mercredi 14 décembre 2016

QUAND RDR ET PDCI VASCILLENT SUR LEURS BASES*


« Nous étions à une réunion avec le Secrétaire exécutif quand il nous a donné l’information de la proclamation des listes des différents candidats du Pdci et du Rhdp (…). De nombreux militants ont dit non à Guikahué lorsqu’il a annoncé que nous irons à ces législatives en liste commune Rhdp. D’ailleurs, il n’a pas pu terminer son intervention (…). Nous aurions souhaité une bataille entre le Pdci et le Rdr pour savoir qui est le plus fort sur le terrain (…). Le Secrétaire exécutif et son équipe n’ont pas consulté la base. Ils ne se sont pas adressés aux secrétaires généraux, aux présidents des comités de base pour savoir si tel ou tel autre candidat est bon pour le Rhdp ou le Pdci. Les choix ont été faits de façon arbitraire. Cette année, les indépendants seront plus nombreux qu’en 2011 ». 
Ces propos, rapportés par mes confrères du quotidien L’Inter, édition du mardi 22 novembre 2016, sont de l’ex-ministre de la santé et actuel ambassadeur de Côte d’Ivoire au Congo-Brazzavile, Pr. Thérèse N’Dri-Yoman. Cadre du Pdci-Rda, elle a décidé d’assumer, la tête haute, son non-respect de la discipline du parti, pour se présenter en candidate indépendante pour les élections législatives. Le dimanche 18 décembre prochain, elle sera donc, dans les urnes à Bouaflé, face au candidat du Rhdp. Comme Mme N’Dri-Yoman, de nombreux autres militants du Pdci et du Rdr, les deux principaux partis du Rhdp, coalition au pouvoir, ont dégainé le sabre pour en découdre avec les candidats de leurs partis dans le cadre des joutes électorales qui s’annoncent. 
Peu nombreux en 2011, les candidats indépendants sont plus de 600 pour ces élections législatives, apprend-on auprès des sources proches de la commission électorale indépendante (Cei). Les trois grandes formations politiques du pays sont touchées par ce phénomène. Mais le Pdci et le Rdr le sont davantage par rapport au Fpi. Si les candidats indépendants issus du parti fondé par Laurent Gbagbo et dirigé par Affi N’Guessan sont plus timides, ceux venant du Pdci et du Rdr sont à la fois véhéments et imbibés de colère à telle enseigne que leur candidature se pose comme une arme de destruction massive pour leurs partis respectifs et pour eux-mêmes. Un mélange détonnant d’hara-kiri et de suicide collectif.
Les raisons de ce tremblement de terre ? « Les choix (des candidats) sont faits de façon arbitraire », affirme Thérèse N’Dri-Yoman. Qui a choisi les candidats du Pdci aux législatives de 2016 ? Au-delà du secrétaire exécutif dudit parti, il y a le président du parti, Henri Konan Bédié. C’est lui, le vrai et unique maître du jeu. Idem pour le Rdr où Alassane Dramane Ouattara, président du parti, aurait reçu la liste provisoire des candidats retenus par le secrétaire général par intérim du Rdr et son équipe, aurait validé certains noms et biffé d’autres pour dégager la liste définitive de 96 candidats que l’on connait. 102 candidats concernant le Pdci doivent aussi leur onction à Bédié.
A première vue, la floraison de candidatures indépendantes peut être perçue comme le gage d’une vitalité démocratique. Mais en réalité, au regard des différentes manifestations de protestation des militants du Rhdp qui dénoncent la dictature de la minorité sur la majorité, ces candidatures constituent plutôt l’expression de la révolte de la base. Une révolte qui couvait depuis le scrutin de décembre 2011 et que l’euphorie du pouvoir n’a pas pu maintenir indéfiniment sous contrôle.
Le vin est donc tiré. Il faut le boire même si le raisin est avarié. Tel est le message que les nombreux candidats indépendants semblent déterminés à faire passer aux états-majors de leurs partis respectifs. 
De leur côté, le Pdci et le Rdr, grandes victimes de cette saga des candidatures indépendantes, devront se résoudre à reconnaître que leur stratégie a échoué. Que la démocratie a ses raisons, que la raison (au Rhdp) ne devrait pas ignorer. A savoir que la démocratie écoute le battement du cœur du peuple (ici les militants). Ce sont ses intérêts que les responsables traduisent en acte avec une dose de lucidité.

Didier Depry
(*) - Titre original : « La leçon des indépendants ».


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Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, ou que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».



Source : Notre Voie N°5462 du jeudi 24 novembre 2016

mardi 13 décembre 2016

« Le problème de l’Afrique francophone, c’est la France… »

