lundi 28 septembre 2015

Seydou Badian Kouyaté à cœur ouvert : « Je suis sûr qu’un jour, un jeune Malien se lèvera pour dire : « Non ! » ; et ce sera la fin du ridicule que nous vivons ».


S.B. Kouyaté le 04 juin 2015, lors d’une conférence de presse
organisée par son parti, l’US-RDA, à l’occasion du centenaire
de la naissance du Président Modibo Keita.
(© aBamako.com par Momo) 
Médecin, écrivain et homme politique, Seydou Badian Kouyaté a été de tous les combats pour la libération du Mali du joug colonial. Haut dirigeant de l’Union soudanaise-RDA et membre du gouvernement au moment du putsch du lieutenant Moussa Traoré, il a connu la déportation au bagne de Kidal. Aujourd’hui, observateur attentif de la scène politique malienne, il s’inquiète pour l’avenir de sa patrie, mais il n’en désespère pas, loin de là !
L’Enquêteur : Vous avez vécu le Mali des indépendances, vous vivez aujourd’hui le Mali moderne. Quelles différences existe-il entre le Mali d’hier et celui d’aujourd’hui ?
Seydou Badian Kouyaté : Si vous aviez posé cette question au citoyen lambda, il vous aurait dit que la différence est énorme. La 1ère République, c’était le travail, le sens de l’honneur, de la dignité. C’était le patriotisme. La rumeur à Bamako dit ceci : « Au temps de Modibo, on avait honte de voler. Sous les putschistes, on avait peur de voler. Maintenant on n’a ni peur, ni honte ». Cela veut tout dire.
Malheureusement, aujourd’hui, c’est l’argent, c’est la lutte pour l’argent. Sans argent, on ne règle rien. Aujourd’hui, nous assistons à la lutte pour le confort, pour les places. On ment, on trompe. Nous, nous ignorions ces travers. J’aime le répéter, Modibo Keita est mort en laissant 300.000 F malien. L’équivalent de 150 000 F CFA. Allez voir sa maison à Dar-Salam. Allez voir la maison de son père à Ouolofobougou. (Il marque un silence, ndlr).
L’Enquêteur : Vous avez justement été très proche du président Modibo Keita. Dites-nous un peu comment se déroulait votre collaboration.
Seydou Badian Kouyaté : Je suis écœuré lorsque je lis certains écrits des occidentaux sur nous (il fait allusion au gouvernement de Modibo Keita, ndlr). S’il y a eu un démocrate dans ce pays, c’est bien Modibo. Nous étions un parti unique, l’Union soudanaise-Rassemblement démocratique africaine (US-RDA), le Parti national, celui du peuple malien tout entier. Nous avons tout fait pour convaincre et travailler même avec ceux qui n’étaient pas d’accord avec nous. Nous étions dix-sept membres qui constituons le Bureau politique et, Modibo ne prenait jamais de décision tout seul. Le Bureau politique se réunissait chaque mercredi autour de Modibo, qui emmenait sur lui les dossiers à traiter. Pas un seul ambassadeur n’a été nommé en son temps sans l’avis du Bureau politique. En cas d’urgence, le Président Modibo Keita réunissait son secrétariat dont faisaient partie Mahamane Alassane Haïdara, président de l’Assemblée nationale, Madeira Keita, ministre de l’Intérieur à l’époque, Idrissa Diarra, secrétaire politique du parti, Ousmane Bah aux Affaires Etrangères, Yacouba Maiga, membre permanent du parti. Ainsi, le secrétariat du parti s’occupait des urgences tandis que le Bureau politique gérait les affaires courantes. Une fois, Modibo a entrepris une action secrète avec quelques-uns d’entre nous. En effet, les dirigeants du Niger nous avaient écrit pour demander la tête d’un Nigérien, accusé de terrorisme dans son pays et vivant au Mali. Des grenades avaient explosé dans un quartier non loin du siège du parti du Nigérien que les autorités de son pays accusaient, et ils nous ont demandé de le livrer. Le Bureau politique s’est réuni pour trancher et les discussions ont été houleuses. A la suite des débats, nous avons été battus.
L’Enquêteur : Quelle était donc votre position ?
