dimanche 4 mars 2012

Silence sur la Côte d'Ivoire

Que se passe-t-il réellement dans ce pays ou pendant des mois a coulé tant de sang ? Après l'intervention militaire française qui a entraîné l'arrestation de Laurent Gbagbo et l'installation au pouvoir d'Alassane Ouattara, une chape de plomb s'est abattue sur le pays. Rien ou presque ne filtre sur les exactions commises par les partisans du nouveau maître du pays. Selon diverses sources, la famille de l'ancien président subirait des sévices, certains de ses proches collaborateurs notamment des ministres ayant disparu ou ayant été tout simplement assassinés. Les promesses de « réconciliation » restent lettres mortes dans le silence le plus total des médias si prolixes il y a peu encore.
 
« Le pays a besoin de calme et de tranquillité pour retrouver la voie du développement économique », déclarait il y a quelques semaines à Paris, Alassane Ouattara après avoir été reçu avec faste à l'Elysée. Les partisans de Gbagbo, lorsqu'ils n'ont pas été passés par les armes, ont trouvé refuge loin d'Abidjan, à l'étranger ou ont été retournés avant de faire allégeance au nouveau pouvoir. Quant aux grandes entreprises françaises, elles se frottent les mains : contrairement aux faux amis libyens qui préfèrent passer des accords avec les Etats-Unis et moins avec la France, M. Ouattara adopte une attitude plus conciliante. « Lui, il sait remercier » confie un des proches de Bolloré dont les affaires sont en plein redéploiement dans ce coin de l'Afrique.
L'intervention militaire française en Côte d'Ivoire a été présentée comme une action visant à défendre les populations et à établir la démocratie et la liberté. En fait, sous couvert humanitaire, c'est une nouvelle opération colonialiste qui a été menée avec l'assentiment de ladite « communauté internationale » bien contente de disposer du gendarme français. Ce type d'ingérence devenant une habitude, il paraît logique en cette période de campagne présidentielle d'interroger les candidats à la magistrature suprême : poursuivront-ils ces aventures guerrières ou mettront-ils un terme à une politique colonialiste d'un autre temps.
José Fort – L'Humanité Cactus 1er mars 2012.
(Source : le blog de José Fort 02/03/2012).


EN MARAUDE DANS LE WEB
Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenances diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens et que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la «crise ivoirienne ».

vendredi 2 mars 2012

« Quand je pense à l’avenir de la Côte d’Ivoire, c’est celui d’une Côte d’Ivoire débarrassée du culte d’Houphouët… »

Entretien avec Marcel Amondji (février 1991)    



Cette interview fut réalisée par Carnus Bee, alias Valentin Lia Bi, et le regretté Faustin Gnaoré, pour leur journal, L'EVEIL. Elle aurait dû normalement paraître dans le numéro 15 (mars 1991). Mais ce numéro ne put jamais être diffusé et fut probablement le dernier, du moins à ma connaissance. Pour quelles raisons ? Je l'ignore. Mes interviewers, qui, ce jour-là, m'avaient parus très intéressés par ma petite personne, ne se sont plus jamais manifestés…

