samedi 14 novembre 2015

La Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, et le juge inique

Cher frère Bi Ballo !


Epiphane ZORO BI BALLO (au centre)
Un jour expert au CPI, un autre jour militant ouattariste
Nous voulons la Paix et la Fraternité en Côte d’Ivoire. Mais, nous rencontrons, malheureusement, trop de flagorneurs dans notre pays qui croient que le mensonge est une profession qui nourrit son homme. Alors qu’Houphouët, Bédié, Gbagbo ou Ouattara sont parvenus au pouvoir sans leur soutien, ils orchestrent toutes sortes d’escroqueries pour aller à la soupe chez le président. Au lieu de chercher à travailler honnêtement, ils rivalisent toujours d’ardeur pour débiter, à la face de la Nation, leurs discours enfantins de mendiants incorrigibles. Ecoutez-les à la télévision, par exemple :
Houphouët, ‘‘Homme à mi-chemin entre le sage et le saint’’ !
Bédié, ‘‘Homme providentiel’’ !
Gbagbo, ‘‘le choix de Dieu’’ !
Ouattara, ‘‘l’envoyé de Dieu’’ !
Mais en quoi toutes ces flatteries ridicules sont vraiment utiles à nos présidents ?...
En ce qui te concerne, toi, Bi Ballo, il paraît que tu aurais déjà rusé avec la Cpi à laquelle tu te serais présenté comme un consultant indépendant alors que tu milites dans un parti politique. Et ce matin encore (jeudi 12 novembre 2015, chez le journal Le Patriote), tu déclares, au nom de tous nos ‘‘ancêtres-défunts’’, que tu as assisté à l’assassinat du général Guéi.
Mais, tu rigoles ou quoi ? Qui te donne de si mauvais conseils ? D’abord, le général qui s’était retiré dans son village, était censé y être dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002. Que fait-il à Abidjan à ces heures dangereuses ? Tu veux dire que c’est toi qui es allé le chercher dans son village pour le livrer à la mort ? Mais le plus grave, et cette ineptie sort de ta propre bouche, tu dis avoir été ‘‘un témoin oculaire’’ de l’assassinat de notre général que nous aimions bien. Mais, Bi Ballo ! Tu es sûr de savoir ce que veut dire : ‘‘témoin oculaire’’ ?
Le Ministre Mabri Toikeuse, qui dit citer le témoignage d’Affi N’guessan, vient de mettre un proche de Gbagbo en cause dans cette ténébreuse affaire. Mais certains contredisent Mabri qui accuse les militaires des Fanci. D’autres accusent plutôt les rebelles du Mpci et le Beau Blaise, pour lesquels, semble-t-il, Guéi était devenu une figure gênante. Si donc, en pleine nuit, alors que nous ne t’avons jamais connu comme militaire, tu as eu ce courage diabolique d’assister à l’assassinat de notre général, pour le compte de qui supervisais-tu cette opération macabre ?
Mais tu sais pourquoi j’aurais demandé au président Ouattara de ne jamais te prendre au sérieux ? C’est qu’en réalité, tu fais partie de ces juges roublards, donc iniques qui n’hésitent pas à nous tromper pour gagner leur pain. Et à toi qui, au lieu de chanter la loi au nom de tout le peuple de Côte d’Ivoire, passes ta vie à assister aux assassinats crapuleux, dis-nous la vérité, au moins une fois dans ta vie. Qui a tué Boga Doudou ; qui a tué les infortunés du charnier de Yopougon, les femmes d’Abobo ; qui as massacré les Wè de l’Ouest, Dali Oblé, les gendarmes de Bouaké, Dagrou Loula, le docteur Dakouri Benoît, les citoyens de Monoko-Zohi, Désiré Tagro, les Sénoufo des conteneurs de Korhogo, Guy-André Kieffer, etc… Quelle est cette injustice qui condamne à ne parler que de Guéi ? Qui rendra justice à la mémoire de Boga Doudou ?... A tous ceux qui ont la même démarche haineuse et dangereuse que toi, je voudrais tout simplement dire que nous avons besoin de paix en Côte d’Ivoire. Nous formons, tous, un peuple de frères...
Je te salue, Epiphane. Je t’invite, déjà, à prendre fraternellement un verre, à la maison, le jour où tu seras à Paris.
Ayoka !
Paix en Afrique, Paix et Amour Fraternel en Côte d’Ivoire.

TEBI J. ABLE, théoricien de la Palabre africaine


EN MARAUDE DANS LE WEB
Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, ou que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».


Source : IvoireBusiness 13 Novembre 2015.

jeudi 12 novembre 2015

A propos d’une ambassade qui n’en fut jamais vraiment une. (Suite)

INTERLUDE

Le 31 octobre, sur Facebook, notre ami Bally Ferro demandait :

Montage photo représentant de G à D : Ouattara, McCulley,
Hamed Bakayoko et Georges Serre
« Qui peut m'expliquer l'activisme de l'ambassade des États-Unis d'Amérique en Côte d'Ivoire ?
Le 2 décembre 2010, l'ambassadeur des USA, se substituant aux commissaires centraux de la CEI, accompagnait Youssouf Bakayoko à l'hôtel du Golf, QG de campagne du candidat Ouattara, pour proclamer des résultats provisoires-définitifs.
Cette année, l'ambassade américaine s'est évertuée à demeurer discrète, mais elle n'a pas tenu. Le 26 octobre, lendemain du scrutin présidentiel, le représentant des USA en Côte d'Ivoire a organisé une conférence de presse, en compagnie d'une Secrétaire adjointe américaine, pour donner son quitus au processus électoral. Et depuis quarante-huit heures, il parcourt QG de campagne et siège pour féliciter les candidats malheureux qui ont reconnu leur défaite électorale et félicité, à leur tour, le vainqueur Ouattara. Bizarre tout ça. »

Une quarantaine d’autres compatriotes ont répondu à cette question. Nous ignorons si Bally Ferro y a trouvé son compte. Ce serait étonnant car ce ne sont point des vraies réponses mais des prolongements sous différentes formes de la question posée, un peu comme les variations que les musiciens font à partir d’un thème donné. Mais si ce ne sont pas des réponses à l’interrogation de Bally Ferro, elles ont au moins l’intérêt d’en souligner la pertinence. Et ce sont aussi autant de preuves que Bally Ferro n’était pas le seul Ivoirien à s’interroger sur les tenants et les aboutissants de l’hyperactivité de l’ambassadeur McCulley.

