Contraint
à l’exil depuis le kidnapping du président Gbagbo, le 11 avril 2011, le
Secrétaire national de la jeunesse du Fpi, Konaté Navigué, demeure cependant
attentif à la situation sociopolitique en Côte d’Ivoire. Dans cet entretien, il
parle des récentes élections locales, de la candidature d’Alassane
Dramane
Ouattara à la présidentielle de 2015, de l’extradition des exilés politiques
(Charles Blé Goudé, Jean-Yves Dibopieu et Abéhi) d’Accra vers Abidjan ainsi que
du rapport des experts de l’Onu.
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Notre Voie : Charles Blé Goudé,
Jean-Yves Dibopieu et le Commandant de Gendarmerie Abéhi, trois exilés
politiques ivoiriens, ont été récemment extradés vers Abidjan dans une
procédure opaque conclue entre les gouvernements ivoirien et ghanéen. Quel
regard jetez-vous sur tout cela ?
Konaté Navigué : Je
ne pense pas du tout que ce soit un arrangement entre le gouvernement ghanéen
et les autorités Ivoiriennes. Vous m’offrez l’occasion de rassurer tous les
Ivoiriens que les autorités ghanéennes qui nous accueillent ne peuvent être
complices d'une telle forfaiture. Il faut plutôt les remercier pour ce qu'elles
font pour ces milliers d'exilés et de réfugiés ivoiriens depuis plus de deux
ans. Ce serait vraiment être ingrat et irresponsable de notre part de dire ou
même de penser que le gouvernement ghanéen peut faire de la duplicité. Je pense
que Blé Goudé, Dibopieu et Abéhi ont été les victimes d’un kidnapping mené par
les autorités ivoiriennes à la suite d'un guet-apens dont les intéressés
étaient la cible. C'est ma conviction jusqu'à ce que j'obtienne d'autres
éléments sur les faits. Il faut donc éviter les amalgames sur ces événements.
N.V. : Le régime Ouattara affirme que
les exilés politiques pro-Gbagbo installés au Ghana veulent le déstabiliser.
Qu’en dites-vous ?
K. N. : Le régime
de M. Ouattara fera toujours de nous des boucs émissaires. C'est une vieille
stratégie de communication qui consiste à cacher son incompétence en accusant
toujours l'autre de tous les péchés. Aujourd'hui, les Ivoiriens ne vivent plus,
ils survivent. Il n'y a plus de sécurité, plus de pouvoir d'achat, plus de
cohésion sociale. Vous avez écouté les différents discours des travailleurs à
l'occasion de la fête du travail, le 1er mai dernier. Toutes les centrales
syndicales sont unanimes que rien ne va. En clair, les Ivoiriens survivent dans
le désespoir. C’est un désastre. Le peuple ivoirien est dans l'enfer. Au lieu
de trouver des solutions aux problèmes existentiels du peuple, on fait toujours
de la diversion en indexant les pro-Gbagbo. Mais à force de l’utiliser, ce
disque est rayé. C'est du déjà entendu. Le régime Ouattara fait une marche
cyclique. Il part du pareil au même et du même à l'identique. Il veut nous
faire passer pour des démons… Non, arrêtons ça et pensons à la Côte d'Ivoire
qui se meurt.
N.V. : Dans un rapport de l’Onu rendu
public, le dimanche 28 avril 2013, des experts mandatés reprennent cette
accusation du régime Ouattara. Que répondez-vous à ces accusations contenues
dans ce nouveau rapport de l’Onu ?
K. N. : Ah ! Parce
que vous faites une différence entre les soi-disant experts de l'Onu et les
autorités ivoiriennes ? Je pense que ce sont les mêmes, car ils travaillent
ensemble. J'ai lu tout le rapport (300 pages) et j'ai été ahuri de constater
qu'un organe comme l'Onu a pu pondre un rapport aussi léger, incohérent,
contradictoire et illogique. C’est une misère morale et intellectuelle. Ce sont
des allégations fantaisistes sur la base d'informations infondées que les
autorités ivoiriennes ont livrées à l'Onu juste pour incriminer les pro-Gbagbo.
Ce qui enlève tout crédit à un tel rapport. Je ne crois même pas que les
Ivoiriens accordent une importance particulière à ce rapport parce qu'ils
savent que dans le contexte actuel, des individus trouveront toujours des
prétextes pour pondre des textes. D'ailleurs, pour bien montrer le manque de
sérieux du rapport, les pro-Gbagbo ont écrit un ouvrage collectif disponible
actuellement dans les librairies dans lequel, sans être experts, nous avons
démonté les arguments des « experts » de l'Onu. Il n'est peut-être
pas superflu de rappeler que dans sa démarche, le Front populaire ivoirien
(Fpi) a choisi la transition pacifique à la démocratie et que le très célèbre
slogan du Président Laurent Gbagbo, « asseyons-nous et discutons »,
est notre marque déposée.
N.V. : Le 21 avril dernier, se sont
tenues des élections municipales et régionales en Côte d’Ivoire marquées par un
très fort taux d’abstention des populations. Comment de l’exil, avez-vous
interprété cette attitude des Ivoiriens ?