Q – Nombreux sont les Ivoiriens qui ont lu vos livres ; cependant, peu de nos compatriotes connaissent l'homme Amondji. Présentez-vous donc à nos lecteurs. 
R – Le nom Amondji est un pseudonyme, Marcel étant mon prénom réel. A partir du moment où j'ai choisi ce pseudonyme pour écrire mes livres, j'ai en même temps choisi de n'être qu'une ombre derrière ces livres. Je voudrais donc autant que possible ne pas m'appesantir sur cette question somme toute secondaire.
Q - Depuis quand résidez-vous à l'étranger ?
R – Depuis 1961. Arrêté en France, le 7 juillet 1961, en vue de mon extradition en Côte d'Ivoire, j'ai faussé compagnie à mes gardiens à l'escale de Bamako et, je me suis promis de ne jamais accepter de composer avec le régime Houphouët. Depuis je n'ai eu aucun contact avec les autorités ivoiriennes. Je suis libre de toute allégeance et de tout lien avec les autorités actuelles de la Côte d'Ivoire. Ce qui ne m'empêche pas de me sentir totalement Ivoirien.
Q – Depuis le 30 avril 1990, la Côte d'Ivoire s'est réconciliée avec le multipartisme. En tant qu'intellectuel ivoirien vivant au bord de la Seine, ne pensez-vous avoir manqué au rendez-vous de l'histoire politique de notre pays ?R – Personne n'a rendez-vous avec l'histoire ; surtout pas moi. Je ne conçois pas ma vie par rapport à des résultats et à des échéances politiques précises. Je crois que l'important est d'être un citoyen de la Côte d'Ivoire, où que l'on soit. Si on me démontrait que de si loin il est impossible de rien dire de valable, j'en prendrais mon parti. En attendant, je crois qu'il est possible, même de si loin, de juger valablement de la situation, et peut-être de contribuer à la montrer d'une manière plus complète, plus riche, à des gens qui, parce qu'ils sont immergés dans l'événement, ne peuvent en voir qu'une portion restreinte. Ce n'est pas un choix d'être à l'extérieur, de juger de l'extérieur. Les événements m'ont trouvé à l'extérieur et, à mon sens, les conditions ne sont pas encore réunies pour me permettre de mener en Côte d'Ivoire l'existence d'un citoyen vraiment libre.
Q – Nous nous trouvons aujourd'hui dans un contexte de multipartisme. Pensez-vous encore que vous soyez soumis au cérémonial dont vous parlez ? 
R – Je pense que la situation est encore telle que des actes que nous pouvons poser, y compris des actes que nous croyons d'opposition, peuvent servir une certaine personnalité, une certaine image de quelque chose que nous refusons. Les conditions actuelles sont extrêmement confuses. C'est pourquoi je préfère me tenir en dehors de ce qui se fait. J'ai pris le risque de n'être qu'un observateur lointain qui n'a pas sa place dans les événements, ni dans les structures politiques. Je crois que je suis fidèle à ce que j'ai toujours été, et que c'est comme cela que je suis le mieux Ivoirien. Je ne veux pas régler ma position en fonction d'Houphouët. Quand je pense à l'avenir de la Côte d'Ivoire, c'est une Côte d'Ivoire débarrassée du culte d'Houphouët…
Q – Est-ce à dire que vous n'êtes pas sensible à la souffrance de votre peuple ?
R – Je suis moi-même une partie de la Côte d'Ivoire et, si j'ose dire, une part de la souffrance de mon peuple.
Q – Votre position se rapproche de celle de Harris Mémel Fotê qui, répondant à une question du Nouvel Horizon, disait être un « résistant ». Vous considérez-vous comme un résistant ?
R – Il n'y a pas eu que Mémel et moi. En tout cas, pour ce qui me concerne, c'est une affaire qui a touché plus d'une dizaine de personnes, dont mes amis Francis Wodié et Laurent Nguessan Zoukou, entre autres. Quant à me considérer comme un résistant, ce serait lui faire trop d'honneur que de dire que nous sommes des résistants à Houphouët. C'est une chose difficile à faire comprendre aux gens, mais, pour moi, Houphouët n'aura jamais été qu'une simple parenthèse dans l'histoire de la Côte d'Ivoire ; une parenthèse honteuse. Or, je ne vois pas où il y aurait de la gloire à résister à une parenthèse.
Q – Depuis l'instauration du multipartisme, près de 30 formations politiques se partagent aujourd'hui l'espace politique ivoirien. Cela suffit-il, selon vous, pour dire que la Côte d'Ivoire est devenue un pays démocratique ? 
R – Plutôt que le multipartisme, c'est-à-dire la permission pour chacun de créer son parti, j'aurais préféré la liberté pour chacun d'exprimer son opinion sans encourir l'emprisonnement ou l'exil. Pour cela il n'était pas nécessaire d'avoir plusieurs partis. Il était seulement nécessaire de laisser s'exprimer le plus complètement possible toute la pensée politique que les Ivoiriens sont capables de produire. Naturellement, dans n'importe quel pays, si la liberté existe d'exprimer totalement la pensée politique, la diversité y est aussi;  et si la liberté de le faire est garantie, cela enrichit la vie politique. Sinon nous allons vers un piège plus dangereux que le monopartisme ; vers une situation où, au cas où le pouvoir tomberait aux mains d'hommes décidés à transformer le pays et à y promouvoir une nouvelle forme de gouvernement, ils seraient paralysés par des faux principes. Il faut savoir que tous ces pays qui se disent démocratiques, et qui nous donnent des leçons, ont commencé leur existence moderne, il y a cent ou deux cents ans, et, alors, aucun d'eux n'a placé la démocratie telle qu'ils nous l'enseignent en avant de ses préoccupations. Nous n'avons rien à gagner dans l'application mécanique de doctrines qui affaibliraient en nous les forces dont nous avons besoin pour les changements que nous devons faire si nous voulons vraiment nous en sortir. Je crois être un démocrate en ce sens que je ne préconise ni la dictature militaire, ni la dictature civile d'un individu ou d'un parti, mais la recherche du consensus, d'un esprit de coalition, afin que le plus de monde possible et le plus de cerveaux possible contribuent à créer les conditions de l'exercice de la vie politique dans ce pays. Il faut considérer les symboles de la démocratie que certains mettent en avant de nos jours avec un esprit de responsabilité alerté, si on veut éviter ce nouveau piège.
Q – En clair, vous êtes pour un parti unique à l'intérieur duquel se manifesteraient plusieurs tendances ? 
R – Je ne dis pas forcément parti unique. Plutôt front unique, front de partis, coalition de partis… ; parce que chacun doit être libre d'avoir son idée. De toute façon, en Côte d'Ivoire, il n'y a jamais eu de parti unique. Nous avons eu un régime sans partis ; un régime politique où Houphouët, pour complaire à ses amis de Paris, a tout fait pour que les Ivoiriens ne disposent pas d'un moyen d'expression et d'action politique. Nous étions dans un système de « No Party Government »…
Q – Vos différentes prises de position semblent très critiques à l'égard des partis d'opposition, notamment les quatre partis de la gauche démocratique. Que leur reprochez-vous concrètement ? 
R – Merci de me donner l'occasion de dissiper un malentendu. Je me tiens dans la position d'un observateur, mais je suis un observateur qui ne peut pas être indifférent au fond des choses. Dans ces conditions, il me semble que j'ai le devoir de dire, par exemple, qu'à mon sens, il n'y a pas eu une réflexion assez autonome sur la réalité politique du pays de la part de ces différents partis. Il me semble, pour tout dire, qu'on n'a pas su saisir l'occasion de poser le seul véritable problème de la Côte d'Ivoire, à savoir le problème de son indépendance politique vis-à-vis de la France. Il ne suffisait pas de secouer Houphouët ; il fallait détruire son système de fond en comble ! Cela dit, je crois qu'on peut trouver dans chacun de ces partis et chez chacun de leurs dirigeants beaucoup des qualités politiques dont le pays a besoin dans cette phase de son histoire. Il n'y a pas à désespérer. Donc il est aussi permis d'être critique. C'est-à-dire exigeant.
Q – Pensez-vous que le problème de la colonisation soit toujours d'actualité, quand on sait que les Africains qui sont aux affaires depuis trois décennies ne passent pas pour des modèles de bons gestionnaires ? 
R – Je suis étonné d'entendre une telle question dans la bouche d'un jeune Ivoirien. Permettez-moi de vous poser deux questions. C'était quoi, la colonisation ? Et de quoi sommes-nous libérés ? Lors des derniers événements en Afrique ex-française, tous les journaux de France sans exception ont mis l'accent sur notre dépendance vis-à-vis de l'ancienne métropole. Ils ont mis en avant le fait que nos problèmes proviennent de ce que nos pays sont restés trop longtemps dépendants de la France ; et, à cet égard, la Côte d'Ivoire est tout à fait exemplaire. Et nous, Ivoiriens, nous dirions que la France n'est pas responsable de nos malheurs ! En Côte d'Ivoire, aujourd'hui, les Français que l'on dit « partis », sont encore plus nombreux qu'ils ne l'ont jamais été avant notre prétendue indépendance. Non seulement la décolonisation ne nous a rien apporté, mais elle a mis en place des dirigeants indignes et incapables.
Q – Quels sont les enseignements que vous tirez des élections qui viennent de se dérouler en Côte d'Ivoire ? 
R – Ma tendance aurait été de préconiser l'abstention ; non pas une abstention passive, mais tout faire pour empêcher l'utilisation de ces élections pour fausser le jeu politique, comme ce fut la cas. Si l'opposition avait été assez forte, assez cohérente, pour donner à la Côte d'Ivoire un manifeste ou un programme politique, même pour le court terme, les gens en face auraient été assez impressionnés pour ne pas avoir recours au genre de subterfuges dont ils ont usé pour casser le mouvement populaire. Lors des événements du printemps 1990, une question importante a été réellement posée : c'est la question de la relève. S'il s'était trouvé des forces oppositionnelles cohérentes et suffisamment crédibles, le choix aurait été fait d'enlever Houphouët pour permettre l'alternance. Il y a eu un moment de flottement, que l'opposition n'a pas su mettre à profit pour imposer les changements attendus par tous. Les gens étaient prêts ; mais pas l'opposition. Les élections, en elles-mêmes et par leurs résultats, ne paraissent pas très significatives de la situation. Elles n'ont rien réglé, et elles ne permettront pas de régler quoi que ce soit. Le système politique ivoirien est conçu de telle sorte que le suffrage populaire ne peut pas conduire à de véritables changements, dans la mesure où la réalité du pouvoir est détenue par des personnages totalement irresponsables, tels Guy Nairay, Alain Belkiri, Antoine Césaréo, etc…
Q – Vous qui connaissez le PDCI depuis sa naissance, quel est le système Houphouët ? 
R – Houphouët règne parce qu'il a été le héros national à un moment donné, mais aussi parce que, à un autre moment, il a été retourné par les ennemis du mouvement anticolonialiste ivoirien. Les Français, qui l'ont toujours utilisé depuis, ont besoin de lui en tant que leader charismatique du mouvement anticolonialiste ; mais, en même temps, ils ont fait en sorte qu'il ne puisse jamais échapper à leur contrôle. Le système Houphouët a été conçu pour substituer la volonté étrangère à la volonté ivoirienne. Nous venons peut-être d'avoir notre nouveau Guy Nairay en la personne d'Alassane Ouattara… Dans le système Houphouët, la volonté nationale ne joue aucun rôle ; elle est toujours subordonnée à la volonté étrangère.
Q – Que pensez-vous de la base militaire française de Port-Bouët ?
R – Il est inadmissible que des troupes étrangères campent sur le territoire national sous quelque forme que ce soit. L'armée nationale doit être organisée de manière à échapper à la tutelle d'officiers étrangers. Ce sont des choses qui, à mon avis, sortent du cadre de la négociation, puisque le pays est indépendant. C'est une question de souveraineté.
Q – La nomination d'un Premier ministre, la formation d'un nouveau gouvernement sans les barons du PDCI, Gbagbo et Wodié à l'Assemblée nationale… Tout cela pourrait laisser croire que tout bouge en Côte d'Ivoire. Est-ce votre sentiment ? 
R – C'est vrai que tout bouge. Comme dit l'adage, parfois le vice rend hommage à la vertu. Le fait de nommer un nouveau gouvernement soi-disant compétent est un hommage rendu à ceux qui ont toujours dénoncé ce régime. Mais on parle d'un « gouvernement de technocrates ». Quand on dit d'un ministre que c'est un technocrate, cela veut dire qu'il n'a aucune responsabilité et, à la limite, qu'il n'a aucun rôle dans la définition de la politique qu'il va appliquer. Est-ce de cela que la Côte d'Ivoire a besoin aujourd'hui ? J'en doute. Dans un pays tel que le nôtre, et dans les circonstances actuelles, la technocratie n'est qu'un leurre qui permet d'évacuer la politique. C'est pourquoi la meilleure façon de qualifier ce gouvernement, c'est de dire qu'il est politiquement irresponsable, pour ne pas dire illégitime. Avec lui, pour la première fois, on a définitivement effacé toute trace de notre mouvement anticolonialiste de la vie politique active. Tout un symbole, au moment où, en France, certains préconisent une recolonisation de l'Afrique… Quant à l'entrée de l'opposition à l'Assemblée nationale, j'ai déjà répondu quand j'ai dit ma position au sujet des élections telles qu'elles ont eu lieu.
Q – Compte tenu des difficultés que connaît la Côte d'Ivoire, quelles sont, selon vous, les priorités pour relancer l'économie ivoirienne ? 
R – Il faut commencer par analyser les véritables causes de la crise, sans craindre de donner toute leur importance aux causes dites exogènes, qui peuvent être résumées par un mot : « DEPENDANCE » ! Dépendance politique ; dépendance économique ; dépendance financière ; etc… Après seulement se pose la question de la manière de s'attaquer à la solution de cette crise. Selon moi, il faut payer la dette ; parce que la situation actuelle est dangereuse pour l'avenir de notre peuple ; et parce que nous n'avons pas la force de ne pas payer. Mais il ne s'agit pas de payer tout en laissant le FMI faire la loi chez nous. Il s'agit de payer pour nous en libérer. En somme, il s'agit de racheter notre souveraineté au FMI et à la France.
Q – La violation du secret de la confession, si confession il y a eu, par Mgr Yago ne vous a, semble-t-il, pas fait problème. 
R – La manière dont Houphouët a présenté cette affaire de complot contre le pape est, à mon avis, une accusation dirigée contre l'archevêque et le clergé. Il s'agissait pour lui de se venger de la lettre pastorale du 18 juillet 1990 en faisant croire à l'opinion qu'un secret de la confession avait été trahi. L'attitude de Bernard Yago, qui a accusé le coup, est tout à fait intéressante en ce sens qu'il a dit que Houphouët a placé son intérêt avant celui de la religion. Je crois le cardinal pour qui j'ai depuis longtemps le plus grand respect.
Q – Pensez-vous que l'Eglise doit se limiter à des déclarations de principe du genre lettre pastorale, ou qu'elle doit prendre une part active dans la consolidation de la démocratie en Côte d'Ivoire ? 
R – L'Eglise catholique ivoirienne n'a pas à avoir un rôle particulier dans l'Etat et la société. Pas plus que les harristes, les musulmans ou les protestants. Mais, en tant que citoyens, les catholiques et tous les autres croyants ont évidemment leur place, ainsi que leur rôle, et ils doivent occuper l'une et jouer l'autre comme ils l'entendent, dans le respect mutuel.
Q – Aujourd'hui, l'Ecole ivoirienne est en perte de vitesse. Quel est votre sentiment devant cette réalité ? 
R – J'avoue que quand je pense à l'état dans lequel se trouve notre système éducatif, je me sens mal à l'aise. Et il n'y a pas que l'enseignement. Il y a aussi la Santé, la Sécurité, etc… Tout se tient. Alors, que faire ? Il faut à la Côte d'Ivoire un système politique capable de prendre en charge la construction d'une société moderne, harmonieuse, instruite et libre. Libérée par l'instruction et le développement économique. Sans aucune restriction de l'indépendance et de la souveraineté nationale. Car rien de tout cela ne sera possible si la souveraineté n'est pas rétablie d'une manière totale, et de telle sorte qu'il n'y ait plus ici un seul intérêt étranger qui pèse plus lourd aux yeux d'un gouvernement que les intérêts de cet Etat et ceux de ses citoyens.
Q – Que pensez-vous de l'avenir du monde rural ?
R – L'avenir du monde rural, mais c'est tout l'avenir de la Côte d'Ivoire ! Il faut penser le développement comme une chose qui doit commencer au village. Le développement, c'est le développement de la société, de ses structures politiques comme de ses capacités économiques. Il faut que cela commence dans la structure politique la plus élémentaire dans laquelle les Ivoiriens existent, et, cette structure, c'est le village. En outre, le village se trouve être non seulement un lieu de vie, mais c'est aussi un lieu de production culturelle. C'est le tabernacle de notre identité nationale. Le système actuel n'en a jamais tenu compte, sauf en paroles. Quand on fait des lois et qu'on n'y fait aucune référence aux coutumes de nos villages, toujours en vigueur, cela veut dire qu'on abolit ces coutumes ; qu'on les met hors la loi, avec tous ceux qui se guident encore sur elles. Parce que c'est une chose que personne ne peut empêcher. Et c'est l'une des causes de l'inefficacité de ce système : toute une partie de la vie politique réelle n'est pas reconnue. L'avenir du monde rural doit donc nécessairement passer par la réhabilitation des coutumes.
Q – Les coutumes étant différentes selon les régions, vouloir les faire entrer dans les textes de loi, ne serait-ce pas courir le risque de morcellement de la Côte d'Ivoire ? 
R – La solution qui paraît la plus normale est celle de la législation française appliquée à tout le monde. Seulement cette loi fait problème, car le plus important n'est pas de créer des lois, mais de créer les conditions de la formation des lois adaptées aux Ivoiriens. Il faut donc faire des lois qui tiennent compte des besoins réels des gens ; de la manière dont les gens vivent réellement. La réalité d'aujourd'hui, c'est que, près de cent ans après la naissance de la Côte d'Ivoire, lorsque les Ivoiriens retournent au village, ils y vivent selon leurs coutumes. A mon avis, c'est là une raison plus que suffisante pour qu'on en tienne compte lorsqu'il s'agit de faire des lois…
Q – Que pensez-vous de l'avenir de la démocratie en Côte d'Ivoire ?
R – La démocratie n'est pas uniquement liée au multipartisme. L'essentiel pour moi, c'est l'émergence de forces toujours plus nombreuses pour la libération de la Côte d'Ivoire de cette emprise coloniale déguisée.
Q – Pour terminer, quel jugement portez-vous sur L'Eveil, et comment pouvez-vous le soutenir ?
R – Un journal tel que L'Eveil ne peut être qu'un journal d'ouverture ; un lieu de rencontres. J'ai été très impressionné par vos deux derniers numéros qui, justement, font référence à cette ouverture. C'était pour moi comme un rêve que je faisais, qui est d'aider la communauté ivoirienne de Paris à s'unir davantage. Cela ne doit pas empêcher les animateurs de ce journal d'avoir leurs propres opinions. Je suis prêt à collaborer à L'Eveil ; à participer à un travail collectif de mise à la portée des Ivoiriens de toutes les informations dont ils ont besoin pour avancer avec sûreté dans cette phase délicate de notre histoire. Tous les Ivoiriens, sans distinction. Car l'identité ivoirienne existe ; il s'agit seulement d'en renforcer la conscience qu'en ont les uns et les autres, tout en respectant la diversité des opinions et des croyances.
(Source : L'Eveil n°15, mars 1991)

