jeudi 14 février 2019

Deux secrets du système Houphouët


COMPLICES...
Le régime existant au moment de l'indépendance a été mis en place à partir de 1959, au moment même où Jacques Foccart tissait les réseaux destinés à permettre l'intervention de la France dans une région où se développaient des processus menaçants pour ses intérêts. Par sa position géographique formant un coin profondément enfoncé au cœur de la région, la Côte d’Ivoire était la base idéale pour les attaques sournoises contre la souveraineté et la stabilité intérieure des Etats voisins dont l'orientation politique déplaisait aux impérialistes. A l'avantage de la position géographique s'ajoutait celui constitué par l'entière disponibilité du régime houphouétiste. Quoiqu'on en veuille, cette disponibilité ne résultait pas des convictions philosophiques d’Houphouët ni d'un « grand dessein » politique qui lui serait propre, mais de l'infiltration de tout l'appareil de son Etat par des gens qui n'avaient rien à refuser au secrétaire général de l'Elysée pour les affaires africaines et malgaches.
Il est notoire que le départ de J. Foccart de l'Elysée n'a pas changé les méthodes et les moyens d'intervention de la France dans les affaires africaines et en particulier dans les affaires des anciennes colonies françaises. L'affaire d'Auriol, dans la région de Marseille, qui amena la justice à s'intéresser à un certain Debizet, a permis de constater que les hommes liés au « système Foccart » sont restés en place et poursuivent leur travail ici ou là. Debizet, chef du SAC par la grâce de J. Foccart, était aussi l'un des « conseillers » d’Omar Bongo. De tels hommes ont siégé autour d’Houphouët et cela n'était pas public alors. Ce n'est pas parce qu'on ne parle pas d'eux qu'il faut croire qu'ils n'y sont pas toujours.
Tout en affirmant que c'est Houphouët qui poussait de Gaulle et la France à s'ingérer dans la guerre civile nigériane, J. Baulin écrit :

« A part ses propres sources d'information, il (Houphouët) sera secondé dans cette tâche, à partir de mai 1963, par le lieutenant-colonel Bichelot, détaché au cabinet présidentiel par le SDECE de Paris, avec le titre anodin de chef du "Bureau de liaison". Quant à Monsieur Mauricheau-Beaupré, il était le représentant personnel du secrétaire général de la présidence de la République française pour les Affaires africaines et malgaches auprès du chef de l’Etat ivoirien où il jouera notamment un rôle de tout premier plan lors de la tentative de sécession biafraise ».[1]

A l'époque où Bichelot et Mauricheau secondaient le chef de l’Etat ivoirien dans sa tâche (mai 1963), on était assez loin de la guerre civile nigériane (1967-1970). En revanche, une intense activité répressive régnait depuis cinq mois (janvier 1963) sur la Côte d’Ivoire elle-même à la suite de la découverte de prétendus complots. Selon une information parue dans la presse, des agents du SDECE, agissant en tant que tels en plein Abidjan, procédaient à l'arrestation de citoyens ivoiriens, notamment des officiers des FANCI, dans le cadre de cette affaire.
Cette même année, à peu près à la même époque, J. Baulin s'est embauché chez le président ivoirien. Il s'agit, bien entendu, d'une coïncidence banale comme on peut s'en convaincre en le lisant :

« Début 1963, je cherchais un moyen d'assister à la conférence de fondation de l'OUA sans bourse délier. J'écrivais à Diffre, devenu entre-temps chef de cabinet du président Houphouët-Boigny (...) Moins d'une semaine plus tard, mon nom figurait sur la liste des membres de la délégation ivoirienne à Addis-Abéba. Il m'obtenait de plus un passeport diplomatique : il porte la date du 26 avril 1963 ».[2]

La bonne foi de l'heureux bénéficiaire de cette rapide promotion n'est pas en cause ; mais, Dieu, qu'il était facile, en ces temps-là, de parvenir aux plus hautes fonctions de l’Etat ivoirien pourvu qu'on ne fût pas un indigène de ce pays !

