mercredi 20 juillet 2016

En Afrique, la France déçoit

« discours martiaux et coups de mentons accompagnés de froncements de sourcils… »
La France est un grand pays mais les dirigeants de notre pays le savent-ils ? De mes récents déplacements en Afrique je retiens des témoignages convergents, la France déçoit. Elle déçoit d’autant plus qu’on en attend beaucoup. Que ce soit des mouvements citoyens ou des élites, j’ai entendu le même discours, la France déçoit. Un ancien chef d’Etat me disait qu’aujourd’hui la politique étrangère de la France est illisible car invisible. « Quand la France s’aligne sur les Etats-Unis, la France disparaît », soupirait-il.
Quand on regarde le spectacle de la politique française, on comprend mieux. On comprend à quel point le débat est étriqué. Ceux qui nous gouvernent ont oublié l’essentiel, la France est regardée par le monde entier. Il suffit de constater (avec émotion je dois dire) la solidarité qui s’est manifestée à travers le monde lorsque la France a été frappée par des attentats pour comprendre que notre pays joue un rôle à part sur la scène internationale. Le général de Gaulle l’avait compris. Il en avait fait une marque de fabrique.
C’est sûr que le débat sur la déchéance de nationalité ne sert pas l’image de la France. Consacrer autant d’énergie à cette question d’aucune utilité pour la lutte contre le terrorisme et assener des messages d’exclusion pour seule réponse aux attentats, c’est décevant. L’horizon du débat politique en France c’est celui d’un microcosme politico-médiatique parisien qui se complaît dans les ragots et les intrigues de cour, coupé des réalités, coupé du monde. Levez le nez au-dessus du guidon, regardez l’horizon et vous verrez, messieurs les politiques, qu’être un homme ce n’est pas un concours de testostérone.
Etre un homme, c’est d’abord être humain. Les discours martiaux et les coups de mentons accompagnés de froncements de sourcils (notre premier ministre est passé maître dans cet art) ne sont pas des manifestations d’autorité. Ce sont des manifestations de faiblesse. L’autorité ne se revendique pas, elle s’exerce. Le monde nous regarde et attend autre chose. Il attend de la France qu’elle défende des positions courageuses, qu’elle offre une alternative aux grandes puissances. C’est ce qu’elle fit en 2003 en refusant de participer à la deuxième campagne d’Irak. Le monde entier avait alors entendu la voix de la France. Depuis lors, la France est aphone.
En Afrique, la politique de la France a souvent été critiquée mais il est une constante qui ne s’est jamais démentie, la France constitue une référence humaniste. Or je vois s’amorcer un changement, subtil aujourd’hui, majeur demain. Les nouvelles générations africaines n’ont pas ce même lien à la France. Parce que le rapport à la langue française s’est détérioré (le français recule partout en Afrique et au Maghreb), parce que les nouvelles élites ont étudié ailleurs qu’en France et surtout parce que le discours de la France ne fait plus rêver. « La France est en train de perdre l’Afrique », m’a dit tout récemment un chef d’Etat africain. Il ne sous-entendait pas que l’Afrique appartenait à la France, il voulait juste dire que la relation unique qui unissait les pays africains francophones à la France était en train de se distendre.
Les moyens du réseau diplomatique français en Afrique se réduisent chaque année un peu plus. Il est incontestable qu’une remise à plat du dispositif humain et financier était nécessaire mais aujourd’hui c’est un réseau en voie de paupérisation. Il est à l’image de la réalité de nos ambitions qui ne dépassent pas les artifices de la communication. Il faut préciser que l’Afrique n’est pas une destination noble pour les diplomates français. Parmi le top 10 de la haute hiérarchie du Quai d’Orsay, combien ont été en poste en Afrique ? Si peu. Peut-être même aucun.
Alors bien sûr il y a eu la fameuse diplomatie économique. La nouvelle martingale d’une diplomatie agonisante. Au-delà du fait qu’elle ne s’est pas traduite par un changement radical de l’action diplomatique sur le terrain (parce que les ambassades n’avaient pas attendu Laurent Fabius pour en faire et que cette volonté du ministre ressemblait plus à un caprice qu’à une vision politique), elle est une erreur conceptuelle pour l’espace francophone. La force de la France en Afrique francophone ce n’est pas d’être un marchand. C’est d’être un pays de valeurs humanistes. C’est cette identité humaniste qui ouvre le mieux la voie à la diplomatie économique car elle donne envie de France. Aujourd’hui cette envie se tarit. La France fait de moins en moins rêver. L’Afrique voit la France se recroqueviller sur elle-même.
Lors d’une conversation avec un des leaders d’un mouvement citoyen africain, j’ai posé une question toute simple qui m’a valu une réponse toute aussi simple mais que je reçus comme un coup de poing. Cela me confirmait l’urgence qu’il y avait à redonner de l’ambition à notre discours politique et à nos actions sur le terrain. Je lui ai demandé ce qu’il attendait de la France. Il m’a répondu qu’il n’en attendait rien.