Eh bien, s’il faut en croire l’officieux bimensuel parisien « La Lettre du Continent » (N°678, 12 mars 2014), il n’y a pas de mystère ! En effet, nous apprend ce journal généralement très bien au fait des arcanes de la Françafrique,

« A la veille de prendre leur poste, les diplomates américains nommés dans un pays du pré carré français font systématiquement escale à Paris pour être éveillés aux mystères de ce continent. Enquête sur un rite initiatique.
De Tulinabo S. Mushingi, actuel ambassadeur au Burkina Faso, à Terence P. McCulley, en poste à Abidjan, les ambassadeurs des Etats-Unis en Afrique de l'Ouest et centrale rencontrent systématiquement les officiels français chargés de ce continent avant de prendre leur fonction. Ce rituel répond à un parcours bien balisé. La journée des diplomates débute à 9 heures par un petit-déjeuner avec les Africa Watchers de l'ambassade américaine à Paris. Ce briefing permet d'aborder les derniers développements de la politique africaine de la France. Peu avant 10 heures, ils quittent le 2 avenue Gabriel pour rejoindre à pied le 2 rue de l'Elysée, où ils s'entretiennent avec Hélène Le Gai, la conseillère Afrique de François Hollande, parfois assistée de son adjoint Thomas Mélonio.
Les diplomates américains retournent ensuite à leur chancellerie pour une pause, avant de traverser la place de la Concorde pour gagner le Quai d'Orsay. Là, ils sont reçus par le directeur Afrique et océan Indien, Jean-Christophe Belliard, accompagné de ses sous-directeurs chargés de l'Afrique de l'Ouest et du centre, respectivement Laurent Viguié et Sébastien Minot. La rencontre, généralement plus décontractée qu'à l'Elysée, se termine souvent par un déjeuner dans une bonne table du quartier. Le repas terminé, nos ambassadeurs se rendent ensuite à la Délé­gation aux affaires stratégiques (DAS) du ministère de la défense, où ils rencontrent le coordonnateur du bureau Afrique subsaharienne, le colonel Xavier Collignon. Cette étape est très prisée, l'officier français ayant été par le passé détaché auprès de l’Africa Center for Stratégie Studies (ACSS) à Washington. En fin d'après-midi, les ambassadeurs s'entretiennent autour d'un verre avec des chercheurs et universi­taires africanistes. Il leur arrive également de rendre nuitamment une visite à un chef d'Etat africain en séjour dans un palace parisien ou, plus rarement, à des opposants de passage en France – ce fut le cas pour l'un d'eux avec l'opposant guinéen Cellou Dalein Diallo. Mais ces rencontres ne figurent jamais à l'agenda officiel.
Les discussions en matière de défense se prolongent une seconde journée à l'occasion d'une visite
J.-C. Simon et P. CarterIII, les deux stratèges du coup d'Etat
du 11 avril 2011, pendant leur forfait
éclair au siège de l
'Africom à Stuttgart, en Allemagne. Pour s'y rendre, les ambassadeurs américains empruntent le vol AF 1408 de 7h55. Sur place, ils s'entretiennent avec le général David Rodriguez, commandant en chef d'Africom, et son nouvel adjoint chargé des opérations civiles-militaires, l'ancien ambassadeur US en poste à Abidjan Phillip Carter III. Retour dans la capitale française par le vol AF 1809 de 18h05, pour une ultime soirée avant de s'envoler le lendemain, selon le cas, pour Ouagadougou, Abidjan, Cotonou ou Libreville. »

En somme, comme on dit chez nous, le très entreprenant ambassadeur Terence McCulley, c’est le « deux » de l’ambassadeur Georges Serre… Lequel était fort discret ces dernières semaines. Aussi discret que son homologue – ou faut-il dire : son collègue, ou son coéquipier – était voyant et bruyant. Mais il est tout de même étrange qu’on fasse tout ce foin à propos de l’agitation de l’un alors que c’est le calme apparent de l’autre qui devait inquiéter le plus. Ne dit-on pas : « Méfiez-vous de l’eau qui dort ! » ? On peut dormir sur ses deux oreilles, ou jouer les saintes nitouches, quand on a le contrôle de fait de toutes les forces armées disponibles sur le territoire ivoirien.
Les généraux Didier L'Hôte, nouveau patron de l'ONUCI,
à gauche, et Hafiz Masroor Ahmed, son prédécesseur
Peu de gens semblent avoir remarqué l’événement ou compris ce qu’il signifiait mais, à la veille du récent scrutin présidentiel, le commandement suprême de l’ONUCI a été confié à un général français. C’était jusqu’alors la seule troupe dont le commandement leur échappait – même si le général Didier L’Hote, l’actuel patron des casques bleus, était déjà l’adjoint de son prédécesseur. En effet, outre leur propre corps expéditionnaire protéiforme désormais dénommée « forces françaises en Côte d’Ivoire » après avoir été le « 43e bima » puis la « force licorne », les Français « conseillent » les soi-disant forces républicaines des Ouattara, ce qui veut dire qu’en fait, sous les masques du ministre délégué à la Défense, Paul Koffi Koffi dit Rodomont, et du chef d’état-major des FRCI, Soumaïla Bakayoko dit le repêché, ce sont eux qui commandent. Ainsi, au moment où tout le monde appréhendait une nouvelle crise postélectorale, les anges gardiens du régime fantoche s’étaient précautionneusement postés partout, prêts à tout, ni vus ni connus…
Et, pendant ce temps, Compère McCulley se dévouait pour amuser la galerie.

