samedi 8 novembre 2014

L’Église catholique a mieux à faire que de siéger dans une pseudo-commission électorale-indépendante

Sauf à être de mauvaise foi, plus personne n’ose contester le fait qu'au XIXe siècle, le christianisme fit appel à la colonisation « pour forcer les peuples et les pays qui lui étaient fermés ou hostiles », que le « protectorat et l’appui matériel et diplomatique de la puissance occidentale » lui étaient nécessaires pour annoncer le message du Christ et « sauver les âmes » et que, en retour, « la colonisation avait besoin du christianisme pour se faire pardonner sa brutalité, voire pour se faire aimer et asseoir une légitimité » (Fabien Eboussi Boulaga, « À contretemps. L’enjeu de Dieu en Afrique », Paris, Karthala, 1991, p. 121). Le missionnaire et le colon se portèrent mutuellement assistance sur le continent noir parce qu’existait déjà dans leurs pays (Espagne, Portugal, France) une alliance entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel comme en témoigne cette demande adressée en octobre 1797 par le futur Louis XVIII aux évêques de Provence : « Je désire que les ecclésiastiques soutiennent parmi mes sujets l’esprit monarchique en même temps que l’esprit religieux; qu’ils les pénètrent de la connexion intime qui existe entre l’autel et le trône et de la nécessité qu’ils ont l’un et l’autre de leur appui mutuel. Qu’ils leur disent bien que l’Église catholique, sa discipline, cet ordre merveilleux qui, pendant tant de siècles, l’ont conservée pure de toutes erreurs, ne se lie bien qu’à la Monarchie et ne peut exister longtemps sans elle » (Pierre Haubtmann, « P.-J. Proudhon, genèse d’un antithéiste », Paris, Maison Mame, 1969, p. 52). Cette alliance de l’Église catholique avec le pouvoir impérial atteignit son paroxysme pendant la guerre de Crimée, nous apprend le Sulpicien René Coste dans « La responsabilité politique de l’Église » (Paris, Éditions ouvrières, 1973).

C’est le XXe siècle qui mit fin à cette imbrication du politique et du religieux. En 1905, en effet, la France fit le choix de la séparation entre l’État et les religions. C’est ce qu’on appelle la laïcité qui ne vise pas « à combattre les religions, mais à empêcher leur influence dans l’exercice du pouvoir politique et administratif, et à renvoyer parallèlement les idées spirituelles et philosophiques au domaine exclusif de la conscience individuelle et à la liberté d'opinion » (Wikipedia). En d’autres termes, sans nier la place et le rôle des religions dans la République, la laïcité, qui n’a rien à voir avec le laïcisme de certains anticléricaux primaires, interdit au religieux de s’ingérer dans le politique et vice-versa. Position d’autant plus compréhensible que le milieu sociologique a cessé d’être homogène (tout le monde n’est plus catholique, l’Islam est devenu la seconde religion de France) et que l’École a arraché de nombreuses personnes à l’obscurantisme. Cette laïcité est un héritage de la France à la Côte d’Ivoire et à d’autres pays francophones. Elle signifie concrètement que l’État laisse la religion s’exprimer et mener librement ses activités (1) ; que l’un doit se garder de s’immiscer dans les affaires intérieures de l’autre (2).

Après avoir montré comment les rapports ont évolué entre le politique et le religieux dans l’ancienne puissance colonisatrice, je voudrais exposer les raisons pour lesquelles je ne souhaiterais pas que l’Église catholique soit représentée dans la commission électorale. La première raison, c’est que, dans l’enseignement social de l’Église, les clercs ne sont pas autorisés à remplir les charges publiques (canons 285, § 3 et canon 287 § 2 du Code de droit canonique de 1983). Pourquoi ? Parce qu’un prêtre, qui aurait la carte d’un parti politique ou exercerait des charges politiques, risquerait de diviser la communauté chrétienne où il ne serait plus perçu comme le frère et l’ami de tous, mais comme l’homme d’un camp ou groupe. Et Benoît XVI ajoute que « céder à la tentation de se transformer en guide politique ou en agent social » reviendrait, pour le prêtre, à « desservir la société qui attend de lui des paroles et des gestes prophétiques » (« Africae munus », 19 novembre 2011, n. 30.). Le Synode des évêques de 1971 donne la seconde raison contre la participation du clergé à la conquête et à l’exercice du pouvoir d’État quand il affirme : « Comme les options politiques, de par leur nature, sont contingentes et n’interprètent jamais l’Évangile de façon absolument adéquate et durable, le prêtre, témoin des réalités futures, doit garder quelque distance avec toute charge ou engagement politique » (Synode des évêques, « Le sacerdoce ministériel », p. 38). Troisième et dernière raison : il existe, dans la société civile ivoirienne, suffisamment de personnes neutres, honnêtes et compétentes pour organiser, surveiller et évaluer efficacement les prochaines élections si elles ont lieu car, avant 2015, notre pays n’est pas à l’abri de surprises agréables ou désagréables (c’est selon). Le Burkina, où le sangunaire de Ziniaré tomba en 4 jours avant de prendre la fuite comme un voleur, ne nous enseigne-t-il pas que tout est possible dans ce monde ?

