jeudi 16 mai 2019

CE MALICIEUX SOURIRE DE BERNARD DADIÉ…



Tu t’es fait un devoir de lire cet auteur parce que tout le monde en parle autour de toi ; parce que c’est ton compatriote, c’est-à-dire, un peu ton parent ; parce que c’est le premier d’ici qui a publié des poésies et même un roman vite devenu célèbre… Tu t’es fait un devoir… Autant dire que c’est un pensum qu’en somme tu t’es infligé à toi-même car, de cet auteur et de l’homme qu’il est, tu ne sais rien encore ou seulement si peu de choses ! Et puis, soudain, il y a ce texte ou ce passage dans un texte devant lequel tu t’arrêtes net, le cœur battant la chamade, la gorge retenant par pudeur, difficilement, un cri d’émerveillement. Tel le chercheur d’or qui a trouvé une pépite, tu viens de découvrir ce que tu cherchais sans le savoir vraiment encore : le goût de prendre le temps de lire Bernard Dadié… Manière de dire que sous la silhouette imposante de l’auteur consacré dont tu t’approchais non sans une espèce de crainte, tu viens soudain de découvrir l’homme en vrai, un homme souriant, un homme rassurant, en un mot un bonhomme capable de te faire sourire de contentement en racontant des histoires à pleurer…
Ce goût, je m’en souviens très exactement, c’est en lisant « Vive qui ? » que je l’ai attrapé.

Marcel Amondji


Vive qui ?

Maréchal, nous voilà !
Tu nous as redonné l'espérance.
La Patrie renaîtra.
Maréchal, Maréchal, nous voilà !

Faut-il qu'un mot toujours décide de notre sort et que d'un maquis de conventions, de codes, de lois, d’arrêtés, de décisions, de décrets, d'ordonnances, surgisse toujours un chef qui condamne ? Et faut-il en outre que dans le remous des événements qui soulèvent le monde, quelqu'un soit toujours la victime ?
Dois-je avouer que ce jour-là, j'avais du vent dans les voiles, petites voiles de jeune paysan habitué aux alizés de la campagne et non à la bourrasque et aux cocktails dangereux de la ville ? Je savais, pour l'avoir entendu dire, que nous avions perdu une guerre, qu'un général de France avait rejoint Londres pour continuer la bataille, qu'un gouverneur de souche africaine avec tout le Tchad était parti en dissidence. Par contre, j'ignorais que des équipes d'alcatis, pinceau en dextre, et seau en senestre, chaque matin, parcouraient de bonne heure toute la ville pour effacer des inscriptions outrageantes pour l'honneur des chefs de l'époque. Pour nous, gens de la campagne, paysans ignares, la guerre était finie. N'avions-nous pas déposé les armes, signé l'armistice? Un nouveau chef n'était-il pas monté sur le trône des Présidents, avec lui aussi sa séquelle de ministres et de secrétaires d'Etat ? Ne parlait-on pas de nous livrer nos prisonniers ?
Le général en dissidence se nommait, disait-on, de Gaulle. Le nom ne nous disait rien. Mais les sujets que nous étions n'avaient pas à regarder de trop près les tractations politiques, les dissensions de nos maîtres. On vous vendait les photos du Maréchal et du Général qu'il fallait obligatoirement acheter pour vivre tranquille en ces jours troublés, où la monnaie n'avait plus de valeur. La pénurie de certains produits, de certaines denrées était si accusée que le troc avait revu le jour. Et comme toujours il y avait ceux qui vivaient bien et ceux qui vivaient mal ; ceux qui s'engraissaient et ceux qui mouraient de faim. Les maîtres du marché noir et leurs acolytes avaient des places de choix dans toutes les réunions, toutes les réceptions. Les journaux parlaient de ces nouvelles notabilités en termes choisis. Ah ! c'était une époque terrible.
Pour nous inciter au travail, le gouvernement organisait souvent des comices agricoles. Nous venions nombreux exposer nos produits. Cette fois-là, on nous annonça l'arrivée d'un général dont je n'ai pas retenu le nom. On nous avait dit de venir et nous étions venus pour faire la haie au long de l'itinéraire que devait suivre notre hôte très illustre. J'étais parmi les groupes qui devaient danser à l'aéroport. Danser, n'est-ce pas l'image de l'Afrique ? Danser et ne se soucier de rien d'autre ! Canicule et danses, voilà l'Afrique pour certaines personnes.
Donc nous étions venus pour accueillir le Général qui nous arrivait de Vichy. Il en venait tellement que nous ne retenions plus leur nom. Gouverneur, gouverneur-général, gouverneur-secrétaire général, gouverneur-commandant la circonscription, général-commandant supérieur des forces terrestres et aériennes, amiral-commandant les forces navales, gouverneurs-administrateurs de territoires, toutes les « huiles lourdes » éraient là lorsque l'avion bleu ciel du général ministre des colonies – c'était son titre – prit contact avec le sol.
Une ovation immense monta de nos rangs. Notre fidélité à la Mère Patrie, notre attachement au Maréchal. La foule trépignait de joie, balafons, griots, tam-tams étaient déchaînés. Et il fallait voir les notables, chefs de provinces, de cantons, de villages, de hameaux lorsque le général leur serrait la main. Ce jour-là, il nous fut octroyé un supplément de fèves. C'est dire qu'il y eut bombance. Ne fallait-il pas démontrer que nous étions heureux, très heureux ?
Il paraît qu'en sortant d'un café, je criai : « Vive de Gaulle ! », « De Gaulle nous voilà! » Moi, je pensais au Maréchal. Evidemment lorsqu'on reçoit avec ferveur un général-ministre-des-colonies, et qu'on ressort ensuite d'un café, la langue peut vous trahir. Un alcati m'empoigna sur-le-champ, je lui arrachai deux galons, à ce qu'on raconte. Et le lendemain matin, je me réveillai aux sifflements de la chicote dans une cellule puante de la police. On se demande pourquoi des hommes si bien habillés aiment en enfermer d'autres dans leur porcherie. On dit qu'en Métropole c'est la même chose ; changer serait donc trahir l'esprit de la colonisation. On me donnait le pli suivant la tradition. Les coups tombaient dru et mon sang coulait. N'en pouvant plus, je criai : « Vive le Maréchal » à tout hasard, d'abord, puis intentionnellement. Eh bien, non, je parlais à des sourds. Un alcati m'aurait bien entendu crier : « Vive de Gaulle ! » Mais mon bourreau, lui, ne m'entendait pas hurler : « Vive le Maréchal ! » Il cognait comme une brute. On aurait pu penser qu'il tapait sur du bois. – Mais au fait pourquoi le premier geste de tout policier est-il de cogner ? – N'en pouvant plus, je me suis mis à chanter, avec des hoquets fréquents :

