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Mamadou Koulibaly, apôtre de l'ultralibéralisme et grand admirateur de M. Thatcher |
Nous dédions ce post à l’ultralibéral Mamadou Koulibaly, qui, dans
sa préface à « Ma part de vérité » de Blé Goudé, n’a pas craint d’écrire : « [Blé Goudé] est le fils de son
époque. N’est-ce pas que c’est le syndicalisme qui, en Europe de l’Est, a
contesté leur pouvoir aux régimes communistes ? La révolution démocratique
dans le monde des années qui ont vu les œuvres de trois personnes marquantes du
siècle, le président Reagan des Etats-Unis, le Premier ministre britannique Margaret
Thatcher et le pape Jean-Paul II a eu de l’effet sur les jeunes de cette époque
qui n’en pouvaient plus des régimes liberticides ».
Le cercle Victor-Biaka-Boda
Ce qu’était le Thatchérisme me fut révélé un matin
de rentrée des classes dans un petit village résidentiel du Yorkshire au début
des années 1980. Une manière d’épiphanie.
J’accompagnais des amis anglais, conservateurs bon
teint, qui inscrivaient leurs enfants dans l’école publique du village. Je fus
décontenancé de voir des parents sortir de leur portefeuille des billets de
cinq livres et les donner à tel ou tel membre du personnel de l’école. De
quelles mystérieuses transactions s’agissait-il ?
Des coupes sombres – et même claires – ayant
sérieusement affecté l’enseignement (je ne parle même pas de la suppression de
la pinte de lait quotidienne par Thatcher quand elle avait été ministre de
l’Éducation et des Sciences au début des années soixante-dix), les écoles
durent trouver de nouvelles ressources. D’où, dans cette école comme dans
d’autres, la création de clubs de toutes sortes (photo, football, philatélie,
aéromodélisme etc.) que les enfants ne pouvaient fréquenter que contre espèces
sonnantes et trébuchantes. Comme je me trouvais dans un environnement bourgeois
et de droite, je n’entendis aucune récrimination parentale.
Le mythe fondateur de Maggie, c’est sûrement le père
qui, épicier et brièvement maire de sa ville, fut le premier membre de la
famille à sortir de la condition ouvrière. Sans oublier non plus l’humiliation
qu’elle put connaître alors que, étudiante, elle fréquenta un jeune de la haute
société. La famille du joli cœur refusa de la recevoir.
Intellectuellement, Thatcher fut un mélange
d’idéologie dure et de pragmatisme débridé. Le credo de toute son existence est
connu : « la société, ça
n’existe pas » (There is no such thing as society), sauf, bien
entendu, lorsqu’elle reçut diverses bourses durant toute sa scolarité et
qu’elle bénéficia, à partir de 1945, de la gratuité totale des soins. Dans le
domaine religieux, elle abandonna le méthodisme rigoriste et très
petite-bourgeoisie de ses parents pour l’anglicanisme plus établi et plus chic
de son riche mari divorcé. Comme parlementaire chevronnée, Thatcher fut une
artiste en matière de négociations et de compromis.
Lorsqu’elle parvient au 10 Downing Street, elle rompt
avec le consensus d’après-guerre, connu pour les Britanniques sous le nom de « Butskellism », mot-valise
forgé à partir de Butler (conservateur progressiste) et Gaitskell (travailliste
modéré). L’héritage d’un État providence accepté par la droite, Thatcher va le
refuser. En détruisant ce qui coûte et en privatisant ce qui rapporte. À Leeds,
pour ne donner que cet exemple, j’ai assisté à une révolution dans les
transports publics. Du jour au lendemain, la régie municipale dut laisser la
place à des compagnies privées. On vit alors trente sociétés se battre pour le
centre de la ville tandis que les quartiers périphériques étaient délaissés. La
jungle libérale dans toute sa splendeur.
Par diverses lois et par le naufrage des industries
traditionnelles, Thatcher affaiblit un syndicalisme jusqu’alors puissant, et
elle insulta la dignité et l’intelligence de la classe ouvrière en
criminalisant sa résistance. Comme son modèle Churchill dans
l’entre-deux-guerres. Elle développa un discours idéaliste sur la réussite par
l’effort, la prééminence de la famille (la sienne n’eut rien d’exemplaire) et
de la propriété privée. Elle s’aligna sur les États-Unis reaganiens, fut
hostile à l’Europe tout en sachant très subtilement exploiter les
contradictions entre la France et l’Allemagne. Elle glorifia les valeurs de
décence (sauf pour faire mourir Bobby Sands à petit feu) et de parcimonie,
alors qu’autour d’elle ce ne fut qu’enrichissement fulgurant et corruption.
Durant son règne de onze ans, la société britannique devint de plus en plus
clivée et violente. Dans ce pays où l’on ne prenait pas forcément garde de fermer
la porte à clé quand on partait de chez soi, toutes les habitations furent
munies d’alarmes. Uni, le royaume devint désuni, avec des régions partant à la
dérive et des millions de chômeurs et de précaires qui ne pouvaient plus se
payer un morceau de viande. Les familles se décomposèrent. Je n’en mettrais pas
ma main au feu, mais je pense qu’il n’est pas totalement fortuit que les deux
grands drames footballistiques des années 1980 (Le Heysel et Sheffield, 140
morts en tout) impliquèrent des équipes anglaises. Le symptôme de maux très
profonds.
Pour masquer les dégâts, en particulier ceux
concernant les chômeurs, les services de Thatcher inventèrent quatorze
(14 !) manières successives de les compter. Preuve que la fille d’épicier
pouvait faire dire aux chiffres ce qu’elle voulait. Le nombre des Britanniques
propriétaires de leurs maisons augmenta substantiellement, tandis que celui des
actionnaires tripla. Tout comme le nombre des familles vivant en dessous du
seuil de pauvreté. Les plus pauvres virent leurs revenus baisser de 10% en dix
ans ; ceux des plus riches augmentèrent de 60% dans le même temps.
Thatcher citait son père à tout bout de champ, se
servant de son enseignement dans ses discours sur la moralité, mais elle ne lui
rendait jamais visite. Elle n’a jamais rien dit de sa mère, décédée en 1960,
sauf pour mentionner qu’elle lui avait appris à repasser les chemises de son
futur mari...
Lorsque son Alzheimer fut rendu public, je fis la
proposition suivante dans les colonnes de je ne sais plus quel site de
gauche : on prend la Maggie, on la plante toute seule à Piccadilly Circus
et là, au nom du libéralisme, de la philosophie de Hayek, de sa propre
philosophie, on la laisse se débrouiller.
Je reçus une bordée d’insultes.
Bernard Gensane
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