dimanche 26 février 2012

Qu’est devenue la promesse d’une République irréprochable ?

France 2, la république irréprochable…
Les Ivoiriens sont connus pour leur humour qui tend à banaliser des situations difficiles. Aujourd'hui, tout le pays admire le Nord devenu l'Eldorado. Pour n'avoir point connu d'égratignure majeure depuis la crise de 2002. D'autant que la plupart de ses «fils» occupent illégalement, ailleurs, habitations, plantations, villes. Se faisant passer pour des «soldats de la paix» alors que les organisations internationales des droits de l'Homme les perçoivent à raison comme des seigneurs de guerre. Vu les exactions qu'ils commettent sur certaines populations (Ouest, Sud, Est…) déclarées proches du président Laurent Gbagbo. Faisant suite à bien d'autres, les exactions commises par ces Frci à Vavoua, le 18 décembre 2011, ont contraint le chef des Armées à des menaces fortes, qui sont restées sans effet, comme le montrent les dernières victimes d'Arrah le 12 février 2012. Le Nord a toujours été dorloté par les successeurs d'Houphouët (paix à son âme). Ouattara a décidé d'en faire plus : avec le nouveau découpage électoral, son régime accentue la discrimination. On fait d'un village de dix cases une sous-préfecture ou une préfecture quand, ailleurs, il faut en compter au moins des centaines pour devenir circonscription électorale. Objectif inavoué : contrôler le Parlement. A bas l'égalité des chances. Vive le concept du «rattrapage» qui favorise l'accès au travail et à la prospérité nationale aux ressortissants du Nord. A défaut d'avoir un pays indépendant, où le peuple souverain oriente les choix des gouvernants, les Ivoiriens souverainistes se plaisent dans le «dozoland» ou l'autre France que dessine pour eux, à grand jet d'encre, le maître de l'Elysée. De sorte que, désormais, la Côte d'Ivoire, c'est la France. Ou France2.
Et comment ?! Selon le Français Guy Labertit, «depuis mai 2011, Philippe Serey-Eiffel, éphémère directeur des Grands travaux alors que Ouattara était le Premier ministre d'Houphouët-Boigny, a l'œil sur les questions économiques. Le conseiller d'Etat en France Thierry Le Roy l'a rejoint en 2012 pour l'organisation de la réforme de l'Etat. Le général Claude Réglat, ancien commandant des Forces françaises au Gabon, gère les questions de sécurité et la réorganisation des services ivoiriens. Sans oublier les petites mains de la barbouzerie, comme Jean-Yves Garnault, l'ancien agent de la DST française ». Et ce n'est pas tout dans ce pré carré à l'allure d'une république bananière. Guy Labertit estime que, en matière de gouvernance, terme cher aux institutions internationales, la non installation, en février 2012, d'une Assemblée nationale dont les membres ont été élus le 11 décembre 2011, fait tache. Certes, les législatives seront reprises dans 11 circonscriptions le 26 février suite à l'invalidation des scrutins par le Conseil constitutionnel, le 31 janvier dernier, pour cause de fraudes alors même que l'ancienne majorité avait boycotté la consultation électorale ! On comprend mieux le refus de la communauté internationale de recompter les bulletins lors de l'élection présidentielle contestée de novembre 2010…
«A la tête de l'Etat, Alassane Ouattara recourt donc à des ordonnances sans loi d'habilitation, y compris sur des questions aussi importantes que l'âge de la retraite. Ce dernier a eu beau répéter à l'envi pendant sa visite d'Etat en France qu'il n'y a pas de justice des vainqueurs, que la paix est revenue et que l'armée est réunifiée, il n'empêche qu'aucun de ses partisans n'a été inquiété par la justice depuis dix mois, que l'opposition voit ses meetings perturbés ou attaqués violemment (un mort et soixante huit blessés le 21 janvier lors d'un meeting du Front populaire ivoirien) et que les FRCI incarnent l'arbitraire et la répression. Que le frère et une nièce de Dominique Ouattara, Marc et Noëlle Nouvian, sont actionnaires d'une nouvelle société de négoce international (Soneici) de fèves de cacao, dirigée par Hervé Dominique Alliali. Il est vrai que le Premier ministre Guillaume Soro s'est taillé la part du lion avec l'installation de cols blancs rebelles (André Ouattara et autre Ismaël Koné) au sein du Conseil café cacao mis en place le 24 janvier 2012».
Qu'est devenue la promesse d'une République irréprochable ?
Patrice Douh-L (Le Temps 25 février 2012)


Pourquoi le président du FPI par intérim cherche-t-il à se réconcilier avec la France?1  