Toussaint Alain
Entretien avec Toussaint Alain, ex-conseiller et ancien porte-parole du président ivoirien Laurent Gbagbo pour l’Union européenne entre 2001 et 2011. Il évoque les prochaines législatives où l’opposition se présente pour la première fois depuis 2011, le retrait des pays africains de la CPI et le procès de Laurent Gbagbo.
Sputnik : Des élections législatives sont prévues le 18 décembre en Côte d’Ivoire. Pourquoi l’opposition a-t-elle décidé d’y participer ?
Je salue la décision des responsables du Front populaire ivoirien (FPI), de Liberté et Démocratie pour la République (LIDER), d’autres partis et des centaines d’indépendants d’y aller. Les élections revêtent toujours une importante signification : elles sont l’expression démocratique des attentes qu’a le peuple envers les élites politiques et du verdict populaire sur les gouvernements et les gouvernants.
Les élections se sont enracinées dans la logique politique de la Côte d’Ivoire au cours des vingt-cinq dernières années. Seulement, dès avril 2011, Alassane Ouattara avait tout mis en œuvre pour marginaliser les partisans du président Laurent Gbagbo afin de les contraindre psychologiquement à ne pas participer à la vie sociale, économique et politique de la nation : gel des comptes bancaires, arrestations arbitraires, détentions illégales, chantage à l’emploi public avec le licenciement de centaines de fonctionnaires et agents de l’État, etc.
Ces procédés d’intimidation et ces menaces ont eu pour conséquence de braquer certains opposants, les obligeant au boycott de plusieurs rendez-vous électoraux entre 2011 et 2015. Cette orchestration de la terreur s’est atténuée au fil du temps. La présidentielle d’octobre 2015 a été un premier tournant, marquant le retour de l’opposition dans l’arène politique nationale. En octobre 2016, la forte mobilisation contre le référendum a apporté la preuve que celle-ci pouvait se rassembler autour de l’essentiel afin de se poser en alternative crédible à un régime qui a échoué à trouver des solutions aux problèmes des Ivoiriens.
C’est notre responsabilité de ne pas tourner le dos à nos concitoyens. Comme en 2011, je rejette donc toute idée de boycotter des élections. Nous devons aussi combattre Alassane Ouattara dans les urnes. Cinq années de boycott électoral ont été improductives, stériles. La politique de la chaise vide n’a rien apporté. Le régime actuel a fait voter une Constitution sans concertation. La dynamique de pression née lors de la séquence référendaire va se poursuivre au cœur des institutions de la République, à l’Assemblée nationale, par exemple.
Sputnik : Justement, quelles sont les chances de l’opposition démocratique d’être représentée dans le futur Parlement ?
Ces législatives restent ouvertes. L’heure du bilan a sonné pour Ouattara qui doit être sévèrement sanctionné. C’est l’occasion pour les électeurs d’exprimer clairement leur refus de la politique actuelle. Le gouvernement est affaibli par son piètre bilan économique et social, avec un fort chômage qui frappe des millions de jeunes. Outre la forte baisse du pouvoir d’achat des ménages, l’insécurité est devenue endémique avec la violence d’adolescents endoctrinés, sans oublier le niveau de corruption trop élevé. Des menaces sérieuses pèsent sur le régime de retraite des fonctionnaires, la liberté syndicale est menacée, les instituteurs sont régulièrement en grève, l’Université est paralysée, etc.
À quoi répond ce double standard, ce deux poids, deux mesures ? La CPI est un outil créé par les pays occidentaux, la France en tête, pour dominer l’Afrique. Naturellement, je me réjouis que le Kenya, le Burundi, la Gambie, l’Afrique du Sud et l’Angola aient pris leurs responsabilités. Ce processus doit s’amplifier, car, au total, 34 pays africains ont ratifié le traité fondateur de la CPI.
Malheureusement, nos gouvernants restent divisés. Un consensus me semble indispensable pour se retirer de cette institution dont la crédibilité est largement minée.
Et l’inventaire des « affaires africaines » actuellement instruites par cette Cour néocolonialiste suffit à en relever l’urgence. La CPI aurait pu profiter du procès de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé pour se laver des soupçons de n’être qu’un tribunal pour les vaincus et d’être instrumentalisée par les Occidentaux, qui choisissent leurs ennemis. Elle préfère réécrire l’histoire récente de la Côte d’Ivoire. Or, tout le monde sait la vérité, sauf la procureure de la CPI qui ne poursuit qu’un seul camp. Depuis septembre 2002, il est de notoriété publique que la rébellion de Guillaume Soro, parrainée par M. Ouattara et la France, s’est rendue coupable des pires crimes contre l’humanité. Étrangement, aucun des combattants rebelles n’est présent dans le box des accusés. C’est une justice bancale.
Sputnik : Après que le Burundi, l’Afrique du Sud et la Gambie ont officiellement lancé la procédure de retrait de la CPI, l’occupant actuel du palais présidentiel à Abidjan, le pro-occidental Alassane Ouattara, en visite à Paris, a appelé les autres pays africains à rester au sein de cette organisation. Pensez-vous que les « anciennes » colonies françaises d’Afrique seront en effet plus enclines à rester membres de la CPI, à la différence des autres nations africaines ?
Le problème de l’Afrique francophone, c’est la France qui y maintient sa domination dans les domaines économiques, politiques, culturels, militaires et judiciaires. Comme je l’avais expliqué à l’un des membres de la commission des Affaires étrangères de la Douma (le Parlement russe) lors d’une précédente visite à Moscou, les ex-colonies françaises doivent se libérer. Il est anormal que nos gouvernants soient soumis au diktat de l’ancienne métropole, qui exerce des pressions intolérables sur eux.
La France a joué un rôle important dans la création de la CPI en 1998 puis elle a ratifié le Statut en juin 2000. Paris est même le troisième contributeur au budget annuel de la Cour (environ 112 millions d’euros). Autant dire que cette institution revêt un caractère stratégique pour la France. Je me souviens qu’en 2003, en pleines négociations avec la rébellion ivoirienne que le gouvernement français finançait, assistait diplomatiquement et militairement, Jacques Chirac agitait déjà le chiffon rouge de la CPI en menaçant de traduire « Gbagbo l’insoumis » devant la justice internationale.
Les présidents passent, mais les méthodes de la France demeurent. Ce qui explique la prudence des dirigeants africains francophones à se joindre à leurs homologues anglophones, entrés en dissidence avec la CPI. Le déclic viendra forcément un jour, car aussi longtemps que la CPI concentrera ses enquêtes uniquement sur les seuls leaders du continent, les Africains du sud, du nord, de l’est ou de l’ouest ne se sentiront pas concernés par cette justice prétendument universelle. Nos États devraient œuvrer à rendre opérationnelle la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, une idée lancée en 1998 par l’Union africaine (UA). Au moins, ce tribunal continental serait bien fondé à se mêler de nos affaires.
Sputnik : Dans nos précédents entretiens, nous avons beaucoup parlé de la réconciliation, qui ne serait possible que si Laurent Gbagbo était libéré. Quelle est la situation qui prévaut aujourd’hui en Côte d’Ivoire ? Comment voyez-vous l’avenir de votre pays ?
La rébellion et la guerre civile ont fracturé et délité notre société. Parvenu aux affaires après un conflit armé, Alassane Ouattara a abandonné le chantier de la réconciliation nationale, qui est au point mort. Il s’est enfermé dans un sectarisme primaire. Cette politique clanique est dangereuse, car elle sape les fondements de la Nation.
Jamais en Côte d’Ivoire ni l’ethnie ni la religion, voire l’appartenance à un parti politique, n’ont été des critères déterminants pour accéder à un emploi public ou une promotion sociale. Aujourd’hui, c’est le règne du clientélisme politico-ethnique sur fond de népotisme. L’heure devrait pourtant être au rassemblement et à la défense de l’intérêt général, fruit d’une réelle volonté politique.
Par ailleurs, il y a encore des civils et des militaires, proches ou sympathisants de Gbagbo, en exil quand ils ne croupissent pas dans les geôles du régime. Environ 228 personnes sont portées disparues tandis que 241 prisonniers restent incarcérés dans des conditions inhumaines, subissant régulièrement des tortures. Sept compatriotes sont aussi emprisonnés au Liberia voisin depuis mars 2012. La justice tarde à se prononcer sur le sort de ces personnes détenues en toute illégalité.
D’autre part, l’équité voudrait que les responsables des violences postélectorales de 2011 du camp Ouattara soient poursuivies par la justice ivoirienne. Ce n’est malheureusement pas le cas. Exactement comme à la CPI. Le règlement politique de la question des prisonniers de la crise postélectorale est une des clés de la réconciliation en Côte d’Ivoire. Tout comme la réhabilitation du président Gbagbo, dont la libération est vivement espérée. Par son engagement politique et syndical, Laurent Gbagbo est devenu, au fil des décennies, le dénominateur commun d’une écrasante majorité d’Ivoiriens. Opposant, il a été de toutes les luttes politiques pour l’avènement du multipartisme et sociales pour une société plus égalitaire.
Au pouvoir en 2000, il a entamé une refondation contrariée dès 2002 par la rébellion. Un tel homme ne peut être voué aux poubelles de l’Histoire. Libre, il sera le véritable moteur de la paix en Côte d’Ivoire, un pays dont l’avenir se conjuguera avec démocratie et État de droit. C’est le sens du combat que nous menons. Certes, le chemin est long et parsemé d’embûches, mais nous y parviendrons.