Marcel Amondji


(A suivre)

lundi 9 novembre 2015

Pourquoi la France (Officielle) croit-elle que les Africains ne sont pas des humains ?

Un char de la colonne Destremau face à la jeunesse ivoirienne
peu avant le grand massacre devant l'hôtel Ivoire, le 7 novembre 2004
À la lecture, ce samedi 7 novembre 2015, dans la parution du jour du quotidien ivoirien « Le Temps », du billet sur la tension entre les populations de Lomo Nord, un village du département de Toumodi, dans le centre de la Côte d’Ivoire, et les soldats de l’armée française basée dans le pays, j’ai été pris d’un chagrin indescriptible, une affliction de celles qui vous imposent un dégoût sans pareil.   
Les populations de ce village ivoirien se plaindraient du fait que l’armée française pratique des essais d’armes dangereuses sur leur espace de vie. Rien que cela ! Non contents de tout s’approprier, contre la volonté du peuple, à travers des contrats de dupes, par l’entremise de comparses serviles qu’ils imposent par des moyens criminels, comme les assassinats massifs liés aux coups d’Etat qu’ils organisent dans les (anciennes) colonies, les Français pratiquent des expériences de mort à grande échelle sur nos populations. Alors ma peine liée aux rapports de la France avec ses (anciennes) colonies devient encore plus grande, et je m’interroge : pourquoi la France croit-elle que les Africains ne sont pas des humains, au point de leur dénier tout droit ? C’est vrai qu’à la naissance de la « Déclaration universelle de Droits de l’homme » les Etats francophones d’Afrique n’existaient pas en tant qu’entités souveraines ; c’était des territoires français ; mais tout de même avec des êtres humains ! Pourquoi les (officiels) Français sont-ils incapables de réaliser que malgré la couleur de notre peau différente de celle de la leur, nous aussi, nous sommes des humains ? Ou alors, devrait-on se convaincre de ce que l’analyste politique camerounais Jean De Dieu Ayissi a entièrement raison, lorsqu’il avance que les occidentaux, dans leur soif d’impérialistes effrénés sont devenus des anthropophages ? Des êtres qui se nourrissent de personnes humaines ? Ou encore, les Français seraient-ils convaincus que les Africains ne sont pas des humains ? Je m’interroge ! Cette France que, dans notre jeunesse, on nous a présentée comme le pays ayant ouvert la voie de la liberté des peuples et permis d’avancer sur le chemin de la justice entre les hommes, avec sa Révolution de 1789, aurait-elle exclu de l’espèce humaine les Africains ? Si non, pourquoi les (officiels) Français, non contents de tout s’approprier chez nous, par des procédés d’une malhonnêteté éhontée, que tolèrent leurs alliés des autres partie du monde, dans une mafia à la puanteur de racisme, s’échinent-ils à nous ôter la vie de façon massive, par tous les moyens dont les plus sadiques comme essayer les armes dangereuses sur nos populations ? Le général De Gaulle, cet illustre Français, disait à peu près ceci : « la France n’a pas d’ami, elle n’a que des intérêts ! » Soit ! Mais les intérêts excluraient-ils toute éthique ? On a encore en mémoire les cruautés de la France chez nous en novembre 2004 !
Un autre Français, dans les années 1970 avait écrit un livre au titre prémonitoire de « Quand la Chine s’éveillera… ». Aujourd’hui, la Chine est en train de s’éveiller. Personne ne peut penser que les Français, même les officiels, soient assez bornés pour croire que l’Afrique ne s’éveillera jamais. Alors, que pensent-t-ils qu’il en sera des comportements des générations prochaines d’Africains à ce moment-là ? Un moment où tous les eunuques et leurs descendants seront mis hors-jeu. Aussi vrai que la Chine s’éveille aujourd’hui, malgré tout ce qui est fait contre elle, l’Afrique s’éveillera !… Alors, à moins d’être trop obtus, trop égoïstes pour se soucier de la France ou des Français de demain, les officiels français d’aujourd’hui devraient voir et traiter autrement les Africains d’aujourd’hui.
Parce que naturellement optimiste, je garde espoir ! Dieu nous assiste !
Bédi Holy


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Source : CIVOX. NET 8 Novembre 2015 

samedi 7 novembre 2015

DÉFENDRE NOTRE DROIT À LA VIE

Oublier ce qu'il s'est passé ce jour du 06 novembre 2004, c'est accorder définitivement un permis de tuer à la France. Et c'est d'ailleurs parce que nous ne sommes pas allés au-delà de la simple indignation que ce pays s'est permis de récidiver et de tuer encore plus d'Ivoiriens en avril 2011.
En novembre 2004, les Français ont commis un crime contre l'humanité, puis nous ont demandé de tourner la page, avant de recommencer en avril 2011.
Aujourd'hui, ce sont ces mêmes Français qui ont envoyé à la Haye le président Gbagbo à qui ils avaient demandé de tourner la page du massacre de dizaines d'Ivoiriens, et après en avoir tué des centaines d'autres en avril 2011. Il aurait fait tuer 7 femmes à Abobo un jour de manifestation, de marche sur la RTI, disent-ils sans en apporter la moindre preuve, alors qu'ici les preuves abondent et même ...surabondent.
Notre histoire s'écrira sans doute autrement à partir du jour où nous défendrons notre droit à la vie et notre droit à une vie décente que nous refusent les dirigeants français.
En France, on ne tourne une page que s'il y a prescription du crime par une loi. Sinon, ceux qui ont été du mauvais côté pendant la deuxième guerre mondiale, comme Paul Touvier, René Bousquet et Maurice Papon, sont encore poursuivis ici lorsqu'ils sont découverts, pour qu'aucun crime contre l'humanité ne reste impuni.
Nos pays devraient donc s'inspirer de cela, car un peuple qui oublie une histoire aussi tragique se condamne à la revivre.