Par Laurent Bigot
(Ancien diplomate français devenu consultant indépendant.


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Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, ou que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».


Source : Le Monde.fr 

mardi 19 juillet 2016

Conseil de l’Entente : cet arbre peut-il encore porter des fruits ?


Le lundi 11 juillet dernier à Niamey, se sont réunis les cinq chefs des Exécutifs des Etats qui constituent le Conseil de l’Entente, avec pour objectif affiché de donner une seconde vie à cette vieille dame qui, de par le passé, a fait parler d’elle. Ne dit-on pas que « Les vieilles marmites font les meilleures sauces » ? Porté sur les fonts baptismaux le 29 mai 1959 à l’initiative de Félix Houphouët-Boigny de la Côte d’Ivoire  par les présidents Hamani Diori du Niger, Maurice Yaméogo de la Haute Volta aujourd’hui Burkina Faso et Hubert Maga du Dahomey (Bénin), rejoints en 1966 par le Togo de Gnassingbé Eyadema, le Conseil de l'Entente est la doyenne des institutions sous-régionales ouest-africaines. Toutefois, malgré les acquis économiques de l’organisation, les populations n’entendaient plus parler que de la tombola communautaire organisée par les loteries nationales des Etats membres, à cause de la longue léthargie dans laquelle elle était tombée. En effet, née avec le péché originel de faire voler en éclats, à l’approche des indépendances, le projet de la Fédération du Mali portée par les fédéralistes comme Léopold Sédar Senghor, elle a difficilement traversé les zones de turbulences des relations entre Etats.

Le Conseil de l’Entente semble renaître de ses cendres

L’un des plus grands trous d’air aura été sans conteste la révolution burkinabè qui, par bravade au « vieux caïman ivoirien », avait fait main basse sur les locaux  de l’institution pour en faire son siège. L’estocade a été la disparition en 1993 d’Houphouët, qui a privé l’institution de son parrain. Mais comme on le dit, depuis lors, « beaucoup d’eau a coulé sous les ponts » et depuis ce sommet de Niamey, le Conseil de l’Entente semble renaître, comme le phœnix, de ses cendres houphouétistes. Ce réveil se justifie sans doute par les défis économiques et sécuritaires qui se posent aujourd’hui aux Etats membres. C’est, en tout cas, aux dires du chef de la diplomatie nigérienne, Ibrahim Yacouba, l’orientation voulue par les chefs des Etats présents au sommet : « Consolider la paix et la sécurité de la région, mettre en place des projets intégrateurs et structurants qui vont fonder une économie de croissance pour nos peuples et permettre la libre circulation des biens et des personnes à l’intérieur de cet espace-là ». La légitimité de ces nouveaux chantiers ne saurait souffrir de débat dans un monde libéralisé, où les économies nationales de l’espace ne peuvent assurer durablement leur survie  que dans des politiques d’intégration sous-régionales et dans un contexte où, le Togo excepté, tous les Etats sont engagés dans une lutte mortelle contre le péril djihadiste. La mutualisation des efforts de développement à travers une institution qui se veut un instrument de solidarité économique et financière et le partage de renseignements entre Etats voisins dans la lutte contre le terrorisme, constituent donc la matrice qui redonne vie au Conseil de l’Entente. Et pour peu que les Etats, individuellement, se départissent de cet égoïsme qui voulait canaliser la force de production de cet espace vers la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny qui a refusé d’être « la vache à lait de l’AOF », le Conseil de l’Entente peut disposer de puissants atouts pour réussir son nouveau pari. En effet, d’abord de par sa taille relativement restreinte, il apparaît comme un outil léger et donc plus maniable. Il est de fait plus opérationnel et plus efficace. Ensuite, contrairement aux autres institutions régionales comme l’UEMOA ou la CEDEAO qui ont des penchants soit pour le tout-économique ou le tout politique, le Conseil de l’Entente est un instrument à la fois politique et économique. Il a donc non seulement un spectre élargi d’action, mais il a aussi l’avantage du « tout en un seul ». Enfin, tous les chefs d’Etat, exception faite du togolais Faure Gnassingbé, ne sont pas et ne seront pas sclérosés par de longs règnes qui finissent par inhiber toute volonté d’action. La plupart d’entre eux sont à l’entame de leur mandat et ont intérêt à des actions concrètes soit pour bénéficier d’un second mandat soit pour réussir leur sortie de scène par le legs d’une bonne image à la postérité. Il y a donc, dans cette résurrection, de réelles notes d’optimisme voire d’espérance mais comme on le dit, « l’arbre ne doit pas cacher la forêt. » En effet, le réveil, même justifié de cette vieille dame, ne garantit pas le succès de l’entreprise. Il suscite en effet bien des interrogations.