Propos recueillis par Mikhail Gamandiy-Egorov (09.12.2016)

EN MARAUDE DANS LE WEB
Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, ou que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».



Source : connectionivoirienne

lundi 12 décembre 2016

« Ce qui a été omis à la mort de Fidel Castro », par Noam Chomsky



Le linguiste et philosophe Noam Chomsky (à gauche de profil), figure majeure du paysage intellectuel états-unien, nous a livré ses réflexions exclusives après la mort de Fidel Castro à l'occasion d'une rencontre dans les locaux de « l'Humanité » et de « l'Humanité Dimanche ».


« Les réactions à la mort de Fidel Castro diffèrent selon l'endroit du monde où vous vous trouvez. Par exemple, en Haïti ou en Afrique du Sud, c'était une figure très respectée, une icône, et sa disparition a suscité une grande émotion.
« Aux États-Unis, l'ambiance générale a été résumée par le premier titre du "New York Times", lequel indiquait en substance : "Le dictateur cubain est mort". Par curiosité, j'ai jeté un œil aux archives de ce journal pour voir combien de fois ils avaient qualifié le roi d'Arabie saoudite de "dictateur". Sans surprise, il n'y avait aucune occurrence...
« Il y a également un silence absolu sur le rôle joué par les États-Unis à Cuba, la manière dont Washington a œuvré pour nuire aux velléités d'indépendance de l'île et à son développement, dès la révolution survenue en janvier 1959. L'administration Eisenhower a tenté de renverser Castro, puis, sous celle de Kennedy, il y a eu l'invasion manquée de la baie des Cochons, suivie d'une campagne terroriste majeure.
« Des centaines, voire des milliers de personnes ont été assassinées avec la complicité de l'administration américaine et une guerre économique d'une sauvagerie extrême a été déclarée contre le régime de Fidel Castro. Cette opération, baptisée opération "Mangouste", a culminé en octobre 1962 et devait aboutir à un soulèvement à Cuba auquel Washington aurait apporté son appui.
« Mais en octobre 1962, Khrouchtchev a installé des missiles à Cuba, sans doute en partie pour contrecarrer l'opération "Mangouste" mais aussi pour compenser l'avantage militaire dont disposait l'armée américaine dans la guerre froide, conséquence du refus par Washington de l'offre de désarmement mutuel émise par Moscou. Ce fut sans doute le moment le plus dangereux de l'histoire de l'humanité.

« Personne ne se demande pourquoi Mandela, à peine libéré de prison, a rendu hommage à Fidel Castro.
« Dès la fin de la crise des missiles, Kennedy a relancé les opérations terroristes contre Cuba ainsi que la guerre économique, ce qui a eu des implications majeures sur les capacités de développement de Cuba.
« Imaginez ce que serait la situation aux États-Unis si, dans la foulée de son indépendance, une superpuissance avait infligé pareil traitement : jamais des institutions démocratiques n'auraient pu y prospérer.
« Tout cela a été omis lors de l'annonce de la mort de Fidel Castro. Autres omissions : pourquoi une personnalité aussi respectée que Nelson Mandela, à peine libérée de prison, a-t-elle rendu hommage à Fidel Castro en le remerciant de son aide pour la libération de son pays du joug de l'apartheid ?

« Pourquoi La Havane a-t-elle envoyé tant de médecins au chevet d'Haïti après le séisme de 2010 ?
« Le rayonnement et l'activisme international de cette petite île ont été stupéfiants, notamment lorsque l'Afrique du Sud a envahi l'Angola avec le soutien des États-Unis. Les soldats cubains y ont combattu les troupes de Pretoria quand les États-Unis faisaient partie des derniers pays au monde à soutenir l'apartheid.
« Sur le plan interne, à Cuba, il y avait certes une combinaison de répression, de violations des droits de l'homme, mais à quels niveaux ces abus étaient-ils liés aux attaques répétées venues de l'extérieur ? Il est difficile d'avoir un jugement clair sur cette question. Il faut également noter que le système de santé à Cuba s'est imposé comme l'un des plus efficaces de la planète, bien supérieur, par exemple, à celui que nous avons aux États-Unis.
« Et concernant les violations des droits de l'homme, ce qui s'y est produit de pire ces quinze dernières années a eu lieu à Guantanamo, dans la partie de l'île occupée par l'armée américaine, qui y a torturé des centaines de personnes dans le cadre de la "guerre contre le terrorisme" ».