« La guerre est inhumaine
Quel triste épouvantail !
N'écoutons plus la haine
Regardons l'avenir.
Ayons confiance
Dans un nouveau destin
Car Pétain, c'est la France,
La France, c'est Pétain. »

Je faisais erreur. La chanson redoublait l'ardeur de mon alcati garde-chiourme. Ne serait-il pas gaulliste ? Il transpirait à grosses gouttes et moi, j'avais le dos en marmelade. Je me tus en conséquence, digérant ma rancœur en silence. Ah, si j'avais écouté ma femme qui me conseillait de ne plus me rendre en ville ! Mais pouvais-je le faire sans être taxé d'anti... Le troupeau, voilà ce que les autorités veulent de nous. Mon silence exaspéra mes agents de police. J'entonnai la Marseillaise comme atout. Hymne national chanté par les partisans des deux camps. Rien à faire. Cela mit le comble à la fureur de mes bourreaux car ils étaient maintenant trois à se relayer ou à frapper ensemble. Coups de fouet, coups de pied, coups de poing, coups de crosse, coups... coups... gifles, ruades, toute la gamme de tortures corporelles. Il me fallait avouer que j'étais gaulliste, gaulliste de qui ? Gaulliste en quoi ? Et qu'était le gaullisme ? Comment voulez-vous qu'un pauvre paysan des bords de l'Agnelon sût ce qu'était cette nouvelle étiquette politique dans le flot des étiquettes politiques ? Les gaullistes avaient-ils des dents plus longues, des mains plus courtes, la compréhension plus large ? Voulaient-ils la libération des colonies ou leur sujétion ; étaient-ils contre la polygamie ? Allez donc demander tout cela au pauvre paysan des bords de l'Agnelon que j'étais. Et les démons d'alcatis frappaient sans relâche. A quel saint me vouer, depuis que la Marseillaise, que tout militaire ou policier écoute au garde-à-vous, s'était révélée impuissante à me sortir du pétrin ?
Je hurlais quand un jeune homme ouvrit brusquement une porte dont le battant vint me heurter la tête. Mes bourreaux s'arrêtèrent, essoufflés. Il fallait bien saluer leur supérieur. D'après les renseignements recueillis, je n'étais qu'un gueux de paysan venu pour accueillir le général-ministre-des-colonies. Mais pour avoir résisté à un agent de la force publique, pour avoir fait tomber un ou deux de ses galons, et vu mon état d'ébriété, en circonstances atténuantes, j'écopai de deux ans de prison ferme.
Dans la cour de la cellule, les gardiens nous apprenaient à marcher au pas et à chanter « Maréchal, nous voilà », tant et si bien que j'ai failli oublier toutes les chansons de chez nous. Des grillages nous séparaient des visiteurs. J'étais devenu une bête dangereuse. Il y avait parmi nous des condamnés à mort que l'on emportait chaque matin. Nous entendions les coups de fusil. Ils tonnaient sec et fort. Il y avait en outre ceux que l'on guillotinait à l'aube, dans la prison même. Puis venait le flot des condamnés à perpétuité aux travaux forcés pour le Transsaharien, et nous autres qui avions l'espoir d'en échapper un jour. Au fond j'admirais le courage des condamnés à mort qui ne paraissaient pas s'en faire. Ils bavardaient, mangeaient et jouaient comme si de rien n'était.
La guerre se poursuivait. Les hommes de corvée venaient nous conter les menus faits de la ville. Telle fille dans tel quartier s'est mariée. Telle notabilité est morte. Monsieur X a abandonné sa femme. Tel commandant de cercle a rejoint sa famille. Au tribunal, tant de personnes ont été condamnées à mort.
- Oh, savez-vous la nouvelle, les Allemands ont essayé de débarquer en Angleterre ?
- Comment ?
- Par avion ?
- Par bateau à ce qu'on dit.
- La guerre est donc terminée ?
- Loin de là, il paraît que tous les bateaux ont été incendiés par les Anglais...
- A Paris, les attentats se multiplient contre l’occupant.
- Mais, au fait, pourquoi cette guerre ? Ne se sont-ils pas partagé le monde, ces Blancs ?
- C'est que, dans le partage, certains ont été lésés, alors voilà !
- Que ferions-nous ? Alors ? Nous les sujets des uns et des autres ? Et qui sommes heureux d'être de dociles sujets.
- Écoutez ! Écoutez. L'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie.
- Ah ! La fin de cette guerre n'est donc pas pour demain.
- Vous savez, les Blancs, ils adorent faire la guerre. Ils vivent tous de ça...
- Qu'avons-nous à faire dans toutes ces affaires ?
- Attention, les murs ont des oreilles. Il y a parmi nous des prisonniers qui ne sont pas des prisonniers, vous me comprenez...
- Qu'ils crèvent tous, tous les mouchards où qu'ils soient... et quels qu'ils soient...
- Quand je sortirai d'ici...
- Sortir d'ici ? Ne sais-tu pas que les Japonais et les Américains sont entrés dans la guerre ?
- Eux aussi ?
- Mais c'est une folie générale...
- Dieu nous sauve tous !
- Amine ! Amine !
Je les revoyais, ces prisonniers marchant en automates, en colonnes par deux, soirs et matins, flanqués ou suivis de gardes, chicote au poing, attribut de la puissance, et capote sur les épaules, emprunter les artères de la ville vers les villas et les bureaux qu'ils nettoyaient en hommes de corvée... Juchés sur des camions, ils allaient, joyeux, brûler les immondices, fiers dans leur courte blouse marquée aux initiales du pénitencier : P.C.
