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C. B. WONDJI |
Nous l’avons appris par la presse : Christophe Wondji, à la fois le plus
considérable et le moins connu de nos historiens hors des milieux
spécialisés, est mort le 1er octobre 2015. Il nous a donc quittés
aussi discrètement, dirait-on, qu’il vivait. Sans doute avait-il souhaité qu’il
en soit ainsi. Il faut donc respecter cela. Néanmoins, Nous lui devons trop –
je veux dire : la nation – pour ne pas accuser ce coup de manière
publique. Aussi, en guise d’hommage, le Cercle Victor Biaka Boda a décidé de
publier, pour commencer, les deux documents qui suivent, à travers lesquels
Christophe Wondji, l’homme et le citoyen, nous parle de Nous, mais aussi de
lui, à sa manière naturelle, alliant modestie et force de conviction.
La Rédaction
JALONS[1]
Le
livre que vous allez lire constitue en lui-même un événement : Il est la
révélation d'un des plus grands procès politiques de l'Afrique Noire
contemporaine, faite par un de ses témoins les plus autorisés.
Qu'est-ce
qui m'a frappé dans ce livre par lequel Bernard B. Dadié ajoute encore une
pièce à l'édifice culturel et
historique qu'il n'a cessé do construire depuis bientôt un demi-siècle ?
D'abord
la manière dont il rend compte de cet événement grave, lourd, pesant, que
représente pour le militant du RDA et même pour l'historien, l'emprisonnement
de février 1949 à mars 1950, de huit dirigeants du PDCI. Les réflexions
philosophiques et morales, les mots d'esprit et les touches humoristiques se
mêlent aux notations pittoresques sur la nature (l'eau, le ciel, le soleil, la
lune), les animaux (insectes, oiseaux, etc.) et les plantes. Les analyses
politiques les plus pénétrantes sont ponctuées par des remarques pertinentes
mais succulentes sur les hommes de ce théâtre d'enfer : les colonialistes qui
commandent et morigènent, les prisonniers qui obéissent et subissent ; la
liberté des oppresseurs face à la servitude des opprimés.
Malgré
le tragique de cette situation, Dadié reste ainsi égal à lui-même, c'est-à-dire
l'observateur ironique, désabusé mais fermement convaincu de la royauté et du
triomphe de l'esprit sur la mécanique des méchants, sur ce monde de crimes et
d'inhumanité.
Mouvement de la Côte d'Ivoire en lutte avec ses courageuses femmes et ses militants ardents
Trois héroïnes en prison De G à D : Marie Koré, Coly Gbaouzon, Léonie Ricardo |
M'a ensuite frappé l'agencement de cette
fresque, où le microcosme de la prison s'élargit constamment et graduellement
aux dimensions de l'univers : scènes de la vie quotidienne à Grand-Bassam
pendant la répression, mouvement de la Côte d'Ivoire en lutte avec ses courageuses femmes et ses militants ardents, aperçus sur le RDA et l'Afrique souffrante et
militante ; mais aussi les changements politiques en Europe, la montée des
forces de progrès dans le monde. Des images, des faits, des actions qui
éclairent, du fond de cette prison, le cours irréversible de l'histoire.
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Les "HUIT" |
Me
touche enfin la conviction ardente du militant anticolonialiste qui atteint,
ici, jusqu'aux cimes sublimes de la foi : la foi en la justice immanente de
l'Histoire, en la fin fatale de l'oppression, dans le triomphe inéluctable des
opprimés. Cette foi imprègne le comportement aristocratique des huit
dirigeants emprisonnés, ces « Messieurs du RDA » unis mais différents : la
piété silencieuse d'un Lamad Camara et d'un Philippe Vieyra paisiblement
accrochés à la grande cause de leur vie ; la délicatesse spirituelle,
chatouilleuse et vigilante d'un Séry Koré ; l'activisme chevaleresque d'un
Jacob Williams et d'un Mathieu Ekra ; la foi passionnée d'un Albert Paraiso
inébranlable ; le rayonnement confiant, la chaleur militante et créatrice d'un
Bernard B. Dadié ; le calme olympien d'un Jean-Baptiste Mockey uniformément
hiératique mais dont les réparties éclatent violemment contre les insolences
honteuses des colonialistes.
J'ai
donc lu et relu ce « Carnet », avec un vif plaisir mêlé de tristesse et
d'espoir.
Quelle
était triste, cette sauvage répression ! Qu'ils étaient tristes les renégats et
les traîtres ! Tristes ces détenus transformés en délateurs, ces témoins à gage
plaidant pour leur propre malheur ! Cette tristesse enseigne pourtant une
excellente leçon de choses : toutes les prisons politiques se ressemblent dans
l'espace et dans le temps de toutes les colonisations.
