dimanche 22 mars 2015

Notre histoire avec le colonialisme français (suite)

LES HEURES DIFFICILES DU R.D.A.
Extrait de « Conquête fraternelle en Côte d'Ivoire », de Marc Le Guillerme,
Nouvelles éditions latines, Paris 1962 (pages 23 à 28).
A évoquer les succès remportés par le R.D.A. et son Président, nous risquons d'oublier à quel prix ces victoires furent remportées. Nous ne saurions, non plus, omettre d'associer à ce palmarès, écrit après l'aboutissement de leurs revendications, ceux qui en furent les artisans, derrière leur chef, ou, plus exactement, à ses côtés.
Il y a des évocations pénibles sans aucun doute. Cet ouvrage se veut impartial, nous devons les mentionner. Elles feront mieux sentir la réalité actuelle de cette fraternité voulue, entre Africains et entre Africains et Européens, par le chef de l'Etat qui a su faire triompher son idéal dans l'oubli des mésententes passées.
M. Mamadou Coulibaly, député à l'Assemblée Nationale de Côte d'Ivoire, membre du R.D.A. depuis sa fondation, a publié dans l'hebdomadaire Fraternité du 5 avril 1960, un récit auquel nous emprunterons de larges extraits.
Quelle était la situation de la Côte d'Ivoire au début du XXe siècle ? Possession française depuis 1894, la Côte d'Ivoire était soumise au statut colonial.
Qu'est-ce que cela signifie, pour les colonisés ? D'un côté, la fin des luttes de tribu à tribu, jugulées, militairement, mais jugulées tout de même. La régression des épidémies, combattues par le service de santé. L'ouverture d'écoles, dont nous savons déjà qu'elles n'attiraient pas, d'emblée, la popu­lation.
D'autre part, aux charges fiscales s'ajoutèrent celle du travail forcé dont nous avons parlé. Enfin, autre inconvénient, une nouvelle classe sociale fut créée. Celle des auxiliaires civils et militaires recru­tés par les autorités françaises, qui leur accordaient en retour certains privilèges, d'instruction et de prestige. Il y avait contrainte, il y eut murmures, puis grondements.
Appelés sous les drapeaux en 14-18, puis en 1939, les hommes prirent part à la libération de la France, dans l'égalité face au danger.
Ils eurent, hélas, l'amertume de constater l'inéga­lité avec leurs frères d'armes, natifs de la métro­pole, sur les autres plans. Les familles des combat­tants eurent, trop souvent, à se plaindre du com­mandement colonial. Ainsi naquit, en 1944, le mouvement revendicatif de la main-d'œuvre forestière, constituée en syndicat.
Le général de Gaulle, au contact des réalités politiques en Afrique où il se bat avec des troupes africaines pour libérer la France, organise à Brazza­ville, au mois de janvier 1944, la conférence qui prépare une nouvelle orientation politique ; à la fin des hostilités, dès 1945, il mettra en pratique les principes définis l'année précédente pour de nou­veaux rapports politiques entre la France et les territoires d'Outre-Mer.
Des délégués africains vont siéger à l'Assemblée Constituante française, élaborer une constitution adaptée aux temps nouveaux. On ne saurait, à la fin de la seconde guerre mondiale, demeurer aux règlements établis par Colbert.
C'est l'opinion libérale du général de Gaulle. En Métropole, cette opinion ne reçoit pas l'adhésion de tous.
A Brazzaville, puis à Paris, les Etats Généraux de la colonisation essaient de modifier les disposi­tions constitutionnelles, d'amoindrir, sinon d'abro­ger les lois nouvelles.
Cette réaction provoque un raidissement de la politique africaine dans les différents territoires. Le fléau des manœuvres politiques commence : corruption, intimidation, sabotage démagogique ravagent circonscriptions et fédérations. Les dépu­tés africains décident de créer un vaste mouvement revendicatif en A.O.F. et en A.E.F. Mouvement qui prend le nom de Rassemblement Démocratique Africain. Les résolutions finales de ce congrès sont pour la coopération avec la France et contre la tendance scissionniste.
Par malheur, des invités communistes, venus de France, donnèrent l'impression d'avoir pris une part active à ce congrès. Nous avons vu, en effet, que le parti communiste, participant alors au gou­vernement français, était le seul à avoir accueilli, sans restriction, le R.D.A.
Il n'en fallait pas davantage pour créer un qui­proquo, exploité aussitôt par ceux qui désiraient endiguer l'évolution africaine.
Rentrés dans leurs circonscriptions, les députés qui avaient pris part au congrès de Brazzaville, clos par les résolutions que l'on sait, trouvèrent leurs concitoyens fortement impressionnés par une cam­pagne réactionnaire aux manifestations savamment organisées.