Cette entrevue fait partie d’un dossier de 28 pages paru dans « l’Humanité Dimanche » (édition du 1er au 14 décembre 2016) à l’occasion du décès de Fidel Castro.

Source : www.humanite.fr 5 décembre 2016

samedi 10 décembre 2016

Fidel Castro : un géant du XXe siècle



Fidel Castro et Ernesto Che Guevara.
Photo Cubadebate/AfP/Archives-Roberto Salas

Un récit de José Fort
Rarement un révolutionnaire, un homme d’Etat aura provoqué autant de réactions aussi passionnées que Fidel Castro. Certains l’ont adoré avant de le brûler sur la place publique ; d’autres ont d’abord pris leurs distances avant de se rapprocher de ce personnage hors du commun. Fidel Castro n’a pas de pareil.


Il était « Fidel » ou le « Comandante » pour les Cubains et les latino-américains, pas le « leader maximo », une formule ânonnée par les adeptes européo-étatsuniens du raccourci facile. Quoi qu’ils en disent, Fidel Castro restera un géant du XXe siècle.

Le jeune Fidel, fils d’un aisé propriétaire terrien, né il y a 90 ans à Biran dans la province de Holguin, n’affiche pas au départ le profil d’un futur révolutionnaire. Premières études chez les Jésuites, puis à l’université de La Havane d’où il sort diplômé en droit en 1950. Il milite dans des associations d’étudiants, tape dur lors des affrontements musclés avec la police dans les rues de la capitale, puis se présente aux élections parlementaires sous la casaque du Parti orthodoxe, une formation se voulant « incorruptible » et dont le chef, Chivas, se suicida en direct à la radio. Un compagnon de toujours de Fidel, Alfredo Guevara, fils d’immigrés andalous et légendaire inspirateur du cinéma cubain, dira de lui : « Ou c’est un nouveau José Marti (le héros de l’indépendance), ou ce sera le pire des gangsters ».
Le coup d’Etat du général Fulgencio Batista renverse le gouvernement de Carlos Prio Socarras et annule les élections. Voici le jeune Castro organisant l’attaque armée de la caserne Moncada, le 26 juillet 1953. Un échec. Quatre-vingts combattants sont tués. Arrêté et condamné à 15 ans de prison, Fidel rédige « l’Histoire m’acquittera », un plaidoyer expliquant son action et se projetant sur l’avenir de son pays. Libéré en 1955, il s’exile avec son frère Raul au Mexique d’où il organise la résistance à Batista. Son groupe porte le nom « Mouvement du 26 juillet ». Plusieurs opposants à la dictature rejoignent Fidel. Parmi eux, un jeune médecin argentin, Ernesto Rafael Guevara de la Serna. Son père me dira plus tard : « Au début, mon fils le Che était plus marxiste que Fidel ».

Fidel communiste ? Fidel agent du KGB ? Fidel Castro à cette époque se définit comme un adversaire acharné de la dictature, un adepte de la philosophie chère à Thomas Jefferson, principal auteur de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, et adhère au projet de Lincoln de coopération entre le capital et le travail. Raul et plusieurs de ses compagnons sont nettement plus marqués à gauche.

Le 2 décembre 1956, Fidel monte une expédition avec 82 autres exilés. Venant du Mexique à bord d’un bateau de plaisance, le « Granma », ils débarquent après une traversée mouvementée dans la Province Orientale (sud-est de Cuba). La troupe de Batista les y attend. Seuls 12 combattants (parmi lesquels Ernesto Che Guevara, Raul Castro, Camilo Cienfuegos et Fidel) survivent aux combats et se réfugient dans la Sierra Maestra. Commence alors une lutte de guérilla avec le soutien de la population. Fidel Castro apparaît au grand jour dans les journaux nord-américains et européens, accorde des interviews, pose pour les photographes, parle sur les radios. A Washington, on ne s’en émeut guère, lassés des frasques d’un Batista peu présentable. Après l’entrée de Fidel dans La Havane, le 9 janvier 1959, on observe avec intérêt ce « petit bourgeois qui viendra à la soupe comme tout le monde », ricane-t-on au département d’Etat. Même le vice-président Nixon, mandaté pour le recevoir afin de vérifier s’il est communiste, soufflera à Eisenhower : « C’est un grand naïf, nous en ferons notre affaire ». Tant que Fidel ne s’attaque pas à leurs intérêts économiques, les dirigeants étasuniens ne s’alarment pas. Lorsque la révolution commence à exproprier des industries nord-américaines, la United Fruit par exemple, la donne change brutalement.

Le premier attentat dans le port de La Havane, le 4 mars 1960, sonne le prélude à une longue liste d’actes terroristes : le cargo battant pavillon tricolore, La Coubre, qui avait chargé des munitions à Hambourg, Brème et Anvers explose dans le port de La Havane faisant plus de cent morts, dont six marins français. Ulcéré, le général de Gaulle donne l’ordre d’accélérer la livraison des locomotives commandées du temps de Batista. Elles font l’objet d’étranges tentatives de sabotage. Les dockers CGT du port du Havre surveilleront le matériel jusqu’au départ des navires.

Une opération de grande envergure se préparait du côté de Miami : le débarquement de la Baie des Cochons. En avril 1961, au lendemain de l’annonce par Fidel de l’orientation socialiste de la révolution, le gouvernement des Etats-Unis missionne la CIA pour encadrer 1400 exilés cubains et mercenaires latino-américains en espérant, en vain, un soulèvement populaire. Fidel en personne dirige la contre-attaque. La tentative d’invasion se solde par un fiasco. Les Etats-Unis signent là leur déclaration de guerre à la révolution cubaine. Pendant des dizaines d’années, ils utiliseront toute la panoplie terroriste pour tenter d’assassiner Fidel, jusqu’à la combinaison de plongée sous-marine enduite de poison, faciliteront le débarquement de groupes armés, financeront et manipuleront les opposants, détruiront des usines, introduiront la peste porcine et des virus s’attaquant au tabac et à la canne à sucre. Ils organiseront l’asphyxie économique de l’île en décrétant un embargo toujours en vigueur. « El Caballo » (le cheval) comme l’appelaient parfois les gens du peuple, ce que Fidel n’appréciait pas, aura survécu à Eisenhower, Kennedy, Johnson, Nixon, Reagan, Ford et assisté aux départs à la retraite de Carter, Bush père et Clinton. Il dira de Bush fils : « celui-là, il finira très mal ».

