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Vie et œuvre de Chinua
Achebe
Chinua Achebe, auteur nigérian et homme de lettres
dont l’imposante œuvre de renommée internationale a cherché à faire revivre
la littérature africaine et réécrire l'histoire du continent qui a longtemps
été dite par des voix occidentales, est décédé à Boston le 21 mars. Il avait
82 ans.
« En fin de compte, a écrit Chinua Achebe, j'ai
commencé à comprendre qu’il y a une telle chose que la détermination
politique de la vérité d’un récit. Ceux qui ont le pouvoir sur les autres
peuvent organiser des histoires à leur sujet quand, comme et où ils le
souhaitent. »
Cette prise de conscience a marqué de part en part
l’engagement littéraire de Chinua Achebe. Déjà dès sa première œuvre, Things Fall Apart (en français :
Le monde s’effondre) elle
s’exprimait.
Things Fall Apart,
se déroule à la fin du 19e siècle, et raconte l'histoire d'Okonkwo, qui
s’élève de la pauvreté pour devenir un riche fermier et chef de village Igbo.
La domination coloniale britannique jette sa vie dans la tourmente, et à la
fin, incapable de s'adapter, il explose dans la frustration, tuant un
Africain au service des Anglais, et se suicide
Les éloges pour Things
Fall Apart n'étaient pas unanimes. Certains critiques britanniques ont
pensé qu'il idéalisait la culture précoloniale de l’Afrique au détriment de
l'empire britannique. Par ailleurs, d'autres critiques estiment que ses
premières œuvres étaient plus idéologiques que littéraires. Mais la stature
de Chinua Achebe n’a cessé de s’affirmer jusqu'à ce qu'il soit considéré
comme un phare littéraire et politique, qui a influencé des générations
d'écrivains africains ainsi que beaucoup en Occident.
«Il serait impossible de dire à quel point "Things Fall Apart" a influencé
la littérature africaine », écrit Kwame Anthony Appiah, un universitaire de
Princeton. « C’est comme si on demandait comment Shakespeare a influencé les
écrivains anglais ou Pouchkine les écrivains russes ».
M. Appiah, professeur d'études africaines, a trouvé
une « intense énergie morale » dans l’œuvre de Chinua Achebe, ajoutant
qu'il a su « capturer le sentiment de menace et de perte qu’ont dû éprouver
de nombreux Africains quand l’invasion coloniale a bouleversé leur vie ».
Selon, Josué Guébo,
écrivain ivoirien et président de l’Association des écrivains de Côte
d’Ivoire, « Qui peut oublier le contraste saisissant entre le valeureux
Okwonkwo et le lymphatique Unoka ? Flamme de vie qui renaît de plus belle de
père en fils ou au contraire se dilue dans les sentes troubles de la lignée…
Mémoire. Respect ».
« En sa compagnie, les murs de la prison
tombaient », avait eu à commenter à son sujet Nelson Mandela.
Le président sud-africain Jacob Zuma a salué un « colosse de la
littérature africaine ». L'écrivaine sud-africaine et Prix Nobel de
littérature, Nadine Gordimer s'est déclarée « choquée » par sa
mort. « Ce n'était pas seulement un grand écrivain, c'était un ami
proche. Je suis choqué par son départ », a-t-elle dit. « C'était un
auteur très lu et un humaniste, nous correspondions, mais nous ne nous sommes
pas vus depuis quelques années ». Nadine Gordimer, en 1998 avait salué
M. Achebe dans une revue du New York Times, l'appelant « un romancier
qui vous fait rire pour tout aussitôt reprendre votre souffle dans l'horreur,
un écrivain qui n'a pas d'illusions, mais qui n'est pas non plus
désillusionné ».
« Le monde a perdu l'un de ses meilleurs
écrivains et l'Afrique a perdu un diamant littéraire », a déclaré Mike
Udah, porte-parole de l'État d'Anambra, où Achebe est né.
« Une des rares valeurs sûres de la littérature
négro-africaine ou simplement africaine », écrit Olympe Bhêly Quenum, qui
invite ceux qui sont soucieux de connaître l’Afrique des profondeurs « à
lire, relire, puis relire encore Chinua Achebe ».
Albert Chinualumogu Achebe est né le 16 novembre
1930 à Ogidi, un village ibo. Son père s’est converti au christianisme. A
travers des études de littérature anglaise, Achebe a d’abord subi l’influence
des écrivains anglo-saxons comme Shakespeare, Milton, Defoe, Swift,
Wordsworth, Coleridge, Keats et Tennyson. Mais le tournant a été la lecture
de Monsieur Johnson, une œuvre
inscrite au programme universitaire, écrite en 1952 par un anglo-irlandais,
Joyce Cary, et ayant pour cadre le Nigeria. Le protagoniste du roman est un
Nigérian docile qui sera fusillé par son maître anglais. Alors que l’œuvre
était, à l’instar de la critique britannique, saluée par leurs professeurs
comme l’un des meilleurs romans jamais écrits sur l’Afrique, Achebe et ses
camarades n’étaient pas du même avis. Ils réagirent avec « exaspération
contre ce personnage idiot et maladroit », comme l’écrira plus tard Chinua
Achebe.
Il rejoint une génération d'écrivains
ouest-africains qui, dans les années 1950 ont pris conscience du fait que la
littérature occidentale tenait captif le continent.
Son compatriote Amos Tutuola, venait d’ouvrir la
voix avec la publication en 1952 de The
Palm-Wine Drinkard. Après sa licence en 1953, Chinua Achebe s’installe à
Londres, où il travaille à la BBC, en même temps qu’il s’essaie à l’écriture.