Travailleurs licenciés, arrêts de chantiers de coupe de bois, arrêts des travaux de réfection des routes, obstructions dans les rouages administra­tifs, propagande auprès des chefs coutumiers contre la population et ses élus, corruption des grands commerçants et fonctionnaires africains pour les séparer de leurs élus. Rien ne manquait.
Le collège électoral forma alors le Parti Démo­cratique de Côte d'Ivoire, qui organisa la protection de l'économie générale en recrutant une main-d'œuvre volontaire. Non sans dénoncer les menées colonialistes de sabotage.
Vinrent les élections législatives et cantonales, de 1946. Les trois grandes zones géographiques du territoire furent représentées : le sud, par Houphouët-Boigny, la zone non Mossi par Ouezzin Coulibaly, et la zone Mossi par Kaboré Zinda. Le nouveau conseil général fut tout de suite en butte à une opposition ouverte du Parti Progressiste, d'inclination raciale. Ce parti s'indignait de voir siéger, au Parlement français, des ressortissants du Centre et du Nord de la Côte d'Ivoire. A leur avis, la direction politique du pays devait incomber aux Ivoiriens du sud, dont les aïeux avaient été les pre­miers à accueillir les pionniers français.
Notons, en passant, que les étiquettes varient moins que les programmes et que ce parti progres­siste ivoirien n'avait en commun que le nom avec les partis progressistes de la Métropole.
Les racistes sudistes rallièrent les chefs coutu­miers qui redoutaient l'abolition de leurs privilèges, et certains hommes d'affaires du nord, dont le cli­mat de liberté et la suppression du travail obliga­toire ne servaient pas les intérêts matériels. Ce parti progressiste eut l'amertume de voir la Côte d'Ivoire représentée en France par des députés et sénateurs du P.D.C.I., lequel était en majorité, également, au conseil général. Il passa, résolument, du côté de la réaction colonialiste, au début de l'année 1947.
Le 10 octobre de cette même année, éclata la grève des cheminots de l'A.O.F., exaspérés par des mesures discriminatoires exercées à leur encontre.
Cette grève dura six mois. Elle eut des répercus­sions sur l'économie de la Fédération d'A.O.F., mais elle réussit à alerter les pouvoirs publics de la Métropole. On commença d'élaborer le statut qui dota, cinq ans plus tard, les travailleurs africains d'un code du travail.
Mais, nous n'en sommes pas là. De 1947 à 1952, le R.D.A. est considéré, à Paris, comme agent du communisme en Côte d'Ivoire. L'apparentement au seul groupe qui lui ouvrit les bras coûtait cher au parti de la Fraternité.
Partout, en Côte d'Ivoire, éclatent des bagarres sanglantes, sanctionnées, sans coup férir, par l'ar­restation spectaculaire des dirigeants du Parti Démocratique de Côte d'Ivoire, section locale du R.D.A.
Un nouveau parti politique essaie vainement de prendre sa place : le B.D.E. ne trouve pas d'adhé­rents. On essaie de lancer le « Parti des Indépen­dants musulmans », sans plus de succès. Enfin, toujours destiné à renverser le P.D.C.I., se forme le Parti des Indépendants de Côte d'Ivoire, dirigé par des fonctionnaires, des hommes d'affaires du nord, des chefs coutumiers du territoire s'estimant assez bien pourvus pour redouter les changements de programme.
Mais, l'ensemble de la population ivoirienne ne s'y laisse pas prendre. Et le P.D.C.I. contre-attaque.
Les ménagères font la grève des achats, touchant au point sensible les hommes d'affaires.
Quand le comité féminin d'Abidjan se dirige sur la prison de Bassam, où sont internés les détenus politiques du Comité Directeur du R.D.A., les me­sures de répression se déchaînent, les incidents se multiplient sur tout le territoire. Il y a des morts.
Une fusillade, à Bouaflé, faillit entraîner l'arres­tation du Président Houphouët-Boigny. Dans ce déchaînement de haines et de rivalités périt le séna­teur Victor Biaka [Boda].
Les mutations, les licenciements de fonction­naires, les démissions au P.D.C.I. imposées sous peine de retrait d'emploi sont devenus choses courantes.
A Paris, le Président Houphouët-Boigny décide le désapparentement communiste des élus du mou­vement dans les assemblées parlementaires, en automne 1950. Par la même occasion cesse la défense des détenus politiques du R.D.A. par des avocats communistes. Ceux-ci profitaient ouverte­ment de l'occasion pour transformer le prétoire en tribune de propagande doctrinale et démagogique. Ce qui ne surprendra personne.