Tant d’années d’agressions, tant d’années de dénigrement et de coups tordus, tant d’années de résistance d’un petit pays de douze millions d’habitants face à la première puissance économique et militaire mondiale. Qui fait mieux ? Lorsqu’on évoque le manque de libertés à Cuba, ne faudrait-il pas d’abord se poser la question : un pays harcelé, étranglé, en guerre permanente, constitue-t-il le meilleur terreau pour favoriser l’épanouissement de la démocratie telle que nous la concevons en Occident et que, à l’instar de George Bush, certains souhaiteraient calquer mécaniquement en d’autres endroits du monde, particulièrement dans le Tiers monde ? Lorsque dans les salons douillets parisiens, on juge, tranche, condamne, sait-on au juste de quoi on parle ?

La crise des fusées ? Lorsque l’URSS dirigée par Nikita Khrouchtchev décide, en 1962, d’installer à Cuba des missiles afin, officiellement, de dissuader les Etats-Unis d’agresser l’île, la « patrie du socialisme » répond à une demande de Raul Castro mandaté par Fidel. La direction soviétique fournit déjà à Cuba le pétrole que lui refuse son proche voisin. Elle met deux fers au feu : dissuader les Etats-Unis d’agresser Cuba, afficher un clair avertissement à Washington sur l’air de « Nous sommes désormais à proximité de vos côtes ». La tension atteint un point tel qu’un grave conflit mondial est évité de justesse. Les missiles soviétiques retirés, Fidel regrettera que le représentant de l’URSS à l’ONU n’ait pas reconnu la réalité des faits. « Il fallait dire la vérité », disait-il. Il fut bien obligé de se plier à la décision finale de Moscou, même si dans les rues de La Havane des manifestants scandaient à l’adresse de Khrouchtchev : « Nikita, ce qui se donne ne se reprend pas ».

Entre Moscou et La Havane, au-delà des rituels, les relations ont toujours été conflictuelles. Pas seulement, pure anecdote, parce que des « responsables » soviétiques ignorants faisaient livrer des chasse-neige à la place des tracteurs attendus. Les Soviétiques voyaient d’un mauvais œil le rôle croissant de Fidel dans le mouvement des non-alignés, l’implication cubaine aux côtés des mouvements révolutionnaires latino-américains puis l’aide à l’Afrique. Ils ne supportaient pas la farouche volonté d’indépendance et de souveraineté de La Havane et ont été impliqués dans plusieurs tentatives, dites « fractionnelles », reposant sur des prétendus « communistes purs et durs », en fait marionnettes de Moscou, pour tenter de déstabiliser Fidel. Une fois l’URSS disparue, les nouveaux dirigeants russes ont pratiqué avec le même cynisme, abandonnant l’île, coupant du jour au lendemain les livraisons de pétrole et déchirant les contrats commerciaux. Quel autre pays aurait pu supporter la perte en quelques semaines de 85% de son commerce extérieur et de 80% de ses capacités d’achat ? L’Espagne, ancienne puissance coloniale, a laissé à Cuba un héritage culturel, les Etats-Unis son influence historique et ses détonants goûts culinaires comme le mélange de fromage et de confiture. Mais la Russie ? Rien, même pas le nom d’un plat ou d’un cocktail.

L’exportation de la révolution ? Fidel n’a jamais utilisé le mot « exportation ». Ernesto Che Guevara, non plus. Ils préféraient évoquer la « solidarité » avec ceux qui se levaient contre les régimes dictatoriaux, créatures des gouvernements nord-américains. Doit-on reprocher ou remercier Fidel d’avoir accueilli les réfugiés fuyant les dictatures du Chili et d’Argentine, de Haïti et de Bolivie, d’avoir ouvert les écoles, les centres de santé aux enfants des parias de toute l’Amérique latine et, plus tard, aux enfants contaminés de Tchernobyl ? Doit-on lui reprocher ou le remercier d’avoir soutenu les insurrections armées au Nicaragua, au Salvador et d’avoir sauvé, face à l’indifférence des dirigeants soviétiques, l’Angola fraîchement indépendante encerclée par les mercenaires blancs sud-africains fuyant, effrayés,  la puissance de feu et le courage des soldats cubains, noirs pour la plupart ? Dans la mémoire de millions d’hommes et de femmes d’Amérique latine et du Tiers monde, Fidel et le Che sont et resteront des héros des temps modernes.

Les libertés ? Fidel, un tyran sanguinaire ? Il y eut d’abord l’expulsion des curés espagnols qui priaient le dimanche à la gloire de Franco. Complice de Batista, l’église catholique cubaine était et demeure la plus faible d’Amérique latine alors que la « santeria », survivance des croyances, des divinités des esclaves africains sur lesquels est venue se greffer la religion catholique, rassemble un grand nombre de noirs cubains. Les relations avec l’Eglise catholique furent complexes durant ces longues années jusqu’au séjour de Jean Paul II en 1998 annoncée trop rapidement comme l’extrême onction de la révolution. Ce n’est pas à Cuba que des évêques et des prêtres ont été assassinés, mais au Brésil, en Argentine, au Salvador, au Guatemala et au Mexique.

