Etre
Haïtien en République Dominicaine
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Mario Vargas Llosa le 22 septembre 2011
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La décision de la Cour constitutionnelle dominicaine qui ouvre la porte à
la « dénationalisation » de milliers de citoyens d'origine haïtienne
nés en République Dominicaineest inique, clame Mario Vargas Llosa, Prix Nobel
de littérature 2010, qui la compare aux lois hitlériennes des années 1930.
Juliana Deguis Pierre est née il y a vingt-neuf ans de
parents haïtiens en République Dominicaine et n'est jamais sortie de son pays
natal. Jamais elle n'a appris le français ni le créole, et elle parle
uniquement ce bel espagnol aux intonations dominicaines si chantantes. Munie de
son certificat de naissance, Juliana a déposé une demande de carte d'identité à
la Junta Central Electoral, l'état civil dominicain, qui la lui a refusée, lui
confisquant de plus le certificat en arguant de « patronymes suspects ».
Juliana a présenté un recours, et le 23 septembre
2013, le tribunal constitutionnel dominicain a rendu son verdict, refusant la
nationalité dominicaine à tous ceux qui, comme cette jeune femme, sont enfants
ou descendants de « migrants » clandestins. La décision du tribunal
suscite un tollé international contre la République Dominicaine et fait de
Juliana Deguis Pierre l'incarnation de la tragédie des quelque 200 000
Dominicains d'origine haïtienne (estimation de Laura Bingham, de l'Open Society
Justice Initiative) qui se retrouvent ainsi apatrides, privés, pour beaucoup de
façon rétroactive, de leur nationalité.
La conclusion du tribunal constitutionnel dominicain
est une aberration juridique qui semble directement inspirée des lois
hitlériennes des années 1930, édictées par des magistrats nazis dans le
but de priver de la nationalité allemande les Juifs pourtant établis dans ce
pays depuis des années (des siècles, même) et parfaitement intégrés dans la
société. La décision est en tout état de cause en infraction avec un arrêt de
la Cour interaméricaine des droits de l'homme (dotée d'une convention à
laquelle la République Dominicaine fait partie) qui, en septembre 2005, avait
déjà condamné ce pays pour négation du droit à la nationalité de deux petites
Dominicaines nées comme Juliana de parents haïtiens, Dilcia Yean et Violeta
Bosico. Il est évident, au vu de ce précédent, que la Cour interaméricaine, si
elle était saisie, réaffirmerait ce droit et que la République Dominicaine serait
contrainte de s'y plier, sauf à décider – ce qui est très peu probable – de se
mettre à l'écart du système judiciaire interaméricain et de devenir un pays
paria.
Cruauté, inhumanité et
hypocrisie des juges
Rappelons, comme l'a fait The New
York Times le 24 octobre, que deux juges du tribunal
constitutionnel dominicain ont voté contre cette décision et, en s'opposant à
une mesure ouvertement raciste et discriminatoire, ont sauvé l'honneur de
l'institution et de leur pays. Les magistrats du tribunal motivent leur refus
de la nationalité à des personnes comme Juliana Deguis Pierre par la « situation
irrégulière » des parents. En d'autres termes, il s'agit de faire payer
aux enfants (voire aux petits-enfants et aux arrière-petits-enfants) un délit
que sont présumés avoir commis leurs ascendants. Comme au Moyen Age, comme les
tribunaux de l'Inquisition, l'arrêt constitutionnel dominicain part du principe
que les délits sont héréditaires et se transmettent, par le sang, de génération
en génération.
A la cruauté et à l'inhumanité de ces juges vient
s'ajouter l'hypocrisie. Ils savent très bien que l'immigration « irrégulière »
ou clandestine des Haïtiens en République Dominicaine, qui a commencé au début
du XXe siècle, est un phénomène social et économique complexe. Bien
souvent, et précisément dans les périodes les plus favorables économiquement,
cette immigration a été encouragée par les propriétaires terriens et chefs
d'entreprise dominicains eux-mêmes, soucieux de disposer d'une main-d'œuvre bon
marché sur les plantations de canne à sucre, dans le bâtiment ou pour les
travaux domestiques, et ce au vu et au su des autorités, conscientes du
bénéfice économique que pouvait tirer le pays (en tout cas ses classes moyennes
et supérieures) de ces flots de clandestins d'ailleurs maintenus dans des
conditions de vie extrêmement précaires, majoritairement sans contrat de
travail ni sécurité sociale, ni protection juridique d'aucune sorte.