Sur la couche, quelques nattes jetées éparses sur le sol, nous disputions le terrain à la vermine. Les cafards par bandes coléreuses sillonnaient l'obscurité pour s'abattre sur nous. Heureux de prendre part au festin de sang humain. Ripaille ! Mais une chose dans ma misère m'étonnait ; plus que la barbarie des maîtres à donner des ordres inhumains, c'était la haine insensée du Nègre pour le Nègre, la rage des alcatis à battre des hommes jusqu'au sang. Ah ! Cela dépassait mon entendement. Des fauves. Quant à la ratatouille, j'y pris goût rapidement, ne pouvant faire autrement. Et la dysenterie faisait des siennes. Et les gens crevaient. Mon sort ne me paraissait plus atroce, à voir chaque matin des camarades sortir et ne plus revenir. J'avais cessé de compter les jours, les mois. A quoi bon ? L'essentiel n'était-il pas de survivre ?
Je réfléchissais sur toutes ces situations, quand un gendarme entrouvrant la porte me fit signe de le suivre au bureau. J'étais anxieux. Qu'avais-je pu faire pour encourir la foudre des dieux ? N'avais-je pas encore, cuisant, le souvenir de la terrible bastonnade à la police lors de mon arrestation ? Un Blanc parut, me fît jeter mes hardes en disant : « Va, tu es libre. »
Est-ce possible, mon Dieu ! Libre ! Moi, sortir de la puanteur, de mon antre de misère ? Je restais là, étonné, regardant sans voir. Cela ne faisait pas encore deux ans.
- Mais...
- Une remise de peine pour bonne conduite. J'éclatai d'un rire bref, bruyant, saccadé, frénétique.
On me crut fou sans doute puisque je fus jeté brutalement à la porte.
La vie est une belle chose qu'on gaspille parce qu'on n'en connaît pas toujours la valeur. Et tout homme qui aime la vie doit avoir le culte de la liberté, de la vraie liberté.
J'étais hors de la prison. Les nuances des feuilles, les couleurs chatoyantes des fleurs, les teintes des maisons, l'éclat du soleil, son jeu dans les feuillages, le klaxon des autos, le bruit des cyclistes, le trot des chevaux, le grelot des ânes, le mugissement des sirènes au port, la voix enrouée d'un crieur public que l'on aperçoit là-bas près d'une mosquée, la nonchalance de certaines femmes, la vélocité de certaines autres, l'animation... tout me rappelait à la vie.
Débordé, noyé par tous ces sentiments et ces impressions, je me sentis étranger à la ville. Les visages amis que je vis, les effusions avaient fini par me griser. Ivre, je restai cloué sur place. Il me semblait que j'allais choir si je faisais un pas. Derrière moi, la porte de la prison s'était refermée. Les ébats des jeunes filles autour d'une fontaine, leurs bousculades, les marchandes de cacahuètes, les cordonniers affairés, les gargotes enfumées, la vue des belles brochettes de viande, de poulets braisés, les boutiques pleines de marchandises, les rires des uns, les éclats de voix des autres... Je me grisais de tous ces spectacles nouveaux pour moi, dans lesquels je nageais. J'emplis, je ne sais combien de fois, mes poumons d'air pur, me frappant la poitrine comme pour y faire entrer l'espace entier, toutes les brises du monde, toutes les senteurs des fleurs, toute la féerie environnante. Les oiseaux chantaient, les tisserins bavardaient, accrochés par les pattes à leurs nids, des papayes mûrissaient, des vautours planaient... L'ombre et le soleil, l'eau, les couleurs et le ciel, la fraîcheur et la liberté, que faut-il de plus à un ancien détenu pour être heureux ? Et quelle autre chanson me pourrait monter aux lèvres, sinon celle à l'ordre du jour, au son de laquelle matin et soir j'avais marché ? Voilà pourquoi j'entonnai le « Maréchal, nous voilà » avec force. Les gens me regardaient en souriant. On m'admirait en somme. Sortir de prison est une chose inouïe ; je chantais à casser les vitres. A la hauteur du service d'hygiène, un alcati me dévisagea drôlement. Encore un homme libre qui ignore la liberté. J'allais lui faire la nique, un joli pied de nez, quand je sentis sur ma joue droite un soufflet retentissant, et aux reins de violents coups de crosse. J'étais cerné. Des gendarmes tout bardés, revolver au poing, me frappaient à qui mieux mieux...
« Pardon, messieurs, vous vous trompez. Je suis partisan du Maréchal... J'aime la France. Je suis un bon sujet. » Non ; ils me frappaient de plus belle. Je criai plus fort. Hélas, ils étaient plus sourds que les premiers sourds qui me cognèrent naguère...
Je me réveillai sur un lit d'hôpital. On me fit des ponctions lombaires. Chaque matin, un praticien venait bavarder avec moi, me posait des questions multiples afin de me convaincre de folie. A son grand désespoir, j'avais toute ma lucidité.
- Mais au fait, docteur, qu'est-ce que tout cela ? Je crie « Vive de Gaulle », on me coffre ; je crie « Vive le Maréchal », on me cherche noise. Ah ! quelle poisse !
- Eh bien, mon pauvre ami, le Maréchal n'est plus au pouvoir. Les événements ont changé depuis six mois. Maintenant c'est le Général qui gouverne.
- Alors !
- Si j'ai un conseil à te donner, c'est de crier à l'avenir « Vive de Gaulle ! ».
- Etes-vous sûr, docteur, qu'il ne nous faudrait pas devoir crier autre chose ?
- Pour le moment, c'est de Gaulle qui est sur la sellette.
- Et demain ?
- Demain... c'est encore loin...
- Qui vous le dit ? Avec cette instabilité des institutions, ce vasselage total des consciences au service d'un homme ? Docteur ?
- Criez désormais simplement : Vive la France !
- Etes-vous sûr que ce faisant, je n'aurai plus d'ennuis avec ceux qui s'identifient à la France ?
- Je ne le pense pas...
- Hum !