K.N. : Le Fpi a
lancé le mot d'ordre du boycott passif en toute responsabilité. Les Ivoiriens
l'ont suivi. Le 21 avril dernier, les Ivoiriens étaient partout, sauf dans les
bureaux de vote. C'est une victoire politique. Lorsqu'un parti politique lance
un mot d'ordre qui est suivi, cela signifie que ledit parti compte dans
l'opinion. Nous avons salué cette victoire électorale et félicité la direction
du Fpi pour son option. Parti de masse, le Fpi gagne chaque jour et toujours en
popularité. Si le peuple a écouté le parti, c'est qu'il a fait le bon choix. Le
désaveu du peuple au régime Ouattara vient rappeler que le régime n'est pas
légitime. De plus, ce désaveu montre que le président Gbagbo incarne toujours
l'espoir du peuple ivoirien. Je voudrais saluer toutes les structures du parti
pour leur implication dans l'exécution du mot d'ordre. Je salue
particulièrement la Jeunesse du Fpi qui a mobilisé plus de 30 délégations à
l'intérieur du pays pour la campagne du boycott. Du bureau national jusqu'aux
comités de base, en passant par les fédérations, je les félicite tous. Parce
que la lutte continue, nous devons rester debout. Je voudrais profiter de cette
interview pour féliciter et saluer également nos camarades d'Aboisso qui
viennent d'être libérés. J’invite tout le monde à davantage de cohésion, de
responsabilité et de sérénité dans les différentes fédérations. Il faut avoir
le réflexe militant de saisir systématiquement le bureau national en cas de
problème. C'est ensemble dans la solidarité et la cohésion que nous serons
utiles à notre parti et à la Côte d’Ivoire. Pour tout dire, ces élections sont
une victoire des Ivoiriens.
N.V. : La Commission électorale
indépendante (Cei) soutient que ces élections locales ont connu un taux de
participation avoisinant les 60%. Une estimation totalement différente du
constat fait par tous les observateurs nationaux et internationaux. Qu’en
pensez-vous ?
K.N. : J'ai ri aux
éclats quand j'ai entendu le taux de 60%. C'est ridicule parce que personne ne
croit à ce taux y compris même les membres de la Cei. A force de vouloir sauver
la face du régime Ouattara, la Cei l'enfonce. Tous les observateurs ont parlé
du très faible taux de participation. La presse occidentale qui est leur
soutien a même parlé de désert électoral. Malgré cela, la Cei, par on ne sait
quelle magie, annonce un taux de 60%, là où les chancelleries parlent d'un taux
qui oscille entre 13 et 15 %. C'est aussi la preuve que la Cei n'est pas
crédible. Le Pdci-Rda a même dénoncé la mascarade. Une commission électorale
aux ordres, il faut la casser, tout simplement.
N.V. : Quelle Cei voulez-vous pour
2015 afin d’éviter les désastres électoraux que le pays connait depuis 2010 ?
K.N. : Il nous faut
une commission électorale véritablement indépendante. Elle l'était avant les
accords de Pretoria. Pendant ces accords, pour rétablir la paix, on a changé la
composition en y introduisant les partis politiques et des mouvements rebelles.
Dès lors, elle a été prise en otage et elle est devenue inopérante. C'était
d'ailleurs une commission électorale ad hoc qui devrait cesser de fonctionner
après les élections présidentielles. Il faut donc la casser et revenir à
l'esprit et à la lettre du code électoral, c'est-à-dire prendre des gens de la
société civile dont l'intégrité morale ne fait aucun doute et leur donner le
pouvoir de leur indépendance politique et financière. Ça se passe comme ça
ailleurs et cela peut se faire en Côte d'Ivoire. Certaines personnes estiment
qu'il faut faire appel à des organismes internationaux pour l'organisation des
élections en Côte d'Ivoire. Je suis contre une telle proposition parce qu’étant
souverainiste, je pense qu'il faut faire confiance aux Ivoiriens et à leur
intelligence.
N.V. : Alassane Ouattara a annoncé sa
candidature pour la présidentielle de 2015. Votre commentaire ?
K.N. : En annonçant
maintenant sa candidature pour la présidentielle de 2015, M. Ouattara, à mon
avis, entendait lancer un message. C'est quand même curieux que seulement après
deux ans de gouvernance et à trois ans de la fin de son mandat, un candidat
annonce déjà sa candidature. Pourquoi si tôt ? A qui s'adresse-t-il ?
Vraisemblablement, il s'adresse à ses partisans qui sont dans une logique de
querelles intestines de succession. Il veut leur dire de cesser toute velléité
de lutte parce qu'il est encore dans la course. En dehors d'un tel message, je
ne vois pas pourquoi il annoncerait maintenant sa candidature.
N.V. : Comment jugez-vous l’appel du
Fpi au Pdci-Rda pour sauver la Côte d’Ivoire qui sombre ?
K.N. : Je veux
limiter cet appel à sa juste proportion. Je pense qu'il s'agit d'un appel de
circonstance. Face au hold-up électoral qui se préparait, le Fpi a vivement
interpellé le Pdci-Rda sur le danger qui le guette en tant que parti et qui
guette la Côte d'Ivoire entière si le Pdci était complice d'une telle
mascarade. Les faits donnent aujourd'hui raison au Fpi. Pour le reste, s'il
doit y avoir un appel ou un rapprochement stratégique dans le futur, le parti
mènera sereinement un débat en interne et avisera.
Interview réalisée par Didier Dépry
en maraude dans le web
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notre ligne éditoriale, pourvu qu’ils soient en rapport avec l’actualité ou
l’histoire de la Côte d’Ivoire et des Ivoiriens, et aussi que par leur contenu
informatif ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des
mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».
Source :
Notre Voie
10 Mai 2013
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