La France a un intérêt économique certain dans cet espace

En effet, on peut d’abord se poser la question existentielle de son maintien,  dans un contexte où la pléthore des institutions sous-régionales se disputant les mêmes plates-bandes, crève la vue. En plus de grever les budgets des Etats membres dont la plupart peinent à payer les cotisations, la prolifération des institutions régionales et sous-régionales constitue une véritable barrière à l’harmonisation des politiques et des pratiques sur le terrain, rendant illisibles leurs actions et leurs impacts sur le développement. Ensuite, on peut se demander si véritablement il y a au sein de cette institution, de vrais critères de convergence, au regard de la contradiction entre les indicateurs de gouvernance poursuivis et la décision de confier le pilotage du navire au président togolais qui apparaît comme le mouton noir de la bergerie, lui qui ne veut pas entendre parler d’alternance politique et qui semble bien parti pour s’éterniser au pouvoir contrairement à ses quatre pairs africains. Puis, il y a aussi la question du leadership qui pose de facto le problème des ressources nécessaires au financement des projets envisagés. La Côte d’Ivoire, en raison de la légitimité historique conférée par le fondateur de l’institution et en raison de son statut de locomotive économique de la sous-région, semble toute désignée pour ce rôle. Mais le pays, en proie à ses propres démons liés à la mosaïque des nationalités présentes sur son territoire et devant faire face à de titanesques efforts de reconstruction, peut-il s’accommoder durablement de cette mission ? Enfin, dernière question et pas la moindre, quel est le rôle de l’ancienne métropole de ces anciennes colonies françaises ? L’institution, de toute évidence, appartient à la Françafrique et on peut y voir en sous-main la manœuvre de la France, qui a là l’occasion de lustrer sa vitrine d’Afrique qu’est la Côte d’Ivoire, mais surtout a un intérêt économique certain dans cet espace desservi par de grandes multinationales françaises.

"Le Pays"

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Source : Le Pays 12 juillet 2016