Alexis Gnagno


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Source : La Dépêche d'Abidjan 7 Novembre 2015

mercredi 4 novembre 2015

NOTRE HOMMAGE à CHRISTOPHE WONDJI



C. B. WONDJI
Nous l’avons appris par la presse : Christophe Wondji, à la fois le plus considérable et le moins connu de nos historiens hors des milieux spécialisés, est mort le 1er octobre 2015. Il nous a donc quittés aussi discrètement, dirait-on, qu’il vivait. Sans doute avait-il souhaité qu’il en soit ainsi. Il faut donc respecter cela. Néanmoins, Nous lui devons trop – je veux dire : la nation – pour ne pas accuser ce coup de manière publique. Aussi, en guise d’hommage, le Cercle Victor Biaka Boda a décidé de publier, pour commencer, les deux documents qui suivent, à travers lesquels Christophe Wondji, l’homme et le citoyen, nous parle de Nous, mais aussi de lui, à sa manière naturelle, alliant modestie et force de conviction.

La Rédaction


JALONS[1]

Le livre que vous allez lire constitue en lui-même un événement : Il est la révélation d'un des plus grands procès politiques de l'Afrique Noire contemporaine, faite par un de ses témoins les plus autorisés.
Qu'est-ce qui m'a frappé dans ce livre par lequel Bernard B. Dadié ajoute encore une pièce à l'édifice culturel et historique qu'il n'a cessé do construire depuis bientôt un demi-siècle ?
D'abord la manière dont il rend compte de cet événement grave, lourd, pesant, que représente pour le militant du RDA et même pour l'historien, l'emprisonnement de février 1949 à mars 1950, de huit diri­geants du PDCI. Les réflexions philosophiques et morales, les mots d'esprit et les touches humoristiques se mêlent aux notations pittoresques sur la nature (l'eau, le ciel, le soleil, la lune), les animaux (insectes, oiseaux, etc.) et les plantes. Les analyses politiques les plus pénétrantes sont ponctuées par des remarques pertinentes mais succulentes sur les hommes de ce théâtre d'enfer : les colonialistes qui commandent et morigènent, les prisonniers qui obéissent et subissent ; la liberté des oppresseurs face à la servitude des opprimés.
Malgré le tragique de cette situation, Dadié reste ainsi égal à lui-même, c'est-à-dire l'observateur ironique, désabusé mais fermement convaincu de la royauté et du triomphe de l'esprit sur la mécanique des méchants, sur ce monde de crimes et d'inhumanité.
Mouvement de la Côte d'Ivoire en lutte avec ses courageuses femmes et ses militants ardents
Trois héroïnes en prison
De G à D : Marie Koré, Coly Gbaouzon, Léonie Ricardo
M'a ensuite frappé l'agencement de cette fresque, où le microcosme de la prison s'élargit constamment et graduellement aux dimensions de l'univers : scènes de la vie quotidienne à Grand-Bassam pendant la répression, mouvement de la Côte d'Ivoire en lutte avec ses courageuses femmes et ses militants ardents, aperçus sur le RDA et l'Afrique souffrante et militante ; mais aussi les changements politiques en Europe, la montée des forces de progrès dans le monde. Des images, des faits, des actions qui éclairent, du fond de cette prison, le cours irréversible de l'histoire.
Les "HUIT"
Me touche enfin la conviction ardente du militant anticolonialiste qui atteint, ici, jusqu'aux cimes sublimes de la foi : la foi en la justice immanente de l'Histoire, en la fin fatale de l'oppression, dans le triomphe inéluctable des opprimés. Cette foi imprègne le comportement aristo­cratique des huit dirigeants emprisonnés, ces « Messieurs du RDA » unis mais différents : la piété silencieuse d'un Lamad Camara et d'un Philippe Vieyra paisiblement accrochés à la grande cause de leur vie ; la délicatesse spirituelle, chatouilleuse et vigilante d'un Séry Koré ; l'activisme chevaleresque d'un Jacob Williams et d'un Mathieu Ekra ; la foi passionnée d'un Albert Paraiso inébranlable ; le rayonnement confiant, la chaleur militante et créatrice d'un Bernard B. Dadié ; le calme olympien d'un Jean-Baptiste Mockey uniformément hiératique mais dont les réparties éclatent violemment contre les insolences honteuses des colonialistes.
J'ai donc lu et relu ce « Carnet », avec un vif plaisir mêlé de tristesse et d'espoir.
Quelle était triste, cette sauvage répression ! Qu'ils étaient tristes les renégats et les traîtres ! Tristes ces détenus transformés en délateurs, ces témoins à gage plaidant pour leur propre malheur ! Cette tristesse enseigne pourtant une excellente leçon de choses : toutes les prisons politiques se ressemblent dans l'espace et dans le temps de toutes les colonisations.
Ce monde voué au déses­poir a été celui de l'espoir
Parqués comme ils étaient dans l'espace clos de cette prison morbide, on aurait pu croire à la décomposition de ces hommes voués à l'extermination ; on aurait pu croire à leur dégradation et à leur dilution sous les effets conjugués de la solitude, de l'angoisse et de l'enlisement, tels ces personnages de Bunuel qui perdent leur substance dans un monde surréel où les êtres et les choses changent de fonctions, où les signes et les sens se renversent au point que la vie et la mort cessent de s'opposer pour se joindre et se confondre.
Mais de cela, rien du tout ! Au contraire, ce monde voué au déses­poir a été celui de l'espoir. Au-dehors, le mouvement des femmes du RDA, l'action efficace du président Houphouët-Boigny et de ses collaborateurs, la solidarité agissante des camarades de Côte d'Ivoire, d'Afrique et du monde entier, le progrès planétaire des luttes émancipatrices, apportaient leur puissant concours à des prisonniers traversés et portés par un espoir sans cesse renouvelé. Au-dedans, une ferme volonté de résistance animait le petit monde de la prison et renvoyait à l'extérieur l'espérance d'un monde meilleur propice au bonheur des hommes de demain, nonobstant tous les enfers et tous les purga­toires.
Les prisonniers vivaient leur vie, réconfortés par la dignité aristocratique des huit, la conviction joyeuse des autres détenus qui chantaient gaiement leur foi politique, la complicité militante de quelques gardes et geôliers, la créativité même qui s'empare de l'esprit humain lorsqu'il est capable de déployer dans les pires moments de malheur toutes les astuces de son ingéniosité. Ils jouaient, écrivaient, chantaient, discutaient, délibéraient. Ils déjouaient les indicateurs, contournaient les perquisi­tions et les fouilles, moquaient les insolences et les algarades des maîtres-fous de la répression colonialiste. L'imagination puisait toujours en elle-même les ressources de sa propre puissance.
Ils devaient lutter, et ils ont lutté
Aux générations actuelles enfermées dans la concupiscence de l'avoir, emportées par la facilité et le vouloir-vivre immédiat, mais angoissées par les incertitudes du lendemain, désaxées par la drogue et les stupéfiants, récupérées par des sectes aussi multiples que fantasques, ce regard sur un passé de luttes ardentes doit apporter la force d'une responsabilité à prendre et à assumer, des raisons nécessaires et suffisantes d'espérer en l'avenir. Il apporte surtout la preuve que les aînés — les uns disparus, les autres encore sur la brèche — ont livré une bataille magnifique même si les résultats obtenus paraissent aujourd'hui quelque peu décevants.
Mais pouvaient-ils le prévoir ? Ils devaient lutter, et ils ont lutté. Au fond, le problème de chaque génération n'est-il pas d'accomplir à un moment donné les tâches que l'histoire lui impose ? Là est la grande leçon du « Carnet ».


