jeudi 11 mai 2017

Vaste mouvement préfectoral à Ouangolodougou…

Avec Alassane Ouattara, le rattrapage ethnique n'a pas d'âge.

Gamins de Ouangolodougou après le pillage de la résidence du préfet

Voici le nouveau préfet et le nouveau secrétaire général de préfecture de Ouangolodougou.
Quand on encourage les gens à ne pas respecter l'autorité préfectorale, voilà ce que ça donne !
Ce qui est sûr, les nouveaux commandants sont du Nord, c'est ce qui doit importer.

D’après Djimi dilanaud

Le préfet S. Coulibaly après son "exfiltration"
Source : page Facebook de Williams Ateby 
D’après l’Agence France Presse (afp), Sihindou Coulibaly, le préfet de Ouangolodogou (photo), au nord-ouest de la Côte d’Ivoire, a été la cible de violences de la part de jeunes habitants jeudi 04 mai 2017, ont rapporté à l'AFP plusieurs sources locales à Ouangolodogou.
Des manifestants ont d'abord encerclé le centre culturel dans lequel se trouvait le préfet. « Les cailloux ont commencé à pleuvoir », a affirmé Traoré Amadou, habitant de Ouangolodougou.
M. Amadou estime qu'« on a frôlé le pire », relevant « l'intervention des forces de l'ordre, qui ont exfiltré toute la délégation de la salle ».
La résidence du préfet Sihindou a ensuite été pillée. Des coups de feu ont été entendus.
Un différend foncier entre les autorités locales et les habitants de Ouangolodogou serait à l'origine de ces troubles. « Un lotissement [a été construit] et nous ne sommes pas d'accord avec les autorités qui ont pris cette décision », a indiqué au téléphone Soro Daouda, un habitant de la localité, à l'AFP.
« Nous avons déjà exprimé notre mécontentement il y a quelques jours mais personne ne nous a pris au sérieux », a ajouté Soro Daouda.

Selon un responsable à la préfecture de Ouangolodogou, le préfet, exfiltré, s'est réfugié à Korhogo, quatrième ville du pays située à une centaine de kilomètres de Ouangolodogou.

lundi 8 mai 2017

Macron président. Un Golem de l’ère postmoderne ?

« Cette figure [qui] revient en temps de crise, arborant,
tel Janus, un double visage, celui de l’espoir (Golem sauveur
et messie) et celui de la monstruosité ». 
Ada Ackerman
Emmanuel Macron sera élu le 7 mai 2017 Président de la République. C’est le produit politique fabriqué par les efforts combinés de l’oligarchie financière, du MEDEF, des gouvernements Hollande, de la technostructure administrative, des opportunistes de tous bords, des stars de l’intelligentsia toujours avides de notoriété, de la totalité des médias ; bref, de tous ceux ayant joué un rôle dans la situation désastreuse actuelle et favorisé ou instrumentalisé la montée du Front national. Et cela dans le contexte d’une décomposition sociale profonde, d’une communauté des citoyennes et des citoyens désorientés, en perte de repères.
Son émergence est récente et il n’a cessé de cultiver l’ambiguïté pour se positionner électoralement au centre. Toutefois, on peut déceler à partir de plusieurs déclarations disparates une certaine cohérence idéologique, assez différente de celle qu’il veut accréditer ou qu’on lui prête. Cinq lignes de force peuvent être dégagées.
Un fervent de l’élitisme, hostile au monde du travail
Les analyses sociodémographiques publiées à l’issue du premier tour ont montré que Emmanuel Macron a été essentiellement soutenu par les personnes qui s’en sortent le mieux dans la crise, les plus riches, les plus diplômés, les partisans de l’Union européenne, laissant de côté la France qui souffre, accentuant ainsi les inégalités. Dans le même temps, il ne dissimule pas sa volonté de réduire le partenariat au sein de l’UNEDIC, plus généralement de préférer le soi-disant dialogue social à la concertation contradictoire. Il est un farouche partisan de la flexi-sécurité, cause de précarité et de pauvreté de masse. Il opérera une reprise en main étatique des crédits de la formation professionnelle. Il conteste la vocation des syndicats à s’exprimer au niveau national pour les cantonner autant que possible au niveau de l’entreprise dans l’esprit de la loi El Khomri qu’il veut prolonger par une réforme du code de travail adoptée par ordonnances, c’est-à-dire sans l’aval du Parlement. L’avantage que l’on peut reconnaître à ce candidat c’est qu’il éclaire les contradictions de classe qui sont à l’œuvre.
La mise au pas des collectivités territoriales
Après Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron cherche le moyen de contourner le principe de libre administration des collectivités territoriales posé par l’article 72 de la constitution. Un système de conventions avec les régions pourrait y pourvoir qui conditionnerait le montant des dotations de l’État à la docilité des collectivités. L’État serait également appelé à compenser la suppression de la taxe d’habitation pour 80 % des ménages, ce qui rendrait ce financement discrétionnaire. Le processus de métropolisation serait poursuivi et développé, aboutissant à la suppression d’un quart des départements. Les collectivités territoriales seraient ainsi mises sous pression avec la diminution de 2 milliards d’euros par an des dépenses de fonctionnement, la réduction de 75 000 emplois de fonctionnaires territoriaux, un retour strict imposé aux 35 heures hebdomadaires. La maîtrise de cette nouvelle politique coercitive serait assurée par une conférence annuelle des territoires. La remise en cause statutaire de la fonction publique territoriale reste la cible privilégiée.
L’abaissement du Parlement
Il s’agit d’abord d’une réduction drastique des effectifs sensée dégager une économie annuelle de 130 millions, de l’ordre d’un tiers pour aboutir à 385 députés et 282 sénateurs. Le Parlement réduirait considérablement son activité législative qui, hors période budgétaire, serait limitée à trois mois. Il y aurait donc moins de lois nouvelles, ce qui laisserait davantage de champ à la réglementation par décrets. L’activité du Parlement serait aussi réorientée vers des missions de contrôle et d’évaluation. La haute administration aurait de ce fait une compétence d’expertise plus étendue et un pouvoir hiérarchique renforcé sous l’autorité de l’exécutif. Emmanuel Macron a prévu de légiférer rapidement par voie d’ordonnances dès le début de son quinquennat et il conservera le mécanisme de l’article 49-3. Il est clair que la démarche tourne le dos au régime parlementaire.
Un gouvernement aux ordres
Le gouvernement serait lui aussi resserré à 15 ministres, et fortement instrumentalisé par le président de la République qui continuerait à présider les réunions du Conseil des ministres. Celles-ci seraient plus fréquentes pour assurer une discipline sans faille des ministres. Contrairement aux dispositions actuelles de la constitution, ce n’est toujours pas le gouvernement qui définirait et conduirait la politique de la nation mais le chef de l’État. Les ministres seraient évalués chaque année. Pour autant, leurs pouvoirs et surtout leurs cabinets exerceraient une autorité renforcée sur les administrations placées sous leur tutelle. Le candidat Macron jugeant le statut général des fonctionnaires « inapproprié », outre une réduction des effectifs prévue de 120 000 emplois, accentuera la dénaturation du statut par une extension du spoil system, le recrutement accru de contractuels de droit privé sur la base de contrats négociés de gré à gré. Il s’agirait donc d’une mise en cause des principes d’égalité, d’indépendance et de responsabilité et d’une réaffirmation sévère du pouvoir hiérarchique, de l’obligation de réserve, du devoir d’obéissance.
Un exécutif opaque et autoritaire
Emmanuel Macron ne remet pas en cause les institutions de la Ve République, notamment l’élection du président de la République au suffrage universel, ni l’usage plébiscitaire du référendum, ni de façon significative le mode de scrutin. Les conditions d’une VIe République ne sont pas réunies : pas de large consensus de récusation des institutions actuelles, pas de consensus sur les caractéristiques d’une nouvelle constitution, pas d’évènement fondateur comparable à ceux qui ont présidé à l’avènement des Républiques antérieures et de l’actuelle. Si l’ambiguïté sur ce que pourrait être la fonction présidentielle du nouveau président demeure grande, on peut déduire de ses quelques déclarations sur le sujet et de ses postures que son exercice de la fonction présidentielle, qui a pu être qualifiée de « jupitérienne », serait à la fois opaque et autoritaire, autocratique. La « dérive bonapartiste » qui a caractérisé le quinquennat de Nicolas Sarkozy risque d’être ici renforcée avec plus de méthode et, sans doute une traduction institutionnelle qui se durcira face aux conflits sociaux que la politique présidentielle ne manquera pas de provoquer. Jusqu’à quelles limites et à quelle échéance ? C’est la principale incertitude sur le danger encouru.
S’il est clair qu’on ne saurait voter pour la politique de filiation autoritaire, xénophobe et nationaliste de Marine Le Pen, le danger de la politique portée par Emmanuel Macron constitue une autre redoutable menace pour le progrès social et la démocratie.
Dimanche 7 mai 2017 je voterai Blanc.
ANICET LE PORS (http://anicetlepors.blog.lemonde.fr 06 MAI 2017)
Titre original : "Emmanuel Macron : cet homme est dangereux".