La dépendance de l’Etat ivoirien n'est pas une simple inféodation qu'une partie de la société ivoirienne aurait acceptée, et qu'elle cultiverait, parce que cette vassalisation sert ses intérêts en même temps que ceux des monopoles. Il s'agit, en réalité, d'une substitution complète des étrangers aux Ivoiriens dans tous les domaines où les décisions les plus importantes pour le pays, son présent et son avenir sont prises.
Derrière le masque d’Houphouët, des agents de l'impérialisme gouvernent directement, et jusque dans les moindres détails. L'aventure vécue par trois étudiants ivoiriens à Abidjan pendant l'été 1959 est instructive à cet égard. Elle est rapportée ici dans la relation qu'en a laissée l'un d'eux.

«12 août – Dans le bureau du Patron à 11 h. Mockey devait nous y trouver, apportant la copie d'une circulaire de l'AECIF (Association des étudiants de la Côte d’Ivoire en France) (...) Le congrès est interdit, ainsi que toutes les réunions de plus de 20 personnes. (Tiens ! mais au fait, que devient alors le congrès du RDA ?) Lorsque A... saura cela, il pleurera...
A part cela F. H.-B. a encore fait la bouche[3] sur Nkrumah, S. Touré, le Liberia et l'Union soviétique. Tout ça pour démontrer peut-être que la "sagesse" est la meilleure science politique.
Dans le feu de l'action, il a reconnu qu'une réussite de la Guinée ou du Ghana ("les abcès de fixation") rendrait service à la Côte d’Ivoire. Or nous prétendons que les 2 G sont sur la voie de la réussite.
Décidément c'est un parieur : "Je parie qu'à votre sortie, vous changerez d'idées", dit-il, s'adressant à moi.
Houphouët avoue que le succès de sa politique dépend de la confiance que les capitalistes privés mettent en lui. C'est aussi une chose que nous savions déjà... J.-B. Mockey nous apporte une preuve que cette confiance ne règne pas précisément : aucun médecin français n'a voulu des conditions de recrutement proposées par le ministre de la santé, A. Koné.
(...)
2 octobre – Depuis le 24, nous sommes, (...) assignés à résidence à Abidjan. Chaque matin, 9 h, nous devons aller signer une feuille de présence à la Sûreté où nous avons été fichés le 24 septembre. L'histoire mérite d'être contée.
Introduits chez Houphouët par J. Bony, nous écoutons d'abord une engueulade du patron qui nous dit que nous ne pourrons plus continuer à saper son autorité aux frais du Trésor public. "Apprenez à souffrir comme nous !" Et aussi : "Je n'emprisonnerai ni ne poursuivrai plus personne, mais dans trois mois il n'y aura plus ce double jeu ni de fantaisistes dans mon État". Comme nous ne disions rien pour notre défense, J. Bony croit devoir nous suggérer de nous désolidariser des positions de principe de l'UGECI. A quoi nous répondons que seule l'Union peut décider de sa propre conduite et que nous n'avons pas qualité pour faire cela à sa place. Sur ce, nous prenons congé et sortons du bureau, puis de la cour d'entrée...
Mais à peine sommes-nous dans la rue qu'on nous rappelle. Brève attente dans le couloir qui mène au bureau du Premier ministre. Puis J. Bony apparaît par la porte du bureau du directeur de cabinet, Guy Nairay, et nous y fait entrer.
Guy Nairay est assis à son bureau. Debout il y a Wilt, du cabinet ; le chef de la Sûreté, un autre Français, en complet rosé lilas ; le Premier ministre lui-même et J. Bony.
Un peu figé et ne regardant personne en particulier, le Premier ministre nous confie sèchement aux bons soins du chef de la Sûreté, avec ordre de faire procéder immédiatement à notre identification et de prendre toutes mesures pour nous maintenir à Abidjan.
Nous apprendrons plus tard que c'est notre attitude devant lui qui l'a rendu si versatile soudain ; il ne lui en faut pas plus !... ».[4]

