jeudi 11 octobre 2012

S’excuser ? Faire allégeance ? Pourquoi ?

C’est une Aïcha Koné fidèle à sa réputation que nous avons rencontrée à Conakry, puis à Boké où se déroulaient les festivités du 54e anniversaire de l’accession à l’indépendance de la Guinée et enfin à son domicile à Conakry. A vrai dire, nous appréhendions que notre interlocutrice use de la langue de bois afin de montrer au nouvel homme fort d’Abidjan sa disposition à « rentrer dans les rangs ». Il n’en fut rien. Bien au contraire. La Mama Africa Aïcha Koné n’avait aucune volonté de se taire face à ceux qu’elle qualifie de revanchards. S’excuser ? Faire allégeance ? Pourquoi ?

Elle ne se reproche rien ; et elle a raison. Aïcha Koné ne sait pas faire semblant, cela est un défaut dans ce monde plein de fausseté. Elle rêve d’une Côte d’Ivoire dont les filles et les fils se pardonnent, se retrouvent. Une Côte d’Ivoire où il n’y a ni vainqueurs, ni vaincus. Hélas ! Les échos qui lui parviennent la désolent. Alors, elle regarde ailleurs. Ailleurs, en Guinée, au Sénégal, en Angola… Ailleurs, on la célèbre. Pour ne plus souffrir, faire comme si. Elle ne vous l’avouera pas, mais elle a mal à sa Côte d’Ivoire. Celle qu’elle a toujours connue. Elle a mal de savoir Laurent Gbagbo là-bas,
Simone aussi. Ne lui demandez pas de proposer une solution. Elle vous répondra qu’il ne lui revient pas à elle de proposer cela.
Aïcha Koné, la nouvelle Mama Africa, poursuit son chemin, là-bas, sur les terres de Sékou Touré, loin des sirènes d’Abidjan. Loin des vainqueurs, une petite pensée dans le cœur pour les vaincus. Loin de la «confusion», du bruit, de la tourmente. Alors que nous l’appelions pour lui dire merci et lui signifier que nous étions bien rentré au pays, elle nous révélait qu’Asalfo du groupe Magic System serait dans l’avion pour Conakry avec pour mission de la convaincre de revenir en Côte d’Ivoire. Quelle volonté ! « On ne demande pas à quelqu’un de laisser le feu », elle le lui dira sûrement. En attendant, merci Mama Africa, merci Aïcha Koné d’avoir su très tôt que l’Histoire n’oublie jamais les justes.

Guy Constant Neza


ENTRETIEN AVEC AÏCHA KONE

Comment va la diva Aïcha Koné ?
Ça va, on ne se plaint pas. Comme tu as eu à le constater depuis que tu es là, on bouge comme on peu.

Depuis quand as-tu quitté la Côte d’Ivoire ?
Je suis arrivé à Conakry le 1er mai 2011.

Pourquoi avoir choisi la Guinée ?
Pour la simple raison que mon neveu l’a voulu. Et puis, il fallait que je change d’air. Je t’avoue que c’était assez difficile à supporter. L’environnement pour moi n’était plus propice. C’est vrai que je n’étais pas directement menacée mais je n’étais pas non plus tranquille. La manière dont Gbagbo est parti… (Elle marque une pause). C’était assez difficile à supporter tout ça.

Comment avez-vous vécu la guerre ?
Je revenais d’une tournée au Cameroun et deux jours après mon retour au pays, tout s’est véritablement enchaîné. Comme pour tous les Ivoiriens, ça été quelque chose de douloureux. Encore une fois, je n’ai pas été personnellement menacée. Il y a même un FRCI qui m’a gentiment rappelé que chaque fois que j’allais dans mon village, je m’arrêtais à leur poste pour leur passer le bonjour. Mais j’ai tout de même décidé de quitter le pays car j’avais commencé à déprimer après l’arrestation de Gbagbo. C’était assez difficile.