B. Dadié (« Les jambes du fils de Dieu », Recueil de nouvelles, CEDA-HATIER 1980).

mercredi 15 mai 2019

Le destin d’une monnaie trouble, par Didier Depry



Quel est le destin d’une monnaie ? Les économistes et les observateurs avertis répondent qu’il s’agit de perdurer dans le temps tout en étant forte et utile aux économies qui la fondent. Le franc CFA, monnaie utilisée dans les Comores et 14 pays d’Afrique subsaharienne depuis plusieurs décennies, vivait sans accroc une telle réalité jusqu’à ce que les bouleversements socioéconomiques et politiques en Afrique et à travers le monde inclinent les économistes du continent et les populations à s’interroger sur la nécessité d’utiliser ad vitam aeternam cette monnaie.
D’autant qu’arrimé d’abord au défunt franc français puis aujourd’hui à l’euro, dans le cadre du traité de Maastricht, le franc CFA dont la valeur est garantie par le trésor public français vogue au gré des crises qui frappent l’Europe et sa monnaie. Une dévaluation du franc CFA n’est jamais loin lorsque l’Europe éternue. Au regard de cette dépendance ombilicale, le franc CFA est largement perçu  en Afrique comme la dernière monnaie coloniale en cours. Et ses détracteurs n’ont pas tout à fait tort. Les clauses (50% de leurs réserves de change auprès du trésor français) permettant la garantie du franc CFA par la France, ancienne puissance colonisatrice des pays africains utilisateurs de cette monnaie, leur donnent grandement raison. Le franc CFA ne s’appelait-il pas franc des colonies françaises d’Afrique au moment de son émergence en 1945 ? Même s’il a fait une sorte de lifting pour être rebaptisé franc de la coopération financière en Afrique (CFA), pour la zone CEMAC (Afrique centrale) et franc de la communauté financière d’Afrique (CFA) concernant la zone UEMOA (Afrique de l’Ouest), le franc CFA est en vérité piloté depuis Bercy, siège du ministère français de l’économie et des finances.
Un économiste ivoirien ne disait-il pas, avec un brin d’humour, que les gouverneurs des banques centrales de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et de l’Afrique centrale (BEAC) ne sont que de simples exécutants de décisions émanant de Paris ?  Que leur tâche est comparable, en termes d’image, à celle d’un individu chargé de surveiller une bouteille de bandji[1] (boisson locale ivoirienne) tirée par une tierce personne qui en est le véritable propriétaire. En clair, les pays de la zone franc utilisent une monnaie qui ne leur appartient pas et sur laquelle ils n’ont aucune influence. D’où cette  vive protestation  des populations africaines où la société civile, qui vit désormais, appelle à un abandon du franc CFA.
La diaspora africaine en France n’hésite pas à joindre sa voix à cette campagne pour « la vraie indépendance » des pays africains.  L’activiste français d’origine africaine, Kémi Séba, conduit un front citoyen anti-franc CFA qui n’en démord pas.
Les voix des populations africaines semblent avoir eu un écho favorable auprès de certains dirigeants du continent africain et non des moindres. Le chef de l’Etat tchadien, Idriss Déby, a estimé dans une récente interview à jeune Afrique que le moment est venu de revoir en profondeur les accords monétaires entre la France et les pays de la zone CFA. « Il est indéniable que la situation actuelle où le compte d’opérations des exportations de 14 pays africains est géré par le trésor d’un pays européen, fut-il, l’ancienne puissance coloniale, ne peut plus continuer (…) Cette période qui dure depuis 70 ans est dépassée. Il faut que les autorités françaises acceptent d’examiner avec nous ce qui, dans nos accords, marche ou ne marche pas. Le franc CFA est certes un facteur d’intégration très important, mais là où le bât blesse, c’est que nous n’avons pas la possibilité de placer, ne serait-ce qu’une partie de nos ressources dans le circuit bancaire pour qu’elles génèrent des intérêts (...) les sommes en jeu se chiffrent en dizaine de milliards. Soyons lucides : la façon actuelle dont est géré le franc CFA est un frein au développement de nos pays. Réviser nos accords avec la France est absolument nécessaire et incontournable », a-t-il affirmé. Une déclaration à la fois surprenante et courageuse d’un dirigeant d’Afrique francophone, membre influent de la « confrérie » des chefs d’Etat qui nous ont habitués à l’omerta sur les sujets qui fâchent entre la France et ses ex-colonies.
Une nouvelle ère a-t-elle sonné ?  Osons y croire tant les attentes des populations et les récriminations contre le franc CFA sont nombreuses.

Didier Depry


EN MARAUDE DANS LE WEB
Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, ou que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».


Source : Notre Voie 2 février 2017

[1] - Mot bambara qui signifie : vin de palme (littéralement : l’eau du palmier).

vendredi 10 mai 2019

Travail forcé et exploitation coloniale : souvenons-nous !

(lexpress.fr)
« L’exploitation [coloniale] a été perpétrée si souvent (…) avec une telle cruauté, par l’homme blanc sur les populations arriérées du monde, qu’on fait preuve (…) d’une insensibilité totale si on ne lui accorde pas la place d’honneur chaque fois que l’on parle du problème colonial ».  Karl Polanyi (1944)