Christophe G. Wondji, professeur d'histoire à l'Université d'Abidjan. 
cd
« Nous devons réapprendre notre culture »[2]

Comment expliquez-vous la défiance des populations envers les tribunaux ?
Christophe Wondji : Dans toutes les grandes villes africaines, la population estime qu'il n'est pas possible de gagner un procès contre un haut responsable. Parce que, pour elle, la justice sert surtout les intérêts des grands groupes politiques, économiques et financiers. Ce qui explique la tendance, dans certains cas, à réagir de manière violente pour se faire justice.

"Est-ce que tous les acquis de la modernité
sont acceptables ?"
Comment faire revenir la confiance ?
Nous avons à réapprendre notre culture. Est-ce que tous les acquis de la modernité sont acceptables ? Est-ce que, dans nos traditions, il n'y a pas d'éléments dont on puisse se servir ? Pour faire moderne, on se réfère à la Déclaration universelle des droits de l'homme, à la Constitution et au droit fiançais, qui n'ont rien à voir avec le vécu des populations.

Peut-on revenir en arrière ?
Je pense qu'il faut trouver le moyen de faire un code civil, un code pénal, une Constitution qui, tout en s'appuyant sur la modernité, reflètent un peu notre manière de voir, de vivre, de façon à ce que nos populations y adhèrent ? Après avoir fait cette synthèse, il faudra l'expliquer à tout le monde, dans chaque canton, dans chaque village, afin que les gens sachent que nous sommes dans une nouvelle société, et apprennent la nouvelle culture. La justice a besoin d'être revitalisée.

Propos recueillis par Jeanne Tietcheu



[1] - Préface de « Carnet de prison » de Bernard B. Dadié, CEDA Abidjan, 1981 (ISBN 2-86-394-024-4).
[2] - Interview de C. Wondji parue dans Jeune Afrique économique n°314, 7 août–3 septembre 2000).

samedi 31 octobre 2015

Ouattara II, président du « rattrapage ethnique » et champion d’une certaine presse française