Je reviens au contexte ivoirien pour souligner que la décision prise le 31 octobre 2014 par la hiérarchie catholique (le retour de l’abbé Martial Boni dans la Commission électorale) ne nous semble pas opportune ; d’une part, parce qu’elle n’est pas conforme à l’enseignement social de l’Église catholique ; d’autre part, parce que, lors de sa rencontre avec la presse au centre culturel de la cathédrale Saint Paul du Plateau (Abidjan), l’évêque d’Agboville n’a pas été explicite sur les « efforts consentis par le gouvernement » qui justifieraient que l’Église catholique reprenne sa place dans la Commission électorale. Voulait-il laisser entendre que Youssouf Bakayoko, l’homme par qui arriva le scandale, a été finalement écarté, ce qui serait la chose la plus sensée, que le nombre des représentants du RHDP a été revu à la baisse, que la présidence de la Commission a été donnée aux opposants comme ceux-ci le réclament, que les rebelles pourront enfin désarmer avant les élections et que le président du FPI peut désormais rencontrer ses militants à Abobo et à Odienné ? Ou bien l’expression « efforts consentis par le gouvernement » signifie-t-elle que la hiérarchie catholique a reçu beaucoup d’argent de ce régime honni et vomi par la majorité des Ivoiriens ? À priori, il n’y a pas de mal à ce qu’un prêtre ou un évêque prenne l’argent qui lui est donné par X ou par Y car, après tout, c’est l’argent de la Côte d’Ivoire. Le mal, c’est de ne pas être capable de parler au « bienfaiteur » (qui en réalité ne donne que des miettes) quand il est injuste et cruel, quand il affiche arrogance et suffisance, quand il affame, vole, exploite ou tue car partager le repas des riches et puissants n’empêcha jamais Jésus de dénoncer vigoureusement et publiquement leur cupidité, hypocrisie et manque de compassion. « Maintenir des relations constructives avec les autorités de [leur] pays » (discours du pape François aux évêques ivoiriens le 18 septembre 2014) ne devrait donc pas conduire nos prélats à se taire sur des choses aussi graves que l’embargo sur les médicaments et la fermeture des banques demandés par Dramane Ouattara en 2011, la détention depuis trois ans et demi sans jugement et dans des conditions inhumaines de près de 700 pro-Gbagbo, le refus de laisser les Guérés réfugiés au Liberia rentrer chez eux, le gel de l’argent des proches de Laurent Gbagbo, la nationalité ivoirienne octroyée comme des petits pains à des Burkinabè, Maliens et Guinéens qui n’y ont pas droit, les nominations et promotions ethniques, la caporalisation des médias publics, le gaspillage des deniers publics, la persécution de ceux qui osent critiquer les abus et dérives du pouvoir, etc. Pour le retour d’une paix durable dans notre pays, n’est-il pas plus urgent et plus important de parler de ces problèmes que de siéger dans une commission électorale-bidon ? « À cause du Christ et par fidélité à sa leçon de vie, l’Église se sent poussée à être présente là où l’humanité connaît la souffrance et à se faire l’écho du cri silencieux des innocents persécutés, ou des peuples dont des gouvernants hypothèquent le présent et l’avenir au nom d’intérêts personnels… Seul le refus de la déshumanisation de l’homme, et de la compromission, par crainte de l’épreuve ou du martyre, servira la cause de l’Évangile de vérité. » Ces paroles de Benoît XVI (« Africae munus », n. 30), le clergé ivoirien ne les a-t-il jamais lues ? Sinon, comment résonnent-elles dans sa conscience ? Alors qu’il lui est reproché de n’avoir pas donné de la voix après que la France eut bombardé les symboles de notre souveraineté (les camps militaires, la télévision, la résidence du chef de l’État), la hiérarchie catholique serait mal inspirée de batailler pour des strapontins dans une pseudo-commission électorale indépendante. Elle devrait plutôt faire sien le mot d’Alexis de Tocqueville : « Je n’ai pas de parti, je n’ai point de cause, si ce n’est celle de la liberté et de la dignité humaine ». C’est précisément cette cause, la défense de la liberté et de la dignité de tout homme, qui poussa l’épiscopat burkinabè à poser deux gestes prophétiques : d’abord, en demandant à Compaoré en février 2014 de ne pas toucher à l’article 37 de la Constitution; ensuite, en proposant dans son message du 4 novembre 2014 que « les principaux dirigeants des organes de transition soient exclus des futures compétitions électorales ». Il est temps que l’épiscopat ivoirien sorte de l’ambiguïté et de la lâcheté qui l’ont caractérisé ces dernières années. Le peuple ivoirien, meurtri et déboussolé, a besoin de retrouver sur ses lèvres « l’Évangile qui libère » (Pape François). Il attend impatiemment qu’il dise enfin que, aussi longtemps que la justice s’intéressera à un seul camp, la réconciliation sera un leurre dans notre pays. Bref, il doit se mettre debout comme « ces prophètes qui parlent au nom du Dieu de l’espérance pour la création d’une identité nouvelle » (Synode sur l’Afrique, 1994). C’est à cette condition, à notre avis, qu’il réussira à faire mentir les propos tenus naguère par le grand écrivain camerounais : « Le clergé africain, lui-même domestiqué par une collaboration intéressée avec la dictature, se range plutôt dans la classe bureaucratique ; il jouit, comme cette dernière, de nombreux privilèges qu’on ne prend plus la peine de camoufler en aides pour les écoles, l’édification de lieux de culte ou le pèlerinage des fidèles sur la Terre sainte… Vénération des autorités établies, déférence envers les puissants et les riches, insensibilité à la détresse des foules ignorantes et démunies, collaboration ostentatoire avec un régime qui se maintient par l’effusion du sang ininterrompue, telles sont les tares dont souffre le clergé camerounais ». (M. Beti, « Main basse sur le Cameroun », Montréal, Éditions québécoises, 1974, pp. 93). 

Jean-Claude Djéréké, enseignant à Drexel University, Philadelphia, (USA) 

 
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Source : Civox.net 8 Novembre 2014

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