dimanche 15 mars 2015

Les héritiers de la lutte pour les droits civiques

TA-NEHISI COATES
(Photo de Jeff Watts)
A l'occasion de la sortie du film Selma sur les écrans français et de la commémoration du cinquantenaire des marches pour les droits civiques en Alabama, entretien avec Ta-Nehisi Coates, journaliste, essayiste et spécialiste de la question africaine-américaine.
En mai 2014, Ta-Nehisi Coates, étoile montante du magazine The Atlantic, a publié un grand article intitulé "The Case For Reparations" sur la situation des Africains-Américains et la question des réparations pour l'esclavage. Cet article a fait beaucoup de bruit dans le landernau médiatique américain et continue, un an plus tard, de provoquer de nombreuses réactions. A l'heure des commémorations du cinquantenaire du mouvement pour les droits civiques, nous l'avons rencontré à Paris où il était en résidence à l'American Library pour travailler à son nouveau livre : Between the World and Me* sur les récentes bavures et violences policières contre les Noirs.
 
Le comble de la négrophobie

Lorsque vous avez écrit votre article sur la question des réparations pour l'esclavage et les discriminations, vous attendiez-vous à autant de réactions ?
TA-NEHISI COATES : Non j'ai été surpris et même choqué, je ne m'attendais pas à ça. Alors que j'étais à Paris, j'ai dû revenir une semaine aux Etats-Unis pour m'expliquer dans une conférence. J'ai avant tout écrit cet article parce que le sujet m'intéressait. Ceci dit, je ne sais pas si le débat est large ou très concentré. On peut avoir l'illusion que tout le monde parle de ça, mais ce n'est pas forcément vrai.
Le point central de l'article est que la suprématie blanche est au cœur de la société américaine. Je ne suis donc pas surpris des récentes bavures et violences policières contre les Noirs. Ces choses arrivent toujours. Bien sûr, à l'époque où j'ai écrit cet article, je ne savais pas que l'affaire Michael Brown [un jeune Noir abattu par un policier blanc à Ferguson le 9 août 2014] allait survenir. Mais je connais ce pays et je savais que ce genre de choses ne pouvait qu'arriver. 

Que pensez-vous des manifestations qui ont suivi et du mouvement #BlackLivesMatter [les vies noires comptent] ?
Je suis content de voir de jeunes militants qui descendent dans la rue et qui demandent des droits. Mais je ne suis pas sûr que les choses changent, même s'ils font ce qu'il faut. Je suis fier lorsque je les vois, mais je suis triste en même temps, car les choses ne vont pas changer du jour au lendemain. Le problème, c'est le gouvernement.
Plus qu'un nouveau mouvement pour les droits civiques, je pense qu'il s'agit d'une continuation. C'est un mouvement qui dure depuis le début du XXe siècle avec la fondation de la NAACP [Association nationale pour la promotion des gens de couleur fondée à New York en 1909] et même avant. Si vous regardez l'histoire africaine-américaine, à chaque fois que le mouvement a obtenu un succès, c'est parce qu'il y avait une motivation extérieure pour le gouvernement. Par exemple, pendant le mouvement pour les droits civiques des années 1950 et 1960, nous étions en pleine guerre froide et nous sortions de la Seconde Guerre mondiale. Il y avait à l'époque une autre motivation pour le gouvernement américain. Les lynchages, les tueries, la violence contre les Noirs étaient devenus une question embarrassante. Comment les Etats-Unis pouvaient-ils se permettre de sermonner les autres nations, de critiquer l'Union soviétique alors qu'il était de notoriété publique que la ségrégation était encore en vigueur aux Etats-Unis ?
Aujourd'hui, je ne pense pas qu'il y ait une motivation extérieure de la même nature, dès lors que peuvent vraiment faire les militants ? Et puis, on l'oublie trop souvent, avant la lutte pour les droits civiques des années 1960, avant la guerre de Sécession, il y a eu des générations entières de militants qui se battaient pour leurs droits, mais le gouvernement américain n'avait pas de raison extérieure de leur accorder ce qu'ils exigeaient. C'est ainsi qu'ils n'ont rien obtenu.  

L'élection de Barack Obama a-t-elle changé quelque chose ?
Oui, il est un symbole et les symboles sont importants, mais je ne crois pas qu'il aurait pu faire plus. Il y a un problème avec la façon dont il parle des Africains-Américains, cela cause plus de tort que de bien. Il devrait peut-être arrêter d'en parler.
Il ne peut pas faire plus, car il n'est que président, pas roi. Qui plus est, la politique est locale, elle se joue au niveau des Etats. Il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un problème très ancien et Barack Obama n'est président que pour huit ans. Cela ne peut pas changer en si peu de temps. Il suffit de regarder les statistiques : quelle population figure toujours en bas dans les statistiques que cela soit en termes de revenus, de salaires, d'accession à la propriété ou de santé ? Ce sont encore et toujours les Noirs. Ce problème ne peut pas être réglé en dix ans, c'est vraiment naïf de penser ça.
Cela étant dit, Eric Holder, le premier Africain-Américain nommé ministre de la Justice, a fait avancer les droits civiques. Il a beaucoup œuvré notamment sur la réduction des disparités des peines de prison pour trafic de drogue et en particulier les condamnations liées au trafic du crack [qui touche particulièrement les Africains-Américains] ainsi que pour faire respecter le droit de vote de tous les citoyens américains. 

Vous êtes donc pessimiste ?
Oui, je suis pessimiste, ou du moins je pense que les gens ont une vision de la politique trop à court terme. Pour que les choses changent, il va falloir vingt ans, cent ans. C'est pour ça que l'histoire est importante. Les gens qui pensent que le problème peut être réglé en dix ans sont naïfs.
En écrivant mes articles, mon but n'est pas de faire changer les choses maintenant. Mon but premier, c'est l'exploration. J'étais curieux de comprendre pourquoi la conversation entre les Noirs et les Blancs était limitée. Personne ne parle des réparations, donc je pensais que la conversation devait être lancée. Les écrivains doivent faire usage de leur imagination. Mon travail est dans l'imagination du politique et de la culture. 

Propos recueillis par Bérangère Cagnat et Gabriel Hassan 

Source : Courrier international 6 mars 2015

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