Le 11 avril 1946, après de nombreux atermoiements, l’Assemblée nationale constituante votait enfin la proposition de loi de Félix Houphouët-Boigny tendant à la suppression « immédiate » du travail forcé dans les colonies françaises.
Quelques jours auparavant, ce député était intervenu à la tribune pour dénoncer la situation des « indigènes » toujours soumis à des formes exceptionnelles et particulièrement brutales d’exploitation. Usant d’une anaphore qui lui a permis de brosser un tableau précis des pratiques coloniales, il déclarait : « il faut avoir vu ces travailleurs usés, squelettiques, couverts de plaies, dans les ambulances ou sur les chantiers ; il faut avoir vu ces milliers d’hommes rassemblés pour le recrutement, tremblant de tout leur corps au passage du médecin chargé de la visite ; il faut avoir assisté à ces fuites éperdues (…) vers la brousse ; (…) il faut avoir vu ces théories d’hommes, de femmes, de filles, défiler silencieusement, le front plissé, le long des chemins, qui mènent au chantier. (…) L’indigène ne peut plus comprendre ni admettre ce servage, cent cinquante après la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et cent ans après l’abolition de l’esclavage ».
Précision essentielle : ce travail forcé – tâches de construction, transport de marchandises, entretien des agglomérations… – est imposé de façon autoritaire et souvent violente aux autochtones qui n’ont commis ni crime ni délit. En effet, les hommes et les femmes visés ne sont pas des individus condamnés à une peine privative de liberté prononcée par un tribunal, à laquelle viendrait s’ajouter celle des travaux forcés ; cette obligation concerne les populations civiles de l’empire dont les membres sont « sujets indigènes », soit l’écrasante majorité des individus. Légitimé et défendu, sous la Troisième République, par de nombreux hommes politiques, juristes et professeurs d’université notamment, le travail forcé a, sous différentes formes, été la règle dans les possessions françaises jusqu’à son abolition tardive le 11 avril 1946.
Ainsi fut construit, par exemple, le chemin de fer destiné à relier Brazzaville à Pointe-Noire, sur la côte atlantique. Bilan de cet “exploit”, réputé témoigner de la glorieuse « mise en valeur » du Congo français : 17000 morts « indigènes » pour la réalisation des 140 premiers kilomètres et un taux de mortalité sur ce chantier de 57% en 1928. Qui a livré ce dernier chiffre ? Un anticolonialiste farouche ? Non, le ministre des Colonies, André Maginot, dans une déclaration faite devant une commission ad hoc de la Chambre des députés. L’entreprise chargée des travaux ? La Société de construction des Batignolles dont la prospérité est en partie liée aux nombreux contrats remportés dans les possessions françaises. Son héritier et successeur n’est autre que le groupe bien connu aujourd’hui sous le nom de SPIE-Batignolles. En 2013, Jean Monville, ancien PDG de ce groupe, rappelait benoîtement « la fierté de ce qu’on avait fait dans le passé, de notre professionnalisme et de notre engagement dans nos “aventures” d’outre-mer ». (Le Monde, 21 mai 2013). Nul doute, les descendants de ceux qui sont morts à l’époque apprécieront la délicatesse de ces propos.
Réformé mais jamais véritablement supprimé, le travail forcé a ainsi perduré sous la Troisième République, le régime de Vichy et dans les colonies passées aux côtés de la France libre. A preuve, les orientations soutenues par Félix Éboué, gouverneur général de l’Afrique équatoriale française, pendant la Seconde Guerre mondiale. Souvent présenté comme un grand humaniste, qui a toujours défendu les droits de l’homme, Éboué, comme la majorité de ses pairs, ne s’est jamais prononcé dans ses écrits pour l’abolition immédiate du travail forcé. De même les résistants prestigieux qui, à partir du 30 janvier 1944, se réunissent à Brazzaville pour définir la politique à mettre en œuvre dans les territoires d’outre-mer.
Inaugurée par le général de Gaulle, cette conférence doit prendre une décision relativement à cette forme particulière de labeur. En raison de « l’effort de guerre », les représentants de la France libre, rassemblés dans la capitale du Congo français, décident de prolonger le travail forcé pour une durée de cinq ans ! En métropole, ils n’ont de cesse de dénoncer le Service du travail obligatoire (STO) établi par les autorités de Vichy le 16 février 1943 ; dans les colonies, ils trouvent normal d’imposer aux « indigènes » de vingt à vingt-cinq ans reconnus aptes, mais non incorporés à l’armée, un Service obligatoire du travail (SOT). Subtilité des sigles et triomphe du relativisme politico-juridique. De là ces indignations sélectives et hexagonales cependant que dans les possessions ultra-marines la condamnation cède le pas à l’acceptation.
Rares sont ceux qui, comme la philosophe Simone Weil, ont dénoncé « les déportations massives » des « indigènes » et le recours meurtrier au travail forcé en Afrique française et en Indochine. En dépit de ses protestations, exprimées dès 1943 alors qu’elle a rejoint la Direction de l’Intérieur de la France libre dans la capitale du Royaume-Uni, S. Weil n’a pas été entendue. Tout comme André Gide et Albert Londres une quinzaine d’années auparavant. Voilà qui aide à comprendre les lenteurs de l’Assemblée nationale constituante à la Libération.
Joli tableau, n’est-il pas, de la très glorieuse colonisation française toujours présentée, par de nombreux contemporains, comme une entreprise généreuse destinée à apporter la civilisation aux peuples qui en ignoraient jusque-là les bienfaits. Cette sinistre réécriture de l’histoire prospère avec la caution de quelques faiseurs de livres – A. Finkielkraut, P. Bruckner et E. Zemmour, notamment – qui prennent leur ignorance et leurs audaces prétendues pour de brillantes découvertes. Ils n’hésitent pas à se dire amis de la connaissance et de la vérité ; sur ces sujets, comme sur beaucoup d’autres, ils ne sont que de vulgaires idéologues qui traitent les faits établis en chiens crevés. Demeurent de pauvres écholalies qui réhabilitent un discours impérial-républicain forgé sous la Troisième République. Audaces intellectuelles ? Stupéfiante régression et grand retour du roman national.

Olivier Lecour Grandmaison (Le Blog d’Olivier Lecour Grandmaison)

source : https://www.investigaction.net 10 Mai 2019

mardi 30 avril 2019

« Premièrement, Monsieur le Président, la Côte d'Ivoire est-elle indépendante ? »…



Quand feu Barthélémy Kotchy se souvenait de sa « rencontre avec le président Félix Houphouët-Boigny ».

