samedi 22 novembre 2014

Diplomatie, Armée, entreprises : la Françafrique vous salue bien[1]

« Il semble donc indispensable, une fois de plus, de décrire sur quoi reposent les accusations réitérées d’ingérence ou de soutien criminel de la France dans ses anciennes colonies et au-delà, ainsi que de perpétuation de visions néocoloniales, souvent influencées par un racisme latent, au cœur même de l’Etat et de la société française »
La Françafrique ne s’est pas dissoute dans les déclarations des uns ou des autres, mais elle n’est pas figée dans des formes « originelles ». Il importe de comprendre les évolutions, les déplacements, les abandons et les reconstructions… Sans oublier la toile de fond, le mode de production capitaliste et les formes changeantes de l’impérialisme ou « le racisme profondément ancré dans la société française et ses élites ».
Le livre est divisé en trois parties :
1.   Les recompositions politiques et institutionnelles de la Françafrique.
2.   Présence militaire française : le retour aux fondamentaux ?
3.   Multinationales françaises : entre Françafrique et mondialisation
« Elles permettent au lecteur de s’intéresser successivement aux évolutions des trois pouvoirs qui la structurent :
·       le pouvoir politique qui, poussé à se saisir progressivement de cette thématique, multiplie les effets d’annonce sans pour autant modifier les fondamentaux de cette relation de domination, qu’il institutionnalise et banalise en l’habillant des justifications d’usage ;
·       l’armée qui, dans le prolongement de la « nouvelle doctrine » forgée à partir des années 1990, rationalise et relégitime sa présence en Afrique et auprès de certains des pires régimes du continent, instrumentalise « la guerre contre le terrorisme » et impose ses vues dans le jeu multilatéral que la France prétend jouer ;
·       les entreprises françaises qui, évoluant dans une économie de plus en plus mondialisée et un jeu désormais fortement concurrentiel, mobilisent leur « patrimoine françafricain » – en même temps qu’elles s’en affranchissent progressivement – au profit d’une oligarchie dans laquelle elles s’intègrent peu à peu, à des degrés divers qui permettent d’en établir une typologie. »
Dans la première partie, Fabrice Tarrit parle, entre autres, des recompositions politiques et institutionnelles, du tabou de la « complicité française dans le génocide » des Tutsis au Rwanda, du « soutien multiforme aux dirigeants les plus répressifs et les plus corrompus », de Sarkozy et de la « Françafrique décomplexée », des engagements et des renoncement des dirigeants socialistes, des approvisionnements et des marchés de Bolloré, Total ou Areva, des poignées de mains aux dictateurs, de la « réhabilitation de l’intervention française en Afrique et de sa présence militaire », de l’opération Serval, des accords monétaires, du Franc CFA, « pilier du néocolonialisme français en Afrique »…
Il analyse en détail l’intervention française au Mali, celle en Centrafrique, l’occultation et les dénis des dimensions historiques, politiques et économiques des conflits et des rôles de la France… L’auteur parle des relations avec les dirigeants africains, des réceptions des opposants, du « domaine réservé » du président de la République, des opérations militaires, de la recomposition des réseaux françafricains, de soutien aux dictateurs, de présence militaire, du franc CFA, d’ordre franco-africain… « Cette vision nourrie d’un racisme latent tout droit issu de notre histoire coloniale est partagée par un nombre important de personnalités, de fonctionnaires, d’experts, de droite comme de gauche, ce qui rend le travail d’information, d’interpellation et de mobilisation d’une association comme Survie d’autant plus nécessaire pour exposer et dévoiler les dessous institutionnels et diplomatiques de la relation franco-africaine ».
Dans la seconde partie, Raphaël Granvaud revient sur la présence militaire française, sur la protection des régimes et des dirigeants africains. « On comprend aisément ce que cette présence a pu avoir de politiquement criminel par l’importance décisive qu’elle a occupée dans les mécanismes de privation des droits économiques et politiques des populations africaines. Elle le fut également au plan juridique si l’on considère les répressions sanglantes dont les militaires français furent responsables ou complices ». L’auteur présente l’ingérence militaire française, sa nouvelle doctrine et ses vieilles pratiques, les accords de défense, les clauses secrètes de maintien de l’ordre, « l’approvisionnement préférentiel ». Il parle de la Somalie et de la piraterie dans le Golfe d’Aden, de la Libye, de la Cote d’Ivoire, de la rhétorique de la « guerre contre le terrorisme », de la France au Mali, de l’opération Serval, de la démonstration en action des « qualités du matériel de mort « made in France » », de son utilité « pour rester sur le podium des principaux exportateurs d’armes de la planète ». J’ajouterai, le plus souvent dans le silence complice des syndicats des travailleurs qui les fabriquent…