S.B.K : Personnellement, j’étais contre ceux qui voulaient qu’on le remît aux autorités du Niger. Vers minuit, après la discussion au sein du Bureau politique, je suis allé attendre Modibo à Koulouba, où j’habitais d’ailleurs. Lorsqu’il m’a trouvé chez lui, il a souri et m’a demandé : « Mais Seydou, qu’est-ce qu’il y a ? Ah ! Vous avez été battus…» Je lui ai répondu: « Modibo, si tu le livres, ils vont le tuer. Ce n’est pas lui. » Il rétorque : « Mais je n’y peux rien, c’est la démocratie. Vous la vivez la démocratie ! Vous en parlez à longueur de journée. Démocratiquement on est battus. Je ne suis que l’homme qui exécute les décisions du Bureau politique national de l’Union soudanaise/RDA. » J’ai encore insisté pour dire au président : « Si tu le livres, on le tuera. » Je suis rentré malheureux chez moi, ce soir-là. Le surlendemain, ceux qui étaient pour qu’on livre le Nigérien sont venus voir Modibo et lui dire : « Ah ! Le monsieur a fui, il a quitté le Mali, il est parti. Nous sommes sûrs que c’est Seydou qui l’a aidé à fuir ». Modibo m’appelle donc pour m’informer que le monsieur a fui et qu’on m’accuse d’être à l’origine de cette fuite. Je lui demande de prouver cela. Le lendemain, lorsque j’ai revu Modibo, il ne souriait plus. Il riait cette fois-ci. Moi aussi je riais car j’ai su ce qui s’était passé par la suite. Modibo a donné des moyens notamment un véhicule à Mamadou Diakité, ministre de la Défense à l’époque, qui a fait partir le Nigérien en Guinée en lui remettant de l’argent pour poursuivre sa fuite là où il le voudrait. C’est ainsi que le monsieur a été sauvé. Ce jour-là Modibo n’a pas exécuté les décisions du Bureau politique, mais c’était pour une très bonne cause.
L’Enquêteur : En 1968, le coup d’Etat de Moussa Traoré vient mettre fin au travail que vous étiez en train d’abattre. Comment avez-vous vécu cette période ?
S.B.K : Certains journalistes ont voulu minimiser ma réaction sur le coup d’Etat en affirmant que j’aurais simplement dis : « Quel gâchis ! Quel gâchis ! Quel gâchis ! ». Et c’est pourtant vrai. Nous avions un programme avec le président Mao Tsé-toung (de la République populaire de Chine, ndlr), nous étions si avancés que Mao était devenu, en Chine, le père du Mali. Je l’ai personnellement rencontré à sept reprises. Lors d’une de nos rencontres, j’étais allé dans le but de préparer le terrain à la délégation du général Soumaré pour une demande d’armes. Mao me rétorque : « Toi tu viens parler d’armes, est-ce que tu as effectué ton service militaire ? » Je lui réponds que non. Puis à son tour de dire : « Moi non plus je n’ai pas effectué de service militaire, mais j’ai battu des maréchaux. Vas donc te familiariser avec les armes dans telle caserne, et reviens me voir ». (Seydou Badian nous montre effectivement juste derrière nous, dans son bureau à la maison, une photo où il s’essaie au tir, entouré de Chinois, ndlr). Quinze jours plus tard, je suis revenu voir Mao. Il a dit : « Donnez-lui tout ce qu’il veut ».
L’Enquêteur : N’avez-vous pas senti venir le coup d’Etat de Moussa Traoré ?
S.B.K : Non. Le problème de Modibo, c’était l’armée. Et l’armée était tellement bien équipée que Senghor m’a dit un jour : « Seydou, à qui le tour ? Sur qui vous allez tomber avec toute cette ferraille ? ». Modibo a été prévenu et il a réagi en disant que si c’était des jeunes qui souhaitent faire un coup d’Etat, ce sera pour faire avancer le Mali. C’est là où il s’est trompé. Modibo nous a toujours dit qu’il ne ferait rien contre des jeunes. Que des jeunes fassent un coup d’Etat en se disant que nous ne faisions pas assez pour le pays ou que nous n’étions pas assez à gauche, cela importait peu pour Modibo tant que c’était dans l’intérêt du pays. Mais des vieux qui organiseraient un coup d’Etat pour nous ramener encore entre les griffes de la colonisation, du colonisateur, là c’était non ! Telle était la position de Modibo Keita.
L’Enquêteur : Après le putsch, vous avez été déporté à Kidal. Pouvez-vous nous en dire plus sur les conditions de votre détention ?