C'est à Londres qu'il écrivit le premier jet d’un roman dont le personnage
principal est Okonkwo, Things Fall
Apart, qui sera après moult péripéties, publié sous sa version abrégée
chez Heinemann en 1958
A l’instar de la plupart de ses confrères
ouest-africains, Chinua Achebe a exploré l’innocence villageoise corrompue
par le contact de la grande ville sous influence occidentale.
Dans son deuxième roman, No Longer at Ease, paru en 1960, Chinua Achebe raconte l’histoire
du petit fils d’Okonkwo, Obi, qui apprend à s'intégrer dans la société
coloniale britannique. Elevé comme un chrétien et éduqué en Angleterre, Obi
abandonne la campagne pour un emploi en tant que fonctionnaire à Lagos, la
capitale. Coupé des valeurs traditionnelles, il succombe à la cupidité et à
la fin est poursuivi pour corruption.
Dans son troisième roman, Arrow of God (1964), M. Achebe retourne dans le cadre d’un
village Igbo du début du 20e siècle. Le prêtre traditionnel du
village, Ezeulu, envoie son fils, Oduche, à l’école des missionnaires
chrétiens dans l'espoir qu'il acquerra les manières des Blancs et ainsi
contribuera à la protection de sa communauté. Au lieu de cela, Oduche se convertit
au colonialisme et attaque la religion et la culture Igbo.
La guerre civile au Nigeria, également connu comme
la guerre du Biafra, a brisé les espoirs de Chinua Achebe pour un avenir postcolonial
plus prometteur, et a profondément affecté sa production littéraire. La
guerre a commencé en Janvier 1966, lorsque des officiers Igbo ont tué le
Premier ministre et d'autres fonctionnaires et se sont emparé du pouvoir.
Sept mois plus tard, les insurgés ont été renversés par un contre coup d'Etat
de commandants militaires du Nord musulman.
Avant la fin de l’année, les troupes musulmanes
avaient massacré quelque 30.000 Igbos vivant dans le nord. Les Igbos du
Nigeria ont alors fait sécession, déclarant la région sud-est République
indépendante du Biafra. La guerre civile a fait rage jusqu'en 1970, année où
les troupes gouvernementales ont envahi la Région Est et ont écrasé les
sécessionnistes.
Le quatrième roman de Chinua Achebe, A Man of the People, publié au début
de 1966, avait prédit le cours des événements avec une telle précision que le
gouvernement militaire de Lagos a décidé qu'il devait être au nombre des
conspirateurs du premier coup d'Etat, une accusation qu’il a niée. Cette
méfiance a déterminé Chinua Achebe à fuir le Nigeria et à s’installer en
Grande-Bretagne avec sa femme, Christiana, leurs deux fils, Ikechukwu et
Chidi, et leurs deux filles, chinelo et Nwando.
Après la guerre civile, Chinua Achebe est retourné
au Nigéria pendant deux ans avant d'accepter des postes d'enseignants dans
les années 1970 à l'Université du Massachusetts et à l'Université du
Connecticut. Il retournera au bercail à nouveau en 1979 pour enseigner l'anglais
à l'Université du Nigeria.
La guerre civile a été le thème d'un grand nombre de
ses écrits au cours de ces années. Parmi les plus importants se trouvent un
recueil de poésie, Beware, Soul
Brother (1971), qui a remporté le Prix de poésie du Commonwealth, et un
recueil de nouvelles, Girls at War, paru en 1972.
Mais depuis plus de 20 ans, un syndrome de blocage
d’inspiration l'a empêché d’écrire du roman. Il a attribué cette sécheresse à
un traumatisme émotionnel consécutif à la guerre civile. « Le roman
semblait être une chose frivole à faire », a-t-il déclaré au Washington
Post en 1988.
Cette année-là, Achebe a finalement publié son
cinquième roman, Anthills of the
Savannah. C’est l'histoire de trois anciens camarades d'école dans un
pays fictif qui ressemble au Nigeria. L'un d'eux devient un dictateur militaire,
le second est nommé ministre de l'information, et le troisième est rédacteur
en chef du principal journal du pays. Tous connaîtront des fins violentes.
Le roman a été largement admiré. Dans un compte
rendu en 1988 dans la New York Review of Books, le journaliste écossais Neal
Ascherson a écrit : « Chinua Achebe dit, avec une honnêteté implacable, que
l'Afrique elle-même est à blâmer, et qu'il n'y a pas d’excuse valable à
mettre la faute sur le passé colonial ou dans les manipulations politiques et
commerciales des Occidentaux ».
Chinua Achebe a à peine eu le temps de savourer ces
éloges quand il a été grièvement blessé dans un accident de voiture en 1990,
à Lagos. Paralysé des membres inférieurs, il a reçu un traitement médical à
Londres et a déménagé aux États-Unis, en prenant un poste d'enseignant au
Bard College dans la vallée de Hudson, où il est resté jusqu'en 2009. En
2007, il a reçu le Man Booker
International Prize pour l'ensemble de son œuvre. L'automne dernier,
Chinua Achebe a publié There Was a Country : A Personal History
of Biafra.
Le retour de la Démocratie au Nigeria en 1999 a
incité M. Achebe à visiter le pays pour la première fois en près d'une
décennie. Il a rencontré le président nouvellement élu, M. Olusegun Obasanjo,
et avec prudence l'a loué comme le meilleur leader possible « en ce
moment ». Il s'est également rendu dans son village natal, Ogidi.
Il est retourné aux États-Unis, mais son cœur est
resté dans son pays natal, avait-il dit.
Amené, Traduit et Adapté
par Binason Avèkes
|
Source :
Babilown_Mawolè (23 mars 2013)
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