Il montre aussi comment « l’aide » est de fait une subvention déguisée aux entreprises. L’auteur analyse les faces cachées de l’opération Serval.
Raphaël Granvaud montre le lien entre cette « opération » et la relégitimation de l’ingérence militaire française en Afrique. Il souligne, entre autres, que « les crispations identitaires et religieuses ne sont pas la cause, mais le produit des affrontements en Centrafrique » ou la volonté de maintenir l’ordre dans ce que l’Etat français considère comme sa sphère d’influence. Il analyse comment le gouvernement français essaye de « parer aux accusations de néocolonialisme », dont la mobilisation de pays africains sur ce qui est « identifié comme étant ses propres priorités en matière de sécurité » et « d’instrumentaliser ou de forcer l’interprétation des résolutions obtenues au conseil de sécurité » de l’ONU.
Le dispositif militaire français est réorganisé « pour lutter contre le terrorisme », mais pas le terrorisme de large perspective du FMI, de la Banque mondiale, ni celui des grandes entreprises… L’auteur parle de « recolonisation assumée » à travers, entre autres, des accords de défense. Il analyse aussi les relations entre la France et les Etats-Unis pour relativiser « les discours sur la rivalité militaire ».
Les pages sur le « permis de tuer », les crimes commis par des militaires français sont particulièrement intéressantes.
La dernière partie sur les multinationales françaises est importante. Thomas Deltombe, Alain Deneault, Thomas Noirot et Benoît Orval parlent, entre autres, de Elf et Total, Bouygues, BNP, SCOA, CFAO, Bolloré, Geocoton ex-CFDT, Vinci, Castel, Air France, Vivendi, etc. Ils analysent les reconfigurations et mutations économiques, « bien plus qu’à un prétendu recul des « intérêts » français » face à la concurrence internationale, à une intégration progressive de l’oligarchie néocoloniale « française » (c’est à dire ayant une attache stato-nationale clairement identifiable) dans une oligarchie « globalisée », à la fois architecte et bénéficiaire des processus de « mondialisation » et de financiarisation off-shore ».
Les auteurs parlent des entreprises qui ont profité du système (néo)colonial, de la gestion des dépendances coloniales par des sociétés privées, de financement par « des fonds publics des infrastructures que requiert la grande industrie privée pour être profitable », des interconnexions public-privé omniprésentes au lendemain des indépendances, des bénéfices privés de la Françafrique. Ils insistent à juste titre sur le tournant néolibéral, les désétatisations, les déréglementations, la tendance à « l’intégration du cadre françafricain dans la globalisation de l’économie », la transnationalisation ou la financiarisation…
J’ai notamment apprécié le chapitre « La « nouvelle ruée vers l’Afrique » est-elle si défavorable aux intérêts privés français ».
Les auteurs analysent les reconfigurations industrielles et économiques, la mise en concurrence des ouvrier-e-s du monde entier, les « avantage comparatifs » permis par le socle françafricain, le poids du franc CFA, les montages financiers… Ils indiquent, entre autres : « certes les héritières ont besoin de la Françafrique, mais elles sont la Françafrique ».
Doit-on encore rappeler que « l’internationalisation et la financiarisation de ces entreprises, justement appelées transnationales, font qu’il devient aujourd’hui difficile de les associer rigoureusement à un pays spécifique, dont le gouvernement en défend exclusivement les intérêts à l’étranger ».
La Françafrique pèse lourdement « dans l’évolution du positionnement stratégique des entreprises françaises en Afrique » et cette Françafrique est un « transfert de souveraineté ».
Un petit livre sur la persistance réorganisée de la Françafrique, sur les pratiques néocoloniales et sur les « activités » criminelles « nationales »…
Le mouvement syndical français me semble bien silencieux sur les processus de dépossession organisés par les entreprises « françaises » en Afrique. Peut-on défendre les intérêts des salarié-e-s ici sans défendre ceux des salarié-e-s africain-e-s ? Et comment ne pas prôner et soutenir les nécessaires expropriations, réappropriations sociales par les salarié-e-s des autres pays des multinationales qui battent, entre autres, le pavillon français…
Par ailleurs, une fois de plus je dois regretter l’absence de prise en compte des dimensions de genre dans les différentes analyses. 
 
Didier Epsztajn, Survie 

 
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Source : Le Quotidien du Gri-Gri International 03 octobre 2014/10 /octobre /2014 15:56


[1] - Françafrique. La famille recomposée
Thomas Noirot et Fabrice Tarrit (coord.) Thomas Deltombe, Alain Deneault, Raphaël Granvaud, Benoît Orval, Odile Tobner, Editions Syllepse, Paris 2014, 220 pages, 12 euros.

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