L'auteur du journal d'où sont extraits ces récits n'en tire pas d'autres conclusions. Evidemment la résolution tardive et inattendue d’Houphouët n'est pas imputable à l'esprit de l'escalier comme le narrateur l'a cru peut-être. Cette péripétie montre simplement qu'il existait en Côte d’Ivoire, et dans l'entourage même du chef du gouvernement, une autorité capable de le faire changer d'avis en quelques minutes et de le faire se déjuger publiquement, fût-ce devant un public restreint comme c'était le cas. Et Houphouët, qu'on croyait déjà si puissant, ne pouvait pas s'empêcher de jouer ce rôle, malgré qu'il en eût.
Cette autorité pouvait-elle n'être que celle d'un conseiller, quel qu'il fût ? Peut-être un conseiller sachant son rôle aurait-il observé que la première résolution avait été une maladresse et un dangereux exemple de mansuétude ; mais il aurait suggéré de s'en tenir à elle pour ne pas risquer de perdre la face tout en tâchant, adroitement et secrètement, de la corriger. Tel aurait été, sans aucun doute, l'avis d'un conseiller respectant son patron. Ce qui s'est passé devant les représentants des étudiants le 24 septembre 1959 montre qu'il en allait autrement entre Houphouët et ses conseillers. Comment douter alors qu'ils sont plus que des conseillers ?
Parmi les huit protagonistes de cette scène, mis à part les trois étudiants en cause, deux seulement étaient des Ivoiriens. Et Houphouët était le seul Ivoirien de son propre cabinet. Plus de vingt ans sont écoulés. La composition du cabinet du président de la République de Côte d’Ivoire est identique, à très peu de chose près, à ce qu'elle était en 1959. Le pays qui a vu naître un homme d’Etat qu'on donne en exemple à l'Afrique entière n'a pas encore produit un seul homme digne de le seconder ! Mais le plus surprenant c'est qu'il s'est trouvé dès le début une escouade d'étrangers tellement dignes de ce rôle qu'ils sont toujours en place.
Ainsi, ce qu'il faut bien appeler la reddition d’Houphouët au parti colonial a eu ce résultat : la confiscation du pouvoir d'Etat par une équipe de « conseillers » étrangers qui n'ont de compte à rendre à personne. C'est le premier secret.