Ce monde voué au désespoir a été celui de l'espoir
Parqués
comme ils étaient dans l'espace clos de cette prison morbide, on aurait pu
croire à la décomposition de ces hommes voués à
l'extermination ; on aurait pu croire à leur dégradation et
à leur dilution sous les effets conjugués de la solitude, de l'angoisse et de
l'enlisement, tels ces personnages de Bunuel qui perdent leur substance dans un
monde surréel où les êtres et les choses changent de fonctions, où les signes
et les sens se renversent au point que la vie et la mort cessent de s'opposer
pour se joindre et se confondre.
Mais
de cela, rien du tout ! Au contraire, ce monde voué au désespoir a été celui
de l'espoir. Au-dehors, le mouvement des femmes du RDA, l'action efficace du
président Houphouët-Boigny et de ses collaborateurs, la solidarité agissante
des camarades de Côte d'Ivoire, d'Afrique et du monde entier, le progrès
planétaire des luttes émancipatrices, apportaient leur puissant concours à des prisonniers
traversés et portés par un espoir sans cesse renouvelé. Au-dedans, une ferme
volonté de résistance animait le petit monde de la prison et renvoyait à
l'extérieur l'espérance d'un monde meilleur propice au
bonheur des hommes de demain, nonobstant tous les enfers et tous les purgatoires.
Les prisonniers vivaient leur vie,
réconfortés par la dignité aristocratique des huit, la conviction joyeuse des
autres détenus qui chantaient gaiement leur foi politique, la complicité
militante de quelques gardes et geôliers, la créativité
même qui s'empare de l'esprit humain lorsqu'il est capable
de déployer dans les pires moments de malheur toutes les astuces de son ingéniosité.
Ils jouaient, écrivaient, chantaient, discutaient, délibéraient. Ils déjouaient
les indicateurs, contournaient les perquisitions et les fouilles, moquaient
les insolences et les algarades des maîtres-fous de la répression colonialiste.
L'imagination puisait toujours en elle-même les ressources de sa propre
puissance.
Ils devaient lutter, et ils ont lutté
Aux
générations actuelles enfermées dans la concupiscence de l'avoir, emportées par
la facilité et le vouloir-vivre immédiat, mais angoissées par les incertitudes
du lendemain, désaxées par la drogue et les stupéfiants, récupérées par des
sectes aussi multiples que fantasques, ce regard sur un passé de luttes
ardentes doit apporter la force d'une responsabilité à prendre et à assumer,
des raisons nécessaires et suffisantes d'espérer en l'avenir. Il apporte
surtout la preuve que les aînés — les uns disparus, les autres encore sur la
brèche — ont livré une bataille magnifique même si les résultats obtenus
paraissent aujourd'hui quelque peu décevants.
Mais
pouvaient-ils le prévoir ? Ils devaient lutter, et ils ont lutté. Au fond, le
problème de chaque génération n'est-il pas d'accomplir à un moment donné les
tâches que l'histoire lui impose ? Là est la grande leçon du « Carnet ».
Christophe
G. Wondji, professeur d'histoire à l'Université d'Abidjan.
cd
«
Nous devons réapprendre notre culture » [2]
Comment expliquez-vous la défiance des populations
envers les tribunaux ?
Christophe Wondji : Dans toutes les grandes villes
africaines, la population estime qu'il n'est pas possible de gagner un procès
contre un haut responsable. Parce que, pour elle, la justice sert surtout les
intérêts des grands groupes politiques, économiques et financiers. Ce qui
explique la tendance, dans certains cas, à réagir de manière violente pour se
faire justice.
Nous avons à réapprendre notre culture. Est-ce que
tous les acquis de la modernité sont acceptables ? Est-ce que, dans nos
traditions, il n'y a pas d'éléments dont on puisse se servir ? Pour faire
moderne, on se réfère à la Déclaration universelle des droits de l'homme, à la
Constitution et au droit fiançais, qui n'ont rien à voir avec le vécu des
populations.
Peut-on revenir en arrière ?
Je pense qu'il faut trouver le moyen de faire un
code civil, un code pénal, une Constitution qui, tout en s'appuyant sur la
modernité, reflètent un peu notre manière de voir, de vivre, de façon à ce que
nos populations y adhèrent ? Après avoir fait cette synthèse, il faudra
l'expliquer à tout le monde, dans chaque canton, dans chaque village, afin que
les gens sachent que nous sommes dans une nouvelle société, et apprennent la
nouvelle culture. La justice a besoin d'être revitalisée.
Propos
recueillis par Jeanne Tietcheu
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