À NOTRE AVIS…

Cet arbre peut-il encore porter des fruits ? Pour pouvoir répondre à cette question de façon vraiment pertinente, encore faut-il bien savoir ce que c’est que cet arbre, qui l’a planté, sur quel type de terrain et, surtout, dans quel dessein ?
Pour vous y aider, chers amis lecteurs, nous vous proposons ces lignes extraites de Félix Houphouët et la Côte d’Ivoire. L’Envers d’une légende de notre collaborateur Marcel Amondji (Karthala 1984 ; pp.240-241) :
« (…), l'histoire du Conseil de l'Entente et surtout son fonctionnement sont sans doute les meilleurs révélateurs de la supercherie de l’houphouétisme.
Après avoir servi à couler le projet de la Fédération du Mali, le Conseil de l'Entente est devenu un instrument de la domination économique de l'impérialisme français sur un certain nombre de pays francophones de la région. Son secrétariat administratif, confié formellement à un ancien ministre de Fulbert Youlou et entièrement constitué d'« expatriés », échappe complètement aux organes de souveraineté des pays membres, la Côte d'Ivoire comprise. Si la Côte d'Ivoire paraît y jouer un certain rôle, c'est parce qu'elle est plus « riche » que ses partenaires. Quand on sait ce que cette richesse signifie pour l'indépendance du pays et, en particulier, pour l'indépendance d’Houphouët, il est facile de deviner qu'à travers la prépondérance de la Côte d'Ivoire, c'est, en réalité, la domination des intérêts français basés à Abidjan qui s'exerce sur la Haute-Volta, le Niger, le Bénin et le Togo.
On pourrait définir le Conseil de l'Entente comme une réduction, à l’échelle sous-régionale, du champ de la diplomatie néo-colonialiste en Afrique. Le rôle qu'y tient le dirigeant ivoirien n'est que le rôle d'un intermédiaire ou d’un comparse. Et telle est bien sa position sur l'échiquier africain. En matière de relations interafricaines, en effet, la Côte d’Ivoire d’Houphouët n'a jamais fait sa propre politique, mais elle a toujours fait la politique de la France et de ses alliés. »

vendredi 15 juillet 2016

Les criminels qui désolent la Côte d'Ivoire depuis 2002, on les connaît : ils ne sont pas à La Haye !

Hier, simples sous-officiers et déserteurs. Aujourd'hui, officiers supérieurs...
Je compte au nombre des intellectuels ivoiriens qui ont farouchement combattu la politique de M. Laurent Gbagbo et je ne crois pas, je n'ai jamais entendu M. Gbagbo donner des ordres à des miliciens d'aller tuer des gens... C'est impossible. M. Gbagbo n'a jamais demandé à des gens d'aller s'en prendre à des communautés.
Avant et après l'arrestation de M. Gbagbo, il y a eu des exactions, des représailles de la part des partisans de Ouattara sur les militants du FPI ; ils ont été brûlés et tués. Tout a été filmé et toutes les preuves sont là. Voilà des faits (Mutilations, tueries, viols en masse) qui se sont passés dans le même espace historique, dans le même temps historique et pour lesquels automatiquement on a réuni des éléments contre M. Gbagbo mais, curieusement, contre les gens de M. Ouattara, on n'a pas encore réuni des preuves. Mais les preuves on les a !
Ce sont les mêmes criminels qui ont décimé la Côte d'Ivoire depuis 2002 ! On les connaît ! On connaît leurs noms ! On sait les crimes qu’ils ont commis ! On a les films, tout est là, tout est établi. Ils ont tué, ils ont tué…
Et même après Avril 2011, ils ont massacré les militants du FPI à Yopougon. On ne me dira pas que c'est M. Gbagbo qui est allé tuer ses propres militants. Et on me parle de crimes contre l'humanité ; mais est-ce que ceux que les gens de Ouattara ont tués ne sont pas des êtres humains aussi ? Oui ou non ?
Le personnage de M. Gbagbo demeure charismatique en Côte d'Ivoire et ce procès est dangereux parce qu'il va accentuer les clivages entre les communautés en Côte d'Ivoire ! Nous avons besoin de réconciliation. Bensouda et la CPI ont tout fait pour que M. Gbagbo reste en prison jusqu'à la fin des deux mandats de M. Ouattara.
Laurent Gbagbo est la victime d'un complot international et vous ne pourrez pas effacer cette impression en Côte d'Ivoire et en Afrique tant que le procès sera ainsi.
Tiburce Koffi sur TV5

Titre original : « Tiburce Koffi sur TV5 : "Gbagbo est victime d’un complot international". »


Source : Ivoirebusiness 14 Juillet 2016


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jeudi 14 juillet 2016

Macron, une «denrée périssable» ?