NB : Ce blog n’a pas de vocation prosélyte. Il met simplement à disposition de ceux qui le consultent les articles rédigés par l’auteur et les textes de base, en version intégrale ou résumée, des conférences qu’il donne. Le texte qui précède a été rédigé à la suite de demandes dans une conjoncture politique importante et singulière. Texte rédigé après le débat télévisé du 3 mai 20.


Source : le mur de Mustafa Benallègue, 8 mai 2017

dimanche 7 mai 2017

KPAKPATO ![1]


Ce dimanche 7 mai 2017, les Françaises et les Français viennent d’élire M. Emmanuel Macron, par une majorité écrasante (65,5% des suffrages exprimés).
Par cette large victoire, le candidat de En Marche !, devient ainsi le 8e président de la cinquième République.
SEM Henri Konan Bédié et le PDCI-RDA félicitent le nouveau président de la République française pour son succès et l’encourage à poursuivre la promotion des liens séculaires qui unissent si heureusement nos deux nations : la Côte d’Ivoire et la France.
Fait à Abidjan, le 7 mai 2017
Henri Konan Bédié, président du PDCI-RDA


Source : abidjan.net 7 mai 2017

[1] - Expression typiquement ivoirienne qu’on peut rendre en français par « mouche du coche ».

vendredi 5 mai 2017

LA MEMOIRE, L’HISTOIRE ET LE RESTE… Adresse à ceux qui croient que le 6 mai 2012 a sonné le glas de la Françafrique

Il y a cinq ans, au lendemain de la victoire de François Hollande sur Nicolas Sarkozy, nous avons publié dans ce blog, sous ce titre, l’article de notre collaborateur Marcel Amondji reproduit ci-après.[1] Il y mettait en garde nos amis lecteurs contre l’illusion de croire qu’avec l’avènement de ce président de la République « socialiste », qui avait été, qui plus est, Premier secrétaire du Parti socialiste pendant dix ans, c’en était pratiquement fait de la Françafrique. Il n’a pas fallu attendre bien longtemps avant de constater que, pas plus que le politicien de droite qui l’avait précédé, le politicien de gauche F. Hollande n’avait l’intention de mettre au rencart la merveilleuse et très efficace machine à dominer et exploiter des peuples sans défense, que Jacques Foccart et son masque Félix Houphouët ont légué à la France.
Notre collaborateur avait-il raison ? Ses remarques sont-elles toujours d’actualité au moment où s’achève le quinquennat de F. Hollande ?
A vous d’en juger.
La Rédaction