Enseignant à l'Ecole des Lettres, devenue Faculté, je fus élu Secrétaire général du Synares, en remplacement de mon ami Christophe Dailly, parti en année sabbatique en 1987. C'est à cette période que, devant la situation que traversait la Guinée, des étudiants nationaux et étrangers prirent position en faveur de ce pays. Ils organisèrent une marche de protestation. Alors, M. M'Bahia-Blé Kouadio, ministre de la Défense d'Houphouët-Boigny, sévit et fit arrêter certains étudiants ivoiriens et renvoyer dans leurs pays les étudiants étrangers. Leurs condisciples étudiants ivoiriens mani­festèrent contre l'ingérence du ministre de la Défense dans le département de son collègue. C'est alors que, M. Lorougnon Guédé, ministre de la Recherche et de l'Enseignement supérieur, homme de grande valeur, démissionna. Kotchy ne pouvait tolérer le comportement de son collègue de la Défense. En ma qualité de Secrétaire général du Synares-Lettres, je suis allé le voir pour lui demander de revenir sur sa décision. Il répondit qu'il ne pouvait pas accepter l'immixtion de M. M'Bahia-Blé Kouadio dans son département. C'était la première fois, en Côte d'Ivoire, qu'on assistait à la démission d'un ministre de son poste, en 1971.
Entre-temps, à cause de ma prise de position en faveur des étudiants, ma carrière fut menacée. Devant cette situation, les jeunes collègues : Dikébié, Akoto et Hié Néa, tous conseillers du chef de l'État, lui demandèrent de me convoquer pour m'entendre sur la situation qui prévalait à l'Université.
Le samedi 8 novembre 1971, je suis reçu par le Président qui m'entretint pendant une dizaine de minutes avant de me céder la parole.
Aussi lui posai-je deux questions.
— Premièrement, Monsieur le Président, la Côte d'Ivoire est-elle indépendante ?
Après sa réponse affirmative, je rétorquai :
— Dans ces conditions, pourquoi l'ambassadeur de France, M. Raphaël-Leygues, s'autorise-t-il à faire comme s'il était le président de la Côte d'Ivoire ? Il intervient partout et se mêle de tout.
Je dis alors au Président que ce comportement de l'ambas­sadeur était inadmissible et inacceptable.
— Deuxièmement, pourquoi, au décanat, aucun Africain ne siège-t-il et pourquoi le programme enseigné est-il essen­tiellement français ?
Le président Houphouët-Boigny me répondit :
— Tout ce que vous venez de me dire et de m'écrire, si le président français, Georges Pompidou, l'apprenait, qu'adviendrait-il de moi ?
J'ai alors compris que nous n'étions pas véritablement indépendants. Il poursuit et souligne que nous n'avons pas les diplômes qu'il faut pour accéder au décanat.
Je lui fais remarquer que si ce fait est avéré en partie, nous sommes néanmoins chez nous et d'ailleurs, nous comptons parmi nous, deux maîtres-assistants : Memel-Fotê et Niangoran-Bouah. Le Président ordonna alors à ses conseillers de convoquer, pour le lendemain dimanche, le recteur de l'Université, M. Garagnon. Et comme il fallait surtout éviter le groupe des cinq amis, donc pas de Memel-Fotê ni de Niangoran-Bouah, tous deux étant proches de Barthélémy Kotchy, le recteur, M. Garagnon, nomma M. Joachim Boni comme deuxième assesseur, sur instruction du président Félix Houphouët-Boigny.
Voilà déjà une bataille de gagnée. Un Ivoirien a intégré le décanat.
Je rendis compte, à mes amis, de ma rencontre avec le président Félix Houphouët-Boigny, ce 8 novembre 1971.
Mais le Président, voyant que nous étions des éléments dangereux, selon lui, pour son pouvoir, chercha à nous disperser.
C’est ainsi qu'il décida d'affecter à l'ambassade de Côte d'Ivoire aux États-Unis comme Secrétaire, Christophe Wondji, considéré comme l'idéologue du groupe. Je convoquai alors les amis pour les informer et recueillir leur avis. La plupart d'entre eux ont voulu baisser les bras pour accepter la décision du Président. Je m'y opposai. D'autre part, ayant reçu l'onction du père de Wondji, pour agir selon l'intérêt de son fils et de celui du syndicat, nous décidons que Christophe Wondji ne partirait pas pour les États-Unis. Il en fut ainsi. Il fut accom­pagné alors par notre ami, Séry Gnoléba chez le président, pour lui dire avec beaucoup de diplomatie que notre ami Christophe Wondji préférait rester enseignant à Abidjan. Le président Félix Houphouët-Boigny, qui avait le sens des rapports de forces, accepta le choix du professeur Wondji. Comme il a beaucoup d'humour, il dit à mon adresse : « Dites à Kotchy que s'il le désire, il peut partir ».
Cette affectation, selon nous, avait pour objectif fonda­mental, de disloquer notre groupe de cinq, ce, d'autant plus que le Professeur Christophe Wondji en était considéré comme le maître à penser selon le Pouvoir. Lui parti, le groupe serait alors affaibli idéologiquement et le démantèle­ment pouvait venir aisément à bout...
Notre position fut ferme. Nous étions prêts à démissionner si Wondji quittait la Côte d'Ivoire. En outre, il fallait donc raffermir notre position et notre nationalisme. C'était la base de notre conflit avec le président Houphouët-Boigny.
Les Français savaient que dans l'enseignement je faisais autorité. Nanti du CAPES, j'ai enseigné en France pendant quatre ans. Il n'était donc pas possible d'admettre leur politique de domination. C'est dans ce contexte que je fus considéré comme l'élément dangereux qu'il fallait isoler. C'est pourquoi le Président se vit dans l'obligation de m'exiler. Et comme les élections de 1975 s'annonçaient, il fallait trouver un prétexte ou un moyen de m'éloigner. Mais le président Houphouët-Boigny, toujours harcelé par les Français, ne pouvait en aucun cas me renvoyer de l'Université comme le souhaitaient certains. Il savait la sympathie que les étudiants témoignaient à mon égard, puisque j'étais un professeur qui, non seulement maîtrisait sa discipline mais encore était très consciencieux et nationaliste. Je devenais, pour le président Houphouët-Boigny, « un os », pour reprendre l'expression du président de l'Assemblée nationale, Philippe Yacé, qui recevait une délégation d'enseignants à propos de la situation du professeur Barthélémy Kotchy, neveu d'Ernest Boka.
Alors, quelle est la solution qui s'imposait à Houphouët-Boigny ? J'ai dû subir un exil.
Mais pendant que j'étais en exil, les membres du Synares se sont réunis au début du mois d'octobre 1975, pour statuer sur mon sort. C'est alors qu'une cassure se produisit au sein du Synares. Le groupe de Jean-Noël Loucou s'opposa à celui de Charles Nokan et de Laurent Gbagbo. D'après le premier groupe, il fallait m'exclure de l'Université et devant cette position, le groupe de Nokan et Gbagbo s'est opposé.
Les étudiants également ont pris position et ont décidé que s'ils ne me voyaient pas d'ici février (nous étions en octobre 1975) ils déclencheraient une grève illimitée. C'est devant cette optique que le recteur, Diarrassouba Valy, m'écrivit pour me demander de rentrer. J'ai dû attendre jusqu'à mi-février 1976, après la soutenance de ma thèse de troisième cycle, avant de rentrer en Côte d'Ivoire. Je rappelle que j'étais marié et père de quatre enfants. Mon épouse avait reçu une éducation qui lui permettait de vivre toutes les situations. Aussi me soutint-elle dans toutes mes décisions et mes prises de positions.
Revenu en Côte d'Ivoire à la fin du mois de février 1976, j'avais décidé de ne plus m'occuper que de mon enseigne­ment. Mais voilà que des collègues, surtout Français, ne pou­vaient plus tolérer l'anarchie qui régnait à la faculté des Lettres depuis 1980. C'est alors qu'ils me prièrent, avec insis­tance, d'accepter le poste de doyen de cette faculté, que dirigeait Hauhouot Asseypo, qui finissait son mandat. A cette période, devenu doyen, j'ai bénéficié d'un logement et j'étais voisin du ministre de la Défense, M. Jean Konan Banny. Or celui-ci avait reçu mission du président Houphouët-Boigny d'aller négocier avec des enseignants que le régime venait d'emprisonner au camp d'Akouédo, suite à une grève.
Il connut des difficultés dans sa négociation. C'est alors qu'il se tourna vers moi pour me demander de l'aider à convaincre mes collègues d'accepter de sortir de leur cachot.
   Monsieur le Ministre, devais-je lui rappeler, vous avez un recteur, pourquoi moi ?
     C'est à vous que je m'adresse, Kotchy, comprenez-moi.
J'ai donc accepté d'offrir mes services. Mais avant d'arriver à Akouédo, j'ai demandé que l'on isole les six responsables du groupe des professeurs dont Etté Marcel, le secrétaire du syndicat (Synares). C'est avec eux que je veux négocier.
Quand ils me virent, ils s'écrièrent : « Ah ! C'est toi ? Ils ont de la chance ! C'eût été le recteur, nous aurions refusé de sortir d'Akouédo ».
En effet, ils étaient plus d'une centaine de professeurs' d'université emprisonnés au camp d'Akouédo pour avoir manifesté contre le régime d'Houphouët.
La négociation fut brève. Ils acceptèrent de sortir de ce cachot et de regagner leurs pénates, comme je le leur avais demandé, « mais après le repas de midi et la sieste », me dirent-ils.
Ainsi fut accomplie ma mission, et je rendis compte à M. le ministre de la Défense, Jean Konan Banny. Il me proposa d'aller avec lui voir le président Houphouët-Boigny pour lui apprendre le succès de la négociation. Je rétorquai : « C'est vous qui m'avez envoyé. Ma mission est accomplie ».

