jeudi 24 janvier 2019

Lettre ouverte à Michel Camdessus au sujet de l’émergence en Côte d’Ivoire, par Jean Bonin


Monsieur,
Plusieurs médias en ligne relaient vos propos selon lesquels, je vous cite : « la Côte d’Ivoire pourrait accéder à l’émergence un peu avant le temps prévu ». C’est vrai que tout flatteur vit au dépend de celui qui l’écoute, mais tout de même. Soyez raisonnable ! À défaut d’avoir voulu prendre le temps qu’il vous aurait fallu pour connaître et voir ce que les Ivoiriens vivent au quotidien, prenez les pleines valises à vous remises et aller prophétiser ailleurs.
« … un peu avant le temps prévu », dites-vous ! Quel est donc ce temps ? Notre très cher chef d’Etat lui-même n’a pas osé prédire un temps. Il a inscrit « son émergence » dans un improbable et insaisissable « horizon » pour se donner une marge élastique. Cette précaution, vous n’en avez cure.

Monsieur l’ancien Directeur Général du FMI,
Savez-vous que 1 500 jeunes Ivoiriens fuient la RCI chaque mois vers l’Europe ? Est-ce parce qu’ils craignent l’émergence qu’ils préfèrent risquer leur vie en traversant la Méditerranée ?
Comment, avec une économie aussi instable et fragile que celle de la Côte d’Ivoire, osez-vous parler d’imminence de son émergence ? Cette fragilité qui se traduit par une lacune structurelle : le manque de diversification.
Notre pays présente une structure productive limitée dans le sens où l’essentiel des revenus à l’exportation est réalisé grâce à quelques produits (l’agriculture représente 22% du PIB et plus de 50% des recettes d’exportation).
Par ailleurs, les nos exportations sont concentrées sur quelques marchés, principalement ceux de la zone européenne (L’UE est le premier partenaire commercial de la Côte d’Ivoire et absorbe 70% de ses exportations). En raison de cette faiblesse de la diversification sectorielle et géographique, l’économie ivoirienne reste fragile face aux fluctuations de la conjoncture. Il suffit par exemple que le cacao voit ses cours chuter ou qu’un des clients européens soient en crise, pour que l’économie ivoirienne entre en récession, voire en dépression.

Monsieur Camdessus,
En Côte d’Ivoire l’investissement privé reste étouffé en raison d’un environnement encore hostile aux entrepreneurs, en dépit des progrès réalisés (139e sur 190 pays dans le classement Doing business 2017).
Le déficit de l’Etat de droit, la complexité administrative, l’insécurité judiciaire, la corruption endémique sont des maux qui ne plaident pas en faveur de notre économie et qui compromettent à long terme son intrusion dans le cercle des pays même dit préémergents.

Cher monsieur,
Toutes les économies dites émergentes ont en commun d’être compétitives, ce qui leur a permis de conquérir des marchés au niveau mondial et de créer plus de richesses et d’emplois. Or, l’économie ivoirienne souffre d’un déficit chronique de compétitivité (91e sur 140 pays dans le classement WEF 2015 et n’a même pas été audité en 2017).
L’essentiel de la richesse créée est accaparée par une kleptocratie et une horde de rattrapetocrates. En atteste le taux de pauvreté atteignant près de 50% aujourd’hui et le mauvais classement (2016) du pays dans l’indice de développement humain, soit la 170ème place sur 187 pays.

Monsieur l’ami du Président,
Quand l’essentiel des revenus est accaparé par une minorité, cela signifie que le reste de la société n’en profite pas. Ceux, comme Adama Bictogo ou quelques entreprises burkinabés et françaises, qui sont proches du cercle du pouvoir attirent vers eux, comme des aimants, tous les marchés publics et les affaires les plus lucratives. Pendant ce temps des milliers d’entreprises ivoiriennes doivent se contenter de quelques miettes et des emplois précaires.

M. L’Economiste prédicateur,
Aujourd’hui dans notre pays, la Côte d’Ivoire, le secteur informel occupe 90% de la population active sans protection sociale, ni rémunération suffisance.
L'auteur
Comment alors, une économie fondée sur l’informel pourrait-elle prétendre à l’émergence ?
Pour accéder à l’émergence, il est besoin d’un processus dynamique de réformes structurelles nécessitant à la fois une grande volonté politique et une forte adhésion populaire. Les fruits de ces réformes ne peuvent être récoltés qu’à long terme. Or, l’horizon 2020, c’est dans deux ans, et parler d’émergence n’est, en fin de compte, qu’un slogan politique. Rien de plus et rien de moins.

J. Bonin, citoyen ivoirien, juriste.


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Source : IvoireSoir 

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