manifestants ; au moins huit personnes ont été
tuées et des dizaines blessées dans des affrontements ; des sièges du PSUV
et du CNE ont été incendiés ; les bureaux de deux chaînes publiques de télévision
(Telesur et Venezolana de Television) ont été assiégés ; des centres
médicaux dans lesquels opèrent des médecins cubains ont été attaqués par des
émeutiers ; les domiciles de la présidente du CNE et du père de l’ancien
ministre de l’information ont été encerclés, etc. Et les concerts de casseroles
ont commencé le 15 avril au soir dans les beaux quartiers.
Pour
couronner le tout, Capriles avait appelé à une marche sur le siège du CNE le
mercredi 17 avril. Il a dû y renoncer au terme d’une longue et laborieuse
déclaration dans laquelle il faisait porter au gouvernement la responsabilité
des violences et affirmait à ses partisans désireux d’en découdre que des
provocateurs chavistes allaient faire dégénérer la manifestation… En fait,
l’opération ne faisait pas l’unanimité au sein de la MUD car elle redonnait à
la droite un visage putschiste dont elle avait réussi à se défaire
partiellement en reconnaissant une Constitution bolivarienne qu’elle avait
violemment combattue et en participant aux élections selon les modalités
prévues par ce texte. Au passage, on doit signaler que, en décembre 2012,
Capriles avait été élu gouverneur de l’Etat de Miranda avec un score très
faible (52 %) et en utilisant le même dispositif de vote qu’il veut
aujourd’hui disqualifier…
Le rapport de
forces de 2013 n’est cependant plus celui de 2002. Les centaines d’observateurs
internationaux déployés sur l’ensemble du territoire vénézuélien, en premier
lieu ceux de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR), ont constaté la
totale régularité du scrutin, et donc la légalité de la proclamation, par le
CNE, de Nicolas Maduro comme président de la République bolivarienne du
Venezuela. Tous les chefs d’Etat latino-américains ont reconnu le résultat et
félicité le nouveau locataire du palais de Miraflores. Lors de sa prise
officielle de fonctions, le vendredi 19 avril, à laquelle sont invités tous les
dirigeants du monde, il sera intéressant voir quelles chaises resteront – ou
pas – vides, en particulier celle des Etats-Unis qui ont repris à leur compte l’argumentaire
de Capriles…
Bernard
Cassen, secrétaire général de Mémoire des luttes, président d’honneur d’Attac
Source : http://www.medelu.org 18 avril 2013
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