« En Afrique, la mémoire et l’histoire sont importantes. La personnalité du président Houphouët-Boigny, le respect qu’il inspire ne sont pas des données négligeables ».[2] Tel est l’argument avancé par Edwige Avice, alors ministre de la Coopération dans le gouvernement d’Edith Cresson, pour expliquer l’indifférence du donneur de leçon de La Baule devant les brutalités dont le régime ivoirien accablait ses opposants et ses contestataires depuis le commencement du processus de démocratisation, à l’aube de la décennie 1990. Outre ce qu’ils laissaient apparaître de préjugés gobiniens chez une femme d’Etat qui avait, même si ce n’était que par délégation, la haute main sur le destin de nombreux peuples du continent noir, ces propos avaient encore l’intérêt de confirmer une rumeur qui circulait dans les milieux ivoiriens de Paris : des émissaires du Parti ivoirien des travailleurs (Pit), l’un des deux partis de l’opposition parlementaire d’alors, venus à Paris pour rencontrer des dirigeants du parti socialiste – parti avec lequel ils croyaient partager quelques valeurs –, se seraient entendus conseiller avec hauteur d’adopter vis-à-vis d’Houphouët et de ses frasques, le même profil bas qu’ils arboraient eux-mêmes, au motif que ce n’était pas n’importe qui ! L’histoire ne disait pas si c’étaient les mêmes qui allèrent participer à une campagne promotionnelle de Laurent Gbagbo, juste avant l’inexplicable dérapage du 18 février 1992…
Avant d’en arriver au cas particulier de la Côte d’Ivoire, Edwige Avice avait eu à répondre à une question générale sur le thème de la « conditionnalité de l’aide [au développement] » prônée à La Baule par François Mitterrand, le « premier président socialiste de la Ve République » : « Le discours de La Baule n’oblige pas la France à avoir une attitude uniforme, systématique envers tous les pays, alors que nous ne ferions jamais cela avec les pays d’Europe ou d’Amérique latine. »
Soit ! Mais dans combien de pays d’Europe ou d’Amérique latine la France disposait/dispose-t-elle d’autant de moyens de pression, et même d’action souveraine directe, que dans ses anciennes colonies d’Afrique noire, et tout particulièrement en Côte d’Ivoire ? Parce que si on voulait juger la politique de la France, par exemple en Côte d’Ivoire, seulement d’après sa cohérence avec la grande leçon de La Baule, on se condamnerait à n’y rien comprendre.
Et que dire de l’argument de « la personnalité du président Houphouët-Boigny et le respect qu’il inspire » ? On sait qu’en 1969, ses propres créatures firent mordre la poussière à un général de Gaulle dont elles s’étaient dégoûtées après seulement dix années d’adulation, mais qui n’avait rien perdu de son prestige international. S’il ne s’agissait que d’appliquer au cas de l’Afrique noire, et à la Côte d’Ivoire en particulier, le même « traitement que l’on applique au reste du monde », Edwige Avice aurait pu se contenter de dire ce que les Ivoiriens étaient depuis longtemps préparés à entendre, quelque chagrin qu’ils en aient. Par exemple, comme l’écrivit un certain Appia dans le N° 5 du périodique L’Eclosion à l’occasion d’une tournée de cette ministre française à Abidjan, que « La France a beaucoup investi dans ce pays dont elle retire énormément d’avantages de tous genres […] Elle ne bradera jamais ses intérêts sur des questions de principe ». Car nous n’ignorons pas que si les Français « respectaient » tellement Houphouët, c’était à cause du zèle avec lequel il servait les intérêts de leur pays en Afrique et en Côte d’Ivoire. Il suffit d’un simple coup d’œil pour s’apercevoir qu’il y a toujours eu dans notre malheureuse patrie beaucoup de choses autrement précieuses pour la France que le prestige d’Houphouët. Citons, en vrac, des facilités militaires tout à fait extraordinaires qui permettaient à la France de tenir l’ensemble de la sous-région sous son contrôle ; une ambassade fonctionnant comme un organe de souveraineté érigé en pays conquis ; une monnaie, le franc CFA, sur laquelle la nation et l’Etat ivoiriens n’avaient (n’ont toujours) aucun pouvoir de contrôle ; des dizaines de fonctionnaires français civils ou militaires logés au vu de tous dans les moindres rouages de la haute administration ivoirienne, sans compter ceux qui gagnent à ne pas être trop voyants ; près de 200.000 ressortissants et protégés français détenant la part la plus substantielle et la plus juteuse de la fortune bancaire, commerciale, industrielle et immobilière du pays, et jouissant de fait – et peut-être même de droit – d'un vrai statut d'extraterritorialité… Toutes choses qui pesaient certainement bien plus lourd dans la balance au moment d’arrêter une attitude vis-à-vis d’Houphouët ou de ses opposants que son « prestige ». La meilleure preuve en est qu’à l’heure où j’écris ces lignes, près de vingt ans après la mort d’Houphouët, l’intérêt de la France pour la Côte d’Ivoire n’a point faibli, au contraire ! Jamais la France ne s’est ingérée aussi ouvertement ni aussi massivement dans les affaires intérieures de la Côte d’Ivoire que depuis qu’elle ne peut plus se couvrir du prétexte du respect dû à la personnalité d’Houphouët.
La vérité, c’est que « la mémoire et l’histoire » dont parlait Edwige Avice ne sont pas importantes qu’en Afrique, ni seulement de nos jours. L’attitude ordinaire de la plupart des politiciens français devant la crise du système politique ivoirien renvoie à toute une tradition impérialiste, depuis l’affaire de Saint-Domingue sous le consulat, le 1er Empire et la Restauration, jusqu’à celle de la Nouvelle Calédonie sous François Mitterrand, en passant par les guerres d’Indochine et d’Algérie, sans compter des événements de moindre durée sans être moins significatifs, comme l’affaire de Madagascar en 1947, la guerre contre le Rassemblement démocratique africain (Rda) en Côte d’Ivoire ou celle contre l’Union des populations du Cameroun (Upc).
« Les Français, lit-on dans le roman autobiographique au titre prémonitoire  de l’aventurier anglais Aloysius Smith, […] sont de pauvres colonisateurs, on le peut constater en visitant n’importe laquelle de leurs colonies ».[3] En fait, comme colonisateurs, les Français ne sont pas pires que les autres, mais le malheur avec eux, c’est qu’ils ne savent pas s’arrêter… Depuis cinquante ans et plus qu’ils ont « décolonisé » leur ancien domaine tropical, ils continuent d’y faire la politique que Foccart y faisait par ses marionnettes interposées. En Côte d’Ivoire, son instrument s’appelait Houphouët-Boigny. Tant que les peuples supportèrent docilement cette politique et ses agents, tout alla bien. Mais du jour où ils se rebiffèrent, ce qui était jusqu’alors un prodigieux avantage devint un handicap et un fardeau de plus en plus lourd à porter. Etonnant paradoxe d’une politique qui n’eut jamais vraiment les moyens de son ambition – cela dit en sachant bien qu’elle ne se soucia jamais du bien-être ni de la dignité des indigènes de ses possessions africaines –, l’impuissance de la France à la fin des années 1980 devant la crise généralisée de ses anciennes colonies, résulte directement de la position dominante et exclusive qu’elle s’était acharnée à conserver dans les affaires intérieures de ces pays après les prétendues indépendances. Et c’est particulièrement vrai de la Côte d’Ivoire où, du fait de la longévité d’Houphouët, la duperie s’était poursuivie trente années durant. D’où la gravité particulière de l’interminable crise ivoirienne.
Ces vérités devaient être rappelées à l’heure où certains de nos compatriotes semblent persuadés que le changement d’homme qui vient de se produire à la tête de l’Etat français annonce un renversement de l’attitude de la France vis-à-vis de la Côte d’Ivoire. Certes, le 6 mai, les Français nous ont débarrassés d’un homme contre lequel nous avions quelques griefs et dont eux-mêmes, pour des raisons bien différentes, avaient plein le dos… Mais Sarkozy n’est pas l’inventeur de la politique qu’il faisait chez nous ; il ne faisait qu’y continuer la politique de tous ses prédécesseurs…
Je dis bien : tous… Car il ne faut pas rêver. François Hollande, si cela ne devait dépendre que de lui – et même en dilatant ce « lui » jusqu’à y inclure tous ses amis « socialistes » – ne fera pas en Côte d’Ivoire une autre politique que celle que son prédécesseur y faisait. Il suffit de se rappeler ce qu’il disait sur RTL, à propos de la Côte d’Ivoire, le 22 décembre 2010 : « La Côte d’Ivoire vit une tragédie. Celle d’avoir organisé un processus électoral dont le dénouement lui est volé. C’est grave pour la démocratie en général ; c’est terrible pour l’un des plus éminents pays du continent africain. L’ONU avait donné des garanties sur le bon déroulement du scrutin. Elle paraît hélas incapable d’assurer, au-delà de la proclamation du vainqueur, son installation dans le fauteuil présidentiel.
La faute est d’abord celle de Laurent Gbagbo et de son système. Héritier d’un processus électoral contesté, il a, pendant 10 ans, dirigé son pays sans légitimité démocratique, autre que celle de sa première élection. Certes, il a affronté une rébellion dans le Nord. Certes, il a connu lui-même la violence. Certes, il fut un opposant courageux à Houphouët-Boigny, quand celui-ci présidait la Côte d’Ivoire sous un régime de parti unique.