S.B.K : (Il se met à rire, ndlr). Nous avons été scindés en deux groupes. Madeira Keita, ministre de l’Intérieur, Mahamane Alassane Haïdara, président de l’Assemblée nationale, le ministre des Finances, le ministre de l’Information, Mamadou Gologo, Mamadou Diakité, ministre de la Défense et moi étions détenus au fort. Je dormais sur une brique en terre. Diakité et moi avons été isolés du groupe, personne n’avait le droit de nous parler et vice-versa, car les gens pensaient que nous inciterions les autres éléments du groupe à intenter un procès. Il n’y a jamais eu de procès. Mes compagnons dormaient par terre sur une natte. Nous mangions de la nourriture de soldat. Les lettres nous parvenaient après avoir été ouvertes. Voilà comment nous avons vécu.
L’Enquêteur : N’avez-vous pas cherché à entrer en contact avec Modibo Keita par quelque moyen que ce soit ?
S.B.K : Un jour, le caporal qui nous surveillait est venu me voir dans la case où j’étais détenu avec Diakité, puis il m’a jeté quelque chose. Lorsque j’ai ouvert le papier, je l’ai lu et la signature de Modibo y était apposée. Le caporal m’a dit que Modibo l’avait chargé de me remettre la lettre et d’y répondre. Le Caporal insiste pour me dire qu’on le fusillera s’il y a une fuite mais que si c’était son destin, il l’avait accompli. C’est ainsi qu’il a servi de facteur entre Modibo et moi.
L’Enquêteur : Quel était le contenu de la lettre de Modibo ?
S.B.K : Ah non ! Non. Il disait que ses geôliers étaient fiers car ils pourront enfin faire du trafic, se débrouiller et gagner beaucoup d’argent n’importe comment et n’importe où. Ça m’a fait très mal.
L’Enquêteur : Vous n’avez rien tenté pour renverser la situation à votre faveur ?
S.B.K : Non !
L’Enquêteur : Pourtant vous aviez une armée forte et bien forte…
S.B.K : N’oubliez pas que le coup d’Etat a été fomenté par des officiers subalternes. Moussa Traoré était lieutenant à l’époque. Il y avait la présence de deux capitaines de l’armée dont un est décédé accidentellement juste après le coup d’Etat. Nous avions la conviction d’avoir le peuple malien de notre côté. Nous avons toujours pensé qu’après les moments d’euphorie, la réalité prendrait le dessus et que nous nous retrouverions. Modibo a toujours dit qu’après les tam-tams, quand il allait se retrouver seul face à lui, à son présent et au peu qu’on a réalisé, le peuple demeurera avec nous.
L’Enquêteur : Peut-on dire qu’une puissance étrangère était derrière ce coup d’Etat ?
S.B.K : Nous savions que les Occidentaux étaient dans le coup, contre nous. Parce que nous n’étions pas des copains. Il y avait certains qu’ils détestaient vraiment dont Madeira Keita et Mamadou Gologo, tous prosoviétiques, et moi-même prochinois.
L’Enquêteur : N’était-ce pas un cocktail Molotov ?
S.B.K : Tout à fait !
L’Enquêteur : Et Modibo lui-même ?
S.B.K : Modibo était un révolutionnaire raisonnable qui pensait que tous ceux qui étaient avec nous étaient nos compagnons avec qui on pouvait cheminer. C’était là son erreur, mais il y croyait vraiment. Il a tout fait pour convaincre sans frapper ni terroriser.
L’Enquêteur : Quelle était la vision de Modibo Keita pour son pays et sa jeunesse ?
S.B.K : Si le frère de Modibo, Moussa Keita, était haut-commissaire à la jeunesse. C’était parce que Modibo lui-même voulait rester très proche de la jeunesse. La jeunesse et la paysannerie étaient ses priorités. C’était quelqu’un de très modeste. J’ai eu l’occasion de déjeuner avec Modibo à plusieurs reprises. Au menu, il y avait du café pour les « toubabousants » (occidentalisés) et le « to sira » (tô de la veille ou tô couché) pour lui. Allez voir sa maison à Dar-Salam. Allez voir la maison de son père. Il aurait pu construire des châteaux s’il l’avait voulu. Un chef d’Etat lui avait promis une villa en ma présence, il l’a refusée. Pour lui, s’il y avait quelque chose à faire, c’est pour le Mali qu’il l’aurait fait.
L’Enquêteur : Modibo Keita était aussi un panafricaniste. Quelles étaient ses rapports avec N’Nkrumah, Lumumba et Senghor ?
