Belfast,
5 mai [1981] – Bobby Sands, élu membre du Parlement britannique le 9 avril
dernier, s’est éteint ce matin à 1 h 17 dans la prison de Long Kesh après une
longue marche de 66 jours vers la mort. La nouvelle s’est immédiatement
répandue dans le ghetto républicain. Des affrontements violents se sont
produits au petit matin entre groupes de jeunes gens et les forces
britanniques. Plusieurs camions et voitures ont été brûlés en travers des
chaussées, interdisant la circulation. La police et l’armée ont tiré des balles
en plastique
et patrouillent partout avec des blindés, l’arme à la main. Des
hélicoptères tournent sans arrêt au-dessus de la ville.
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Bobby SANDS, MP |
On signale
cinq blessés, mais pas de morts. Dans le courant de la journée un calme relatif
est revenu dans l’ouest de Belfast et seuls des heurts sporadiques ont encore
eu lieu. La plupart des écoles sont fermées, faute d’élèves.
Le pire
jusqu’ici ne s’est pas produit. Il n’y a pas eu d’affrontements entre les deux
communautés. Bobby Sands pourrait être inhumé jeudi dans le cimetière de Belfast
où reposent les militants républicains. Une foule considérable, venue de l’ensemble
de l’Irlande, suivra probablement le cortège.
Rien ne
sera réglé alors pour Mme Thatcher. Trois autres grévistes de la faim entrent
dans la phase dangereuse et notamment Francis Hughes qui est très affaibli (il
a commencé son jeûne 15 jours après Bobby Sands). D’autres détenus républicains
se sont portés volontaires pour mourir à leur tour si les cinq revendications
des prisonniers ne sont pas satisfaites.
D’ici
à jeudi, la communauté républicaine d’Irlande du Nord observera le deuil. Des marches
silencieuses et des prières collectives seront organisées partout.
Les « blanket men »
Bobby Sands est né en 1954 à Rathcole, un quartier « loyaliste » au nord de Belfast. A 16 ans, il est apprenti carrossier et travaille deux ans et demi dans un atelier. Une nuit, une poubelle est lancée dans la maison des Sands par une fenêtre qui est brisée et des coups de feu sont tirés sur la façade. La police arrive trois heures après avoir été appelée et conclut à un « cas de vandalisme ». Peu après, Bobby est lui-même menacé à son travail par un homme armé d’un revolver. On lui dit qu’il sera descendu s’il ne va pas « voir ailleurs ».
La famille
Sands, après avoir vécu 21 ans à Rathcole doit fuir. Elle va s’installer en
1972 à Twinbrook en bordure du quartier catholique de Falls. Bobby n’a plus de
travail. Il ne peut plus, après avoir été un bon sportif, pratiquer aucune discipline
dans ce quartier déshérité. A 18 ans il a fait l’expérience de l’oppression que
vécurent ses ancêtres irlandais.
Militant républicain
convaincu que l’issue est dans la réunification de l’Irlande divisée par le
colonialisme britannique, Bobby Sands, adolescent, est attiré par l’armée
républicaine irlandaise. Il est arrêté en 1972 et condamné l’année suivante à 5
ans de prison à Long Kesh pour détention d’arme. Libéré en 1976 avec les
remises de peine coutumières en Grande-Bretagne, il est de nouveau arrêté
quelques mois après et condamné en 1977, pour le même délit de détention d’arme,
à la peine exorbitante de 14 ans de prison. Le voilà de nouveau à Long Kesh.
Depuis 1976,
la loi d’exception proposée par le gouvernement travailliste de Callaghan est
en vigueur. Bobby Sands est traité comme un vulgaire criminel de droit commun
avec, en plus, les humiliations réservées aux détenus républicains qui veulent
retrouver le statut spécial dont ils bénéficiaient avant.
Bobby Sands
va lutter avec ses camarades, faire la grève de l’uniforme, vivre hiver comme
été avec une couverture pour tout vêtement ? Les « blanket men ».
A 27 ans, Bobby
Sands aura passé neuf ans dans la prison de Long Kesh pour un délit qui ne
coûterait que quelques mois de détention à n’importe quel truand. Sans parler
des « loyalistes » ultras de l’Ulster Defense Association qui
peuvent, eux, stocker et porter leurs armes avec la bénédiction des forces de l’ordre
britanniques.
« Le
sol de ciment est glacé. Il est impossible de marcher pieds nus. Trois minces
couvertures et un matelas humide ne donneraient pas assez de chaleur pour s’échapper
dans le sommeil. Cette nuit, une autre nuit, blotti dans un coin, à lutter
contre le froid dans les pensées désespérées quand la souffrance et la
dépression deviennent presque insurmontables. »
Bobby Sands
est mort pour que ses camarades ne soient pas traités ainsi. Ces lignes sont
extraites d’un texte qu’il écrivait en janvier 1979 dans sa cellule du bloc H5.
Il refusait, avec les autres détenus républicains, de porter l’uniforme
carcéral. Ils n’avaient que leurs couvertures pour se vêtir. Leurs chaussures
avaient été enlevées. Les gardiens guettaient la reddition.
« Dans
les moments de faiblesse, j’étais convaincu que l’uniforme de prisonnier et l’acceptation
ne seraient pas si mal. Mais la volonté de résister parle trop fort en moi.
Accepter d’être considéré comme un criminel ce serait me dégrader, admettre que
la cause à laquelle je crois, que j’ai choisie, est mauvaise. »
Les
« blanket men » ont tenu.
Bobby Sands vient de mourir pour que les souffrances endurées par tous ne soient pas vaines.
Trois autres
détenus le suivent dans la grève de la faim, l’un à 15 jours, deux autres à
trois semaines. Ils ont à peu près le même âge, entre vingt et trente ans.
Les déclarations
glacées de Mme Thatcher qui s’obstine à traiter de criminels les détenus
républicains de Long Kesh et les femmes irlandaises emprisonnées à Armagh, sont
de plus en plus dérisoires au regard du drame qui se développe ici.
Des jeunes
gens, délibérément se sacrifient pour une cause, celle de leur nation d’Irlande.
Une cause juste, même si les moyens employés par l’armée républicaine (IRA
provisoire) sont souvent indéfendables et lui portent tort. Ils ont eu recours
à la grève de la faim parce qu’ils n’ont, en prison, aucun autre moyen d’être
entendus.
Si
les britanniques ne parviennent pas à faire l’effort de se retourner vers leur
histoire et celle de l’Irlande, de reconnaître qu’il s’agit d’un problème de
fond, d’une nation qu’ils ont opprimée, qu’ils ont divisée pour en confisquer
une partie, d’une nation qui veut se retrouver entière et unie, alors la
tragédie n’est pas près de prendre fin.
Source : L’Humanité (France) 06 mai 1981
Titre
original : « Bobby ! Bobby ! »…
assassiné pour avoir voulu vivre digne. Tout un peuple en deuil flétrit le crime
de la « Dame de fer »
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