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G.-A. KIEFFER |
Guy-André Kieffer reste introuvable, treize ans après sa disparition à Abidjan. C’est le statu quo. L’État ivoirien a mis l’embargo sur le témoignage, recueilli le 2 mai 2016, par le juge Cyril Paquaux, du tribunal de Grande instance de Paris et successeur de Patrick Ramaël, et qui aurait pu permettre de faire bouger les choses.
Ce nouveau témoin, jugé crédible
et soutenant bien connaître le «dessous des cartes» franco-ivoiriennes, est un
Français installé en Côte d’Ivoire dont l’identité n’a pas été révélée. Il
affirme que, selon des confidences, le journaliste franco-canadien aurait été
enterré dans le sous-sol d’une habitation bien précise du sud d’Abidjan.
Mais depuis lors, il est
impossible d’effectuer des fouilles à cet endroit. Les autorités ivoiriennes
n’ont toujours pas donné leur feu vert. Pis, selon les informations recueillies
par la presse française, il est prévu qu’un immeuble soit prochainement édifié
à l’emplacement de cette fameuse maison.
Alexis Gublin, l’avocat de
Bernard Kieffer, frère de Guy André-Kieffer, exaspéré, est alors sorti de ses
gonds : « Les juges français,
conformément à notre demande d’acte, ont délivré une commission rogatoire
internationale. Aujourd’hui (novembre 2016), cette commission rogatoire est en
Côte d’Ivoire. Pour l’instant, manifestement, la justice ivoirienne ne fait
rien alors que la France attend qu’elle participe à la manifestation de la
vérité ».
Pour lui, Guy-André Kieffer est
aujourd’hui considéré comme « un cadavre dans un placard ». « Alors qu’on nous avait fait de très belles
promesses lors de la transition politique, on constate aujourd’hui que ces
promesses sont restées vaines. On voudrait véritablement une bonne fois pour
toutes clore ce dossier de façon à ce que la famille puisse se reconstruire »,
proteste-t-il.
Il n’est pas le seul déçu des
blocages dans l’affaire Kieffer. Le juge français Patrick Ramaël, qui était en
charge de l'instruction de la présumée disparition du journaliste
franco-canadien, a publié, aux Éditions Calmann-Levy, un livre intitulé « Hors
procédure », paru le 28 janvier 2015. Ce magistrat évoque, dans cet ouvrage,
entre autres les embûches rencontrées aussi bien sous Gbagbo Laurent que sous
Alassane Ouattara.
Crime d’Etat sans corps
Le frère cadet de Guy-André,
Bernard Kieffer, a sorti, lui aussi, le 16 avril 2015, date du 11ème
anniversaire de la présumée disparition de son aîné, un livre aux Éditions La
Découverte et intitulé « Le frère perdu ». Il conclut à un «crime d'État au
cœur de la Françafrique». Découvrant, au cours de son enquête, de vieux réseaux
françafricains, il est convaincu que de nombreux responsables politiques et
économiques, d'ici et de France, ont tout intérêt à ce que la vérité ne soit
jamais sue.
L’affaire Kieffer est, en effet,
l’histoire d’un crime d’État sans corps et certainement d’un complot monté de
toutes pièces pour déstabiliser le régime Gbagbo et l’abattre. Ce dimanche 16
avril 2017, cela fait exactement treize ans que le journaliste franco-canadien
a disparu. Le mercredi 16 avril 2004, ce spécialiste des matières premières
était enlevé par des inconnus sur le parking d’un supermarché à Abidjan et
aussitôt, les coupables étaient désignés: l’ex-couple présidentiel (Laurent
Gbagbo et son épouse Simone Ehivet) et l’ex-ministre d’État, ministre de
l’Economie et des Finances, feu Paul Antoine Bohoun Bouabré. Kieffer aurait
découvert les malversations financières du régime et la corruption
compromettante dans la filière cacao.
C’est cette seule et unique piste
de l’affaire d’État qui sera retenue dans le cadre de l’instruction menée
seulement à charge contre les autorités ivoiriennes par le juge français
Patrick Ramaël. Le dossier d’instruction n’est fondé que sur les propos
contradictoires de témoins à charge qui accablent le régime Gbagbo. L’un est
Berté Seydou, se présentant comme le chauffeur de Jean Tony Oulaï, chef présumé
du commando qui aurait enlevé Guy-André Kieffer. Sur la chaîne de télévision
France3, ce témoin qui se voulait clé, affirmait que le journaliste
franco-canadien avait été kidnappé par le commando, puis transféré à la
Présidence de la République, où il serait resté deux jours et deux nuits.
Ensuite, il aurait été emmené à la « ferme aux volailles ». Où, dans ce « lieu
caché des exécutions », il aurait été « mitraillé » sur ordre de Jean-Tony
Oulaï.
La justice ivoirienne avait
aussitôt lancé un mandat d'arrêt international contre ce Berté Seydou, exfiltré
de Côte d’Ivoire par la justice française et qui se cachait en France. L’État
hexagonal lui versait, selon Me Rodrigue Dadjé, l’avocat de Mme Gbagbo, un
salaire mensuel de 1250 euros (819.945FCFA) sans avoir à travailler. En échange
de tels avantages, s’indignait Me Dadjé, Berté Seydou faisait un «faux
témoignage» contre Simone Gbagbo et les autorités ivoiriennes.