Il y eut la fuite de la grande bourgeoisie, des officiers, des policiers qui  formèrent, dès la première heure, l’ossature de la contre révolution encadrée et financée par la CIA. Il y eut ensuite les départs d’hommes et de femmes ne supportant pas les restrictions matérielles. Il y eut l’insupportable marginalisation des homosexuels. Il y eut les milliers de balseros qui croyaient pouvoir trouver à Miami la terre de toutes les illusions. Il y eut la froide exécution du général Ochoa, étrangement tombé dans le trafic de drogue. Il y eut aussi ceux qui refusaient la pensée unique, la censure édictée par la Révolution comme « un acte de guerre en période de guerre », les contrôles irritants, la surveillance policière. Qu’il est dur de vivre le rationnement et les excès dits « révolutionnaires ». Excès ? Je l’ai vécu lorsque, correspondant de « l’Humanité » à La Havane, l’écrivain Lisandro Otero, alors chef de la section chargée de la presse internationale au ministère des Affaires étrangères, monta une cabale de pur jus stalinien pour tenter de me faire expulser du pays.

Ceux qui osent émettre une version différente d’un « goulag tropical » seraient soit des « agents à la solde de La Havane », soit victimes de cécité. Que la révolution ait commis des erreurs, des stupidités, des crimes parfois n’est pas contestable. Mais comment, dans une situation de tension extrême, écarter les dérives autoritaires ?

A Cuba, la torture n’a jamais été utilisée, comme le reconnaît Amnesty international. On tranchait les mains des poètes à Santiago du Chili, pas à la Havane. Les prisonniers étaient largués en mer depuis des hélicoptères en Argentine, pas à Cuba. Il n’y a jamais eu des dizaines de milliers de détenus politiques dans l’île, mais un nombre trop important qui ont dû subir pour certains des violences inadmissibles. Mais n’est-ce pas curieux que tous les prisonniers sortant  des geôles cubaines aient été libérés dans une bonne condition physique ?

Voici un pays du Tiers monde où l’espérance de vie s’élève à 75 ans, où tous les enfants sont scolarisés et soignés gratuitement. Un petit pays par la taille capable de produire des universitaires de talent, des médecins et des chercheurs parmi les meilleurs au monde, des sportifs raflant les médailles d’or, des artistes, des créateurs.  Où, dans cette région du monde, peut-on présenter un tel bilan ?

Fidel aura tout vécu. La prison, la guérilla, l’enthousiasme révolutionnaire du début, la défense contre les agressions, l’aide internationaliste, l’abandon de l’URSS, une situation économique catastrophique lors de la « période spéciale », les effets de la mondialisation favorisant l’explosion du système D. Il aura (difficilement) accepté l’adaptation économique avec un tourisme de masse entraînant la dollarisation des esprits parmi la population au contact direct des visages pâles à la recherche de soleil, de mojito, de filles où de garçons. Comment ne pas comprendre les jeunes cubains alléchés par l’écu ou le dollar, et regardant avec envie les visiteurs aisés venus de l’étranger ? Il aura, enfin, très mal supporté le retour de la prostitution même si dans n’importe quelle bourgade latino-américaine on trouve plus de prostituées que dans la 5eme avenue de La Havane. Alors, demain quoi ?

Fidel mort, la révolution va-t-elle s’éteindre ? Il ne se passera pas à Cuba ce qui s’est produit en Europe de l’Est car la soif d’indépendance et de souveraineté n’est pas tarie. Les adversaires de la révolution cubaine ne devraient pas prendre leurs désirs pour la réalité. Il y a dans cette île des millions d’hommes et de femmes – y compris de l’opposition – prêts à prendre les armes et à en découdre pour défendre la patrie. Fidel avait prévenu en déclarant : « Nous ne commettrons pas l’erreur de ne pas armer le peuple ». Le souvenir de la colonisation, malgré le fil du temps, reste dans tous les esprits ; les progrès sociaux enregistrés, au-delà des difficultés de la vie quotidienne, constituent désormais des acquis. Il y a plus. La révolution a accouché d’une nouvelle génération d’hommes et de femmes refusant le retour au passé, des cadres « moyens » de trente à quarante ans très performants en province, des jeunes dirigeants nationaux aux talents confirmés. Une nouvelle époque va s’ouvrir et elle disposera d’atouts que Fidel n’avait pas. L’Amérique latine, ancienne arrière-cour des Etats-Unis, choisit des chemins progressistes de développement, l’intégration régionale est en marche, le prestige de la révolution cubaine demeure intacte auprès des peuples latino-américains. Cuba, enfin, peut respirer.

Il n’y aura pas de rupture à Cuba. Il y aura évolution. Obligatoire. Pour qu’elle puisse s’effectuer dans les meilleures conditions, il faudra que les vieux commandants de la Révolution rangent leurs treillis vert olive, prennent leur retraite et passent la main. Les atlantes du futur, de plus en plus métissés, sont prêts. Ne sont-ils pas les enfants de Fidel ?

José Fort[i]

Source : Humanite.fr 26 Novembre 2016



([i]) - Ancien chef du service Monde de l’Humanité.