On a entendu le ministre de la culture Maurice Bandaman dire lors d’une rencontre avec la presse dire qu’il était en contact avec certains artistes en exil dont vous. A sa demande de rentrer au pays, que lui répondez-vous ?
Je lui réponds simplement qu’on ne m’a pas chassée. Je rentrerai quand je l’aurai décidé. Il y a une chose qui me désole tout de même. On me demande d’aller faire allégeance à Alassane Ouattara. Pourquoi ferais-je ça ? En tant que citoyenne ivoirienne, je dois pouvoir rentrer dans mon pays tranquillement sans avoir à faire du tapage autour de mon retour au pays. Et puis, d’ici nous avons les échos du quotidien difficile de ceux qui sont rentrés au pays. J’ai peur d’aller me retrouver dans les mêmes conditions qu’eux. Vous le savez mieux que moi, en Côte d’Ivoire mes vidéos ne passent pas à la RTI. C’est formel, cela m’a été confirmé. Avant de me demander de rentrer, que fait mon ministre pour ça ? Je ne suis pas en exil. Chez nous on dit : « On ne demande pas à quelqu’un de laisser le feu » car il jettera la braise si elle le brûle ou il la conservera s’il la trouve agréable. On me demande de rentrer, et on me demande d’aller faire allégeance, de demander pardon. J’ai offensé qui ? Je n’ai jamais caché mon soutien à Gbagbo, ça tout le monde le sait. Je suis une citoyenne, j’ai le droit de voter qui je veux et c’est ce que j’ai fait. Je n’ai aucun regret. Ils veulent qu’on rentre, mais ils ne disent rien lorsque nous sommes censurés. Je ne veux pas me retrouver dans une situation pareille à celle d’Adama Dahico. Que veulent-ils ? Nous tuer ? Dites au ministre Maurice Bandama que j’entends ce qu’il dit. Mais on a censuré nos œuvres, que fait-il ? Arrêtons de faire semblant. Et on parle de réconciliation ; personne n’est dupe.

La réconciliation, parlons-en justement ?
J’ai un doute sur cette réconciliation. A aucun moment, je n’ai senti le pardon. Moi je vois plutôt la vengeance. Vous savez, moi, je n’ai pas voté Gbagbo en 2000. J’ai même fait campagne pour Robert Guéi. Mais j’ai été touchée lorsqu’étant à Paris, j’ai appris que le Président Gbagbo allait décorer un certain nombre d’artistes dont je faisais partie parce qu’il estimait qu’ils honoraient la Côte d’Ivoire. Ce geste m’a marqué. Il n’a pas dit : « Celle là, je ne veux pas la décorer parce qu’elle soutenait mon adversaire ». Il n’a pas eu cette attitude. Il n’a pas eu l’esprit revanchard. Il a plutôt été rassembleur. Il a agi en Chef de l’Etat, en Président de tous les Ivoiriens.

Quand on connaît l’amour que vous portez à Myriam Makeba, on ne peut s’empêcher de faire ce parallèle. Au plus fort de l’apartheid, elle s’était exilée ici en Guinée pour crier au monde la souffrance de son peuple. Au moment où la Côte d’Ivoire est dans la tourmente, vous vous retrouvez également dans ce même pays. Coïncidence de l’Histoire ou volonté réelle de marcher dans ses pas ?
On dira que c’est une coïncidence de l’Histoire. Dans le temps, le Président Sékou Touré avait demandé à Myriam Makeba de me chapeauter. Et quand elle venue en Côte d’Ivoire, Ben Soumahoro, Directeur de la RTI à cette époque, nous a encore rapproché. J’ai beaucoup appris d’elle. C’est la raison pour laquelle lors de mes 35 ans de carrière le 31 mars dernier, j’ai été fière que la Guinée l’honore en remettant sa décoration à sa petite fille Myriam Zinzi. La Guinée entière est sortie célébrer cet événement. Le Président Alpha Condé dans son discours disait : « Myriam Makeba appartient à toute l’Afrique » . C’est une vérité. Ce fut donc une immense fierté pour moi d’avoir reçu depuis ce 31 mars le nom de « Mama Africa ». J’ai été émue au plus haut point. Pour revenir à la situation dans notre pays, je voulais juste ajouter que je ne crois pas que j’aurais pu organiser une pareille fête si j’étais en Côte d’Ivoire. Je ne vois pas qui m’aurait aidé à organiser cela. Il y a trop de rancœurs. Je suis vraiment convaincue que je n’aurais pas pu faire ça au pays.

On a vu depuis Abidjan sur des chaines étrangères la chanson Bahia que vous avez réalisée avec Takana Zion et Sekouba Kandia. De quoi parle cette chanson ?
C’est une chanson brésilienne que les esclaves chantaient lorsqu’ils se retrouvaient. Nous avons essayé de l’adapter à la sauce africaine et ç’a été un succès. Les Brésiliens ont été d’abord intrigués puis ont beaucoup aimé. La chanson fait également écho au jumelage des villes de Boké en Guinée (comptoir d’où partaient les esclaves pour le Brésil) et Bahia au Brésil.

Quels sont vos projets, vos perspectives ?
La sortie de mon album chez BMG à Paris avant la fin de l’année. Et là je me prépare pour l’Angola, le Sénégal, la Gambie.

Un mot pour les Ivoiriens à qui vous manquez certainement ?
J’embrasse tous ceux qui pensent à moi. Je les aime et je leur dit : « A un de ces jours ! ».

Propos recueillis par Guy Constant Neza

Source : Le Nouveau Courrier 11 octobre 2012

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