L’autre, Alain Gossé (en réalité
un imposteur du nom de Zinsonni Noubila Paul), qui s’est présenté, toujours sur
la chaîne française France3 missionnée, comme un major de l`armée ivoirienne,
soutenait que Guy-André Kieffer aurait été détenu dans une cellule des
sous-sols de la Présidence de la République. Là, il aurait été torturé, puis
abattu, «par erreur» par les membres de l`entourage de Simone Gbagbo: Séka Yapo
Anselme, alors chargé de la sécurité de l’ex-Première Dame, Patrice Baï, chef
de la sécurité civile du Président Gbagbo, et Jean-Tony Oulaï.
Enquête
uniquement à charge.
Alors, les suspects vont se
recruter uniquement dans l’entourage du régime ivoirien: Michel Legré, époux
d’une défunte sœur cadette de Mme Simone Gbagbo, accusé d’avoir tendu un piège
à Kieffer, avait été arrêté et incarcéré à la Maison d’arrêt et de correction
d’Abidjan (Maca, prison civile); Guédé Pépé Léonard alias James Cenach,
journaliste et conseiller en communication du ministre d’État Bohoun, avait été
placé en garde-à-vue à Paris; Jean Tony Oulaï, présenté comme le commandant du
commando proche de la Présidence de la République ivoirienne, auteur de
l'enlèvement, avait été arrêté et incarcéré à Paris. Tous seront relâchés,
faute de preuves.
Mieux, un squelette, annoncé
comme celui de Kieffer, est exhumé, le 6 janvier 2012, dans un campement
(Yaokro) de la sous-préfecture de Saïoua, ville natale de Bohoun Bouabré, dans
le département d’Issia et la région du Haut-Sassandra (Centre-ouest du pays).
Mais ce fut un bide; les expertises ADN ont été négatives: la dépouille
retrouvée n’était pas celle du journaliste franco-canadien mais bien le corps
d’un noir.
Dès la prise du pouvoir
d’Alassane Dramane Ouattara, Osange Kieffer, l’épouse du journaliste disparu, avait
rencontré le chef de l’Exécutif ivoirien. Une entrevue très positive, selon
elle : « M. Ouattara a assuré que la
justice ivoirienne allait collaborer pleinement avec le juge français en charge
de l'affaire, Patrick Ramaël. Un comité de suivi va être relancé, tout cela
devrait faire l'objet de réunions dans les prochains jours ».
Cette déclaration de principe
forte ne sera pas confirmée par les faits. Au point que Bernard Kieffer, frère
du journaliste, s'avouera décontenancé par l'attitude du gouvernement Ouattara :
« On attendait une plus grande
implication des autorités politiques et judiciaires après le départ de Laurent
Gbagbo. Or, il ne se passe quasiment rien ».
Il ne se passera absolument rien,
en effet. L’enquête qui, selon les détracteurs, ne connaissait pas d’avancée
sous le régime précédent, faisait pschitt avec les nouvelles autorités. Le
mystère reste entier et l’apathie judiciaire intacte. L’objectif de
diabolisation de Gbagbo atteint, les nouvelles autorités ivoiriennes ont choisi
d’étouffer l’affaire et de passer à autre chose d’émergent. Le boucan sur
l’affaire Kieffer, du vacarme, est tombé dans un silence assourdissant.
Les journaux aussi bien ivoiriens
que français qui avaient fait de cette affaire leur choux gras, dans la
campagne de lynchage médiatique, ont curieusement tourné la page ; les parents
du disparu, eux-mêmes, sont désormais et subitement devenus aphones et le
dossier, chiffon rouge chaque fois brandi sous le régime précédent, n’est plus
au centre des préoccupations politico-judiciaires. Et l’affaire est désormais
aux oubliettes. Comme si la raison d’État avait triomphé de la vérité des
faits. Comme si le régime Ouattara refusait de ressortir des cadavres du
placard.
Car une succession de faits, tout
à fait bizarres, incline à penser que de part et d’autre de l’océan atlantique,
Guy-André Kieffer n’aura été, pour les besoins de la cause, que le mouton du
sacrifice. Le jour des faits, deux hauts fonctionnaires français débarquaient,
coïncidence ou concours de circonstance, le 16 avril 2004 au matin, à Abidjan :
le diplomate Bruno Joubert, alors membre de la cellule diplomatique africaine
du Président Jacques Chirac, et Nathalie Delapalme, alors conseillère du
ministre français des Affaires étrangères, Dominique Galouzeau de Villepin. Ils
tenaient, le jour même à l’ambassade de France, une réunion de crise pour des
raisons officiellement inconnues.
Neutraliser
Kieffer.
Sur l’enlèvement de Kieffer,
Joubert dira simplement : « Je n’en sais
rien ». Ils ne seront jamais entendus dans le cadre de l’enquête. « A
l'ambassade de France à Abidjan, on a même essayé au début de me convaincre
qu'il avait fait une fugue avec une maîtresse ! », s'étonnait Osange
Kieffer, elle-même journaliste.