S.B.K : Kwame Nkrumah a été le premier panafricaniste à affranchir son pays, la Gold Coast qui sera plus tard le Ghana. Après le référendum de la Guinée en 1958, Sékou Touré a tendu la main à Kwame Nkrumah. Nous, nous n’étions pas prêts politiquement en 1958, lorsque le référendum était en cours. C’est pour cela que Modibo et les dirigeants de l’époque ont clairement dit qu’ils voteraient « oui » pour aller à la Communauté, car nous n’étions pas prêts. Le président Sékou Touré avait eu le temps de limoger les chefs de cantons qui étaient les appuis des colonisateurs. Les nôtres par contre étaient toujours en place. On ne pouvait pas faire autrement. Bakary Djibo a tenté de faire voter « non » au Niger et il a échoué, puis s’est retrouvé en exil à Bamako. Modibo Keita a voté « oui » en pensant « non ». Il voulait former un noyau avant les indépendances. C’était dans cette perspective qu’on avait créé la Fédération du Mali avec le Sénégal, qui n’a malheureusement pas marché. Jacques Foccart avait déclaré que l’une de ses priorités était de liquider cette Fédération Mali-Sénégal. Modibo Keita, Kwame Nkrumah et Sékou Touré ont créé l’Union Ghana-Guinée-Mali. Lorsque Robert Mugabe est venu ici (le président Zimbabwéen était présent à Bamako à l’occasion de la signature des Accords de paix le 15 mai 2015, ndlr), il l’a bien dit dans son discours. C’est Modibo Keita qui a mis fin à la guerre entre le Maroc et l’Algérie. Ben Bella de l’Algérie et Hassan II du Maroc ont tous désigné Modibo comme médiateur. C’est ainsi qu’ils se sont réunis à Bamako pour mettre fin à la guerre qui les opposait à propos du Sahara occidental. Modibo voulait l’union, seul moyen de combattre l’impérialisme.
L’Enquêteur : Avec un peu de recul, quelles sont, selon vous, les entraves à l’union des peuples africains et quelles solutions préconisez-vous ?
S.B.K : Les peuples n’ont pas d’entraves entre eux. Les entraves, ce sont les autres. C’est l’Occident, essentiellement qui nous a colonisés et qui sait que si nous sommes forts, il n’aura pas de place chez nous. On ne pourra rien faire en étant isolés, des micro-Etats. Seuls, nous sommes livrés à l’Occident.
L’Enquêteur : Que répondez-vous à ceux qui pensent que la crise sécuritaire au nord du Mali est étroitement liée à la France, qui tient à préserver ses intérêts dans le pays ?
S.B.K : (A peine avons-nous posé la question qu’il y répond en haussant le ton, ndlr). Mais c’est vous qui l’avez liée à la France. Ce sont les jeunes, c’est vous, c’est votre pouvoir. Il y a beaucoup de choses qui me chiffonnent. Je préfère me taire car si je dis ce que je pense, certains vont s’en servir alors qu’ils ne feront pas mieux. Malheureusement, c’est ainsi. C’est votre temps, c’est votre mentalité, c’est votre vision des choses. Ce n’est pas la mienne.
L’Enquêteur : Justement en tant que personnalité qui a vécu plusieurs générations, nous avons besoin de votre avis…
S.B.K : Si on fait tomber le gouvernement, ceux qui s’agitent aujourd’hui feraient la même chose s’ils arrivaient au pouvoir. Votre état d’esprit est que vous ne pouvez pas vivre sans les Blancs, sans la France. C’est ça la mentalité secrète et fondamentale. Moi j’ai vécu autre chose que vous n’avez pas vu. Moi je sais ce qui se passe, vous non. Depuis 1968, votre vision c’est la France, le colonisateur, l’Occident. A notre époque, tout notre armement venait de Moscou ou de Pékin. C’est terrible pour vous. Vous risquez de ne jamais vous en sortir. Vous vous en rendez compte ? Ceux qui courent après le pouvoir et ceux qui sont au pouvoir c’est la même chose.
L’Enquêteur : Vous parlez comme si nos pays étaient déjà condamnés…
S.B.K : Certains sont condamnés à mener toute leur vie à l’ombre de l’ancien colonisateur. Pour y remédier, il faut une nouvelle mentalité : être soi-même, refuser le complexe d’infériorité. Avouer qu’on ne peut rien faire sans le colonisateur, c’est vivre en étant subordonnés, divisés. Je m’oppose à la politique actuelle des Etats africains. Ils ne s’en sortiront pas ainsi. Le drame aujourd’hui de mon pays, c’est le chômage. Kadhafi a été tué parce qu’il voulait créer une Banque africaine. Il représentait un danger pour l’impérialisme. Nos pays sont redevenus des colonies. C’est l’Occident qui fabrique les produits et nous, nous les achetons. Il est impossible d’industrialiser. L’Occident construira peut-être des routes, des hôpitaux, des dispensaires. Mais ce qui peut véritablement nous aider à nous sortir de notre situation, il ne le fera jamais, c’est niet. C’est nous qui avons entrepris l’industrialisation du pays. La Comatex de Ségou, la Sonatam, la sucrerie, c’était nos projets. Depuis notre chute du pouvoir en 1968, montrez-moi une unité encore valable. Si Modibo Keita avait pu achever notre programme à l’époque, le Mali serait aujourd’hui un pays émergent.
