mercredi 14 janvier 2015

« Célébrer Charlie Hebdo et interdire Dieudonné… »*


On peut ne pas être d’accord, mais au moins cet article du Quotidien LE TEMPS de Genève, révélateur d’une bonne partie de la presse étrangère, mérite d’être lu. Sommes-nous seulement capables de comprendre que la non publication par le New York Times du dessin de Charlie Hebdo, ne relève pas de l’autocensure ? Pas sûr. Ce que nous disons n’est pas toujours compris à l’extérieur comme le souligne François Burgat depuis des années. Le beau concept de « laïcité », par exemple, est entendu dans de nombreux pays, et même parfois en France, comme exprimant une hostilité aux religions, alors même que c’est tout le contraire. Idem sur un tout autre sujet pour le mot « Libéral » souvent perçu comme « utltralibéralisme » alors que partout ailleurs, il est un mot « de gauche ». On pourrait en dire autant de bien d’autres mots ou concepts (« Universalisme à la française », etc ...). Bref, faisons au moins l’effort de mieux écouter, et donc comprendre, ce qui ne veut absolument pas dire qu’il faut s’autocensurer. Etre Charlie, c’est aussi cela : écouter et ne pas choisir une liberté d’expression à deux vitesses.
 
 

"Depuis un an, je suis traité
comme l'ennemi public numéro 1..."
 