Car selon une note
confidentielle, en date du lundi 7 avril 2004, de la Direction générale des
Services extérieurs (DGSE) du ministère français des Affaires étrangères
adressée à Michel Bonnecorse, chef de la cellule africaine de l’Élysée sous le
second mandat de Jacques Chirac, il était question de neutraliser Guy-André
Kieffer.
« De l’avis du Commissaire
principal, les récentes découvertes de Guy-André Kieffer vont indubitablement
constituer une source réelle de tensions entre les autorités ivoiriennes et les
nôtres. Il semble, qu’il serait en possession de plusieurs documents
susceptibles de constituer une menace pour les intérêts français en Côte
d’Ivoire. Ces documents auxquels je fais allusion sont, toujours selon notre
correspondant local, qui a pu vérifier leur authenticité, des preuves
indiscutables établissant de manière formelle l’implication directe de l’Elysée
dans la crise politico-militaire qui déchire la Côte d’Ivoire depuis septembre
2002 », indique le document classé secret-défense écrit par
Pierre Brochand, alors directeur général de la Sécurité extérieure.
En septembre 2008, la justice
ivoirienne lançait alors un pavé dans la mare en avançant la thèse d'une «piste
française». L’ex-procureur de la République d'Abidjan, Féhou Raymond Tchimou,
demandait l'inculpation de quatre Français, avec lesquels le journaliste avait
collaboré : Eric Latham, président de la société Commodities Corporate
Consulting (CCC qui a employé Guy-André Kieffer), Stéphane de Vaucelles, DG,
Jean-Michel Aron-Brunetière et Robert Dulas, les associés. Ils étaient accusés
par la justice ivoirienne d’être les auteurs ou les complices présumés de
l'enlèvement, de la séquestration ou de l'assassinat de Guy-André Kieffer.
Mais seuls l’homme d’affaires
Jean-Michel Aaron-Brunetière et le barbouze Jean-Yves Garnault, ex-conseiller
de Laurent Gbagbo (qui, soupçonné de déloyauté, avait été écarté après le début
de la guerre le 19 septembre 2002), avaient été inculpés pour « complicité
d'arrestation arbitraire, enlèvement et séquestration ». Ces charges n’ont pas
fait long feu car non seulement raillées comme contre-feu et manière de
contrecarrer l’enquête de Ramaël, mais levées rapidement après la chute de
Gbagbo et l’accession d’Alassane Ouattara au pouvoir d’Etat.
Des
munitions aux adversaires.
Après les années de harcèlement
judiciaire et médiatique d'un régime ivoirien mal en cour à Paris, l’État
français s’est mis à jouer, sous Ouattara, la carte de la banalisation de cette
affaire Guy-André Kieffer. Dans la première quinzaine d'octobre 2012, Patrick
Ramaël s'est vu refouler, sans conséquence, de Korhogo par le com’zone ou chef
de guerre de l’ex-rébellion armée Martin Fofié Kouakou. Celui-ci a refusé de le
laisser interroger Patrice Bahi, ancien responsable de la sécurité du Président
Gbagbo, qui y était en détention.
Enlisé dans cette affaire,
Patrick Ramaël a rendu le tablier le 1er septembre 2013. Il n’a procédé à
aucune mise en examen, en dehors de celle de l’Ivoirien Jean Tony Oulaï,
finalement libéré. Il a été remplacé par le juge Cyril Paquaux. Sur place, en
Côte d’Ivoire, trois hommes sont chargés du dossier: Victor Coulibaly, doyen
des juges d’instruction, Christophe Adou Richard, procureur de la République
près le tribunal de première instance d’Abidjan, et Ali Yéo, procureur général
de la République près la cour d’appel d’Abidjan-Plateau.
Mais l’affaire est au point mort.
Et Alassane Ouattara qui a promis, en avril 2012, que « personne ne sera
protégé », multiplie les obstacles afin que la vérité n’éclate jamais. Comme si
le dossier Kieffer, que des manœuvres tentent de faire disparaitre ainsi des
archives du parquet d’Abidjan, courait à son enterrement.
Voilà donc, en attendant une possible ordonnance de non-renvoi,
un crime d’État sans cadavre et une disparition sans traces à ranger aux
archives des enquêtes non élucidées, mais qui a servi de munitions aux
adversaires de Laurent Gbagbo. Comme le bombardement du cantonnement français
de Bouaké, le 6 novembre 2004. Qui a servi de prétexte pour détruire tous les
aéronefs militaires ivoiriens. Comme le présumé assassinat, le 3 mars 2011, de
sept femmes dans la commune abidjanaise d’Abobo-Gare (quartier alors aux mains
du « Commando invisible » pro-Ouattara du soldat déserteur Coulibaly Ibrahim
dit IB) qui vaut notamment à Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé de comparaître
devant la Cour pénale internationale, à La Haye, pour crimes de guerre et
crimes contre l’humanité.
M. Bally FERRO
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