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Alvaro Cunhal (1913-2005) |
A l’occasion du
100e anniversaire de la naissance de l’homme politique portugais,
nous publions ci-dessous un extrait du compte-rendu par Marina Da Silva du
spectacle « Un jour ce sera votre
tour d’être jugés » (en portugais : Um dia os
réus serâo voces) créé au Théâtre d’Almada de Lisbonne le 25 avril 2013.
La Rédaction
« Contre tous les démocrates portugais et
particulièrement contre nous, communistes, se sont déchaînées de féroces
persécutions et d'hystériques campagnes de mensonges et de calomnies. Pour nous
donner du baume au cœur, il faut savoir que, en dépit de telles persécutions et
de telles campagnes, notre Parti compte sur le soutien actif ou la sympathie
des ouvriers, paysans, de tous les travailleurs honnêtes, manuels et
intellectuels, de notre jeunesse, des femmes du Portugal, des peuples
coloniaux, de tous les intellectuels sincères. Nous allons être jugés et certainement condamnés.
Pour nous donner du baume au cœur, il faut savoir que notre peuple pense que si
quelqu'un doit être jugé et condamné pour avoir agi contre les intérêts du
peuple et du pays, pour vouloir entraîner le Portugal dans une guerre
criminelle, pour avoir utilisé des moyens inconstitutionnels et illégaux, pour
avoir employé le terrorisme, cela ne peut être nous, communistes. Notre peuple
pense que, si quelqu'un doit être jugé pour de tels crimes, alors que les
fascistes s'assoient au banc des accusés, alors que s'assoient au banc des
accusés les gouvernantsactuels de la nation et son chef, Salazar. » (Extrait
du discours d'Álvaro Cunhal face à ses juges)
On célèbre cette année au Portugal
le centenaire d’Álvaro Cunhal, né le 10 novembre 1913, à Coimbra.
Considéré par beaucoup comme un responsable politique intransigeant, stalinien
inébranlable, le secrétaire général du Parti communiste portugais (PCP) de 1961
jusqu’en 1992 n’en demeure pas moins un personnage mythique de la culture
nationale, militant et intellectuel d’envergure ayant gagné son aura dans le
combat de toute une vie contre le fascisme. Ses obsèques à Lisbonne, le 15 juin 2005, furent
suivies par près de 250 000 personnes.
Adhérant au Parti communiste en
1931, alors qu’il n’avait que 17 ans, il y fit ses armes dans la
clandestinité et la prison, le parti ayant été interdit, comme toutes les
autres organisations politiques d’opposition, après le coup d’Etat de 1926,
prélude de l’Estado Novo, jusqu’à la révolution des œillets de 1974. Le
PCP fut seul à maintenir une existence organisationnelle significative et
continue, bien implanté dans la société civile et maillant tout le
territoire national sous les gouvernements de Salazar et de Caetano.
Lorsqu’il est arrêté pour la
troisième fois, en février 1949, Cunhal est déjà un cadre du PCP, responsable
de sa réorganisation et de l’encadrement des militants. Cette fois la sinistre
PIDE (Police d’intervention et de défense de l’Etat) ne lui fera pas de cadeau.
Il est condamné à quatre ans et demi de prison par le tribunal
de Boa-Hora, à Lisbonne, peine aggravée ultérieurement par la Cour suprême, et
détenu dans la cauchemardesque prison-citadelle de Peniche où les prisonniers
sont torturés, parfois jusqu’à la mort, et soumis à l’isolement. Des années qui
ont vocation à être reconduites perpétuellement selon le dispositif de
« mesures de sécurité » du régime, qui considère que tous les
prisonniers politiques ne s’étant pas repentis doivent demeurer incarcérés.
Cunhal et huit autres de ses camarades échappent à cette condamnation sans fin
grâce à une incroyable évasion magistralement orchestrée par le parti le
3 janvier 1960.
De la prison, Cunhal dira que « c’est
le travail qui l’a sauvé ». Dès qu’il peut, au bout de quatorze mois,
avoir accès à des livres et crayons, et même à de la peinture, il ne cesse plus
de travailler. Il dessine et peint, il écrit sous divers pseudonymes, dont ceux
de Manuel Tiago ou Antonio Vale, des analyses politiques, économiques et
sociales mais aussi des réflexions sur l’art et la culture,
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Photos de prison d’Alvaro Cunhal
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des romans et de la
poésie. Il traduira même et illustrera Le roi Lear de Shakespeare. La
place des femmes dans une société émancipée a aussi tenu une place importante
dans sa pensée. Il avait consacré son mémoire de fin d’études de droit, en
1940, à « la réalité sociale de l’avortement », plaidant pour sa
dépénalisation, une prise de position subversive et visionnaire puisqu’il aura
fallu attendre le référendum de 2007 pour que l’avortement soit enfin légalisé
au Portugal.
Après son évasion, Cunhal vit en
exil à Moscou et à Prague puis à Paris d’où il rentrera en 1974, accueilli en
héros. Mais la révolution des œillets ne jugera pas les crimes de la dictature,
recouverts par une sorte d’amnésie collective. Ce qui fait dire à la
journaliste Diana Andringa : « Parler des crimes de la dictature
aujourd’hui est devenu pire qu’impopulaire, “ultra-dépassé”. Et cela jusque
dans les programmes scolaires. »
Marina
Da Silva
Source : Les blogs du Diplo 13 mai 2013
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