Les
dirigeants du Parti démocratique de la Côte d’Ivoire (PDCI) ont choisi de
situer le temps fort de la célébration du cinquantième anniversaire de leur
parti au 30 avril 1996, au lieu du 9 avril qui eût été un choix plus conforme à
la vérité historique si, du moins, le but de
ces festivités était de rappeler
aux Ivoiriens leur glorieuse initiative de ce temps-là, et non l’acte
administratif automatique qui le sanctionna. Pourquoi ? Selon le président
du groupe parlementaire du Front populaire ivoirien (FPI), Doudou Boga, ce
serait pour faire pièce à son parti, qui, ce même jour, célébrait sa fête
annuelle de la Liberté. Pour preuve, il rappelait comment, le 27 mai 1995,
Laurent Fologo avait aussi appelé le ban et l’arrière ban du PDCI à défiler
dans les quartiers d’Abidjan à seule fin de démontrer qu’il était capable de
faire mieux que le Front républicain de Djéni Kobina et de Laurent Gbagbo
n’avait fait trois semaines auparavant. C’est de bonne guerre. Le FPI se
prépare en effet à entrer de nouveau en campagne, en vue des partielles, dans
les circonscriptions où les législatives avaient été ajournées en raison des
troubles qui y avaient émaillé le scrutin présidentiel d’octobre 1995. Ses
candidats, dont L. Gbagbo, partent largement favoris ; mais il n’y a pas
de mal à tirer un peu la couverture à soi… Encore que s’arrêter à cette
interprétation puisse suggérer que, en somme, la guerre apparemment sans merci
que se livrent depuis six ans les deux formations qui dominent la scène
politique ivoirienne, guerre au demeurant sans enjeu discernable, n’est rien
qu’un vain concours de gesticulations. En fait, compte tenu de la manière dont
l’histoire de la Côte d’Ivoire s’écrit depuis 1951, ce choix eût été exactement
le même si le 30 avril n’était pas aussi le jour de la fête annuelle du FPI.
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Timbre à l'effigie de Marie Koré |
Le
PDCI fut fondé le 9 avril 1946, mais c’est le 30 avril qu’il fut enregistré par
les services du gouverneur. Pour les dirigeants de l’ancien parti unique, c’est
donc ce jour-là qui marque le commencement de son histoire, conformément au
principe houphouétiste qu’il n’y a de légitimité que celle qui procède
directement du fait colonial. Pour autant, le 9 avril ne fut pas totalement
oublié. Il y a encore trop de survivants de cette époque, et qui ne partagent
pas tous le point de vue officiel sur elle, pour qu’il soit possible de
l’escamoter. Il y eut donc, ce jour-là, un rassemblement sur le site du
bar-dancing L’Etoile du sud, où
avait eu lieu la réunion constitutive d’un parti « destiné à soutenir
l’action du député Félix Houphouët », l’homme qui allait, deux jours plus
tard, attacher son nom à la loi d’abolition du travail forcé dont il était le
rapporteur.
Pour
l’occasion, les médias gouvernementaux donnèrent la parole à quelques
survivants de cette époque. Certains d’entre ces héros avaient été jusqu’alors,
pour le moins, bien négligés. Ainsi de Mme Anne-Marie Raggi, qui tâta même de
la prison en 1963. Ainsi de Mme Marguerite Sakoum qui, elle, fut carrément
reléguée dans une sorte d’exil intérieur jusqu’à ce 9 avril 1996 ! Le rôle
insigne que ces citoyennes jouèrent dans le mouvement insurrectionnel de
1949-1950 ne fut récompensé que par une montagne d’ingratitude ! Ces deux
figures monumentales de la trop brève épopée du RDA ivoirien sont apparues là,
aussi admirables de courage, de patriotisme et de modestie qu’aux jours de leurs
vingt ans. Quand on les a entendues, on comprend mieux pourquoi la
commémoration du 9 avril 1946 se fit, pour ainsi dire, à la cloche de bois.
Tous ceux qui peuvent se sentir concernés par cet anniversaire-là ne sont pas
précisément des adorateurs ou des adoratrices du grand fétiche de Yamoussoukro.