On peut imaginer que M. Alassane Dramane Ouattara a une mauvaise image de lui-même. Il est, on peut l’imaginer, frappé par le « syndrome de l’imposture » : un sentiment d’avoir usurpé sa place, assorti de la peur d’être démasqué un jour… ». L’actuel président de la Côte d’Ivoire est à la barre par la volonté de la fameuse « communauté internationale », et il rempile sous les applaudissements de ses soutiens français. Les prédécesseurs de François Hollande, notamment Chirac et surtout Sarkozy, ont usé de l’humiliation comme stratagème pour disqualifier les acteurs de l’échiquier politique ivoirien en donnant un positionnement plus conséquent à leur protégé Alassane Dramane Ouattara. L’on s’en souvient encore, les bombardements du palais présidentiel ivoirien, une semaine durant par l’armée française ont eu raison de Gbagbo qui avait cru naïvement à la force du droit. Mais le droit n’existant pas pour les petits pays, Ouattara a donc été fait président par les chars français.
Sa réélection est une victoire à la Pyrrhus. Mais ce président aura besoin de cette flamme, cet élan populaire, de l’enthousiasme du quidam ivoirien pour réaliser son programme, si tant est qu’il en ait réellement un, celui sans doute concocté dans la précipitation par ses conseillers « françafricains ». L’observateur le moins avisé des réalités ivoiriennes constatera aisément que les Ivoiriens ne sont pas vent debout derrière le nouvel élu. Le programme le plus cher à Monsieur le président n’est-il pas le « rattrapage ethnique ? » Il l’a crié haut et fort à travers le pays ; mais les censeurs français l’ont-ils entendu ou lu ? La presse française ne s’est pas non plus précipitée pour des « mises en garde » dont elle a le secret.
La plupart des médias français, notamment France24, Le Monde, La Croix… ─ il n’est point inutile de s’en étonner ─ ont toujours accompagné Ouattara dans sa quête, quel qu’en soit le prix, du pouvoir en Côte d’Ivoire.  Le quotidien La Croix (du mardi 27 octobre), en sa page 10, affirme « La Côte d’Ivoire attend confirmation de la réélection du président Ouattara », avec une analyse condescendante de la situation du Pays. Tout le monde sait, du moins ceux qui s’intéressent au sort de ce petit pays, que les dés sont pipés depuis le décès du premier président de la Côte d’Ivoire. Jean Karim Fall sur France24, le 26 octobre, dans son édition de 17h30, se satisfait du taux de participation qu’il estime être à 60 %. C’est un mensonge éhonté. Dans son propos, ce journaliste semblait nous dire que la hantise de la CEI était l’abstention record… Celle-ci d’ailleurs est une certitude. La machine à désinformer dont ce journaliste est l’un des rouages excelle dans l’art de la triangulation. Le quotidien du soir, Le Monde (du 27 octobre) en sa page 6, écrit : « Le scrutin présidentiel ivoirien s’est déroulé dans le calme ». Le calme apparent peut être vu sous des prismes différents. La réalité est la suivante : « Nous avons tous des cartes d’électeur, mais personne n’ira voter… Celui qui est ici est l’homme des étrangers… »1. C’est en ces termes que les Ivoiriens auxquels un quelconque journaliste tend un micro crient leur exaspération.
Tout a été mis en œuvre pour empêcher l’opposition de s’exprimer. C’est la « stratégie de la terreur » qu’utilise le pouvoir actuel pour intimider et s’imposer. Le meeting de l’opposition du 26 septembre 2015 a été interdit et dispersé avec brutalité : grenades lacrymogènes, fusils d’appoint et autres apparat de frayeur étaient de sortie ce jour-là. Le meeting exigeait « la libération des prisonniers politiques et des règles du jeu transparents et équitables »2. Ces propos paraissent plus crédibles que ceux rapportés par des journalistes coiffés de la mitre de « spécialistes de l’Afrique ».
La CEI (Commission électorale « indépendante ») dirigée par le même président qu’en 2010, Youssouf Bakayoko, accompagné dans sa tâche par son neveu, le ministre de l’Intérieur Hamed Bakayoko, pondront dans les jours à venir un taux de participation et un score « officiels » qui satisferont aux normes acceptables par ladite communauté internationale.
F. Hollande, qui a rencontré Ouattara au cours de cette année d’élection, ne disant rien, donc consentant quant à la gouvernance en cours en Côte d’Ivoire. « Lorsque l’image est forte, elle vit d’elle-même et peu importent les démentis, les dénégations et les explications. »3  Cette élection est une mascarade. Maintenant que la victoire lui est acquise sans heurts, comme disent ses supporteurs et les fameux observateurs internationaux, que va-t-il en faire ?
Ouattara dispose de tous les leviers. Mais sa victoire ne règlera pas les multiples fractures sociales et les meurtrissures que son irruption sur l’échiquier politique ivoirien a induites. La pauvreté est de plus en plus visible. Le chômage reste chronique alors que les médias nous annoncent constamment le niveau du taux de croissance qui avoisine les 10 %. Ces annonces, distillées à tout va, cachent l’incompétence de cet ex-fonctionnaire international dont les médias français ne tarissent pas d’éloges. Les étudiants se plaignent du manque scandaleux de moyens de travail alors que les chefs « Comzone », les ex-rebelles disposant toujours de leur arsenal de guerre, exhibent ostensiblement leur aisance financière.
La réconciliation peut attendre ! Les tensions ethniques savamment entretenues par le pouvoir minent la société. Le slogan « rattrapage ethnique » est florissant. C’est un scandale ! Voici ce qu’en disent certains Ivoiriens : « Pour réussir aux concours désormais, mieux vaut avoir un nom dioula car, quand on examine les résultats, ils trustent pratiquement tous les postes »4. Le pouvoir actuel veut déconstruire pour reconstruire à sa guise. Au lieu de dépasser les clivages ethniques pour construire un « vivre ensemble » plus harmonieux, Ouattara continue de construire les murs dans les têtes. Au lieu de rassembler ce que le concept de « l’ivoirité » de Bédié, son allié actuel, a dispersé, pour créer une nouvelle sociabilité, afin de donner à chacun ses chances, Ouattara persiste dans ce nouveau paradigme de gestion de soixante-trois ethnies. Au nez et à la barbe d’Amnesty international et de nombre d’ONG, la police arrête et emprisonne régulièrement des Ivoiriens qui leur paraissent suspects. Nous conviendrons avec Seydou Badian Kouyaté, médecin, écrivain et homme d’Etat malien, pour dire : « Nous sommes sûrs qu’un jour, un jeune Ivoirien se lèvera pour dire : non ! » Et ce sera la fin de l’humiliation que nous subissons depuis plusieurs décennies.
Georges TOUALY, Professeur d’économie et gestion (28 octobre 2015)

vendredi 30 octobre 2015

«Tous les Juifs qui travaillent pour Israël ne résident pas à Jérusalem ou à Tel Aviv»

Extrait de l'interview de l'abbé Augustin Obrou, responsable de la Communication de l’archidiocèse d’Abidjan, par Charles d'Almeida, L'Inter 22 octobre 2015

Q -Pourtant l'un des vôtres, le père Jean-Claude Djéréké, (...) dénonce les relations trop étroites, voire de complicité, que l'Eglise catholique de Côte d'Ivoire entretient avec l'actuel pouvoir, au point de fermer les yeux sur de nombreux faits liés à la crise ivoirienne. Il s'agit, entre autres, de crimes, du gel des avoirs des dignitaires de l'ancien régime, de l'embargo sur les médicaments, etc. Qu'en dites-vous ?
R -Je respecte les opinions du père Djéréké, il a le droit de dire ce qu'il pense. C'est la liberté des enfants de dieu. Cependant, je pense pour ma part qu'il approche de trop loin la réalité du pays. Il me donne l'impression d'être comme certains journalistes occidentaux qui sont chez eux et qui se disent de manière prétentieuse spécialistes de l'Afrique, du Moyen-Orient, etc. A propos du gel des médicaments, l'Eglise a évoqué le sujet, j'ai même un document audio dans lequel une radio qui émettait durant la crise montait les populations contre l'archevêque, tout simplement parce que celui-ci avait déclaré qu'il est inconcevable qu'on bloque les médicaments. J'ai relayé cet appel, et lesdites chaînes nous ont traités de tous les noms. Le père Djéréké a le droit de penser ce qu'il veut, mais nous qui sommes ici, nous savons ce que nous avons fait et dit. L'Eglise est en marche et nous attendons qu'il rentre au pays pour apporter sa pierre à sa construction.