Le retournement de la situation en Côte d’Ivoire a d'abord concerné Houphouët seul. Ce fait constituait en lui-même un succès important, mais ce succès risquait de n'être qu'une victoire à la Pyrrhus, car il ne s'agissait que du désengagement d'un homme et, qui plus est, d'un homme contesté. Les vainqueurs ont vite compris qu'il était imprudent de s'endormir sur ce succès.
Il eût été dangereux, par exemple, de ne pas tenir compte de ce que signifiait réellement le mouvement RDA en Côte d’Ivoire ; de sa vitalité et de sa capacité d'initiative démontrées en 1949 et 1950, mais aussi après le retournement d’Houphouët. La capture et l'isolement du dirigeant, s'ils avaient permis la reprise en main du territoire après la chaude alerte de 1950, risquaient, à terme, de conduire à un échec si on ne savait pas préserver sa position de chef historique du courant patriotique contre les contestations possibles.
La solution consista à exalter son image afin d'étendre son prestige au-delà de ses limites naturelles, l'homme lui-même étant étroitement maintenu sous contrôle. Les particularités de l'histoire du pays ne laissaient pas d'autres choix. Houphouët était le seul homme à pouvoir jouer ce rôle. Mais il restait encore à le faire accepter dans son nouveau rôle, par ceux qui pouvaient ou qui voulaient se poser en ses rivaux au sein du courant patriotique. On y parvint par un processus complexe dont le cours ne dépendit pas seulement des stratèges de l'Elysée ou d'ailleurs. En réalité ce fut une véritable course d'obstacles et la structure et le fonctionnement du régime ont été fortement marqués par la nature des difficultés qu'il a fallu affronter tout au long de son histoire, mais aussi par la façon dont elles ont été résolues.
D'abord, il a fallu s'emparer du PDCI et de ses annexes après le congrès de 1959 dont les résultats avaient été une mise en cause maladroite de l'hégémonie d’Houphouët et de l'arrangement de 1950. Ce fut la première « affaire Mockey » ou le complot du chat noir.
La maladresse avait consisté, de la part des adversaires d’Houphouët, à vouloir s'enfermer dans le piège du formalisme PDCI-RDA et à ne pas critiquer suffisamment toute la période antérieure. Tant qu'on n'avait pas dévoilé l'asservissement irréversible de l'ancien président du RDA au parti colonial et à « certains milieux parisiens », tant que, par conséquent, il continuait à jouir d'un prestige à peu près intact auprès des masses désinformées, aucun dirigeant du mouvement ne pouvait sérieusement rivaliser avec lui. Dans ces conditions, l'opposition, qui voulait s'appuyer sur le congrès et sur la démocratie formelle du PDCI-RDA, travaillait en réalité à renforcer la position d’Houphouët.
Les « forces obscures et redoutables »[5] qui se tenaient déjà derrière lui surent tirer le meilleur parti de cette maladresse. Mais il faut bien comprendre que leur affaire n'était pas de renforcer son pouvoir, ce qui eût conduit nécessairement à perdre un peu de celui qu'elles avaient sur lui. Dans ce système, il ne doit jamais être trop fort à l'intérieur, ni vraiment populaire, ce qui ne serait possible, du reste, qu'à la condition de se situer sincèrement dans le courant dominant, le courant patriotique ; mais on courrait alors le risque de le voir entraîné vers ses origines. L'intérêt était, au contraire, qu'il fût sans cesse obligé de marcher sur une corde raide. Il fallait le maintenir à contre-courant.