Mais rien ne pouvait justifier qu’il puisse utiliser le thème de l’"ivoirité" pour écarter pendant des années son rival. Rien ne pouvait expliquer, sauf la peur d’être lui-même renversé, le recours à des milices ou à des commandos pour terroriser ses adversaires. Rien ne pouvait commander au nom de l’habileté, dont il était, paraît-il, passé maître, l’instrumentalisation des difficultés de son pays pour reporter une élection présidentielle tant de fois entrevue. Et je n'oublie pas les opérations qu'il a menées contre les troupes françaises qui étaient là au nom de l'ONU pour séparer les belligérants. Toutes ces raisons font que, comme Premier secrétaire du Parti socialiste en 2004, j’ai considéré que Laurent Gbagbo était devenu "infréquentable". Il est dommage que certains, y compris au PS, ne s’en soient pas rendu compte suffisamment tôt et aient continué à lui prodiguer encore récemment je ne sais quel signe de cordialité, pour ne pas dire de soutien. Du côté de l’Elysée, comme du gouvernement, il y a eu sûrement la tentation de négocier et de parvenir, par je ne sais quel compromis, à une forme de tolérance mutuelle. Et il faut bien le dire, le scrutin du mois de novembre dernier a pu donner des raisons d’espérer en une issue paisible. C’était mal comprendre que Gbagbo, comme hélas d’autres chefs d’Etat en Afrique, a instauré un système fait d’arrangements commerciaux, financiers, politiques, d’utilisation du clanisme, du communautarisme voire de la religion ».
Dans une autre interview qu'il donna à Jeune Afrique le 15 août 2011, le caractère schématique et réducteur de cette position est encore plus évident :
« [Gbagbo] s'était mis en marge d'un processus démocratique qu'il avait pourtant accepté. Il a entravé la proclamation des résultats et empêché le président élu de s'installer au pouvoir ; il s'était mis hors-jeu. [...] Dès octobre 2004, j'ai considéré que Laurent Gbagbo avait transgressé un certain nombre de principes, et le fait qu'il avait des engagements socialistes me heurtait davantage. J'ai donc considéré que la meilleure position pour le Parti socialiste était de prendre ses distances avec lui. La suite des événements m'a donné raison ».
Que nous disent ces phrases énoncées sur ce ton péremptoire, avec cette arrogance et ce sentiment d’omniscience typiques des politiciens français de droite ou de cette « gôche » se disant socialiste, quand ils discourent des choses africaines ?
Premièrement, que François Hollande, alors seulement candidat à la présidence de la République française, pensait et parlait comme Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin ou Jacques Chirac. Il y a des relents d’un fameux « discours de Dakar » dans cet empilement désinvolte de contrevérités…
Deuxièmement, que l’actuel président de la République française ignorait (ou, si vous préférez, il feignait de les ignorer ; mais quant à moi, je suis sûr qu’il les ignore vraiment) les choses dont il parlait. Et c’est d’ailleurs notre principal problème avec ces gens : ceux qui ont la charge d’organiser les relations de la France avec nous sont peut-être ceux qui sont les moins faits pour comprendre ce que nous sommes vraiment et ce que nous voulons.
Enfin, il y a aussi dans ces paroles un vrai déni de responsabilité. En effet, à entendre F. Hollande, la France n’aurait absolument aucune part dans le formidable amoncellement de causes en amont de cette crise, non plus que dans la multiplication, depuis son éclatement au grand jour, des obstacles à une solution nationale et sans interférences étrangères. Mais qui peut croire que la France ne s’est ingérée dans cette crise, au risque de s’y embourber, que pour des raisons humanitaires et seulement parce que l’Onu l’en a priée ?
Avant d’aller plus avant, une précision : il va sans dire, n’est-ce pas ?, que ce n’est pas au président d’un pays étranger, même s’il s’agit de l’ancienne puissance colonisatrice, que nous attendons la solution de la crise ivoirienne. Mais il n’y aura pas de solution à cette crise tant que toute la lumière ne sera pas faite sur les agissements de la France en Côte d’Ivoire depuis 1959, l’année où Jacques Foccart en prit la direction effective sous le masque d’Houphouët, jusqu’à la journée tragique du 11 avril 2011…
On dit : « crise ivoirienne » ; on devrait plutôt dire : « crise des relations franco-ivoiriennes ». Nous n’attendons pas la solution de notre problème de la France, mais nous devons exiger de la France qu’elle assume courageusement sa part de responsabilité dans les malheurs de notre patrie.
Cette précision faite, examinons plus en détail la position de F. Hollande vis-à-vis de la situation politique en Côte d’Ivoire telle qu’on peut la déduire de son interview sur Rtl, que la presse collaboratrice s’est empressée de reproduire le lendemain de son élection.
La « tragédie de la Côte d’Ivoire », ce n’est pas d’avoir « organisé un processus électoral dont le dénouement lui a été volé », mais d’avoir été victime d’une tentative de coup d’Etat fomenté depuis le Burkina Faso et soutenu par …des forces obscures, sans que la France à laquelle elle était liée par des accords de défense très explicites ne vole à son secours. Et cette non intervention, qui rappelait celle de décembre 1999, laissait soupçonner que peut-être la France aussi trouvait son compte dans ces violences réitérées contre les autorités et les institutions légitimes de la Côte d’Ivoire. On ne peut pas parler des événements consécutifs à la proclamation frauduleuse de résultats supposés du scrutin du 28 novembre 2010 comme si depuis l’élection de Laurent Gbagbo en 2000 jusqu’à ce 3 décembre 2010, il ne s’était rien passé d’autre en Côte d’Ivoire. Or c’est exactement ce que fait ici F. Hollande. Et, je le répète, pour ma part, j’aime mieux que ce soit par ignorance plutôt que par calcul. Ce qu’on ignore, on peut toujours l’apprendre quelque jour, pourvu qu’on le veuille…
« Héritier, affirme F. Hollande, d’un processus électoral contesté, [Laurent Gbagbo aurait], pendant 10 ans, dirigé son pays sans légitimité démocratique, autre que celle de sa première élection ». Contesté par qui ? Contesté pour quel motif ? Je doute que F. Hollande le sache vraiment ou, même, qu’il se soucie vraiment de le savoir. A ce socialiste de tendance incolore, peu importe sans doute qu’en 2000, les Ivoiriens aient préféré Laurent Gbagbo au général putschiste Robert Guéi qui, pendant les dix mois qu’il est resté au pouvoir, avait amplement fait la preuve de son incapacité. Peu lui importe sans doute aussi que Gbagbo ait aussitôt appelé au gouvernement tous les partis, y compris le parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci) de Bédié et le Rassemblement des républicains (Rdr) de Ouattara. Peu lui importe enfin que même après le 19 septembre, Gbagbo ait manifesté cette extraordinaire volonté d’apaisement en acceptant l’entrée de ministres issus de la rébellion dans son gouvernement, au risque de s’en trouver littéralement paralysé !
C’est une inqualifiable malhonnêteté d’attacher le nom de Gbagbo à l’« ivoirité » alors qu’il n’a absolument rien à voir avec l’invention de ce concept. Et surtout, ce n’est pas lui qui l’a utilisé « pendant des années pour écarter son rival ». Quand F. Hollande proférait cette contrevérité, la scène ivoirienne offrait en spectacle au monde une espèce de monstre politique à trois têtes associant Bédié, l’inventeur de l’« ivoirité », Ouattara qui a comparé le putsch de décembre 1999 – dont il se croyait le bénéficiaire désigné – à une « révolution des œillets » et Soro, le chef apparent des assassins du 19 septembre 2002. Mais F. Hollande, lui, n’y a vu que Laurent Gbagbo, « [sa] peur d’être lui-même renversé, [son] recours à des milices ou à des commandos pour terroriser ses adversaires », alors même qu’il serait bien en peine de prouver ces imputations diffamatoires.
Laurent Gbagbo aurait « mené des opérations contre l’armée française ». C’est sans doute une allusion aux 9 soldats français tués à Bouaké, d’après la version la plus avantageuse pour la France, suite à un raid de l’aviation ivoirienne. Neuf morts, ou même un seul, on aimerait mieux ne pas avoir eu à le déplorer. Mais, avant et depuis ce tragique accident, combien d’Ivoiriens désarmés ont été massacrés impunément par des militaires français ? Nous les avons vus à l’œuvre le 4 novembre 2004 devant l’hôtel Ivoire et sur le pont Charles de Gaulle ; puis encore dans tout Abidjan en mars-avril 2011. Pas F. Hollande ? Si, bien sûr. Et la morale qu’il en tirait était déjà tout à fait digne d’un bon président de la République française (ce n'est d'ailleurs pas un reproche. Juste un constat) :
« Ils ont une mission. S’ils sentent qu’ils sont agressés, ils ont la possibilité d’une légitime défense. Je pense aussi aux Français qui sont là-bas, je ne parle pas simplement des militaires, je parle des civils, de ceux qui ont une activité commerciale, économique voire même familiale ; c’est ceux-là aussi qu’il faut protéger. Il faut toujours être sur ces affaires-là, comme sur les autres, sérieux et responsable. Il faut faire attention, il faut faire attention que la population française sur place ne soit pas utilisée, Gbagbo l’a déjà fait en 2004 précisément… ».
Les temps, dit-on, ont changé. Les temps peut-être, mais quid des acteurs de la politique africaine de la France ? Du temps d’Edwige Avice, ils se défaussaient de leurs responsabilités sur de soi-disant chefs vénérables et intouchables dont ils avaient eux-mêmes construit et doré la légende. Aujourd’hui, ils s’inventent de prétendus monstres afin de justifier leurs exactions ou pour se donner bonne conscience après coup. L’intention est la même, mais nous ne sommes plus dupes. Tel est le vrai signe de ces temps.
Le vrai changement, c’est nous.
Ne nous laissons pas distraire par le chant de toutes ces sirènes qui nous assiègent depuis le soir du 6 mai 2012.