LA RÉPONSE DE JEAN-CLAUDE DJÉRÉKÉ

J.-C. Djéréké

L’abbé Augustin Obrou a accordé une interview au quotidien abidjanais L’Inter. L’interview, réalisée par Charles d’Almeida, a été publiée dans le même journal, le 21 octobre 2015. Sur certains sujets abordés dans l’entretien, je me sens en accord avec Obrou. Ainsi, je partage avec lui l’idée que quiconque donne de l’argent à l’Église catholique ne devrait pas penser qu’il pourrait la faire taire ou l’empêcher de dire ce qu’elle pense. Car, comme l’a bien perçu Mgr Paul Ouédraogo, la mission de l’Église « ne se limite pas à annoncer la Bonne Nouvelle et l’Évangile sans se soucier des conditions dans lesquelles vivent les populations. L’Église a non seulement le droit, mais aussi le devoir de regarder toujours le politique, de lui rappeler sans cesse que l’autorité n’est pas une fin en soi mais un service. L’Église a donc un devoir de vigilance » (cf. www.la-croix.com 4 octobre 2015). Ce devoir de vigilance, les évêques catholiques du Burkina et de la RDC s’en sont admirablement acquittés en 2014 en s’opposant clairement et publiquement à une modification de la constitution qui, si elle avait eu lieu, aurait permis à Blaise Compaoré et à Joseph Kabila de briguer un 3e mandat présidentiel. Il en va différemment en Côte d’Ivoire où aucun évêque n’a trouvé à redire sur l’élection du 25 octobre 2015 dont tout le monde sait qu’elle était truquée et gagnée d’avance par Dramane Ouattara, le sous-préfet d’une France colonialiste, affairiste et raciste.

Un autre point sur lequel je donne raison à Augustin Obrou, c’est que le prêtre a le droit (et même le devoir) de célébrer l’Eucharistie partout où se trouvent des fidèles catholiques. Par conséquent, les prêtres qui sont allés dire la messe à l’hôtel du Golf et à l’hôtel « La Pergola » n’ont commis aucun crime et ne devraient pas, pour cela, être soupçonnés de rouler pour le RDR ou pour le FPI. Tels sont nos points de convergence. Il existe, néanmoins, des points de divergence entre nous et ils sont au nombre de 3. Les voici :
1) Les évêques et Ahouanan ;
2) L’Église catholique et le criminel embargo sur les médicaments ;
3) Les visites qu’Obrou aurait effectuées avec Jean-Pierre Kutwã à Bouna et à Katiola.

1) Les évêques et la nomination de Siméon Ahouanan à la tête de la Conariv

Pour Obrou, les évêques catholiques de Côte d’Ivoire ne se sont pas désolidarisés d’Ahouanan mais se sont contentés d’expliquer comment l’Église fonctionne. Il ajoute que la conférence épiscopale n’a pas refusé de « soutenir Ahouanan dans la mission que le pouvoir venait de lui confier ». Avant d’en donner ma propre interprétation, je voudrais que le lecteur lise ou relise avec moi le communiqué rendu public par les évêques au terme de leur 101ème assemblée plénière :
« Le mercredi 25 mars 2015, écrivent les évêques ivoiriens, Mgr Paul Siméon AHOUANAN DJRO, archevêque métropolitain de Bouaké, a été nommé Président de la Commission Nationale pour la Réconciliation et l’Indemnisation des victimes (Conariv). Les archevêques et évêques de Côte d’Ivoire tiennent à informer les membres du clergé, les religieux, les religieuses et les fidèles laïcs qu’ils n’ont été associés ni de près ni de loin par leur confrère à cet engagement. C’est pourquoi dans l’esprit du canon 285 du Code de droit canonique de 1983, ils tiennent à préciser qu’ils ne sont pas comptables des actes qu’il posera dans l’exercice de sa nouvelle charge à la tête de la Conariv.
Fait à Taabo, le 10 mai 2015. Les archevêques et évêques catholiques de Côte d’Ivoire ».
Le verbe « soutenir » apparaît-il une seule fois dans le communiqué des évêques ivoiriens ? Quand les prélats déclarent qu’ils « n’ont été associés ni de près ni de loin par leur confrère à cet engagement [la nomination d’Ahouanan à la tête de la Conariv] et tiennent à préciser qu’ils ne sont pas comptables des actes qu’il posera dans l’exercice de sa nouvelle charge », comment doit-on interpréter cela ? N’est-ce pas un cinglant désaveu ?

2) L’Église et la question de l’embargo sur les médicaments

Obrou estime que « l’Église a évoqué le sujet » et que, de l’avis de Kutwã, il était « inconcevable de bloquer les médicaments ». Mais où et quand ce sujet a-t-il été évoqué par la conférence épiscopale ? Quand on sait que l’Église catholique a coutume de mettre par écrit et d’archiver ses déclarations, communiqués et lettres pastorales, parce que « verba volant, scripta manent » (les paroles s’envolent, les écrits restent), il est tout de même curieux qu’on ne trouve, sur le site web des évêques, aucun texte condamnant le criminel embargo sur les médicaments. Obrou, qui a en charge la communication de l’archevêque d’Abidjan et qui est prompt à s’adresser à la presse nationale et internationale sur des sujets de moindre importance, pourquoi ne nous a-t-il pas fait savoir plus tôt que son « patron » ne voulait pas que les malades ivoiriens soient privés de médicaments ? Pourquoi les radios et journaux catholiques et non-catholiques n’ont-ils jamais fait cas de ce sujet ? Obrou nous prend-il pour des imbéciles confondant vessies et lanternes ?