L’Enquêteur : Le Mali, sous Modibo Keita a connu une rébellion au nord du pays. Comment avez-vous, en son temps, réglé le problème ?
S.B.K : Nous avons fait la guerre. Cette crise a été provoquée par les colons français qui servaient dans le sud algérien et certains dans le nord malien. Ces colons, dont un certain Clausel, qui a failli être capturé, ont poussé nos frères à la rébellion. On ne parlait pas d’Azawad à l’époque. On parlait de la République de l’Etamaye. En 1963, nous avons fait la guerre et nous avons vaincu, ce qui a mis fin à cette rébellion. On était fiers d’être des Nègres maliens.
L’Enquêteur : Les richesses du sous-sol du nord du Mali seraient les enjeux de la crise. Pourriez-vous nous en dire plus ?
S.B.K : Les enjeux, c’est le sous-sol malien. C’est notre sous-sol. Lorsque en 1960, après l’éclatement de la Fédération du Mali, j’ai été à l’ONU avec Ousmane Bah, ministre des Affaires Etrangères, Mamadou Aw, ministre des Travaux publics et Demba Diallo, un haut cadre du parti, je me suis retrouvé avec un membre de la délégation française alors que nous négociions l’indépendance de la Fédération du Mali. Dans nos discussions, il m’a dit en substance ceci : « vous ferez tout ce que vous voudrez, mais on ne vous lâchera jamais Tessalit ». Nous disposons d’immenses ressources dans le nord dont une nappe d’eau douce souterraine, le pétrole, le schiste, l’uranium, etc. Les Blancs, étant prévoyants, viennent sur place et trouvent des bouc-émissaires qui ont soif de pouvoir, et ils s’en servent. Mais on verra la suite. Moi, je ne serai plus là mais vous, vous verrez. Vous verrez la fin. On a signé les Accords de paix, on fait le tam-tam, on verra...
L’Enquêteur : Ces accords sont donc mort-nés, selon vous ?
S.B.K : Non ! Je regarde cela avec l’air de quelqu’un qui s’en va. Vous avez agi, vous verrez les conséquences. Je ne peux que prier pour mon pays. J’ai entendu le président de la République dire dans un discours que des grandes puissances l’empêchent d’équiper l’armée. Etes-vous réellement indépendant ? Il y a de quoi poser des questions au président. J’ai honte. A l’occasion d’une conférence sur le centenaire de la naissance de Modibo Keita, quelqu’un m’a demandé ce que Modibo aurait fait. J’ai répondu en disant que Modibo n’aurait jamais fait appel à l’ONU car nous, nous connaissons l’ONU. Dag Hammarskjöld, le secrétaire général de l’ONU en notre temps, c’est lui qui a livré Patrice Lumumba aux Katangais, à Moïse Tschombé. L’ONU travaillait pour l’Occident, contre l’Union soviétique, sous prétexte que les fabuleuses richesses du Congo ne devraient pas tomber entre les mains des communistes. L’ONU, c’est le colonisateur.
L’Enquêteur : Comment lutter contre le terrorisme au Mali ?
S.B.K : Yéléma, le parti de Moussa Mara, préconise de faire appel au peuple. C’est mon sentiment. A moins de ne pas croire au peuple, il faudrait constituer des comités de vigilance dans tous les villages, mobiliser les gens. Amadou Koufa se permet de prêcher de mosquée en mosquée en toute liberté et n’est même pas inquiété. Parfois même il est applaudi et on en rigole. On ne fait rien. Ah ! Qu’est devenu le peuple malien ? Ce n’est plus le nôtre. Malgré tout, je ne suis pas désespéré. Personne ne pouvait imaginer que de la Haute-Volta, pouvait naître un Thomas Sankara. Et je suis sûr qu’un jour, un Malien se lèvera pour dire : « Non ! ». Un jeune Malien dira non et ce sera la fin du ridicule que nous vivons.

Propos recueillis par A.B.D et O. Roland


Source : L’enquêteur 28 septembre 2015

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