L'un des plus grands crimes de la dictature du général
Trujillo fut, en 1937, le massacre aveugle des Haïtiens, lors duquel plusieurs
dizaines de ces misérables immigrés furent assassinés par une foule enfiévrée
par les affabulations apocalyptiques de fanatiques nationalistes. D'un point de
vue moral et civique, le scandaleux arrêt du tribunal constitutionnel n'est pas
moins grave. J'ai l'espoir que la levée de boucliers qu'il suscite, dans le
pays comme à l'étranger, libérera les Antilles d'une injustice aussi barbare et
flagrante. Car cette décision ne porte pas uniquement sur le cas de Juliana
Deguis Pierre. Pire, ne laissant aucun doute sur la volonté des magistrats de
faire jurisprudence en la matière, l'arrêt ordonne aux autorités de vérifier
scrupuleusement tous les registres des naissances du pays depuis 1929, afin
d'identifier ceux qui n'avaient pas droit à la nationalité dominicaine et de
les en priver rétroactivement.
Des milliers d'Haïtiens
changés en zombies
Si ce non-sens juridique devait prévaloir, ce sont des
dizaines de Dominicains d'origine haïtienne (plus ou moins lointaine) qui se
retrouveraient changés en zombies, en non-êtres, privés de la capacité de
travailler légalement, d'être scolarisés dans un établissement public, de
bénéficier d'une couverture santé, d'une pension de retraite, de sortir du
pays, transformés en autant de victimes potentielles d'abus et d'injustices.
Pour quel délit ? Le même que celui qu'avaient commis les Juifs que Hitler
priva de toute existence légale avant de les envoyer dans les camps
d'extermination : celui d'appartenir à une race méprisée. Je suis bien
conscient que le racisme est une maladie très courante et qu'il n'est aucune
société, aucun pays, aussi civilisé et démocratique soit-il, qui soit
totalement immunisé contre ce mal.
Or le racisme surgit chaque fois que se fait sentir le
besoin de désigner des boucs émissaires pour occulter les vrais problèmes.
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Nés en République Dominicaine d'immigrants haïtiens... (REUTERS / Ricardo Rojas) |
Heureusement, dans la société civile dominicaine se
font entendre de nombreuses voix courageuses et démocratiques (intellectuels,
associations de défense des droits de l'homme, journalistes) qui, à l'instar
des deux juges dissidents du tribunal constitutionnel, dénoncent cette mesure
et se mobilisent. On n'en est pas moins affligé par le silence complice de tant
de partis politiques et de leaders d'opinion qui se taisent face à l'iniquité
ou qui, comme l'archaïque cardinal archevêque de Santo Domingo, Nicolás de
Jesús López Rodríguez, soutiennent la décision et injurient ceux qui la
condamnent.
La République Dominicaine vit là un de ces moments
clés par lesquels passent tous les pays, à un stade de leur histoire. Il y a
eu, il n'y pas si longtemps, le terrible séisme qui a dévasté son voisin Haïti
en janvier 2010. Quelle avait été alors la réaction dominicaine ? Le président
Leonel Fernández s'était immédiatement envolé pour Port-au-Prince pour offrir
son aide, et le soutien dominicain s'est distingué par son abondance et sa
générosité. Je me rappelle encore ces hôpitaux dominicains pleins de victimes
haïtiennes, ces médecins et ces infirmières dominicains qui sont partis se
mettre à la disposition d'Haïti. Voilà le vrai visage de la République
dominicaine, celui d'un pays qui ne peut se laisser corrompre et dénaturer par
les errances de son tribunal constitutionnel.
Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature
Titre original : « RÉPUBLIQUE
DOMINICAINE Les parias haïtiens des Caraïbes »
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