Marcel Amondji (vendredi 11 mai 2012)


[2] - Le Monde 23 mars 1992.
[3] - Trader Horn, La Côte d'Ivoire aux temps héroïques, Stock 1932.

mardi 2 mai 2017

« Depuis bientôt trois ans, le FPI semble avoir enclenché son autodestruction ».

Interview de Toussaint Alain (Parue dans « Soir Info »
Qu’est-ce qui justifie l’entretien que vous avez eu à Paris, vendredi 21 avril 2017, avec Franklin Nyamsi, le conseiller spécial du chef du parlement ivoirien ?
Depuis 2011, notre pays est traversé par une terrible ligne de fracture consécutive à la crise post-électorale. Cette onde de choc a irradié toutes les couches de la société ivoirienne, provoqué de profondes divisions au point de menacer l’existence même de notre Nation. En tant qu’acteur politique, je ne pouvais plus me contenter de paroles vaines, de promesses de réconciliation entendues ici et là. C’est au nom de la cohésion sociale et de la paix que j’ai accepté de rencontrer l’émissaire du président de l’Assemblée nationale Guillaume Soro. Je préférerai toujours l’avenir de mon pays aux intérêts personnels et partisans. Quels que puissent être les malentendus, la sauvegarde de la Côte d’Ivoire, notre bien commun, doit demeurer au-dessus de tout.
Qui a eu l’initiative de cette rencontre ?
Pour dialoguer, il faut être au moins deux, et peu importe qui en est l’initiateur. On ne se réconcilie qu’avec son adversaire, pas avec son ami. Le professeur Franklin Nyamsi, conseiller de Guillaume Soro, est un intellectuel africain dont je respecte les choix politiques et l’engagement. Nous n’avons pas toujours été d’accord. Des divergences subsistent encore sur de nombreux points de notre histoire récente. Mais il y a un temps pour faire la guerre, et un autre pour faire la paix. Je refuse de m’enfermer dans une posture qui ne me ressemble pas. Je suis un homme de conviction. La nécessité de se parler s’est imposée à nous. Et je me réjouis que notre rencontre suscite le débat.
En remettant la liste des prisonniers proches de l’ex-régime Gbagbo au conseiller de Guillaume Soro, pensez-vous avoir frappé à la bonne porte ?
Certains disent prisonniers politiques, d’autres parlent de prisonniers militants pro-Gbagbo. Quelle que soit la façon dont ils sont appelés, le problème est là et il faut le résoudre de la meilleure des manières qui soit profitable à la Côte d’Ivoire. Il m’a paru légitime d’exposer la question à Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale. En tant que chef du parlement, il est le premier des députés. Comme les 254 autres, il a été élu. Désormais, sa voix n’est plus seulement la sienne ou celle des électeurs de sa circonscription, elle est celle des millions de personnes qui n’ont pas les moyens de traiter des questions se posant sur le plan national. C’est donc une énorme responsabilité. En l’interpellant officiellement sur la question des détenus de la crise post-électorale, je le fais à la place de mes autres concitoyens, inquiets de la lenteur du processus de réconciliation et préoccupés par la détention de plusieurs centaines de compatriotes pour motifs politiques. Six ans après, il est urgent de solder tous les contentieux nés de la crise post-électorale, en particulier la question des prisonniers. Lorsque j’ai rencontré le conseiller spécial de Guillaume Soro, je lui ai aussitôt posé le problème. J’ai préféré saisir le chef du parlement parce que l’amnistie générale est un sujet que j’estime être essentiel, au sens strict du terme. De plus, c’est une grâce totale relevant de la compétence exclusive du législateur, c’est-à-dire du député. Elle traduirait ainsi la volonté sincère de tous les élus de la Nation, donc du peuple qui les a mis en mission, d’aller à l’unisson vers une cohésion sociale durable. La paix ne se décrète pas, elle se construit.
Ne craignez-vous pas d’être qualifié de traitre par certains pro-Gbagbo quand vous ne trouvez « aucun inconvénient à rencontrer Monsieur Guillaume Kigbafori Soro » ?
Tout le monde sait ce que j’ai accompli pour mon pays sous la présidence de Laurent Gbagbo, en particulier entre 2001 et 2011, et tout ce que je continue de faire en marge de la vie politique. En décembre 2016, au moment de la séquence des élections législatives, de nombreux compatriotes, forts mécontents de mon appel à participer au scrutin, m’ont ironiquement indiqué qu’on ne pouvait pas faire la politique à distance en étant à 6 000 km du pays. Aujourd’hui, j’entreprends le dialogue politique avec des autorités de mon pays ou leurs représentants au nom du pardon et de la réconciliation, les mêmes trouvent encore à redire. Alors, que faut-il faire ? L’immobilisme n’a jamais réglé aucun problème. Le disque de la traitrise est usé et ces accusations infondées m’indiffèrent complètement. D’autre part, il faut changer de logiciel politique et comprendre que la Côte d’Ivoire ne peut pas continuellement être prise en otage par des nostalgiques et des idolâtres qui ont fait le choix de se marginaliser. Et je le redis sans complexe : je suis disposé à poursuivre ce dialogue avec les autres représentants du pouvoir en place sur d’autres questions d’intérêt national. Ce n’est pas mon sort personnel qui me guide mais celui des millions de sans-voix qui en ont assez que d’autres, sans légitimité aucune, parlent continuellement à leur place.
Quelle garantie avez-vous eu pour confirmer votre « volonté de rentrer en Côte d’Ivoire, après six années d’absence, afin de participer pleinement et activement à la vie politique nationale en vue de l’élection présidentielle de 2020 » ?
La Côte d’Ivoire est mon pays. Je n’ai pas besoin de garantie particulière pour y retourner. On ne met jamais de préalable à rentrer chez soi. C’est une décision mûrement réfléchie. J’ai l’ambition de servir mon pays pour travailler, avec toutes les bonnes volontés, à l’enracinement de la démocratie, à la cohésion sociale, à la réconciliation et à la concorde entre les Ivoiriens. Je n’ai pas d’autre choix que d’y retourner afin d’accomplir ma part.
Croyez-vous à la prise d’une loi d’amnistie pour favoriser la réconciliation nationale ?