Monsieur Miaka doit comprendre que la reprise des enquêtes en Côte d'Ivoire par la CPI n'est pas une décision de la France mais des organisations internationales des droits de l'homme et de l'avocat de Gbagbo qui dénoncent certainement une injustice flagrante dans l'emprisonnement de Gbagbo. Si la France voulait se réconcilier avec la Côte d'Ivoire, elle n'aurait pas pris faits et causes pour Ouattara et l'installer à la tête d'un pays.
Le président par intérim du FPI dévoile sa naïveté déconcertante en faisant le complexe de l'esclave qui ne voit pas la chaîne qu'il porte au cou. Monsieur Miaka pense que c'est la France qui remettra le FPI au pouvoir. Il oublie qu'on ne négocie pas sa propre liberté avec son maître. La France choisit ou a déjà choisi les futurs chefs d'Etat dans ses prés carrés en Afrique. Pourquoi Monsieur Miaka parle-t-il de réconciliation avec la France ? Quelle est en réalité le domaine d'action qui lui est dévolu par le FPI ?. Traditionnellement, un président par intérim n'expédie que les affaires courantes mais ne bâtit pas des stratégies. 
Oui ! La France ne se réconcilie pas. Elle impose et s'impose dans nos pays. Si M. Miaka ne le sait pas, il n'aura rien appris de sa longue carrière de militant d'un parti qui a pour fondement la liberté des peuples colonisés et le combat pour la défendre. Oui la France a mis au pouvoir, celui qui a accepté de faire le job à l'instar des plus grands mercenaires. Notre président par intérim semble l'ignorer alors que les faits le lui rappellent à l'envi.
Le FPI de M. Gbagbo n'a jamais déclaré la guerre à la puissance France ; alors pourquoi M. Miaka parle-t-il de réconciliation sans nous dire plus exactement les raisons qui fondent cette démarche de réconciliation ? Nous pouvons nous poser légitimement la question de savoir les raisons qui amènent M. Miaka à se répandre dans les journaux sur des thèmes qui sont loin des préoccupations des militants du FPI. Dans quel intérêt M. Miaka annonce-t-il et impose aux militants le thème de la convention du FPI depuis Paris ? Hier c'était le bilan du président AFFI N'Guessan. C'est une confusion de genre qui n'honore pas le président par intérim du FPI. M. Miaka semble être aux ordres…, car le FPI ne détient pas les leviers du pouvoir d'Etat pour parler de paix et de réconciliation entre les populations Ivoiriennes. C'est un domaine qui est réservé à celui qui a crée les troubles en Côte d'Ivoire. Miaka le sait très bien.
Une absurdité de plus ! Miaka demande à la France d'amener Ouattara à rouvrir le dialogue avec l'opposition ivoirienne. Je trouve cela humiliant et ridicule pour des militants de la liberté et de la démocratie. Toutes les pertes en vies humaines de nos compatriotes perpétrées et ou induites depuis 2002 par la rébellion soutenue par Ouattara et la France sont très explicites. Les courbettes de M. Miaka ou ce qui ressemble à des tentatives de marquer sa disponibilité pour servir l'autre camp sont désormais visibles. Il appartient aux militants du FPI d'en tirer les leçons.
Restons vigilants et sereins !
G. Liadé
1 - G. Liadé réagit à la réponse de Sylvain Miaka Oureto à cette question :
Jeune Afrique : « Vous avez rencontré les autorités françaises à Paris. Quelle approche prônez-vous avec la France ? »
SMO : « Le président Gbagbo disait souvent : « un État n’a pas d’amis. Il n’a que des intérêts ». J’appelle à une relation nouvelle et apaisée avec l’ancienne puissance coloniale. Les autorités françaises peuvent également nous aider pour amener le président Ouattara à rouvrir le dialogue politique avec l’opposition. » (Propos recueillis par Pascal Airault, « Jeune Afrique » 24 février 2012)
en maraude dans le Web
Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, et aussi que par leur contenu informatif ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».
le-cercle-victor-biaka-boda

samedi 25 février 2012

Quelle était la véritable fonction d’Houphouët dans la Françafrique ?

Début 1998, le regretté F.-X. Verschave, dont j'avais fait la connaissance quelques années plus tôt à Saint-Fons, près de Lyon, et que je revoyais de temps en temps à Paris, me fit l'honneur de m'envoyer à lire quelques feuillets du manuscrit de son ouvrage aujourd'hui célébrissime, « La Françafrique, le plus long scandale de la République ». Il s'agissait des pages consacrées à la Côte d'ivoire sur lesquelles il désirait connaître mon avis. Relisant aujourd'hui la lettre que je lui ai adressée après avoir lu ces feuillets, je doute que ma réponse lui ait été de quelque utilité. Car le bonhomme maîtrisait bien son sujet, et son savoir s'abreuvait à des sources qui m'étaient – me sont toujours – inaccessibles. Aussi bien, je crois que sa demande n'était qu'une pure manifestation d'amitié. Mais, à moi, cette demande fut très utile d'une certaine façon. Elle me donna l'occasion d'approfondir ma réflexion sur la situation de notre pays à un moment où se préparaient les troubles qui nous ont entraînés dans la situation où nous sommes… Où, pourrait-on même dire, nous nous sommes jetés comme un troupeau qu'on mène à l'abattoir et qui ne s'en doute pas.

Cette lettre peut donc être lue comme un instantané de ma perception du système houphouëto-foccartien à la veille de son implosion. C'est son principal intérêt. En décidant de la reproduire ici, de l'offrir au public de plus en plus fourni de nos visiteurs, c'est une manière de les inviter à débattre de la réponse que j'y donnais à cette question cruciale plus que jamais d'actualité : « Quelle était vraiment la fonction de Félix Houphouët dans le système néocolonial français, autrement dit la Françafrique ? » 

Lettre à François-Xavier Verschave

Meilleurs vœux; et merci de ta confiance, mais peut-être n'était-elle pas si bien placée. Car, dans l'ensemble, j'ai appris plus de choses dans ces quelques feuilles que je n'en savais. En particulier, sur le Cameroun, le Togo, le Tchad ; mais également sur le reste où pourtant je n'étais pas vierge.
    
Je ne dis pas que je suis absolument d'accord sur tout ; ce serait mentir. Mais, je sais assez bien ce que ma position, par exemple sur la qualification des rôles de Félix Houphouët – en Côte d'Ivoire, dans la sous-région et en Afrique – doit à un certain parti pris très ancien, sorte de réflexe archaïque, pour ne pas regarder avec intérêt celles qui en diffèrent, histoire de repérer la ou les causes de cette différence et, le cas échéant, d'en faire mon miel, pourquoi pas ? Quand on cherche à se faire comprendre, on doit cheminer par où on est le plus sûr d'être compris. C'est une chose que je ne sais pas trop faire encore, et cela me pèse.
    
J'estime qu'on fait trop d'honneur à Félix Houphouët en lui attribuant une responsabilité égale, voire supérieure à celle de Foccart, c'est-à-dire l'Etat français de ce temps-là. Mais j'ai tort de parler d'honneur car ce mot introduit une autre source de confusion. Ce que je veux dire, c'est qu'il n'y a pas plus de tandem Foccart-Houphouët que de tricycle De Gaulle-Foccart-Houphouët, partageant en deux ou en trois la même besace de péchés. Chacun porte la sienne. Houphouët porte – devant les Ivoiriens en tout cas – l'entière responsabilité de tout ce à quoi son nom fut mêlé à un moment ou à un autre : soit il l'a réellement fait, soit il l'a laissé faire, soit il l'a couvert après coup... Et il en va de même de Foccart. Mais, quant à la politique africaine de la France sous De Gaulle, c'est Foccart qui l'inspirait et qui la conduisait en se servant d'Houphouët, entres autres pions. De différentes façons. D'un Houphouët déjà bien conditionné (depuis l'assassinat de Victor Biaka Boda en 1950), littéralement pris en otage par son cabinet (depuis 1959, voire depuis 1956) et sans cesse reconditionné au fur et à mesure des besoins de la politique africaine (ainsi l'assassinat d'Olympio le 12 janvier 1960 fit sur lui le même effet que celui de Biaka Boda lors du désapparentement, en le précipitant, le lendemain 13 janvier, dans le sacrifice de toutes les élites ivoiriennes qui résistaient à la mise en place du système Foccart. Tu as certainement noté les pages consacrées à Antoine Méatchi par Samba Diarra (p.123 sq). On peut négliger la sauce – elle préfigure les affirmations péremptoires des p.234 Certains observateurs ont cru voir la main de Jacques Foccart dans les événements de 1963-1964. Il ne s'agit là que d'une autre thèse qui tente d'exonérer Houphouët-Boigny») et p.236 L'homme qu'est Houphouët-Boigny ne peut avoir été trompé par Pierre Goba, ni piégé par Jacques Foccart ») –, mais les tribulations de Méatchi et l'usage qu'en fit Houphouët méritent réflexion. Il y a là une des clefs pour comprendre la manière dont la machine ivoirienne de Foccart, dont Houphouët était le rouage essentiel – mais rien qu'un rouage –, fonctionnait. Souple, imperceptible, furtif, polyvalent. Ni vu, ni connu... La preuve !
    
Certes, et j'en conviens très volontiers, Félix Houphouët n'était pas un fantoche comme les autres. Ce n'était pas non plus un traître banal, dans la mesure où, n'ayant jamais adhéré en conscience aux idéals ni aux objectifs de lutte de la grande majorité des Ivoiriens adhérents du RDA en 1946-1950, il ne les a donc pas vraiment trahis lorsqu'il se rallia à Mitterrand et Pleven. Mais, dès 1950, peut-être même dès 1948, du fait de l'obligation où il était, s'il voulait survivre politiquement et survivre tout court, de jouer un double jeu, et en ce qui concerne les autorités françaises, la nécessité absolue d'en passer par lui pour reprendre la Côte d'Ivoire en main au moindre coût politique – piégé, mais indispensable –, il était devenu une véritable machine à trahir. Une machine à programmes dont, à partir de 1959, directement ou par l'intermédiaire de ses agents détachés à Abidjan, Foccart n'eut qu'à manipuler les boutons.
    