La procédure qui aboutit à la chute de J.-B. Mockey en 1959 isola encore plus Houphouët et renforça sa dépendance à l'égard de ses nouveaux alliés plus ou moins occultes. Le même effet suivit toutes les crises ultérieures ; chaque fois, il se retrouva plus isolé et donc plus dépendant.
On peut penser que ces évolutions qui ont donné sa forme actuelle au régime n'allèrent pas sans que quelque diversionniste plus ou moins adroit y mît la main, soit en amont, soit en aval de l'événement considéré. Une première série de provocations mettaient en marche le mécanisme de la zizanie au sommet du parti. Le poison s'insinuait, se propageait sur le réseau de « Radio-Treichville », comme à l'insu des principaux intéressés. Quand l'opinion était suffisamment imprégnée de cette rumeur encore incertaine, l'affaire se nouait brutalement à l'occasion d'explications fumeuses prêtées à Houphouët. Et on est alors bien incapable de discerner s'il s'agit de salir ceux qu'on accuse ou bien s'il s'agit de discréditer celui qui accuse.
Ainsi, dans la première affaire Mockey, il peut sembler que ce qu'on voulait prouver, c'est que les hommes d’Etat ivoiriens, y compris le premier d'entre eux, étaient d'indécrottables sauvages, et tout à fait naïfs de surcroît. Houphouët en tira profit puisque cette fable lui permit d'écarter un dangereux rival. Mais la boue qu'il dut répandre pour obtenir ce succès ne pouvait pas ne pas éclabousser sa propre image. Or il ne paraît pas certain qu'il était absolument indispensable, pour écarter J.-B. Mockey, de dévoiler le recours qu'il fit – s'il le fit – aux entrailles d'un poulet sacrifié nuitamment dans un cimetière.
L'affaire du « suicide de Boka » en fournit un deuxième exemple. Outre la réédition du sabbat des féticheurs, la conférence de presse qu’Houphouët dut consacrer à ce sujet ne fut qu'un tissu d'inventions si peu crédibles et si parfaitement gratuites, dès lors que la plupart des assistants ne pouvaient pas douter que Ernest Boka avait été tué par d'autres mains que les siennes, que c'en était insupportable. On raconte qu'après cette conférence un haut dignitaire du régime se lamenta de ce que le mensonge en personne s'était hissé ce jour-là à la tête de l’Etat. Si toute la lie déversée ne permit à personne d'en savoir plus sur le mystère de la mort de l'ancien président de la Cour suprême, Houphouët, lui, y gagna une réputation peu reluisante. Or s'il s'agissait seulement de prouver que Boka s'était donné la mort, il aurait suffi de publier un rapport d'autopsie. En tout cas, la raison d’Etat, qui commandait peut-être de couvrir publiquement des meurtriers, n'obligeait pas le chef de l’Etat à se traîner dans la fange quand l'histoire des nations offre en cette matière tant d'exemples de solutions plus élégantes les unes que les autres. On ne peut s'empêcher de penser qu'une main désobligeante fut ce jour-là à l'origine du choix que fit le médecin Houphouët de se présenter au monde entier sous les traits du chef de l’Etat sauvage.