B. KOTCHY
Extrait de « Quand Barthélémy raconte N’Guessan-Kotchy », Nei-Ceda, Abidjan 2012.

lundi 22 avril 2019

Le président Faustin Archange Touadera : « la République Centrafricaine est un pays qui tient aussi à sa souveraineté ».

(corbeaunews-centrafrique)

Le président centrafricain achève ce samedi un séjour à Washington aux États-Unis. Près d'un mois après la formation d'un gouvernement qui intègre des représentants des groupes armés conformément à l'accord de paix signé en février à Bangui, Faustin Archange Touadera est venu plaider la cause de son pays aux États-Unis. Anne Corpet notre correspondante à Washington l'a rencontré à la veille de son retour à Bangui. Elle l'a interrogé sur sa visite dans la capitale fédérale, mais aussi sur ses éventuelles inquiétudes face à la situation chez ses voisins au Soudan.

 RFI : vous achevez votre séjour aux États-Unis. Qu’est-ce que vous attendiez des Américains ?
Faustin-Archange Touadera : Nous sommes venus pour renforcer notre coopération avec les États-Unis d’Amérique et, à voir notre programme de la semaine, depuis les investisseurs — c’est-à-dire les hommes d’affaires —, jusqu’aux représentants du Congrès, du Pentagone et du département d’État, les discussions ont été très intéressantes et c’est un séjour très fructueux et très enrichissant.

Vous avez parlé des investisseurs privés ? Il y a des Américains qui sont prêts à venir investir chez vous ?
Bien sûr. Nous sommes aussi là pour dire qu’en République Centrafricaine il y a beaucoup de potentialités. Il nous faudrait des partenaires et nous pensons que le secteur privé doit jouer un rôle important dans l’emploi des jeunes. Pour cela, nous allons créer les conditions pour améliorer le climat des affaires, permettre à des investisseurs qui veulent mener des affaires en Centrafrique de venir en toute sécurité. Il y a des opportunités de faire des affaires en Centrafrique, parce qu’il y a des réformes qui sont menées, aujourd’hui, pour améliorer le climat des affaires.

La Russie est perçue comme une nouvelle puissance tutélaire de la Centrafrique. Or, en décembre dernier, John Bolton, qui est le conseiller national à la Sécurité à la Maison Blanche, a dit que la priorité des États-Unis, c’était de lutter contre l’influence grandissante de la Russie sur le continent africain. Est-ce qu’ils vous ont fait part de cette inquiétude ?
Nous avons échangé, effectivement, sur un certain nombre de questions. Mais la République Centrafricaine est un pays qui tient aussi à sa souveraineté. Nous sortons de crises, nous avons des défis énormes, et tous les partenaires qui viennent nous appuyer œuvrent en toute transparence en République Centrafricaine. Donc je pense qu’à ce niveau il y a un éclaircissement.

Pas de problèmes avec les Russes pour les Américains en Centrafrique ?
En tout cas, de mon point de vue, non.

Les Américains sont aussi très critiques vis-à-vis des missions de la paix de l’ONU. Il y a la Minusca chez vous, que Washington juge inefficace. Quel est votre avis sur la question ?
Vous savez, nous venons de signer un accord de paix. Il est dévolu dans cet accord de paix un rôle important à la Minusca. Nous avons demandé que le mandat de la Minusca soit revu pour l’adapter à la nouvelle situation en termes de renforcement de capacité. Aussi, permettre qu’il y ait des déploiements conjoints avec nos forces de défense et de sécurité. Et puis, il y a aussi les élections. Nous demandons à nos partenaires de tenir compte de cela dans le nouveau mandat de la Minusca pour aider à la logistique du prochain scrutin.

À propos du prochain scrutin, vous allez vous représenter ?
La question n’est pas là, je ne suis qu’à trois ans du mandat. Mais nous devions remplir notre mission correctement.

Le Conseil de sécurité a dit qu’il était prêt à envisager la levée de l’embargo sur les armes vers la Centrafrique si un certain nombre de conditions étaient remplies sur le désarmement, la sécurité, la mise au pas de certains groupes armés. Vous pensez que vous allez pouvoir remplir ces garanties pour obtenir la levée de cet embargo ?
Vous savez que cet embargo pose vraiment des problèmes pour la montée en puissance de nos forces de défense et de sécurité, qui manquent de moyens — il y a certains amis qui veulent nous aider —, cela crée beaucoup de blocages. Aujourd’hui nous travaillons très fort pour remplir toutes ces conditions afin que cet embargo ne nous empêche pas de donner les moyens à nos forces de défense et de sécurité. Aujourd’hui, l’armée centrafricaine doit être dotée de moyens pour lui permettre d’assurer la protection de nos populations aux côtés des forces des Nations unies.