Tout est question de volonté politique. Militer en faveur d’une loi d’amnistie ce n’est pas promouvoir l’impunité mais travailler au renforcement de la recherche de la paix. Ce ne serait d’ailleurs pas une première dans notre pays. Il s’agit, selon moi, de donner des chances à la réconciliation. Par ailleurs, les familles ont besoin de se reconstruire. Beaucoup parmi ces détenus sont des soutiens de famille. Depuis plusieurs années, celles-ci sont livrées à elles-mêmes, éprouvent du mal à survivre, les enfants sont déscolarisés quand ils ne sont pas réduits à la mendicité. Les cellules familiales ont parfois explosé. La Côte d’Ivoire, notre belle Côte d’Ivoire, ne peut pas abandonner les siens. Ces sœurs et ces frères accusés de délits d’ordre politique ou connexes doivent être élargis au nom de la paix et du pardon. Cela constituerait un formidable appel d’air pour les exilés qui pourraient alors regagner le pays en toute confiance. L’ensemble de la population en tirera un grand profit car la paix est toujours porteuse d’espoirs. Nous devons lever toutes les hypothèques qui empêchent d’envisager l’avenir avec sérénité. Ensemble, nous devons ouvrir cette nouvelle ère de fraternité retrouvée entre Ivoiriens. Unis, nous pourrons emprunter, sans crainte ni regrets, le chemin qui mènera notre pays vers la paix.
Qu’est-ce que le discours sur la réconciliation nationale de Guillaume Soro à l’ouverture de la session de l’Assemblée nationale, lundi 3 avril 2017, vous inspire comme commentaires ?
J’ai lu et relu attentivement cette allocution du 3 avril dernier. C’était un discours fort, je dirais même fondateur, qui traduit certainement l’engagement du président de l’Assemblée nationale pour la paix et le pardon. J’y ai perçu des accents de sincérité. Mais, comme je l’ai longuement expliqué à son conseiller spécial, le professeur Franklin Nyamsi, cette ligne ne sera validée et crédible que si des actes concrets suivent ces paroles denses. Guillaume Soro ne doit pas hésiter à aller plus loin. La grandeur d’un homme politique, c’est aussi de faire ce que son cœur lui dicte. Au nom de la paix, des défis de la nouvelle Côte d’Ivoire et des générations futures, aucun sacrifice ne serait trop grand.
Comment réagissez-vous à l’acquittement de Simone Gbagbo par la Cour d’assises d’Abidjan-Plateau ?
L’accusation n’a pas pu apporter de preuves suffisantes de l’implication de l’ancienne Première dame Simone Gbagbo dans les faits qui lui étaient reprochés. Son acquittement est donc dans l’ordre normal des choses. Je trouve d’ailleurs les prétentions de la Cour pénale internationale (CPI) absolument grotesques. Simone Gbagbo ne peut pas être jugée une deuxième fois pour les mêmes faits. La justice est un pilier de l’Etat de droit et l’essence de la souveraineté nationale. Il est inacceptable de livrer des compatriotes, quels qu’ils soient, à la justice internationale. C’est pourquoi je continue de soutenir l’ex-président Laurent Gbagbo et mon jeune frère Charles Blé Goudé. Ils n’ont rien à faire à La Haye.
Pourquoi n’avez-vous pas encore été reçu à La Haye par Gbagbo ?
Votre information est inexacte. A quatre reprises, je me suis rendu à la prison de Scheveningen où j’ai pu saluer Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé. Ma dernière visite remonte à mai 2016. Outre les plaidoyers lors de mes déplacements diplomatiques dans le monde (Russie, USA, Canada, Union européenne, etc), c’était aussi ma façon de leur exprimer mon entier soutien. Il est vrai que je ne fais pas de publicité excessive autour de ces visites aux Pays-Bas. Pour moi, la CPI n’est ni un lieu de villégiature ni de pèlerinage. Je ne suis pas en tourisme car je suis habité par la gravité quand on pénètre en ces lieux. On en ressort profondément bouleversé et indigné. Indigné de voir deux militants sincères de la démocratie, deux enfants authentiques d’Afrique, deux fils de Côte d’Ivoire, déportés en terre hostile, loin de leur patrie. Il n’y a aucune gloire à faire du bruitage médiatique quand on revient du cimetière des libertés. Certes, il m’est arrivé de poser deux ou trois fois devant cette prison, vous verrez d’ailleurs cela sur Facebook. Mais pour le respect dû à ces illustres détenus, dont le Congolais Jean-Pierre Bemba avec lequel j’ai eu à échanger brièvement en mai dernier, j’ai renoncé à rendre publiques mes visites. Là encore, ce sont des familles brisées, des vies cassées, déstabilisées. Nous devons travailler à consolider nos institutions afin que plus jamais aucune fille, aucun fils de notre pays, ne soit livré à cette justice coloniale et raciste.
Que dites-vous de la crise au FPI ?
Cet étrange spectacle donné par le parti créé par Laurent Gbagbo me désole profondément. Depuis bientôt trois ans, le FPI semble avoir enclenché son autodestruction. Je souhaite que les acteurs concernés se réconcilient et trouvent le point d’accord en mesure de sauver l’unité de ce parti. On ne peut pas avoir été l’instigateur de la démocratie, le défenseur des plus faibles et le promoteur des progrès sociaux pour se retrouver, à l’heure de la moisson, à la marge de la vie politique. La Côte d’Ivoire a besoin d’un FPI fort et uni qui occupe la place qui lui revient en tant qu’ancien parti de gouvernement et qui peut être en capacité de gérer à nouveau les affaires publiques. Je suis d’une neutralité absolue dans ce dossier. J’ai travaillé avec les différents protagonistes. Ma proximité avec certains est connue, ce qui ne vaut pas soutien. Même si j’ai cerné les dessous des cartes, j’estime que je n’ai pas à prendre parti, pour un camp ou pour un autre, dans un conflit interne à un parti auquel je n’ai jamais appartenu.
Quelles analyses faites-vous de la question de l’alternance en 2020 qui divise le Rdr et le Pdci ?
Pour moi, la question de l’alternance en 2020 ne se pose pas en ces termes. Et elle ne concerne pas seulement le RDR et le PDCI. C’est l’ensemble de la sphère politique ivoirienne qui est visée. Mieux que le mot « alternance », je parlerais plutôt de « renouvellement ». C’est bien de cela qu’il s’agit. Ceux qui ont gouverné la Côte d’Ivoire depuis presque sept décennies devraient sérieusement songer à se mettre en congé de la République et laisser émerger de nouveaux visages. L’émergence n’est pas seulement qu’un concept économique. Elle est aussi politique. On ne peut pas continuellement se maintenir dans l’appareil d’Etat avec les mêmes méthodes infantilisantes du passé et les petites combines qui brident les ambitions des plus dévoués. Finissons-en avec les petits arrangements. Place à la modernité et à l’imagination. Le temps est venu de passer le témoin à la nouvelle génération, à de nouveaux talents qui comprennent mieux les enjeux du monde d’aujourd’hui. Ce sera aussi une manière de travailler à la consolidation de la paix. Que l’on laisse à chacune et à chacun le rôle qu’il ou elle entend incarner dans l’édification de la nation unie et apaisée dont nous rêvons tous. Quoi qu’il en soit, le dernier mot reviendra toujours au peuple souverain.