D'où cette réelle complexité du cas Houphouët. Du moins, c'en est une des causes. Car il en existe certainement bien d'autres, et aussi déterminantes même si, peu ou prou, elles ont toutes quelque chose à voir avec celle-là.
    
C'est dire que l'élucidation du cas Houphouët n'est pas une mince affaire. Mais je suis sûr qu'il existe un moyen direct d'y parvenir, et que cela se fera tôt ou tard. C'est indispensable. Pour que la Côte d'Ivoire devienne un vrai pays, un pays gouvernable, il faudra nécessairement en passer par là. Sinon on se voue à faire du surplace. Et cela a un coût, non seulement pour la Côte d'Ivoire et ses voisins, mais également pour la France.
    
Cela m'est apparu très clairement en lisant ce que tu as écrit sur l'affaire du Liberia, sur le Burkina Faso de Thomas Sankara, sur l'épisode du Biafra, sur le soutien à Savimbi… A quoi on doit ajouter l'utilisation du territoire de la Côte d'Ivoire comme base des menées subversives contre la Guinée et le Ghana, et même contre le Mali de Modibo Kéita.
    
Sur tout cela, ton approche tient le milieu entre la mienne et celle, par exemple, de Samba Diarra. Dans l'état actuel de la question, c'est évidemment la plus correcte des trois.

Quelques remarques de détail pour finir :
    
À propos de Gabriel Lisette (p.71). C'était bien un administrateur des colonies, mais avait-il, à cette époque, le grade de gouverneur ? J'en doute. En outre, et sans vouloir faire du racialisme, s'il était bien Français, c'était aussi un Martiniquais et un Noir. Il convient, me semble-t-il, de fournir au lecteur le moyen de ne pas le confondre dans le même sac qu'un Aujoulat, par exemple.
    
Au lieu d'anciens de la Féanf (p.60), s'agissant des étudiants ivoiriens, il vaut peut-être mieux dire (ou préciser) : anciens de l'Ugéci (Union des étudiants de la Côte d'Ivoire, section de la Féanf pour partie, ceux qui étaient organisés en France, et qui étaient il est vrai la majorité). Mais, vers 1958 et surtout en 1959 et 1960, l'Ugéci, comme son homologue camerounaise, eut un rôle assez spécifique, à proportion de la dimension politique prise par Houphouët. La preuve en est que c'est en tant qu'Ivoiriens (ou Camerounais) que pour la première fois en 1961 des étudiants furent expulsés de France.
Enfin, voici deux textes sur Victor Biaka Boda, qui fut le premier de cette longue série de morts et, de mon point de vue, l'un des plus symboliques.
    

Bien cordialement. Et meilleurs vœux à SURVIE !

Marcel Amondji (30 janvier 1998)

 

lundi 20 février 2012

IMPRESSIONS DAKAROISES (avril 1991 - février 2012)


Début 1991, invité par des amis qui y étaient pour leur travail, j’ai séjourné une quinzaine de jours à Dakar. Le président d’alors s’appelait Abdou Diouf, le même qui est actuellement à la tête de la « francophonie » comme s’il n’avait toujours été qu’un haut fonctionnaire français ; et son principal opposant s’appelait Abdoulaye Wade… Entre eux, et autour d’eux, se déroulait un drôle de jeu. Du moins aux yeux de l’observateur étranger – étranger et surtout naïf, au sens propre – que j’étais. Tout ce que je vis, entendis et lus durant ce bref séjour m’avait fortement impressionné. De retour à Paris, j’avais consigné mes impressions dans un article qui parut dans le numéro d’avril 1991 du mensuel Le Nouvel Afrique-Asie, sous le titre : Le coup de poker d’Abdou Diouf, et sous le pseudonyme de Marcel Adafon. Vers la même époque, après avoir lu dans Téré, le journal du Parti ivoirien des travailleurs, un article sur les affaires du Sénégal qui m’avait paru à la fois très mal informé et un peu arrogant, j’écrivis à un de mes amis d’Abidjan à qui j’avais déjà touché un mot de mes impressions de ce voyage (voir la lettre du 17 mai 1991), et que je savais proche de l’auteur, ce que j’avais vu, entendu et ce que je croyais avoir compris lors de mon très fugace contact avec les réalités sénégalaises. Ces textes se complètent et s’éclairent l’un l’autre en même temps qu’ils découvrent un pan de la préhistoire de la crise actuelle. Autant de raisons qui, me semble-t-il, suffisent pour justifier leur réunion dans ce post que je destine avant tout à ceux de nos amis lecteurs qui seraient à la recherche de clés pour comprendre ce qui se passe au Sénégal aujourd’hui, ainsi que ce qui s’y prépare pour demain.

Je rappelle qu’il ne s’agit que des impressions brutes de quelqu’un qui découvrait le Sénégal, et qui était arrivé dans ce pays frère sans idées préconçues sur sa situation intérieure ou sur son histoire, sans préjugés, mais armé d’un solide parti pris quant à ce qui se passait au même moment en Côte d’Ivoire et dans le vaste monde. Un parti pris qui n’a pas changé, et que je n’ai pas voulu dissimuler au moment de publier ces textes déjà anciens, mais qui n’ont pas cessé d’être actuels.

M. Amondji (19 février 2012)

LETTRE DU 17 MAI 1991


 Bien cher F,

(…). je reviens de Dakar. C’est le voyage dont j’ai parlé à mots couverts dans ma précédente lettre. Cette immersion dans les « réalités africaines » m’a permis de confirmer quelques-unes de mes intuitions, (…).

Je reviens donc d’un séjour (en famille) de deux semaines à Dakar, où j’ai revu de vieux amis sénégalais (de la gauche du Parti socialiste (PS), et du Parti de l’indépendance et du travail (PIT)) à la fois très engagés dans les processus en cours dans leur pays, et fort intéressés par ce qui se passe chez nous. Ce trop bref séjour m’a pourtant beaucoup appris et, surtout, il m’a donné beaucoup d’espoir et de confiance. Ce fut une excellente école pour le citoyen ivoirien un peu atypique que je suis ; meilleure, de ce point de vue, que l’expérience que je fis il y a une douzaine d’années au Bénin, car, au cacao et à Houphouët près, le Sénégal ressemble beaucoup à notre Côte d’Ivoire des années 1990. Il faut que « Téré » suive de près ce qui s’y passe ; et il faut continuer à leur envoyer vos publications et communiqués. Mes amis ont été très impressionnés par votre prise de position sur la guerre du Golfe par exemple. La relation que vous avez établie avec eux est un lieu de fructueux échanges d’expériences passées et à venir. Il faut l’entretenir coûte que coûte. C’est une nécessité qui découle de la décision du CC dont tu m’informes et que j’attends de lire in extenso.

(…).

Fraternellement, Marcel.



LETTRE DU 03 JUIN 1991


Cher ami,

Revoir A… et l’écouter m’a fait faire un pas de plus dans la connaissance de votre travail et des conditions réelles dans lesquelles vous vous battez. La journée de samedi dernier surtout, où j’ai assisté à sa rencontre avec les militants d’ici, m’a beaucoup apporté. De sorte que lorsque je la reverrai pour l’accompagner au siège de l’Humanité, mardi, après ces quelques jours où j’y ai réfléchi tout à loisir, je saurai mieux répondre à deux ou trois questions qu’elle m’a posées et qui m’ont laissé un peu court. Mais, auparavant, c’est sur toi que je vais m’y essayer.

D’abord, il s’agit de savoir comment faire avec la grande diversité d’origine et, probablement, aussi d’horizon idéologique, qui caractérise le parti dans sa composition actuelle. J’ai trouvé la question amusante; non pas qu’elle ne fût pas grave et digne de considération, au contraire !, mais parce que de la soulever est en soi un signe. Question amusante, donc, parce qu’elle m’a réjoui. J’ai répondu en riant que je n’y voyais aucun problème. C’est bien ce que je pense encore en écrivant ces lignes. Mais, ma réaction, je la considère maintenant comme trop rapide pour être vraiment utile. Les rencontres de samedi m’y ont ramené, et je crois qu’il est nécessaire de considérer la chose en fonction des situations concrètes qui pourraient se produire, et qui sont imprévisibles.

Aujourd’hui, l’essentiel, c’est que nous soyons réunis autour d’un projet qui nous est commun et que chacun de nous a conçu pour lui-même, en toute indépendance. N’est-ce pas le principe qui était à la base de la « gauche démocratique » (GD) ? Il y a, certes, une grande différence entre ce qui unit les adhérents d’un parti entre eux et ce qui réunit des partis différents dans une coalition ou dans un front. S’agissant d’un parti, ce qui unit ses membres est moins labile, et il faut, en général, des circonstances très graves pour le dissoudre. Ces circonstances peuvent être extérieures; mais elles peuvent aussi être internes, ou peut-être devrais-je dire, intestines, ou les deux à la fois. Je veux dire qu’elles peuvent être provoquées par des introductions intempestives de questions secondaires au milieu de préoccupations qui devraient être les plus fondamentales, et qu’elles peuvent être le fait soit d’adhérents sincères, soit le fait de diversionnistes agissant pour le compte de l’adversaire. On ne peut donc pas exclure qu’un jour, par l’un de ces biais, le parti connaisse des difficultés liées à sa composition actuelle. C’est une raison pour être vigilant à tous les instants ; mais il n’y a pas, à mon avis et à proprement parler, de mesures préventives qui soient de nature à nous en préserver. Il suffit que tout soit toujours clair et transparent afin qu’à tout moment et quelles que soient les circonstances, chacun puisse retrouver ses repères. La diversité ne peut être qu’une richesse dès lors qu’elle est reconnue et assumée. A cet égard, je suis tout à fait sûr que vous avez la réponse à la question. Bien mieux, toute votre pratique me semble parfaitement conforme à cette situation et à ce qu’elle pourrait produire éventuellement. C’est l’essentiel : être attentif au fait, sans le surestimer, mais sans le sous-estimer non plus.