L'indigence de l'argumentaire présenté par Houphouët pour justifier son projet de reconnaissance du régime de l'apartheid en fournit un autre exemple. On ne peut certainement pas accuser le chef de l’Etat ivoirien d'ignorer ses limites, ou d'être sans pudeur. Il n'est donc pas pensable qu'il ait résolu seul de se lancer dans une opération d'où sa crédibilité et sa dignité ne pouvaient sortir qu'amoindries. Au cours de cette conférence de presse, il étala avec aplomb une ignorance de l'histoire et des réalités du monde contemporain, en particulier de la situation raciale aux Etats-Unis, proprement incroyable. Tout ce qui est exagéré est sans importance, disait Talleyrand. L'enflure même des arguments pro-occidentaux présentés ce jour-là suffirait à établir qu'il s'agissait moins de dédouaner l'Afrique du Sud que d'abaisser Houphouët.
On dirait qu'il est nécessaire de « retravailler » le personnage pour conserver son efficacité. En tout cas, toutes ces manipulations ont permis de prévenir une rechute de l'homme d’Etat ivoirien dans une forme quelconque de popularité et d'empêcher l'émergence d'un courant politique national, un véritable consensus, autour de sa personne ou de ses idées. Ainsi, son isolement, sur lequel le système a été fondé, a été sans cesse perfectionné. Car, au contraire de ce qu'affirmé J. Baulin, cet isolement n'est pas l'effet d'une mégalomanie sénile, il a été réalisé au début des années cinquante ; Houphouët n’avait alors que 45 ou 50 ans !
La toute-puissance attribuée au président de la Côte d’Ivoire ne s'exerce pas sur ses « conseillers ». La finalité du système le veut ainsi. Pourtant il serait faux de croire que le chef de l’Etat ivoirien n'a pas sa propre part de responsabilité dans les décisions qui engagent le pays. Certes, il est vraisemblable qu'il n'a jamais eu la liberté de choisir ceux qui le conseillent parfois si mal ; mais sa dépendance à l'égard de ceux qui avaient le pouvoir de les lui imposer ne serait pas si avantageuse si elle était trop étroite pour lui laisser la moindre liberté d'initiative. Cette liberté relative a servi bien des fois à sauver la mise à ses amis quand ils se sont aventurés dans des opérations hasardeuses pour lui et pour eux. Sans doute convient-il d'observer que cette liberté ne s'exerce pas en général dans le cadre de la légalité normale, mais en marge, à « l'africaine » comme on le prétend pour faire admettre ces violations incessantes d'une légalité déjà peu démocratique en son état normal.
C'est ainsi que la crise de 1963-1965 fut entièrement traitée à Yamoussoukro et qu'à cette occasion cette ville se vit furtivement conférer, en dehors du cadre légal en vigueur, la qualité d'une véritable capitale juridique, un peu comme si de Gaulle avait fait juger les généraux de l'OAS à Colombey-les-Deux-Eglises. En enfermant les prisonniers dans son fief familial, Houphouët les a soustraits à la logique implacable du système des conseillers ; mais il s'en est lui-même affranchi dans une certaine mesure, puisque cela lui a permis de contrôler le déroulement de cette crise et d'en limiter les effets psychologiques et politiques.
Sans une certaine autonomie ou, pour mieux dire, sans une certaine capacité d'affranchissement, qu'il ne faut d'ailleurs pas exagérer puisqu'elle implique le recours à l'illégalité, le cours de la crise de 1963-1965, pour ne prendre que cet exemple, aurait été différent. Les conséquences de la répression auraient été plus terribles. Les petits Machiavels masqués qui opéraient depuis les dépendances de l'Elysée n'auraient pas été mécontents de faire « casser du nègre », peut-être de sacrifier Amadou Koné et Jean-Baptiste Mockey sur l'autel du veau d'or. Ce serait leur faire trop d'honneur que de supposer qu'ils étaient si avisés qu'ils pouvaient prévoir à quelles extrémités ils auraient poussé les masses ivoiriennes. Houphouët seul pouvait le prévoir. Quand la machine lancée par ses amis et protecteurs s'emballa dangereusement fin 1962, il fit en sorte d'éviter le pire pour lui-même et pour eux.
On peut tenir que si la répression de toutes les oppositions confondues dans un amalgame absurde avait été poussée jusqu'à son point extrême, le « sage de Yamoussoukro » se serait trouvé totalement déconsidéré dans l'opinion du pays et, par la suite, il eût été impossible de reconstituer autour de lui les conditions du néocolonialisme à l'ivoirienne dont un certain nombre de ses anciens prisonniers sont aussi les serviteurs, même quand ils n'en ont pas une conscience aussi claire que lui-même. En effet, l'illusion du consensus, obtenue par les cérémonies périodiques de pardon et de réconciliation, et par une savante redistribution des ministères et autres prébendes, est une des conditions de la réussite du néocolonialisme à l'ivoirienne. Il y eut de nombreuses victimes anonymes à Yamoussoukro. Cependant, hormis Ernest Boka, dont le meurtre fut vraisemblablement une « bavure », et quoique ce risque ne pesât pas sur lui seulement, tous ceux qui pouvaient être utiles au système en sont sortis vivants et ils ont retrouvé leur place. Ce n'est pas mépriser leurs souffrances que d'écrire, aussi paradoxal que cela soit dans ces pages, qu'ils ont dû leur survie à Houphouët. Et ce n'est pas, non plus, chercher des excuses à ce dernier.
Les anciens prisonniers de Yamoussoukro affirment : n'étaient les Français chargés de la surveillance des prisonniers, tous eussent été massacrés. On peut l'admettre. C'est que les Français qui se trouvaient à cette place, anciens fonctionnaires coloniaux devenus coopérants ou honnêtes professionnels affectés là par hasard, n'étaient pas nécessairement du même acabit que ceux qui grouillaient à la même époque dans certaines officines chères à J. Foccart. Mais les exécuteurs des basses œuvres pouvaient être des Ivoiriens, comme Pierre Goba, sans réellement dépendre de l'autorité d’Houphouët. Ce dernier n'a-t-il pas implicitement reconnu qu'on s'est servi de Goba pour le manipuler dans l'affaire de 1963 ?
La responsabilité d’Houphouët, c'est que, secrètement dès 1948, et ouvertement depuis 1951, il s'est volontairement prêté à ces sortes de manipulations.