EN MARAUDE DANS LE WEB
Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, ou que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».



Source : http://www.civox.net 1er mai 2017

dimanche 30 avril 2017

Quelle pourrait être la politique étrangère d’Emmanuel Macron ?


Ils étaient 11, il n’en reste plus que 2. Dans cette campagne présidentielle qui ressemble à un jeu de téléréalité, la politique internationale a été, une fois encore, le parent pauvre du débat. Pourtant, le monde est en proie à de grands tremblements ; le risque d’attaque nucléaire est sérieusement envisagé ; la catastrophe afghane est réactivée,[1] chaque jour des milliers de civils meurent dans les guerres d’Irak, de Syrie, du Yémen ou lors de conflits larvés comme en République démocratique du Congo, au Congo Brazzaville, dans le Sahel. Ce début de 21e siècle signe également la recrudescence de pratiques barbares lors de ces conflits.[2]
Face à cet état des lieux, que fera Emmanuel Macron s’il est élu le 7 mai 2017 ? Remettra-t-il en cause les grandes lignes suivies par le Quai d’Orsay depuis dix ans, qui ont conduit la France à être au mieux inefficace et inaudible, au pire, de se faire l’apôtre des va-t-en-guerre ? Sa dernière déclaration concernant la Syrie ne prédispose pas à penser qu’il opérera de changement. Le 28 avril, à Amiens, il a, en effet, déclaré : « Je condamne avec la plus grande fermeté l’utilisation d’armes chimiques par le régime de Bachar el-Assad. Cela contrevient d’une part au droit international et d’autre part aux accords de 2013. Et donc, si je suis élu président de la République, je prendrais les dispositions en lien avec la coalition et, si possible sous mandat de l’ONU, mais même sans mandat de l’ONU, pour neutraliser les capacités chimiques du régime de Bachar al-Assad ».
Avec cette annonce, non seulement Emmanuel Macron inscrit ses pas dans les traces des deux derniers présidents de la République qui ont toujours privilégié les valeurs, « l’ingérence humanitaire », aux principes, le droit international mais, à l’instar de Donald Trump, il s’octroie la possibilité d’une intervention unilatérale. Cela étant, il faut rester prudent et ne pas prendre au pied de la lettre les déclarations d’un candidat en campagne.
Le pire n’est jamais certain ; il y a souvent des gaps abyssaux, heureux ou malheureux, entre les paroles et les actes. En revanche, le choix des hommes pressentis pour le conseiller dans ce domaine donne des indications plus crédibles que des bribes de discours déclamés sous les feux de l’actualité. Deux noms ont particulièrement attiré l’attention de l’IVERIS, ceux de Gérard Araud et de Justin Vaïsse.