AFP
Encore un accroc à son costume d’homme providentiel. Après avoir usé toutes les grosses ficelles de la communication politique pour voler la vedette à François Hollande, la veille du 14 juillet, Emmanuel Macron a finalement redescendu une marche, en n’annonçant pas sa candidature à l’élection présidentielle. Son premier meeting, hier soir à la Mutualité, avait pourtant pour objectif de placer le ministre de l’Économie sur «la ligne de départ», de dévoiler sa «vision d’homme d’État»…
Il n’aura offert qu’un médiocre spectacle de tout ce que la communication politique peut faire de pire, summum de novlangue libérale inspirée des travaux de l’Institut Montaigne. Car chez les «marcheurs», on ne convainc pas un citoyen, on «pénètre un marché». On ne distribue pas de tract, on «diffuse un produit». On n’est pas adhérent d’un parti(trop ringard !), mais un entrepreneur qui «disrupte» ses concurrents. Bref, on «fait de la politique autrement», cest-à-dire comme toutes les générations d’énarques qui lont précédé, avançant masqués dans un carnaval de renoncement au progrès au social.
Emmanuel Macron, c’est un peu Bernard Tapie, en moins vulgaire. Quoique… Dans un entretien publié dans le Wall Street Journal, le ministre de l’Économie n’a rien trouvé de mieux que de comparer son ancienne activité de banquier d’affaires à de la prostitution. «On est comme une sorte de prostituée. Le job, c’est de séduire», lâchait le champion du mépris de classe, incarnation de la technocratie au service de la finance.
La droite, qui le considère comme l’un des siens, ne s’y trompe pas, tout comme le grand patronat, qui n’hésitera pas à mettre la main au portefeuille pour faire gravir les marches à son «obligé». Pour garantir la croissance d’En marche!, le ministre de l’Économie s’est tourné vers une agence spécialiste de la publicité alimentaire. Macron, «une denrée périssable»?

Maud Vergnol

source : L'HUMANITÉ 13 JUILLET 2016 

mardi 12 juillet 2016

Dynamisme et négligences : les paradoxes de l’édition ivoirienne.*

H. N'Koumo
Interview d’Henri N'Koumo, Directeur du livre au ministère de la Culture et de la Francophonie.

Le nombre d'écrivains en Côte d'Ivoire est passé de 200, en 2000 à 450, en 2016. Comment expliquez-vous cela ?
C’est une bonne chose que de constater la présence dans les librairies et bibliothèques, ainsi que dans les autres espaces de promotion du livre, d'un nombre de plus en plus important d’écrivains ivoiriens. La grande étude faite par le Pr Bruno Gnaoulé-Oupoh dans son ouvrage « La Littérature ivoirienne », dans lequel il fait le point des publications d’auteurs de notre pays, de la naissance de la naissance de cette littérature en 1933 à 2000 est à saluer. Cette étude est des plus éclairantes sur la vie de notre littérature et de ses acteurs. Les chiffres que vous communiquez sont exacts : il y a, actuellement, un peu plus de 470 écrivains actifs. Ce chiffre devrait être porté à 500 en 2017, si la fréquence actuelle des publications de nouveaux auteurs est maintenue. Ce qui explique cette présence massive de jeunes auteurs, c’est la démocratisation de l’accès à l’édition. Avant 2000, il y avait très peu d’éditeurs, et leur fréquence de publications en littérature générale n’était pas accélérée. Les auteurs avaient, souvent, plusieurs de leurs manuscrits dans les tiroirs des éditeurs. Dans cette situation, il n’était pas toujours fait place aux jeunes auteurs. Ces derniers étaient contraints à une attente qui parfois durait plusieurs années, ce qui ramollissait leur enthousiasme, ainsi que celui de tous les autres candidats à la publication.

Comment expliquez-vous cette démocratisation ?
Aujourd'hui le visage de l’édi­tion ivoirienne a changé. L’Association des éditeurs ivoiriens (Assedi) enregistre dans ses rangs vingt maisons d'édi­tion. Il s'agit de maisons d’édition qui ont choisi de vivre la fraternité de l'édition au sein de cette association. Cependant mes services dénombrent, à ce jour, qua­rante-trois maisons d’édition. Les dernières sont Africa Reflets Editions, créée par M. Roger Ozé, un ancien des éditions CEDA, et Eden Editions, créée par des critiques littéraires. Bien de nou­velles maisons d'édition accor­dent une grande place aux jeunes écrivains. Tel est le cas des Nouvelles Editions Balafons qui ont donné leur chance à une centaine de jeunes auteurs au moins. Dans cet ensemble, il y a des plumes heureuses, belles, qui devraient valoir des lauriers à notre pays dans les pro­chaines années. Les maisons plus anciennes nous font découvrir également de jeunes auteurs talentueux, au souffle important, à l'écriture mûre, comme Attita Hino, lauréate du Prix national du Jeune Ecrivain 2014, pour son roman « Le grand masque a menti », ouvrage publié par Nei-Ceda.