Le deuxième secret de ce système, c'est qu'il ne permet pas seulement de manipuler un homme, mais toute la classe politique ivoirienne par le truchement d'un seul. Cela est possible parce que cet instrument est l'homme qui symbolisait le mouvement patriotique et anticolonialiste ivoirien à ses débuts. Ainsi, à certaines époques de la colonisation également, « on fit appel, non plus à des autorités subalternes nommées arbitrairement, mais à celles qui avaient auparavant fait l'objet d'un certain "consensus" ».[6]
Dans le courant des années soixante-dix, quand la question de la succession d’Houphouët fut évoquée pour la première fois, il était intéressant d'écouter ces messieurs de la famille lorsque la conversation se portait sur ce thème.
L'un disait :

« Les deux ou trois successeurs possibles sont connus. Donc ce n'est pas un problème ».

L'autre disait :

« De deux choses l'une. Ou bien il désigne lui-même son successeur ou bien il laisse le pays se débrouiller. Dans la première hypothèse, le successeur sera sans doute obligé de frapper quelques coups afin de s'imposer tout à fait. Mais il s'imposera, c'est l'essentiel. Dans la dernière hypothèse en revanche, ce sera probablement le commencement d'une lutte sans fin entre tous les candidats connus et inconnus ».

Ni l'un ni l'autre ne faisaient référence à la réaction éventuelle de la masse des Ivoiriens. Pour l'un comme pour l'autre, cela devait se passer en haut, et ils ne doutaient pas, apparemment, que cela suffirait à donner un digne successeur à Houphouët. L'un d'eux affirmait même que les Français infiltrés dans tous les rouages de l’Etat ne joueront aucun rôle dans ce combat de chefs ![7]
Les termes compliqués dans lesquels la question se pose aujourd'hui infirment ces points de vue. Il est douteux, cependant, que ceux qui partageaient ces rêves auront tiré toutes les leçons des derniers événements. C'est ainsi que certains sont allés au Sénégal pour y chercher le précédent qui permettra, selon eux, de dénouer le nœud gordien qu’Houphouët et des députés battus ont noué autour de la constitution. Personne, en revanche, ne paraît s'intéresser à la question de savoir pour quelles raisons le fonctionnement d'une constitution pourtant taillée sur mesure a été bloqué juste à ce moment.
Houphouët est irremplaçable dans le rôle qu'il joue dans l'histoire de la Côte d'Ivoire depuis plus de trente ans. Mais ce serait un instrument bien inutile s'il n'y avait pas tous ces ministrables, ces prébendiers, ces « cadres de la nation », dont on peut, en entretenant continuellement leurs agitations et leurs débats stériles, faire un écran de fumée ou un tampon entre les masses ivoiriennes et leurs exploiteurs étrangers ! Ils en sont le complément indispensable.