Cela dit, j’ai observé chez certains de nos jeunes amis venus écouter A…, samedi, des tendances que je qualifierais d’administratives, consistant à considérer le parti comme un corps délimité et figé, et non comme un mouvement perpétuel vers un objectif à peu près repéré, certes, mais qu’on ne peut atteindre qu’en parcourant un chemin imprévisible. Nous avons connu cela ; aussi, n’est-ce pas un reproche. Je ne crois même pas qu’il soit nécessaire d’introduire ce point parmi les préoccupations actuelles, sinon, peut-être, à votre niveau (CC et SN), et encore, avec circonspection. En tout cas, cela ne devrait jamais être débattu, même à ces niveaux, isolément de l’ensemble de la question identitaire, dont c’est un aspect. Il y a, en effet, des partis qui ne sont ou qui ne veulent être que des administrations (Cf. les vues de Gbaï Tagro dans « Notre Temps » N° 1); d’autres encore qui sont des administrations (le PDCI en est le type même, et aujourd’hui plus que jamais). Il s’agit donc de réfléchir au moyen de faire prendre conscience de la différence essentielle du PIT d’avec ces conceptions administratives de l’exercice du droit d’initiative politique; différence que nos adversaires connaissent (d’où les imputations de dogmatisme ou d’intellectualisme, notamment) mais qui peuvent échapper aux moins expérimentés d’entre nous-mêmes. Car c’est plus une question d’expérience que d’étude : tel s’engage dans un parti parce qu’il sent, de manière confuse, que c’est là qu’il est appelé; puis, en y travaillant, il découvre peu à peu, en lui-même, les raisons auparavant obscures qui le poussaient dans cette direction à son insu. Mais c’est un processus aléatoire dans une période où nos jeunes amis sont plongés dans une atmosphère infestée par les miasmes semés par les fameux « partis dominants », mais aussi par les partis dominés par les idées les plus répandues. Dans de telles conditions, il est recommandé de vacciner.

A cet égard, il faut faire attention à un organe comme « Notre Temps » : est-ce un « Nouvel Horizon » bis ? J’y retrouve un J. C., un G. K. ; seraient-ils des transfuges ou bien des mercenaires allant, sans états d’âme, d’un râtelier à un autre, pour de l’argent ? Bien entendu, cela serait sans importance si un article signé D. B., le rédacteur en chef de la publication (pp. 10, 11 et 12), si astucieusement mis en page, ne trahissait pas une véritable complaisance à l’égard de la « stratégie » de participation au bureau de l’Assemblée nationale. Certes, il ne s’agit pas de croiser le fer avec tous les brouillons politiques que le 30 avril 1990 a suscités, mais il faut garder un œil sur leurs évolutions. La liberté ne doit pas servir de passeport à la fraude !

Il me semble qu’après cela une mise au point était nécessaire; brève, sans esprit de polémique; visant surtout les nôtres, afin de les avertir de toute cette pollution dans laquelle ils pourraient patauger s’ils n’y prenaient pas spécialement garde. Il n’était pas nécessaire que cette mise au point fût immédiate, au contraire ! Ce sera mieux à froid, quand ce D. B. ne s’y attendra plus. Car il n’est pas impossible qu’il ait voulu la provoquer à chaud. Au vu de tout ce que j’ai observé depuis 1988, je m’attends au pire de ce côté-là. Ce n’est pas interdit, si on peut y penser sans perdre son sang froid. Mais, bien entendu, c’est à vous d’en juger.

Je prolongerai ce propos par une observation sur l’article de Nea-Kipré dans « Téré hebdo » N° 21. Cet article me fait problème pour deux raisons. Premièrement, il faut être clair dans un texte de ce genre. Manifestement cela vise les tendances actuelles du FPI. Alors il faut le dire, car, en de telles matières, il y a toujours plus d’avantages à parler vrai qu’à tourner autour du pot. Deuxièmement, il n’existe pas de syndrome sénégalais au sens de cet article. L’entrée de deux partis de l’opposition dans le gouvernement n’est pas le seul fait significatif de cette période de l’histoire du Sénégal qui a commencé en 1988. Il ne faut pas l’isoler des élections de cette année-là, ni du conflit avec la Mauritanie, ni de l’évolution de la situation en Casamance. Mais, ces événements eux-mêmes ne sont que des conséquences plus ou moins directes d’un marasme politique torpide qu’ils ont ensuite contribué à compliquer jusqu’à paralyser totalement le pays, ne lui laissant que cette alternative : ou bien la guerre civile, ou bien la livraison du pays à l’étranger. Ce qui revient d’ailleurs à dire qu’à terme, c’était les deux à la fois qui menaçaient les Sénégalais. Parce que Wade n’avait pas plus la solution du vrai problème que Diouf; et parce que l’un et l’autre se valent en forces, sans être pour autant assurés que ce serait un combat singulier entre eux seuls. Wade s’est finalement rendu compte – ou il a été persuadé, peu importe – qu’il jouait un jeu dangereux pour lui-même autant que pour son adversaire, mais surtout pour leur pays. J’étais au Sénégal au moment où il a déposé les armes au pied de l’autel de la Patrie. Je crois que c’est une décision positive, un acte politique de grand courage. Et s’il faut en informer les Ivoiriens, autant le faire en toute objectivité, en se plaçant dans le contexte sénégalais et non en se guidant sur les affirmations de Landing Savané parues dans « Nouvel Horizon ».

Pendant mon séjour, j’ai suivi à la télévision une interview d’Assane Seck, une personnalité aujourd’hui neutre par nécessité. Une telle interview, disons de Bernard Dadié par exemple, nous vaudrait en Côte d’Ivoire tous les bénéfices de la conférence nationale souveraine du Bénin, sans la malédiction d’un Soglo ! C’était, mine de rien, le procès raisonné et responsable de tout ce qui s’est fait depuis la loi cadre. Si cela fut possible, c’est parce qu’au Sénégal, depuis 1988, la réflexion politique a fait du chemin, aiguillonnée qu’elle était par une série de drames concrets.

Je ne suis pas dans le secret des hommes politiques sénégalais; mais, ceux dont il s’agit ont fait, sans convention solennelle, les choix décisifs qui ouvrent la voie vers la remise à flots d’un pays réellement naufragé. Bien entendu, après ce premier pas, tout reste encore à faire; mais il le fallait d’abord. D’autres n’ont pas voulu les accompagner. Peut-être que je les comprendrais s’ils étaient Ivoiriens et s’il s’agissait de la Côte d’Ivoire. Mais ils sont Sénégalais, et, d’après ce que j’ai vu ou entrevu, je ne peux pas les comprendre.

S’agissant de Dansokho, cité trois fois dans cinq lignes en fin d’article comme un accessoire de Wade, ce qu’il n’est certainement pas, je te renvoie à ma lettre précédente, et je prie pour que nos amis Sénégalais ne se formalisent pas du procédé de Nea-Kipré !

Je ne crois pas que l’entrée de Dansokho au gouvernement relève de la même sorte de démarche que celle de Wade. Depuis 1988, notamment, Wade n’a pas cessé de chauffer ses troupes. Puis, fin février 1991 (meeting de Thiès commémorant la « victoire » que Diouf lui aurait volée en 1988), il leur a dit qu’il n’y avait pas d’autre voie vers le pouvoir que les urnes. Je te passe les détails, en particulier, son interview dans le même numéro de « Sopi » qui relatait le meeting, interview dans laquelle il promettait monts et merveilles à tous et à chacun, avec un flou dans le propos qui laisse à penser sur les qualités morales de l’individu.

Au contraire, Dansokho et le parti de l’indépendance et du travail se disaient prêts, notamment depuis la crise sénégalo-mauritanienne, à prendre leurs responsabilités dans un gouvernement d’union nationale, sur la base d’un programme convenu au préalable entre tous les participants. On peut se poser la question de savoir s’ils ont eu satisfaction sur ce point. Quand j’ai déjeuné avec Dansokho, l’avant-veille de mon départ de Dakar, c’était entre deux réunions avec je ne sais qui; et, d’ailleurs, il n’était pas question d’en discuter à table au milieu de nos familles. Je ne sais donc pas ce qu’il en est. Mais je ne crois pas que cette condition était toujours, alors, un préalable incontournable, dans la mesure où la situation était devenue très labile dans les dernières semaines. L’analyse de nos camarades était que personne ne contrôlait plus la situation, qui pouvait dégénérer à tout moment.