L’actualité du jour c’est le renversement d’Omar el-Béchir au Soudan, votre voisin. Omar el-Béchir avait convaincu la Seleka de venir signer avec vous cet accord de paix. Est-ce que vous craignez que sa chute ait des conséquences sur cet accord ?
L’accord qui a été négocié à Khartoum et aussi signé le 6 février à Bangui est soutenu par beaucoup de partenaires. Les Nations unies, l’Union européenne… Tous les pays voisins. C’est aussi la volonté des partis d’aller vers la paix. Les quatorze groupes armés ont signé, leurs responsables, le gouvernement… Aujourd’hui, nous sommes en train de travailler pour — vraiment —, la mise en œuvre de cet accord, qui ouvre un espoir de paix et de réconciliation dans notre pays.

Et la chute de Béchir n’aura pas d’impact ?
Je dis que cet accord, c’est entre les Centrafricains. C’est-à-dire, les quatorze groupes armés et le gouvernement, pour créer les conditions d’une paix, d’une réconciliation en Centrafrique. Mais cet accord est soutenu par tous les pays voisins. Y compris le Soudan. Donc nous ne sommes pas inquiets de la situation qui se déroule en ce moment. Le peuple centrafricain a beaucoup souffert. La population a besoin de paix.
Source : http://www.rfi.fr 12 avril 2019

samedi 20 avril 2019

L’Hommage de Georges Toualy à Bernard Dadié,


G. Toualy et Séry Bailly chez Bernard Dadié le 15 - 7 - 2013

Le timonier s’en est allé !

C’était le 15 juillet 2013 ! Séry Bailly m’a donné ce jour-là, cette rare opportunité de rencontrer Bernard Dadié, ce timonier. J’ai pu le voir et le toucher. Pour moi, ce jour m’a paru si particulier, car je l’ai vécu comme un songe. C’était un moment intense. Un moment de partage indéniable. Les deux hommes s’appréciaient, ils avaient de l’admiration l’un pour l’autre, malgré la distance d’âge qui les sépare. Cela se voyait dans leurs yeux pétillants. J’ai instantanément sorti mon appareil de photos sans demander la permission d’usage ; j’ai voulu immortaliser ce moment singulier me disais-je avant qu’il ne soit trop tard. Après la première prise de vue, le vieil homme nous pose la question rituelle de l’« amaniê », nous invitant ainsi à exposer les raisons de notre visite. Séry Bailly fut très bref dans son exposé. Dans le même élan, par délicatesse et bienveillance, Bernard Dadié m’invita à poursuivre ma séance de photographe occasionnel.
Ce fut une joie immense. Impressionnés que nous étions, Séry Bailly et moi, que Bernard Dadié entame la conversation par ce conseil ou cette mise en garde ; je traduis : « Avec eux, ces nouveaux maîtres des lieux, dans cette satrapie, empruntez les chemins des écoliers car l’on vous guette. C’est nous, c’est vous qui êtes sincères car vous êtes sur la terre de vos ancêtres. Eux sont en mission ». Sans détour il nous restitua en si peu de temps et avec précision quelques épisodes de ses combats avec l’ancien régime. A quatre-vingt-dix-sept ans, sa mémoire était restée fidèle, sa lucidité pertinente. Voici comment il nous a instruits via la préface qu’il a consacrée au livre de Samba Diarra, « Les faux complots d’Houphouët-Boigny », paru il y a vingt-deux ans : « Nous sommes en Afrique, les haines sont terribles ; on n’aime pas entendre la vérité dès qu’on se nourrit de mensonges et notre existence quotidienne est faite de mensonges… ».
Oui, Bernard Dadié est un timonier. Il fut par son engagement et ses multiples combats pour la liberté de ses concitoyens, un guide, un modèle de persévérance. Il a montré la voie à tant de générations en Côte d’Ivoire et en Afrique ! Sa mémoire, restée intacte, et sa parfaite connaissance de la société ivoirienne sont un avantage pour peu que les jeunes générations s’y intéressent. Afin que nous ne soyons pas dupes des mots, il révèle ceci dans la même préface : « Tout repère supprimé, survivre commandait les actes. Aussi dénonçait-on pour ne pas être dénoncé, dénonçait-on pour arrondir les fins de mois, dénonçait-on pour un silence jugé trop long ; on approuvait tout, on applaudissait très fort pour ne pas être dénoncé pour tiédeur. La délation était un devoir civique, civique, recommandée par les plus hautes instances politiques ». La société qu’il décrivait en ce temps-là ressemble étrangement à celle d’aujourd’hui : une satrapie.
Aucun sujet de société ne l’a laissé indifférent. A l’instar de Stéphane Hessel, il demandait constamment aux jeunes générations de s’indigner, car le motif de la résistance, c’est l’indignation. Hier comme aujourd’hui, les motifs de l’indignation sont nombreux dans notre pays. Il a pris part aux différents combats des étudiants, des travailleurs, des citoyens. La souveraineté de notre pays, la dignité de l’homme noir, ont constitué l’épicentre de son engagement.
A cent ans et plus, il est demeuré dans la résistance par ses différentes implications. Il a été le plus endurant de sa génération. Il a collaboré avec tous les progressistes ivoiriens d’hier et d’aujourd’hui notamment, Memel-Foté, Marcel Amondji, Séry Bailly, Zadi Zahourou et bien d’autres encore afin de transmettre l’héritage de la résistance et ses idéaux.
L’État, hier comme aujourd’hui, a sciemment évité de rendre visible Bernard Dadié visible. C’est un pays étrange ! Une société dans laquelle l’on a mis en place « une contestable hiérarchie des valeurs accordant le primat à la force inculte sur l’élite de l’esprit » (Séry Bailly). Toutes les preuves sont réunies pour affirmer que Dadié a entendu les conseils de son oncle Assouan Koffi comme le rapporte Séry Bailly : « Tes études t’apprendront à secourir tout homme qui souffre parce qu’il est ton frère. Ne regarde jamais sa couleur, elle ne compte pas ». Le combat de Bernard Dadié est transnational et transethnique dans une Côte d’Ivoire où l’on ferait mieux de regarder dans la direction qu’il nous a indiquée depuis 1936 : la conquête de la citoyenneté et des droits politiques, qui exige la responsabilité dans l’engagement.

G. Toualy
[Illustrations : photos de G. Toualy]