Une interprétation erronée de cette relation paradoxale du chef de l’Etat ivoirien tant à ses « conseillers » expatriés qu'à la classe politique ivoirienne conduit beaucoup d'Ivoiriens mêmes à lui attribuer un pouvoir que rien ne limiterait. Cette erreur se rencontre chez des gens d'orientations différentes, voire opposées. Il y a ceux qui adoptent purement et simplement les légendes contradictoires qui traînent depuis longtemps dans les médias occidentaux, soit par vanité, soit par excès de crédulité. Mais il y a aussi ceux qui rient de ces contes-là et qui, néanmoins, s'en forgent un autre selon lequel Houphouët, pour assouvir son ambition de gouverner la Côte d'Ivoire en monarque, aurait, par exemple, plié un homme comme le général de Gaulle à son service.
Il faut se poser la question : de quelle sorte de pouvoir peut-on créditer le chef d'un Etat aussi totalement dominé par des puissances étrangères ? Dans sa longue histoire Houphouët aura exercé le pouvoir de deux manières. Avant d'être le chef de l’Etat ivoirien il a été chef de canton. On peut l'imaginer dans cette fonction et dans ses relations avec ses administrés d'alors. Sans doute devait-il paraître très puissant à leurs yeux, et pour cause : il représentait l'administration coloniale dont le gouverneur Guy Nairay assure aujourd'hui, en quelque sorte, la continuité. La présence de ce fossile de l'ère coloniale dans la plus haute sphère de l’Etat indépendant est un symbole. Le titre de gouverneur officiellement accolé au nom du directeur du cabinet du président de la République n'est même pas un titre ivoirien ; sa conservation n'était donc pas indispensable, sauf si on avait voulu, de la sorte, affirmer une autre continuité, ce qui n'est d'ailleurs pas tout à fait invraisemblable quand on sait que les rues d'Abidjan s'ornent encore de plaques perpétuant le souvenir d'un Angoulvant ou d'un Lapalud !
Or s'il en est ainsi, il faut bien admettre qu’Houphouët se trouve en réalité, par rapport à l'ensemble des Ivoiriens, dans la position qu'il occupa par rapport aux habitants du canton de Yamoussoukro. L'hégémonie qu'il exerce sur la classe politique ivoirienne n'est pas tant une preuve de sa propre puissance que le corollaire de la soumission de cette classe aux intérêts étrangers qui dominent le pays.
De la même façon, l'ascendant qu'il exerça longtemps sur un certain nombre d'hommes d’Etat des pays voisins n'est pas une preuve de sa propre puissance. À cet égard, l'histoire du Conseil de l'Entente et surtout son fonctionnement sont sans doute les meilleurs révélateurs de la supercherie du houphouétisme.
Après avoir servi à couler le projet de la Fédération du Mali, le Conseil de l'Entente est devenu un instrument de la domination économique de l'impérialisme français sur un certain nombre de pays francophones de la région. Son secrétariat administratif, confié formellement à un ancien ministre de Fulbert Youlou et entièrement constitué d'« expatriés », échappe complètement aux organes de souveraineté des pays membres, la Côte d'Ivoire comprise. Si la Côte d'Ivoire paraît y jouer un certain rôle, c'est parce qu'elle est plus « riche » que ses partenaires. Quand on sait ce que cette richesse signifie pour l'indépendance du pays et, en particulier, pour l'indépendance d’Houphouët, il est facile de deviner qu'à travers la prépondérance de la Côte d'Ivoire, c'est, en réalité, la domination des intérêts français basés à Abidjan qui s'exerce sur la Haute-Volta, le Niger, le Bénin et le Togo.
On pourrait définir le Conseil de l'Entente comme une réduction, à l’échelle sous régionale, du champ de la diplomatie néocolonialiste en Afrique. Le rôle qu'y tient le dirigeant ivoirien n'est que celui d’un intermédiaire ou d’un comparse. Et telle est bien la position d’Houphouët sur l'échiquier africain. En matière de relations interafricaines, en effet, la Côte d’Ivoire d’Houphouët n'a jamais fait sa propre politique, mais elle a toujours fait la politique de la France et de ses alliés.

Marcel Amondji
(Extrait de Félix Houphouët et la Côte d’Ivoire. L’envers d’une légende, Karthala 1984 ; pp. 227-241).


[1] - J. BAULIN, La politique africaine d'Houphouët-Boigny, pp. 89-90.
[2] - J. BAULIN, La politique intérieure d'Houphouët-Boigny, p. 11.
[3] - Expression typiquement ivoirienne qui signifie : parler de quelqu'un avec malveillance ou défi en sachant qu'on ne risque rien à le faire.
[4] - Archives de l'UGECI, manuscrit.
[5] - Le mot est d’Arsène ASSOUAN USHER.
[6] - G. LECLERC, Anthropologie et colonialisme, Fayard, 1972, p. 49.
[7] - Propos recueillis par l'auteur au cours d'entretiens informels avec des hauts dignitaires du régime.

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