Le Temps de Genève, Mercredi 14 janvier 2015 

Liberté d’expression, le grand malaise : ils sont de plus en plus nombreux à dénoncer une liberté d’expression à deux vitesses. Célébrer « Charlie Hebdo » et interdire Dieudonné fait débat. Les musulmans de France peinent à se faire entendre.
Il y a eu l’horreur, l’indignation. Puis, rapidement, les voix discordantes. Qui se sont indignées que l’on célèbre Charlie Hebdo et la liberté d’expression, alors que, par exemple, le spectacle de Dieudonné avait été interdit il y a un an. Il est tentant d’évacuer ce malaise au profit des rassemblements solidaires qui ont ému la France, mais les voix qui dénoncent une liberté d’expression à deux vitesses ne se cantonnent pas à quelques cités françaises désargentées.
«Je suis intimement convaincu que la liberté d’expression ne peut pas être à géométrie variable», dit François Burgat, directeur de recherche à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman à Aix-en-Provence. « En France, nous insistons énormément sur l’universalité de nos valeurs, mais nous avons une récurrente difficulté à les appliquer en tant que telles. On le voit avec la dichotomie entre Dieudonné (avant qu’il n’entre dans sa dérive de radicalisation) et Eric Zemmour. Le premier a été interdit pour un jeu de mots et le deuxième est encensé par tous les médias français. Le problème de notre liberté d’expression est qu’elle est sélective, ce qui lui enlève tout son sens. »
Dieudonné et l’interdiction de son spectacle pour « risque de trouble à l’ordre public » sont évidemment au cœur des débats. Le provocateur a d’ailleurs récidivé en écrivant sur son mur Facebook « Je me sens Charlie Coulibaly ». Le provoquant message accompagnait une lettre ouverte à Bernard Cazeneuve : « […] Mais dès que je m’exprime, on ne cherche pas à me comprendre, on ne veut pas m’écouter. On cherche un prétexte pour m’interdire. On me considère comme Amedy Coulibaly alors que je ne suis pas si différent de Charlie. » Une enquête a été ouverte à l’encontre de Dieudonné pour apologie du terrorisme, mais la polémique ne désenfle pas.
Le traitement des provocations des anti-Allah ou des pourfendeurs de Yahvé par les élites ou les médias est aussi remis en cause. En 2007, par exemple, un montage a été mis en ligne sur YouTube avec deux émissions de Patrick Ardisson. Dans la première, il défend bec et ongles la liberté d’expression dans l’affaire de la publication des caricatures de Mahomet. Dans la deuxième, il reproche à Dieudonné d’offenser des Français.
L’hebdomadaire avait lui-même alimenté la controverse en licenciant le caricaturiste Siné en 2008 pour avoir tenu des propos antisémites, alors que deux ans plus tôt, il avait vendu à plus de 400000 exemplaires son célèbre numéro spécial comprenant les caricatures de Mahomet. Lancien directeur de lhebdomadaire Philippe Val a été plusieurs fois ­accusé de sautocensurer, notamment sur laffaire Clearstream. La société financière mise en cause employait le même avocat que le journal. Et depuis le 11-Septembre, la publication avait réservé une bonne partie de ses sarcasmes à l’intégrisme musulman.
« Le pouvoir socialiste tient un discours de morale et de censure vis-à-vis de Dieudonné, dit Patrick Chappatte, dessinateur au Temps. Val était dans cet esprit, mais en même temps il a viré Siné pour soupçon d’antisémitisme; cela ressemblait à un discours à deux vitesses sur la liberté d’expression. Il faut être cohérent. Nous avons beaucoup débattu de la publication des caricatures de Mahomet avec mes confrères; certains avaient l’impression que Charlie Hebdo était obsédé par les « J’emmerde Allah ». C’est un type de provocation qui a fait débat. Beaucoup ont pensé qu’ils étaient tombés dans le panneau et que c’était contre-productif. Cela ne justifie rien. Mais il existe un malaise qui va au-delà des minorités musulmanes. »
L’attitude à adopter face à l’islam divise la gauche antiraciste française depuis la première affaire du foulard en 1989, comme le rappelle le responsable du Monde des livres, Jean Birnbaum, dans une tribune. Les controverses ont pris de l’ampleur après le 11-Septembre : « Les associations traditionnelles de la gauche antiraciste, à commencer par la Ligue des droits de l’homme, la Licra, le MRAP ou encore SOS Racisme, sont alors en proie à de violents débats autour de l’islam, d’autant plus douloureux qu’ils mettent en lumière des points aveugles au cœur de la tradition antiraciste, mais aussi féministe, de la gauche française.
« Universalistes » contre « Indigènes », partisans du « droit à l’indifférence» contre militants du « droit à la différence », tout le monde se déchire, les uns accusant les autres de relativisme et de complaisance à l’égard de l’islamisme, les autres rétorquant que leurs adversaires instrumentalisent la défense des femmes pour instiller l’islamophobie. »
Le malaise des musulmans est aussi alimenté par les interventions choisies par la France dans les conflits internationaux. Nombre de musulmans dénoncent l’inaction de l’Occident face à l’intervention guerrière d’Israël dans la bande de Gaza. Ils accusent aussi la France d’avoir laissé pourrir la crise syrienne, avec son lot d’atrocités. Et de ne s’être réveillée que lors de l’établissement de l’Etat islamique et de la mise à mort de journalistes occidentaux.
Sur les conflits, comme sur la politique intérieure, la parole des musulmans peine à se faire entendre dans la sphère publique. « Nous n’avons pas encore fait la lumière sur la manière dont la France a exercé son pouvoir sur les colonies et nous continuons donc à employer les mêmes méthodes, poursuit François Burgat. Les Français manipulaient les urnes pour contrôler le processus de fabrication des élites, nous continuons cette terrible tradition. L’un des exemples les plus parlants en est sans doute ce fameux imam Hassen Chalghoumi, dans lequel seule une infime fraction des musulmans de France se reconnaissent alors qu’il est régulièrement autorisé à parler en leur nom, d’une part, et à les ridiculiser le plus souvent. La lutte contre le terrorisme passe par une meilleure distribution du pouvoir sous toutes ses formes, comme le temps de parole aux heures de grande écoute, à toutes les composantes de la nation. »
Les ressources ou l’organisation des communautés les rendent plus ou moins capables de maîtriser le discours sur la sphère publique. Dans la loi, le racisme ou l’incitation à la haine est traité de la même manière pour toutes les communautés, que ce soit en France ou en Suisse. Mais pour obtenir justice, il faut déposer plainte. « Ce sont surtout les associations telles que la Licra ou le MRAP qui engagent des poursuites, dit Me Nathalie Roze, avocate au Barreau de Paris spécialisée dans le droit de la presse. Or toutes les associations ne sont pas aussi actives ou n’agissent pas de la même façon pour toutes les communautés. »
En Suisse non plus, toutes les communautés ne se défendent pas avec la même vigueur. Un tableau établi par le Département fédéral de l’intérieur montre qu’entre 1995 et 2013, 210 plaintes pour racisme ont été déposées par des juifs, contre 126 par des personnes de couleur, 27 par des musulmans et 8 par des gens du voyage.
De nombreux procès venant de divers plaignants ont émaillé l’histoire des hebdomadaires satiriques comme Charlie Hebdo. Même quand ils gagnent, ces procédures leur coûtent très cher en frais d’avocats.
Le dernier filtre de la liberté d’expression est l’autocensure des titres, des journalistes et des dessinateurs de presse. Il est mouvant dans le temps – un Desproges ne commencerait sans doute plus aujourd’hui un spectacle par : « J’ai entendu dire que deux ou trois juifs s’étaient glissés dans la salle » – et dans l’espace. L’humour gras franchouillard s’exporte mal aux Etats-Unis. Nombre de titres anglo-saxons ont d’ailleurs choisi de ne pas publier les caricatures de Charlie Hebdo après la tuerie. Dans le Guardian, le bédéiste et journaliste Joe Sacco a condamné dans une planche les caricatures de Charlie Hebdo.
« On a assimilé des lignes de bon goût par notre histoire et notre mauvaise conscience, qu’elle soit postcoloniale ou post-Holocauste, dit Patrick Chappatte. On ne dessine plus des Noirs avec des énormes lèvres, façon Hergé. Et quand on s’en prend à la politique d’Israël, on reçoit des messages nous taxant d’antisémites. Au­jour­d’hui une pression par le sang s’exerce pour faire reconnaître ou partager un autre tabou, celui des musulmans.
Le plus grand défi de notre société est que nous avons affaire à un monde de plus en plus ouvert et à des communautés de plus en plus fermées. C’est aussi dû à l’évolution d’Internet où les gens ne suivent que l’actualité qui leur ressemble. » Avec ces ingrédients, conclut le caricaturiste, les malentendus sont plus que programmés. 

(*) - Titre original : « Liberté d’expression à deux vitesses ? » 

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