Tu as sans doute entendu parler de « Set Setal », cette campagne de propreté spontanée de la jeunesse dakaroise, qui s’est propagée à travers tout le pays comme une traînée de poudre (c’est le cas de le dire !). Pendant plusieurs jours, cette jeunesse a tenu Dakar à ses ordres, armée seulement de balais et de pinceaux ! Ils avaient dressé des barrages et les automobilistes devaient acquitter un droit de péage destiné à alimenter la campagne de propreté. Ils étaient d’autant plus craints, semble-t-il, qu’ils étaient parfaitement disciplinés, sans qu’on pût savoir s’ils avaient des chefs et qui étaient ces chefs. Bref, tout le monde a cru à une tentative de prise du pouvoir en douceur, mais chaque parti a cru aussi que c’était son voisin qui en tirait les ficelles dans l’ombre.

Au moment de mon séjour, il n’en restait que des vestiges sur les murs et le rebord des trottoirs. Mais chaque frémissement à l’université ou dans les lycées y ramenait les esprits. Tous ceux avec qui j’en ai parlé en avaient conservé un souvenir très vif. Mais, pour tous, une chose au moins était tout à fait sûre : c’était le signe que l’édifice politique hérité de Senghor avait fait son temps, puisqu’une initiative née en dehors de ses limites avait été capable de le paralyser. C’était d’ailleurs le sens général des propos d’Assane Seck, si on les entendait bien.

Lorsqu’on a fait la guerre et que tout est saccagé, il faut enfin faire la paix. Il y a des guerres qui ne tuent pas les hommes, qui ne détruisent pas les maisons, mais qui minent l’âme d’une société. Telle était la guerre que les Sénégalais se faisaient depuis 1988. Cette guerre pouvait se terminer complètement avec la formation de l’actuel gouvernement. Je ne m’avancerais certes pas jusqu’à affirmer qu’elle est terminée, mais, au moins, nos amis ont payé de leur personne pour qu’elle puisse l’être.

Ont-ils eu raison d’y aller ? Ont-ils eu tort ? l’Histoire le dira, selon la formule consacrée, à ceux que cela intéressera encore. Pour moi, je ne veux en juger que d’après les enjeux d’aujourd’hui. Comme je juge Sékou Touré d’après ce qu’il fit le 28 octobre 1958 ; Mengistu d’après ce qu’il fit en 1974 ; Fidel Castro d’après Moncada et l’odyssée du Granma ; etc. L’histoire n’est que la photographie qui confirme l’ordre d’arrivée des concurrents, mais qui ne rend pas compte de la manière dont ils prirent le départ. Or, en politique, c’est peut-être cela qui a le plus d’importance. Parce que c’est un concours où tous ceux qui prennent le départ ne se retrouvent pas à l’arrivée.

Voilà ce que j’avais envie de dire à mon jeune ami, car je suppose qu’il est jeune, et je ne doute pas qu’il acceptera l’offre de mon amitié. Il vaut mieux dire ces choses que de les penser et se taire.

(…).

Marcel




 LE COUP DE POKER D’ABDOU DIOUF

Si la politique était un sport, ce serait le seul où un athlète peut donner l’impression d’une activité harassante alors même qu’il est lourdement cloué sur place par un dense réseau d’entraves savamment tressé tant par ses propres amis (de l’intérieur et de l’extérieur) que par ses adversaires. Et cela serait tout particulièrement vrai du président Abdou Diouf et de maints autres leaders politiques du Sénégal, depuis les chaudes journées de février1988, lorsque le premier fut « triomphalement réélu », tandis que les autres affirmaient, non sans vraisemblance, qu’ils l’avaient battu.

Ainsi, depuis trois ans, périodiquement, on croit voir le chef de l’Etat sénégalais bondir vers la solution des nombreux problèmes « urgents » au milieu desquels son pays se débat, et, en réalité, il n’a jamais décollé de la case départ. Le 31 décembre dernier, il s’était déjà livré à son exercice favori qui consiste à lancer à la cantonade des appels au consensus sans paraître vraiment soucieux d’en donner les moyens au pays. Il vient de récidiver avec le train de mesures annoncées le 27 février à la suite d’un comité central du Parti socialiste dont il est aussi le secrétaire général.

Cette fois-ci le menu semble plus consistant ; mais, est-ce roublardise ? est-ce maladresse ? l’amphitryon s’est bien peu soucié de la diversité des goûts et des appétits de ses invités. Après avoir institué un poste de « médiateur de la République », un Haut conseil de la radio-télévision et une Commission de révision du code électoral, il vient d’aménager la constitution afin de s’offrir un Premier ministre. Le tout en dehors de toute concertation préalable, officiellement du moins, avec ceux auxquels il aurait par ailleurs, semble-t-il, l’intention d’offrir quelques places dans son gouvernement.

Dans tout autre pays, on aurait vu malgré tout dans cette foulée marathonienne l’indice d’une volonté tendue d’aller de l’avant contre vents et marée, de forcer l’histoire et le destin afin de sortir le Sénégal du bourbier. Mais il semble qu’on ait, ici, plutôt des raisons de douter que ce mouvement apparemment impétueux soit de ceux qui dérangent les lignes, tant il est vrai que le PS et son secrétaire général traînent derrière eux, notamment depuis l’affaire de février 1988, une vilaine réputation de machiavels du Sahel.

Dans leur ensemble, les Dakarois de la base, dont le prototype est le fameux Goorgoorlou, le héros de la BD du Cafard libéré, ont accueilli ces « nouvelles » avec philosophie, encouragés par une presse goguenarde qui s’acharne à discréditer le pouvoir, sans d’ailleurs épargner les dirigeants les plus en vue des oppositions.

Au demeurant, les mesures déjà réalisées sont de celles qui ne mangent pas de pain, même si elles sont parfois inutilement coûteuses comme on l’a entendu dire dans un meeting wadiste. Quant à celles qu’on attendait le plus et qui seraient le plus utiles, chacun sait qu’Abdou Diouf ne peut pas les réaliser tout seul, ni comme il l’entend. Les partenaires, surtout l’un d’eux qui entretient sur place des troupes d’élite plutôt voyantes, veillent au grain. La rumeur veut même que ce soit eux qui font courir le président Diouf, afin de débloquer la situation sans issue qui règne depuis trois ans. Les prébendiers du PS, de leur côté, ne sont pas favorables à des orientations qui mettraient en cause les avantages et les habitudes acquis au cours de trente années de parti unique de fait. Et il faudra encore dégager un terrain d’entente avec une opposition soupçonneuse et désunie.

Dans on ensemble, l’opposition s’est montrée, au premier jour, hésitante, voire réticente. Chat échaudé craint l’eau froide ! Mais il n’y a pas que cette prudence, normale, et qui, d’ailleurs, n’empêche pas tout le monde de prêter une écoute sérieuse à ce qui se dit dans la maison du Parti socialiste.

C’est le cas à coup sûr des militants du PIT, le parti des communistes sénégalais, qui ont toujours dit qu’ils étaient prêts à tout moment à prendre leur part de responsabilités dans un gouvernement de véritable union nationale, pourvu que ce soit un gouvernement formé « autour d’un programme élaboré et mis en œuvre par toutes les parties prenantes ». Questionné le 5 mars par Sud Hebdo, Amath Dansokho, le secrétaire général du PIT, a réaffirmé cette disponibilité en mettant les points sur les i : « Cela aurait dû intervenir plus tôt. Cela fait longtemps que nous avons dit qu’au vu de la crise économique que connaît le pays et l’impasse politique née des fraudes des élections de 1988, il est important d’avoir une politique de large rassemblement. Nous sommes d’accord pour un gouvernement d’union nationale, pas autour de la politique définie par le PS mais par toutes les forces vives du pays qui l’acceptent. » De ce côté-ci, les choses sont claires. Mais il faut compter avec les pêcheurs en eaux troubles de tous bords, par définition ennemis de toute clarté, et aussi avec les partenaires qui ne sont pas précisément enclins, par les temps qui courent, à discuter calmement avec les gens qui parlent d’indépendance nationale alors qu’ils ne sont ni Baltes ni même Koweitiens.

Il n’en est pas de même, loin s’en faut, en ce qui concerne les autres formations de l’opposition coiffées par la « Coordination nationale des chefs des partis d’opposition » (CONACPO), dans laquelle se retrouvent Abdoulaye Wade (PDS), Abdoulaye Bathily (LD/MPT), Mamadou Dia (MSU), Amadou Guiro (OST), Landing Savané (AJ/MRDN)…

Devant le fruit de la tentation offert par Abdou Diouf, le PDS et son « leader charismatique » observent, sur le fond, un silence hautain que certains interprètent comme un signe de leur embarras, et d’autres comme un aveu de complicité. Selon ces derniers en effet, la cause principale de l’initiative de Diouf et du silence de Wade serait la même et se trouverait dans « des négociations secrètes organisées sous la houlette des Etats-Unis et de la France » en vue de favoriser un dégel rapide de la mare politique grâce au partage du pouvoir entre les deux vieux rivaux, que rien de fondamental ne sépare. Quoi qu’il en soit, devant la foule de ses fans réunis à Thiès le 24 février pour la commémoration de « sa victoire » de 1988 – victoire « volée » par le PS –, Me Wade a indirectement donné acte de ce dégel lorsqu’il affirma : « La clef du pouvoir, c’est le code électoral, ce n’est pas la violence ».