Le comité de coordination des élus africains, libéré de ses trop compromettants « camarades », ne peut demeurer isolé. Qui va lui tendre la main ?
De la droite jusqu'aux Indépendants d'Outre-Mer formés presque exclusivement d'Africains, les groupes parlementaires boudent le R.D.A. On est aveugle, ou on ne l'est pas.
Finalement M. Pleven, alors président du Conseil, intervient. Il réussit à fléchir l'ostracisme de Monsieur Mitterrand, son ministre de la France d'Outre-Mer, et à faire accepter le R.D.A. parmi les partis nationaux.
De ce fait, cessèrent en France et Outre-Mer les mesures répressives exercées contre le R.D.A. De même, le projet que l'on prêtait au gouvernement de décréter son illégalité n'eut pas de suite.
La notification officielle du désapparentement communiste, à la tribune du Palais Bourbon, ache­va d'éclaircir la situation, en décembre 1950.
Le ministre de la France d'Outre-Mer assista à l'inauguration du port d'Abidjan, en février 1951.
Le Président Félix Houphouët-Boigny acheva de concrétiser sa politique d'union en ne craignant pas d'appeler à lui ses adversaires de la veille. Il fut entendu. L'opposition se désagrégeait. Le com­mandant Ply, directeur du journal de toute l'oppo­sition locale, le secrétaire général, Dignan Bailly, qui représentait la S.F.I.O. en Côte d'Ivoire, le capitaine Borg rencontrèrent le Président du R.D.A.
Ils furent bientôt suivis en mars 1952, au mo­ment des élections cantonales, par les directeurs des indépendants de Côte d'Ivoire.
Le Président Félix Houphouët-Boigny porta sur ses listes les noms de plusieurs de ses anciens adversaires. Il remporta le succès triomphal que l'on sait.
Les procès politiques s'achevèrent par la relaxe de la plupart des détenus P.D.C.I.
Peu à peu, tous les chefs coutumiers vinrent se mettre sous la bannière R.D.A. pour retrouver la confiance de leurs compatriotes.
Les Européens, prenant conscience de la montée du P.D.C.I., acceptèrent de plus en plus le dialogue, recherchèrent l'alliance ; et les frictions politiques s'effacèrent pour faire place à la compréhension mutuelle et à la collaboration dans tous les domai­nes de la vie quotidienne.
A la fin de 1953, le P.D.C.I. avait renforcé ses effectifs à l'assemblée de l'Union Française. En 1955, le député évincé en juin 1951 [il s’agit de Ouezzin Coulibaly, ndlr] fut élu séna­teur. Couvert de l'immunité parlementaire, il sortit de la clandestinité où il vivait depuis quatre ans, fuyant les poursuites pour délit de presse.
Les élections anticipées de 1956 consacrèrent le succès général du R.D.A. tant en A.O.F. qu'en A.E.F. Il allait pouvoir reprendre et pousser acti­vement le programme d'émancipation africaine qu'il s'était fixé, à Bamako, dès sa création.
L'Indépendance est venue très vite. Les diri­geants africains qui piaffaient, avec l'impatience de vivre qui caractérise depuis toujours les jeunes à quelque nation qu'ils appartiennent, se sont inclinés devant les faits.
Nous savons qu'il en reste, toutefois, que la trop grande popularité du R.D.A. gêne dans leur ambi­tion de s'emparer, sans attendre, des postes de commande. Ils sont une minorité, du moins en Côte d'Ivoire. Ce sont ceux qui subissent l'in­fluence de propagandes subversives, à l'étranger. La prospérité de l'Afrique sera le meilleur remède à leur exaltation. Pour cela, l'union de tous les africains est nécessaire. Les luttes intestines n'ap­portent jamais que ruines.
Mais l'Occident, et l'Europe en particulier, doit comprendre, sans retard, que l'avenir du monde se joue en Afrique... et qu'il faut l'aider à parfaire son évolution.
Une fraternité sincère Eurafricaine est un gage de paix, pour le présent et l'avenir. Des frères
qui s'aiment partagent leur pain. Les bonnes paroles ne suffisent pas, quand certains d'entre nous ne mangent pas à leur faim. La vieille Europe n'est plus tutrice. Ses devoirs n'en sont pas terminés pour autant. Ils ont seulement cessé de revêtir la forme du paternalisme, pour celle de la solidarité.
La première condition pour s'aimer est de se connaître, afin de se comprendre.
Pour comprendre les hommes d'aujourd'hui, n'est-il pas indispensable de connaître leurs cou­tumes, leurs traditions, en un mot leur héritage psychologique ? 

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