Le 9
avril 1946, il ne s’agissait que de donner un nom à un mouvement qui existait
déjà de façon virtuelle, tant les populations étaient avides de secouer le joug
colonial. C’est ce qui explique le succès extraordinaire et immédiat du PDCI
auprès des masses ivoiriennes. Ce succès s’accompagna de l’ascension rapide à
sa direction de jeunes cadres radicaux acquis aux idées politiques et sociales
dominantes de l’époque ; idées que leurs aînés, et Houphouët en particulier,
étaient loin de partager, même si au palais Bourbon et au palais du Luxembourg
les élus du Rassemblement démocratique africain (RDA), fondé en octobre 1946,
et qui tirait toute sa force du PDCI, sa section ivoirienne, étaient apparentés
aux groupes des élus progressistes et communistes. Et c’est ainsi que ce qui
faisait la force de ce parti devait bientôt constituer une brèche par laquelle
ses ennemis allaient l’atteindre au cœur. En 1947, l’attitude du Syndicat
agricole africain (SAA) devant la grève des cheminots avait montré que l’unité
du PDCI n’était pas à toute épreuve. Dès lors l’administration et le colonat
allaient tout tenter afin d’élargir cette première brèche. Ils commencèrent par
circonvenir Houphouët dont ils avaient pu mesurer et l’égotisme et l’hostilité
atavique aux tendances dominantes du mouvement dont il était, un peu à son
corps défendant, le principal dirigeant.
Dès
1948, lors d’une entrevue secrète avec le haut-commissaire en AOF, le président
du RDA s’était pratiquement engagé à rompre avec ses alliés progressistes
français. La chose ne se fit pas alors parce que le comité de coordination
refusa de le suivre dans cette résolution. Mais, de ce moment, Houphouët était
entré dans l’engrenage qui devait le conduire progressivement à dévoyer le PDCI
de son orientation primitive et à en faire, à partir de 1951, un simple
instrument de sa prodigieuse carrière. En attendant ce jour, il se laissa
cependant porter par le mouvement comme s’il adhérait toujours à ses objectifs,
y compris les plus radicaux. De sorte que la réputation de communisme que lui
firent alors les milieux réactionnaires n’était pas sans vraisemblance.
Le 6
février 1949 eut lieu l’événement qui devait avoir les plus graves conséquences
sur l’évolution ultérieure du PDCI. Ce jour-là, une provocation magistralement
exécutée fournit au gouverneur Laurent Péchoux le prétexte pour jeter en prison
les dirigeants les plus radicaux et les plus populaires du RDA ivoirien non
protégés par l’immunité parlementaire. Le mouvement était décapité ; mais
c’est alors qu’il fit vraiment la démonstration de la force qu’il représentait.
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Monument dédié aux héroïnes de 1949 |
Après
le coup du 6 février, le PDCI fut interdit. Il le restera pratiquement jusqu’en
1959, l’année où, pour la première fois
depuis 1947, un congrès put enfin se réunir. Entre temps, toutes les mesures
d’exception dont on avait frappé l’ancienne direction furent maintenues. Ainsi
en avait décidé un ministre de la France d’Outre-mer nommé François Mitterrand.
Le but de la manœuvre était d’écarter de la direction du mouvement tous les
éléments jugés « idéologiquement irréductibles » et de favoriser
« en revanche les authentiques messagers de la libération africaine que
l’assentiment et la fidélité de leur peuple autant que l’amitié de la France
mèneraient aux plus hauts destins » (F. Mitterrand, Présence française et
abandon, Seuil 1957 ; p. 183).
Fin
1950, alors que ses amis se trouvaient encore en attente de jugement et que le péchoutage n’avait pas cessé, le
président d’honneur du PDCI conclut avec le ministre de la France d’Outre-mer
un pacte de sauvegarde personnelle au prix de la rupture avec les communistes
et de l’abandon de l’anticolonialisme radical qui, jusqu’alors, caractérisait
le PDCI. C’est son fameux repli tactique.
Un an plus tard, il demandait solennellement aux Ivoiriens de se soumettre à
l’administration coloniale, qui, elle, n’avait pourtant rien appris ni rien
oublié : « Je demande à nos militants le respect des lois et des
autorités constituées » (Discours du stade Géo-André, 6 octobre 1951). En même temps il ouvrait
le mouvement à tous ceux qui l’avaient combattu. C’est ainsi que, sans changer
de nom, le PDCI changea totalement d’orientation et de nature même, jusqu’à
devenir le contraire de ce qu’il était à son origine. En sorte que si son nom
conservait encore toute sa charge symbolique aux yeux des masses villageoises
qui l’avaient porté pendant ses quatre années d’existence, la chose elle-même
avait cessé de leur appartenir. Le PDCI ressuscité vers le milieu des années
1950 n’était plus qu’un parti de notables et de possédants ayant fait leur paix
séparée avec le parti colonial, et partageant avec lui la rente caféière et les
places politiques. C’est la raison pour laquelle certains auteurs ont défini le
régime Houphouët comme le régime des planteurs ; bien à tort car, dans ce
régime, le gros commerce colonial jouait un rôle plus déterminant que les
planteurs autochtones.