Les moins surpris par cette conversion subite à la non-violence ne furent pas les partisans de « l’apôtre du Sopi », qui, dans leur ensemble seraient plutôt pour en découdre chaque jour avec Abdou Diouf et son PS. A telle enseigne que le reporter de Sopi, l’hebdomadaire du PDS, a cru devoir édulcorer la nouvelle profession de foi de son idole par ce commentaire à l’accent revanchard : « Néanmoins, il n’y a aucun doute que ce calme est celui qui précède la tempête ». A ce compte, il paraît clair qu’une entente secrète entre Me Wade et le président Diouf pour gouverner ensemble sans tenir compte des autres membres de la CONACPO ni du PIT comporterait, pour le challenger comme pour le titulaire, plus de risques que d’avantages.

Avec cela, la position de certains des associés du chef du PDS dans la CONACPO est sans nuances : c’est une fin de non recevoir plus ou moins catégorique. Selon les propos recueillis à chaud par Sud Hebdo, les amis de M. Dia « ne participeront pas à la Commission de révision du code électoral ; s’en tiennent à l’appel de la CONACPO pour une conférence nationale et rejettent les nouvelles manœuvres dilatoires de Diouf ». Même raideur chez Amadou Guiro : « Pas de participation à un gouvernement de colmatage ». Le dirigeant de l’OST estime que « c’est encore un truc de Diouf pour démobiliser les gens ». En revanche, Landing Savané est seulement circonspect : s’il estime devoir insister pour la conférence nationale, il ne paraît pas fermé à une entente programmatique. C’est une sorte de juste milieu entre les attitudes précédentes et celle du PIT. Les réactions des membres de l’opposition aux « ouvertures » d’Abdou Diouf sont donc plutôt diverses ; comme, du reste, leurs credo politiques. La CONACPO est une association plutôt branlante. Si l’intention du président Diouf n’est que de la déstabiliser tout à fait, il ne pouvait pas trouver pomme de discorde plus vénéneuse ! Mais à quoi lui servirait-il de jouer ce jeu ? Et, d’ailleurs, en a-t-il vraiment les moyens aujourd’hui ? La situation interne du Parti socialiste dans lequel son secrétaire général, coincé entre les « rénovateurs » et les « caciques » qui le tirent à hue et à dia, n’est pas précisément de celles qui permettent à un homme politique qui n’est pas sans culture de mépriser ses adversaires. C’est une difficulté qui s’ajoute à toutes celles qui se sont déjà accumulées sur les épaules du premier des Sénégalais pour les rendre tout à fait insupportables. En vérité, Abdou Diouf n’a pas d’autre choix, compte tenu de ce qu’il représente et compte tenu de l’état de son régime et de son pays, que celui qu’il propose. Maintenant, il s’agit de bouger vraiment.

Marcel Adafon (Le Nouvel Afrique-Asie avril 1991)

mardi 14 février 2012

Marthe Amon Ago : « le Cnrd a un rôle de résistance et de veille »


Dans cette interview exclusive (Notre Voie 14 février 2012), Marthe Amon Ago, secrétaire générale du Congrès national de la résistance pour la démocratie, nous dit ce que cette organisation représente à ses yeux. Une position courageuse et digne, aux antipodes de la posture capitularde de Laurent Fologo et consort

Notre Voie : La récente assemblée générale du Cnrd vous a nommée dans les fonctions de Secrétaire générale par intérim. Dans quel état se trouve ce mouvement politique au moment où vous prenez fonction ?
Amon Ago Marthe : La tenue d’un congrès me permettra de mieux apprécier l’état des lieux. Par exemple, par la  présence effective des membres… Sinon, la liste qui m’a été remise fait état de 39 organisations, membres au lieu de 27 lors de la signature de la Charte en 2006. Le Cnrd se porte donc bien au moment où je prends fonction.

N.V : Dans quel esprit le Cnrd a-t-il été créé et quels sont ses objectifs ?
A.A.M : Depuis l’attaque de la Côte d’Ivoire en 2002, nous avons tous assisté à un élan patriotique. Le Cnrd s’est voulu une plate-forme de regroupement et d’encadrement de tous ces  mouvements populaires. C’est pourquoi, le Cnrd s’est fixé comme objectifs principaux, la défense des institutions de la République, la sauvegarde de la souveraineté, la promotion de la démocratie, de l’Etat de droit, de la paix, de la restauration de l’image de la Côte d’Ivoire ainsi que de sa vocation traditionnelle de nation ouverte sur le monde (article. 3 de la Charte).

N.V : Qui peut donc être membre du Cnrd?
A.A.M : L’article 2 de la Charte dit ceci : « Sont parties à la présente Charte, les organisations politiques et sociales adhérant aux principes des libertés publiques et aux valeurs républicaines. Les parties contractantes affirment leur attachement au respect de la Constitution, notamment en ses dispositions consacrant le mode de dévolution du pouvoir par les élections et se déclarent opposées à tout recours à la force des armes comme moyen d’accession au pouvoir. »

N.V : Dans une interview, la semaine dernière, au quotidien gouvernemental Fraternité Matin, Laurent Dona Fologo, vice-président du Cnrd, a déclaré vouloir donner une nouvelle orientation à votre organisation. Il a notamment indiqué vouloir une opposition sans violence, qui respecte ceux qui gouvernent. Comment avez-vous accueilli cette déclaration ?
A.A.M : Permettez-moi de ne pas me prononcer sur les propos de M. Fologo qui est un membre de notre organisation. Au Cnrd, les opinions se partagent en assemblée. Ce n’est pas de manière fortuite que notre groupement porte le nom de Congrès national de la résistance pour la démocratie. En effet, l’appellation Congrès évoque l’idée d’une réunion de personnes qui se rassemblent pour échanger leurs idées ou se communiquer leurs études.

N.V : Est-ce à dire que le Cnrd n’a pas changé d’orientation ?
A.A.M : Si c’est par rapport aux propos de M. Fologo que vous me posez cette question, je ne vous répondrai pas. Pour une question de principe et d’éthique de notre organisation.

N.V : Depuis le premier congrès qui a fixé les objectifs et orientations du Cnrd, il n’y a donc pas eu un autre congrès pour imprimer une nouvelle orientation ?
A.A.M : A ma connaissance et au regard des documents reçus, non ! Cependant, il importe que vous sachiez qu’au Cnrd, le mot Congrès désigne certes l’organe suprême, mais il tient ses assises de deux manières. Pour le renouvellement des instances, le Congrès se tient tous les trois ans. Par contre, il doit tenir deux sessions ordinaires dans l’année (articles 15 et 17 des Statuts). Il peut également se réunir en session extraordinaire. 

N.V : Laurent Dona Fologo a également soutenu que le Cnrd doit servir de courroie de transmission entre le pouvoir et l’opposition. Ce qui suppose que le Cnrd n’est pas partie prenante dans le combat pour la défense des institutions. Où se situe donc finalement le Cnrd ?
A.A.M : Je vous réitère ma position, à savoir que je refuse de commenter les propos de M. Fologo qui est l’un des huit vice-présidents du bureau du Cnrd. Cependant, si vous me demandez en tant que Secrétaire générale, où se situe le Cnrd sur l’échiquier politique ivoirien, je peux vous répondre.

N.V : Je vous écoute…
A.A.M : Après lecture de la Charte, des Statuts et Règlement Intérieur, mes analyses se résument en ce qui suit : le Cnrd a son essence dans sa dénomination qui n’est certainement pas fortuite : « Résistance pour la Démocratie ». En effet, on parle de résistance lorsque les habitants d’un pays s’opposent à l’action d’un occupant. Quant à la démocratie, c’est l’idée selon laquelle, l’autorité suprême appartient à l’ensemble des citoyens d’un pays. Aussi, le Cnrd est-il le regroupement de toutes les forces patriotiques qui veulent la souveraineté de la Côte d’Ivoire, l’indépendance effective de la Côte d’Ivoire. En d’autres termes, il s’agit de personnes ou d’organisations qui revendiquent la souveraineté de la Côte d’Ivoire au plan international, la liberté et l’égalité des citoyens au plan national. Nous en déduisons que le Cnrd n’est pas La Majorité Présidentielle (Lmp) ; il n’est pas comparable au Rhdp. Il est certes un groupement politique, mais il n’est pas un regroupement de partis politiques uniquement, parce que non prévu pour gouverner comme c’est le cas pour Lmp ou le Rhdp. Le Cnrd est une force de défense des institutions de la République et de promotion de la démocratie par des voies et moyens spécifiques. Concrètement, le Cnrd a été créé pour s’opposer aux forces impérialistes qui menacent la souveraineté de notre pays, la Côte d’Ivoire, et l’empêchent de prendre librement son destin en mains, et à son peuple de choisir son chef et ses représentants. Une fois la souveraineté acquise, il est impératif de la préserver en veillant à une pratique démocratique véritable laquelle suppose un Etat de droit, le respect de la liberté et de l’égalité des citoyens. En conclusion, le Cnrd a un rôle de résistance et de veille. C’est pourquoi, peu importe que ses membres soit à l’opposition ou au pouvoir. Par exemple, le Pdci-Rda peut adhérer au Cnrd aujourd’hui si tant est qu’il est réellement attaché à l’indépendance et à la souveraineté de la Côte d’Ivoire ainsi qu’à la pratique de la démocratie.

N.V : En tant que Secrétaire générale nouvellement installée, quel est votre programme d’activités ?
A.A.M : Nous avons déjà élaboré notre programme d’activités, mais nous attendons qu’il soit adopté par le bureau avant de le rendre publique.

Interview réalisée par Boga Sivori