vendredi 9 décembre 2016

LA DÉCLARATION DE LA HAVANE

La Première déclaration de La Havane, discours de Fidel Castro,
Place de la Révolution, 2 septembre 1960
Auprès du monument de José Marti et sous le signe de sa mémoire, à Cuba, territoire libre  d'Amérique, le peuple, en vertu des pouvoirs inaliénables découlant de l'exercice effectif de la souveraineté, exprimé par le suffrage universel, direct et public s'est constitué en Assemblée nationale.
En son nom propre, et comme interprète du sentiment des peuples de notre Amérique, l'Assemblée nationale du Peuple de Cuba :
1. Condamne en tous ses termes la dénommée « Déclaration de San José de Costa Rica », qui est un document dicté par l'impérialisme américain et attentatoire à l'autodétermination nationale, à la souveraineté et à la dignité des peuples frères du continent.
2. Condamne aussi énergiquement l'intervention ouverte et criminelle exercée pendant plus d'un siècle par l'impérialisme nord-américain contre tous les peuples de l'Amérique Latine, qui, plus d'une fois ont vu leur sol envahi au Mexique, au Nicaragua, eu Haïti, à Saint Domingue ou à Cuba ; que la voracité des impérialistes yankee a dépouillé des régions étendues et riches comme le Texas, des centres stratégiques vitaux comme le canal de Panama, des pays entiers comme Porto-Rico convertis en territoire occupé ; enfin, auxquels l'Infanterie de Marine a fait subir un traitement ignominieux, s’attaquant aussi bien à nos femmes et à nos filles qu'au plus haut symbole de l'histoire nationale, tel le monument de José Marti.
Cette intervention, appuyée sur la supériorité militaire, sur des traités inégaux et sur la soumission misérable des gouvernements traîtres à leur peuple, a fait tout au long de plus d'un siècle, de notre Amérique, celle-là même que voulaient libre les Bolivar, Hidalgo, Juarez, San-Martin, O'Higgins, Sucre, Tiradentes et Marti -- une zone d'exploitation, une chasse gardée pour l'empire financier et  politique des Etats-Unis, enfin une réserve de votes dans les organismes internationaux où les pays latino-américains ont fait figure de moutons de Panurge du « Nord agité et brutal qui nous méprise » (José Marti).
L'Assemblée nationale du Peuple déclare que pour les gouvernements qui officiellement assument la représentation des pays d'Amérique Latine, accepter cette intervention continue et historiquement irréfutable c'est trahir l'idéal d'indépendance de leurs peuples, effacer leur souveraineté et empêcher une authentique solidarité entre nos pays, ce qui oblige cette Assemblée à répudier pareille intervention au nom du peuple cubain, porte-parole de l'espérance et de la résolution des peuples latino-américains, et interprète des accents libérateurs des héros immortels de notre Amérique.
3. L'Assemblée nationale du Peuple repousse également la tentative de maintenir la Doctrine de Monroe, utilisée jusqu'à présent, selon la prédiction de José Marti, « pour étendre la domination en Amérique » des impérialistes rapaces, et mieux inoculer le venin dénoncé aussi en son temps par José Marti, « le venin des emprunts, des canaux et des chemins de fer… », c'est pourquoi, face à l'hypocrite panaméricanisme qui n'est qu'une hégémonie des monopoles américains sur les intérêts de nos peuples et une mainmise yankee sur des gouvernements agenouillés devant Washington, l'Assemblée du Peuple Cubain proclame le latino-américanisme libérateur qui vibre chez Marti et Benito Juarez. En même temps, offrant son amitié au peuple des Etats-Unis, ce peuple de noirs lynchés, d'intellectuels persécutés, d'ouvriers contraints d'accepter la direction des gangsters -- elle réaffirme sa volonté de marcher la main dans la main avec le monde entier et non avec une partie du monde.
4. L'Assemblée nationale du Peuple déclare que l'aide offerte spontanément par l'Union Soviétique à Cuba, dans l'hypothèse que notre pays serait attaqué par les forces armées impérialistes, ne saurait être considérée comme un acte d'ingérence, mais constitue de toute évidence un acte de solidarité. Cette aide offerte à Cuba en prévision d'une attaque imminente du Pentagone, honore autant le gouvernement de l'Union Soviétique que les lâches et criminelles agressions contre Cuba déshonorent le gouvernement des Etats-Unis. Par conséquent, l'Assemblée générale du Peuple déclare à la face de l'Amérique et du monde, son acceptation et sa gratitude pour l'appui des fusées de l'Union Soviétique dans le cas où son sol serait envahi par des forces militaires des Etats-Unis.
5. L'Assemblée nationale du Peuple de Cuba nie catégoriquement l'existence d'une quelconque prétention de la part de l'Union Soviétique et de la République populaire de Chine « d'utiliser la position économique, politique et sociale de Cuba pour briser l'unité continentale et mettre en péril  l'unité de l'hémisphère ».
Du premier au dernier coup de fusil, du premier au dernier de, vingt mille martyrs tombés dans le combat pour renverser la tyrannie et conquérir le pouvoir révolutionnaire, de la première à la dernière loi révolutionnaire, du premier au dernier acte de la Révolution, le peuple de Cuba a pris toutes ses décisions lui-même dans une liberté totale et absolue. Par conséquent on ne pourra jamais accuser l'Union Soviétique et la République populaire de Chine de l'existence d'une Révolution qui est la juste réponse de Cuba aux crimes et aux injustices instaurés par l'impérialisme en Amérique. Au contraire, aux yeux de l'Assemblée du Peuple Cubain ce qui met plutôt en péril la paix et la sécurité de l'hémisphère et du monde c'est la politique d'isolement et d'hostilité envers l'Union Soviétique et la République populaire de Chine préconisée par le gouvernement des Etats-Unis et imposée par lui aux gouvernements de l'Amérique latine, comme aussi la conduite belliqueuse et agressive du gouvernement américain et son opposition systématique à l'entrée aux Nations Unies de la République populaire chinoise, bien que celle-ci représente la quasi-totalité d'une nation de plus de six cent millions d'habitants.
Par conséquent, l'Assemblée nationale du Peuple de Cuba ratifie sa politique d'amitié envers tous les peuples du monde, réaffirme son intention d'établir des relations diplomatiques également avec tous les pays socialistes et dès cet instant en vertu de sa volonté souveraine et libre, informe le gouvernement de la République populaire de Chine qu'elle est d'accord sur l'établissements de relations diplomatiques entre les deux pays et que par suite sont abolies les relations conservées jusqu'à ce jour par Cuba avec le régime fantoche maintenu à Formose par les vaisseaux de la Septième Flotte américaine.