En
1959, sous l’influence de la Jeunesse du Rassemblement
démocratique africain-section Côte d'Ivoire (JRDACI) créée
à l’initiative de la première vague de diplômés de l’enseignement supérieur
revenus au pays, le 3e congrès fut, en quelque sorte, une tentative
de ramener le PDCI dans le sillon d’origine, l‘anticolonialisme radical,
symbolisé par l’élection de Jean-Baptiste Mockey, l’homme que le parti colonial
détestait le plus, au secrétariat général en remplacement d’Auguste Denise.
Mais, alors, étroitement chaperonné par les fameux réseaux Foccart, Houphouët
était déjà trop puissant pour que cette tentative, ainsi que celle du début des
années 1960 (affaire des complots qui, aux dires d’Houphouët lui-même, n’en
étaient pas !), d’intention sinon de nature semblable, pussent aboutir.
Au
début des années 1970, le dégel consécutif au Grand dialogue favorisa l’intégration de quelques jeunes diplômés
dans le gouvernement et dans les instances dirigeantes du parti unique. Un an
plus tard, après le règlement à
l’africaine de l’affaire des pseudo-complots de 1963-1964, tous les exclus
de la période antérieure furent réintégrés. Mais cela ne pouvait plus rien
changer car, sous la houlette d’Houphouët et de son bras droit, le secrétaire
général Philippe Yacé, l’appareil du PDCI était tout à fait devenu une simple
administration vouée à la propagande du régime et au conditionnement des
populations.
A la
fin de cette mue forcée commencée au lendemain de la provocation du 6 février
1949, le PDCI devint, et resta jusqu’en 1990, ce parti dont on a pu dire :
« Le parti unique complète le présidentialisme. Il en est un des
instruments… Derrière l’apparence d’un parti de masse, il s’agit d’un parti qui
encadre plus qu’il ne mobilise la population. Grâce à son monopole, il permet
de canaliser la participation politique et donc de la contrôler » (J.-F. Médard, La régulation socio-politique, in Etat et bourgeoisie en Côte d’Ivoire,
Karthala 1982 ; pp. 64-65). Encore le mot parti est-il plutôt impropre dans cet emploi, puisque d’une part
tous les Ivoiriens majeurs, et même tous les résidents d’origine
négro-africaine, étaient comptés comme membres du PDCI et devaient
obligatoirement y cotiser, et que d’autre part tous ceux qui occupaient des
positions intéressantes dans la fonction publique ou dans le secteur privé
étaient théoriquement membres de ses directions, avec au moins une voix
délibérative, étant bien entendu que toute décision y appartenait à Houphouët
seul. De sorte que jusqu’à l’abolition du système de parti unique fin avril
1990, le PDCI n’était pas un parti politique, mais le peuple lui-même. En
théorie tout au moins.
Avant
le 30 avril 1990, le PDCI ignorait l’adhésion volontaire. Aujourd’hui, le parti
de ce nom est composé de gens qui, en 1990, ont choisi le camp d’Houphouët
plutôt que d’adhérer à l’un des nouveaux partis apparus alors, puis, en 1995,
le camp d’Henri Konan Bédié plutôt que le Rassemblement des républicains (RDR)
d’Alassane Ouattara et Georges Djéni Kobina, sans pour autant que ces choix
recouvrent une réalité sociologique ou un projet politique vraiment différent
de ceux de leurs adversaires. En sorte que le parti qui en est résulté, s’il
est incontestablement l’héritier de l’ancien parti unique, il ne l’est,
cependant, qu’en tant qu’il est avant tout le parti de celui qui gouverne et
qui est, à ce titre, le grand maître des carrières et le dispensateur des
fortunes, même si, en 1995 comme en 1990, ses éclatants succès électoraux ont
prouvé qu’il bénéficie lui aussi, comme l’ancien parti unique, du prestige du
mouvement anticolonialiste des années 1940.
Cependant,
on s’en souvient, les dirigeants du PDCI furent les premiers surpris par leurs
victoires de l’année terrible 1990. C’est là sans doute la principale raison de
cette célébration conçue comme un rituel fétichiste
d’incorporation.
Marcel
Amondji
Titre
original : « LE JUBILÉ DES OUVRIERS DE LA ONZIÈME HEURE ».
Source : Le Nouvel Afrique Asie N° 81, juin 1996
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