3) Les visites que Kutwã et Obrou auraient effectuées à Bouna et Katiola

Obrou mentionne également que Kutwã et lui-même ont rendu visite aux prisonniers politiques de Katiola et de Bouna et que, lors de ces visites, ni la télévision ni les journalistes n’étaient avec eux. Raison pour laquelle personne n’en fut informé. Sauf erreur de ma part, quand Mgr Paul Dacoury-Tabley rendit visite à Simone Gbagbo à Odienné, il n’y avait non plus ni télé, ni journalistes pour l’accompagner. Et pourtant, la nouvelle de cette visite parvint aux oreilles de la nation entière. À supposer que les visites d’Obrou et de Kutwã aient été vraiment effectuées et à supposer que l’Église n’ait pas voulu divulguer cela parce qu’elle ne trouvait pas nécessaire de le crier sur tous les toits, pourquoi juge-t-elle important aujourd’hui de mettre sur la place publique ce que seuls Dieu, l’Église, les prisonniers et leurs geôliers devraient connaître ? Le silence sur les bonnes actions de l’Église peut-il être observé à certains moments et pas à d’autres moments ?
Je ne peux terminer ce droit de réponse sans réagir à ce que dit Obrou sur ma personne. Obrou fait remarquer que j’aborde « de trop loin la réalité ». Le chargé de communication de Kutwã veut-il dire par là que seules les personnes vivant et travaillant en Côte d’Ivoire sont aptes à en parler avec justesse et compétence ? Peut-il disqualifier les paroles du pape François sur l’Église en Côte d’Ivoire parce qu’il vit au Vatican ? J’étais au pays entre 2009 et 2012 et n’en suis parti que le 12 avril 2012, c’est-à-dire après les violences de 2010-2011. Qu’on ne raconte donc pas que je n’étais pas là quand les Ivoiriens étaient bombardés par les avions franco-onusiens. Je suis retourné en Côte d’Ivoire chaque année entre 2003 et 2009 pour les recherches liées à ma thèse sur l’Église catholique et la Politique en Côte d’Ivoire. Les gens qui m’informent sur la Côte d’Ivoire, via les mails, le téléphone ou les journaux, ne vivent-ils pas en Côte d’Ivoire comme Obrou ? La Côte d’Ivoire d’Obrou est-elle si différente de celle de mes informateurs ?
Quoi qu’il en soit, le nouveau curé de Saint Jacques des Deux Plateaux devrait comprendre que point n’est besoin de vivre nécessairement quelque part pour savoir ce qui s’y passe vraiment. Je trouve donc déplacé et insensé qu’il me compare à « certains journalistes occidentaux qui sont chez eux et qui se disent de manière prétentieuse spécialistes de l’Afrique, du Moyen-Orient ». Je ne suis certainement pas un spécialiste du Moyen-Orient mais ce n’est pas Obrou qui pourrait me dire ce qu’est la Côte d’Ivoire et pourquoi elle est malade depuis 1990. À lui et à d’autres personnes qui croient à tort que ceux qui sont restés au pays seraient plus courageux que ceux qui ont pris le chemin de l’exil, je voudrais répondre ceci : Quand on est chargé de communication du conseiller de Dramane Ouattara, on ne risque évidemment rien ; on est plutôt protégé et on peut même vivre aux frais de la princesse. On ne peut donc pas songer à s’exiler.
Ce que je voudrais souligner ici, c’est qu’on ne quitte jamais son pays de gaîté de cœur et que, si certains sont obligés de partir, la mort dans l’âme, c’est parce que leur vie est en danger et/ou parce que certaines personnes au pays refusent de leur faire de la place. Lui, Obrou, que ferait-il s’il recevait plusieurs fois des menaces de mort parce qu’il pense autrement que ceux qui sont au pouvoir ; si l’archidiocèse d’Abidjan était dirigé par un évêque et des prêtres krous et si ces derniers lui fermaient les portes des paroisses et presbytères d’Abidjan, uniquement parce qu’il est Akan ? Si j’étais à la place d’Obrou, au lieu d’accuser facilement et injustement ceux qui sont partis d’être déconnectés de la réalité, d’avoir fui et de se la couler douce à l’extérieur, je me serais posé les questions suivantes : qu’ai-je fait pour que X, Y et Z ne quittent pas le pays ? Ai-je reconnu leurs talents et leur ai-je donné l’opportunité d’exercer ces talents et de participer ainsi à la construction de l’Église et du pays ? Le désir de travailler chez soi après avoir étudié plusieurs années à l’étranger n’a jamais manqué. Ce qui manque, dans nos pays, c’est la capacité d’accueillir celui qui pourrait faire mieux que nous, celui qui est compétent mais n’est pas de notre ethnie ou ne pense pas comme nous.
La dernière remarque que je voudrais faire, c’est que vivre en exil ne signifie pas nécessairement qu’on y mène une vie douillette ou qu’on s’y tourne les pouces matin, midi, soir. Contrairement à maints prêtres du pays qui n’ont plus rien à faire après la messe du matin et ne peuvent vivre sans la dîme, les dons, quêtes et rackets des fidèles, je suis obligé de me battre, de travailler nuit et jour comme Saint Paul (2 Thessaloniciens 3,7-8), pour gagner ma vie et ne dépendre de personne. En d’autres mots, et sans chercher à me mettre en valeur, j’enseigne dans deux Universités et il m’arrive parfois de me lever à 4h pour préparer mes cours, corriger les devoirs/travaux de mes étudiants ou écrire des articles. Et écrire sur la Côte d’Ivoire est une manière de participer au combat pour que notre pays retrouve sa souveraineté. Ce combat, ce n’est pas uniquement à Abidjan qu’il doit être mené. Car tous les Juifs qui travaillent pour Israël ne résident pas à Jérusalem ou à Tel Aviv.

Jean-Claude DJÉRÉKÉ