6. L'Assemblée nationale du Peuple réaffirme, sûre en cela d'exprimer un avis partagé par les peuples de l'Amérique Latine, que la démocratie n'est pas compatible avec l'oligarchie financière, avec l'existence de la discrimination du noir et les excès du Ku-Klux-Klan, avec la persécution qui destitua des savants comme Oppenheimer, qui interdit durant des années au monde d'entendre la voix merveilleuse de Paul Robeson prisonnier dans son propre pays, et qui livra à la chaise électrique les époux Rosenberg au milieu des protestations et de l'horreur du monde entier et malgré les appels à la clémence lancés par les gouvernants de divers pays et par le Pape Pie XII.
L'Assemblée nationale du Peuple exprime la conviction des Cubains que la démocratie ne saurait consister uniquement dans l'exercice d'un vote électoral presque toujours fictif et utilisé par les grands propriétaires et les politiciens professionnels, mais plutôt dans le droit pour les citoyens de décider de leur propre destin ainsi que le fait en ce moment cette Assemblée du Peuple. La démocratie en outre, n'existera en Amérique Latine que le jour où les peuples seront réellement libres de choisir, et que les humbles ne seront pas réduits à la plus abominable des impuissances par la faim, l'inégalité sociale, l'analphabétisme et les systèmes juridiques d'oppression.
C'est pourquoi l'Assemblée Nationale du Peuple condamne :
     les latifundia sources de misère pour le paysan et système rétrograde et inhumain de production agricole ;
     les salaires de famine, l'inique exploitation du travail humain par les intérêts illégitimes et privilégiés ;
     l'analphabétisme, le manque d'instituteurs, d'écoles, de médecins et d'hôpitaux, comme le manque de protection pour les vieillards, qui caractérise les pays d'Amérique ;
     la discrimination du noir et de l'indien ;
     l'inégalité et l'exploitation de la femme ;
     les oligarchies politiques et militaires qui maintiennent nos peuples dans la misère, empêchent leur essor démocratique et le plein exercice de leur souveraineté ;
     les concessions des richesses naturelles de nos pays aux monopoles étrangers comme étant une politique d'abandon et de trahison des intérêts des peuples ;
     les gouvernements qui restent sourds à la voix de leur peuple pour s'incliner devant les ordres de Washington ;
     le fait de tromper les peuples par des organes de diffusion inféodés à l'intérêt des oligarchies et à  la politique de l'impérialisme oppresseur ;
     le monopole des informations détenu par les agences des U.S.A., véritables instruments des trusts américains et de Washington ;
     les lois répressives qui interdisent aux ouvriers, paysans, intellectuels, aux grandes masses de chaque pays de s'organiser et de lutter pour leurs revendications sociales et nationales ;
     les monopoles et entreprises impérialistes qui pillent continuellement nos richesses, exploitent nos ouvriers et paysans, qui saignent et maintiennent arriérés nos économies et soumettent la politique de l'Amérique Latine à leurs desseins et à leurs intérêts.
Enfin l'Assemblée Nationale du Peuple de Cuba condamne l'exploitation de l'homme par l'homme et l'exploitation des pays sous-développés par le capital financier impérialiste.
En conséquence l'Assemblée Nationale du Peuple de Cuba proclame à la face de l'Amérique :
     le droit du paysan à la terre, le droit de l'ouvrier au fruit de son travail ;
     le droit des enfants à l'éducation, le droit des jeunes au travail ;
     le droit des étudiants à un enseignement libre, expérimental et scientifique ;
     le droit des noirs et des indiens  à la pleine dignité de l'homme ;
     le droit de la femme à l'égalité civile, sociale et politique ;
     le droit des vieillards à une fin de vie assurée ;
     le droit des intellectuels, artistes et savants à lutter par leurs œuvres pour un monde meilleur ;
     le droit des Etats à nationaliser les monopoles impérialistes pour récupérer les richesses et ressources nationales ;
     le droit des pays au libre commerce avec tous les peuples du monde ;
     le droit des nations à leur pleine souveraineté ;
     le droit des peuples de transformer les casernes en écoles, et armer les ouvriers, paysans, intellectuels, étudiants, noirs, indiens, femmes, jeunes, vieillards, tous les opprimés et exploités, afin qu'ils puissent eux-mêmes défendre leur droit et leur avenir.
7. L'Assemblée nationale du Peuple de Cuba reconnaît le devoir pour les ouvriers, paysans, étudiants, intellectuels, noirs, indiens, jeunes, femmes, vieillards, de lutter pour leurs revendications économiques, politiques et sociales ; le devoir pour les nations opprimées et exploitées de lutter pour leur libération ; le devoir pour chaque peuple d'être solidaire de tous les peuples opprimés, colonisés, exploités ou victimes d'une agression, quel que soit le continent où ils se trouvent et la distance qui les sépare. Tous les peuples du monde sont frères !
8. L'Assemblée nationale du Peuple de Cuba est convaincue, que l'Amérique Latine se mettra en marche bientôt, unie et victorieuse, libérée des liens qui transforment son économie en richesse livrée à l'impérialisme américain et qui l'empêchent de faire entendre vraiment sa voix dans les réunions où les ministres bien stylés répondent honteusement en chœur au maître despote. Elle ratifie pour ce motif, sa décision de travailler à ce commun destin latino-américain qui permettra à nos pays d'édifier une solidarité véritable fondée sur la libre volonté de chacun d'eux, et sur les aspirations de tous. Dans la lutte pour cette Amérique Latine libérée, au milieu des voix serviles qui usurpent leur représentation officielle, s'élève maintenant avec une force irrésistible, la voix pure des peuples, voix surgie des entrailles des mines de charbon et d'étain, des usines et des sucreries, des terres féodales où les paysans misérables, rotos du Chili, cholos de Bolivie et du Pérou, gauchos d'Argentine, jibaros de Porto-Rico, héritiers de Zapata et de Sandino, saisissent les armes  de leur liberté, voix qui s'exprime en nos étudiants, nos femmes, nos enfants et nos vieillards sans  sommeil, voix qui résonne chez nos poètes et nos romanciers !

A cette voix fraternelle, l'Assemblée du Peuple de Cuba répond : Présent ! Cuba ne faillira pas. Cuba est ici aujourd'hui pour ratifier à la face de l'Amérique Latine et du monde comme un engagement historique son dilemme irrévocable : La Patrie ou la Mort.
9. L'Assemblée nationale du Peuple de Cuba décide que cette déclaration sera connue sous le nom de « Déclaration de La Havane »[1].

La Havane, Cuba, Territoire Libre d'Amérique, 2 Septembre 1960.

Cette Déclaration de La Havane a été lue et approuvée par l'Assemblée nationale du Peuple de Cuba tenue sur la place Marti à La Havane, Cuba, Territoire Libre d'Amérique, le deux septembre mil neuf cent soixante.

OSVALDO DORTICOS TORRADO, Président de la République.
FIDEL CASTRO RUZ, Premier ministre.

([1]) - La Déclaration de La Havane a été publiée dans le Journal officiel de la République de Cuba, édition extraordinaire spéciale du vendredi 2 septembre 1960, numéro 4.