« Gérard Araud, l’homme de la guerre en Libye »

Gérard Araud, actuel ambassadeur de France à Washington, est donné par plusieurs journaux comme le futur conseiller diplomatique à l’Elysée dans le cas où Emmanuel Macron succéderait à François Hollande. Ce diplomate a accédé récemment à la notoriété par un tweet commentant l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche : « Après le Brexit et cette élection, tout est désormais possible. Un monde s’effondre devant nos yeux. Un vertige ». Cette réaction, vécue par de nombreux observateurs comme un manquement à son devoir de réserve, a provoqué un tollé de chaque côté de l’Atlantique. Néanmoins, le 9 mars dernier, il réitérait en donnant son avis, par le même canal, sur l’élection présidentielle française.
S’il était inconnu de la grande majorité des Français jusqu’à ces tweets, les Libyens et les Ivoiriens, eux, ont gardé son nom en mémoire. Nommé par Nicolas Sarkozy comme ambassadeur de France aux Nations Unies en 2009, il s’est trouvé à l’avant-poste des guerres de 2011. Le 5 juin 2011, le JDD titrait : « Gérard Araud, l’homme de la guerre en Libye ». Il faut rappeler qu’à cette date, cet intitulé n’a rien de péjoratif puisque ce conflit contre la Jamahiriya de Muammar Kadhafi est encore salué comme un succès par presque toute la classe politique et médiatique. Et le JDD de poursuivre : « Le représentant de la France à l'ONU, fin tacticien et négociateur hors pair, a imposé de haute lutte deux textes majeurs sur la Libye et la Côte d'Ivoire. Ce diplomate sans langue de bois symbolise la renaissance du Quai d'Orsay ». Dans ce même article, Gérard Araud témoigne ouvertement de son implication : « Le mardi 15 mars au soir, nous nous sommes engueulés au téléphone, ma collègue américaine Susan Rice et moi. Je lui ai dit : « Susan, je te préviens, on va mettre ce projet de résolution au vote ! ». Elle m’a répondu : « Bullshit !, Foutaises ! ». Deux jours, plus tard, le 17 mars 2011, le Conseil de sécurité de l’ONU votait la résolution 1973 instaurant une zone de non vol au-dessus de la Libye et autorisait une action militaire afin de « protéger les civils » contre l’armée de Muammar Kadhafi. Le 19 mars, avait lieu la première frappe française dans le cadre de l’opération Harmattan suivie par celle de l’opération britannique Ellamy.
Mais Gérard Araud a été également très actif en Côte d’Ivoire. En décembre 2010, avec Suzan Rice, ils sont soupçonnés d’avoir intimé l’ordre à Joung-Jin Choï, alors représentant de l’ONU en Côte d’Ivoire, de proclamer Alassane Ouattara vainqueur avant la décision du Conseil constitutionnel. Ce qui fut fait le 3 décembre 2011. Cette proclamation signe le début de ce qui est appelée la « crise ivoirienne ».[3] Puis, tout comme pour la Libye, Gérard Araud a milité en faveur de la résolution 1975, adoptée le 30 mars 2011. Cette résolution signe le début de la guerre en Côte d’Ivoire. En effet, sous prétexte d’autoriser la destruction des armes lourdes pour « protéger les civils », elle a permis à la France et à l’ONU de larguer des bombes sur Abidjan dès le 4 avril 2011…
Ces deux conflits ont été à l’origine des tensions exacerbées entre le bloc occidental et les pays des BRICS.

Julien Vaïsse, ou l’alliance avec les djihadistes en Syrie...

Julien Vaïsse fait partie de ceux qui sont appelés à donner leur avis au sein de l’équipe diplomatique du candidat dirigée par Eric Lechevalier, ancien conseiller d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris. Cet historien a été propulsé par Laurent Fabius, en 2013, à la direction du Centre d’Analyse de Prospective et de Stratégie (CAPS), un centre de réflexion rattaché au Quai d’Orsay. A l’époque, cette nomination a surpris les diplomates, qui imaginaient que le poste serait attribué en interne. Il n’en fut rien ; le ministre des Affaires étrangères de l’époque a débauché Julien Vaïsse, qui travaillait alors à Washington comme chercheur à la Brooking institution. Sous sa direction, le CAPS est resté fidèle à la lettre et à l’esprit de la ligne politique de Laurent Fabius, notamment sur la Syrie. Ainsi dans un rapport daté du 3 janvier 2017, et intitulé : « Quelle place pour la France dans le conflit syrien au lendemain de la chute d’Alep ? », le CAPS préconise de s’opposer à Federica Mogherini, haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, sur la reconstruction de la Syrie au prétexte que cela conforterait Bachar al-Assad. Les penseurs du Quai ont alors une idée de génie, ils proposent une autre solution à la France : aider et soutenir « les zones libérées », c’est-à-dire les zones sous contrôles des groupes armés tel que Fatah el Sham, ex-Front al-Nosra, affilié à al-Qaïda ! Dans une analyse de ce rapport, Fabrice Balanche, chercheur invité au Washington Institute, écrit : « Le simple fait qu’il définisse les zones tenues par les djihadistes et les islamistes comme des « zones libérées » fait froid dans le dos. Les fiefs d’al-Qaïda en Afghanistan et le territoire d’AQMI au Sahel seraient ainsi également des « zones libérées ». Et Fabrice Balanche de s’interroger : « Pourquoi la politique française à l’égard de la Syrie est-elle aussi désastreuse ? Sans doute parce que le ministre des Affaires étrangères applique les recommandations du CAPS » !
Compte tenu des grands tremblements qui secouent le monde actuellement, compte tenu des tensions entre le bloc occidental et le reste du monde, cette élection présidentielle revêt une importance majeure. Or, à ce jour, le débat du deuxième tour reste essentiellement centré sur les enjeux européens, avec une vision binaire « pour ou contre l’Europe », et n’aborde que par bribes les grands enjeux stratégiques mondiaux. Selon le JDD, Emmanuel Macron « n’est pas encore très arrêté sur ces choix internationaux », il « prête une oreille très attentive aux conseils d’Hubert Védrine », l’ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand. Il ne reste que peu de jours pour que celui qui fait figure de favori à cette élection précise sa vision du monde, tendance Védrine ou tendance Fabius ? Il en va du sort des citoyens français mais également des Syriens, des Africains et plus généralement de tous les peuples qui aspirent à la paix.

Leslie Varenne
Source : https://www.iveris.eu 28 avril, 2017

[1] - Le titre est emprunté à l'article de Philippe Grasset consacré à l'Afghanistan : http://www.dedefensa.org/article/la-catastrophe-afghane-reactivee.
[2] - La guerre n'est jamais jolie, mais outre les derniers événements en Syrie, ce qui se déroule actuellement dans la région du Kasaï en République Démocratique du Congo est particulièrement insoutenable, plus de 17 charniers viennent d'être découverts. L'IVERIS reviendra prochainement sur ce sujet.
[3] - La guerre n'est jamais jolie, mais outre les derniers événements en Syrie, ce qui se déroule actuellement dans la région du Kasaï en République Démocratique du Congo est particulièrement insoutenable, plus de 17 charniers viennent d'être découverts. L'IVERIS reviendra prochainement sur ce sujet.