Le ministre de la Culture et de la Francophonie a déclaré, lors du dernier Salon international du livre d'Abidjan, que des livres étaient truffés de fautes. Comment jugez jugez-vous cela ? A qui la responsabilité ?
La Côte d’Ivoire a eu une tra­dition du livre : ses ouvrages sont connus pour être de qualité. C'est ce qui nous vaut d'être cité en exemple lors des rencontres des profession­nels du livre en Afrique. Depuis que les moyens d'im­pression se sont démocratisés et que l'édition est devenue un métier plus accessible, bien des jeunes éditeurs se lancent dans l'arène sans une prépara­tion solide. La conséquence est que le livre ivoirien connaît désormais des faiblesses aussi bien au plan des techniques de fabrication que du contenu. Certains livres sont édités sans aucun soin, et leur contenu souffre de la présence fâcheu­se, pas seulement de coquilles, mais de fautes de divers types. Le ministre a attiré l'attention des éditeurs et des acteurs de la chaîne du livre sur cette situation navrante qui dessert le livre ivoirien, ainsi que le métier d’éditeur dans notre pays. Cette situation n’est pas tolérable. Il nous appartient de prolonger la qualité du livre ivoirien, dans le droit fil de l'héritage que nous ont laissé nos devanciers : tel est l'appel du ministre.

Dans ce cas, quelles sont les dispositions prises par le ministère pour contrer cette avancée ?
En ces moments où le ministè­re conduit diverses actions pour que nos compatriotes fassent du livre un ami et que le livre de Côte d'Ivoire soit visible dans les grands Salons, dans le monde, il n'est pas acceptable que tous ces efforts soient mis à mal par des éditeurs peu soucieux de leurs devoirs professionnels. Des efforts sont faits par l'Association des éditeurs ivoiriens et le ministère pour que les éditeurs fautifs se ressaisissent. Ces efforts doivent permettre à tous les éditeurs de marcher d'un même pas vers la qualité de leurs publi­cations et la grandeur du livre ivoirien. C'est dans cet esprit qu'a été organisé récemment, à l’Insaac, avec l'appui de l'am­bassade d'Espagne, un atelier dont le titre est tout un programme : « La passion du livre pour une édition de qualité en Côte d'Ivoire ».

Y a-t-il des conditions pour mettre en place une maison d'édition ?
Les maisons d'édition sont créées selon les principes de base de création des entreprises commerciales. Il leur est exigé un registre de commerce et toute la petite paperasse qui va avec. Cette façon de faire a été heureuse, pour la vie du livre pendant une période donnée. Aujourd'hui dans le cadre du renforcement de la professionnalisation du secteur du livre et de sa pro­tection, cela ne suffira plus. Désormais, il est demandé aux éditeurs désireux d'adhérer à l'Association des éditeurs ivoiriens d'avoir un siège connu et fonctionnel. Ce siège fait l'objet d'une visite, puis d'une deuxième visite six mois plus tard, pour que l’on s’assure de son fonctionne­ment effectif. Mieux, la Loi portant industrie du livre, qui a été promulguée, permettra de nettoyer les écuries d'Augias.

Que dit cette loi ?
Les décrets d'application de cette loi sur lesquels nous travaillons actuellement sous la houlette du ministre, devraient imposer aux éditeurs d’avoir un agrément en bonne et due forme. Cet agrément sera comme une feuille de route pour tous ceux qui veulent faire métier d’éditeur. Il per­mettra de renforcer les méca­nismes de gouvernance dans le monde de l'édition, et écartera les mauvais éditeurs qui font vivre des jours peu relui­sants au livre ivoirien. Par ailleurs, la Loi autorisant la mise en place d’un Fonds de développement du livre, les décrets d’application pour­raient permettre la création d'une ligne budgétaire pour la formation continue des édi­teurs et de leur personnel. Sur la base de cette loi, bien d'autres leviers devant per­mettre de faire grandir nos maisons d'édition font l'objet d'études actuellement.

Selon vous, quelles sont les conditions pour qu'une maison d'édition publie des manuscrits des jeunes auteurs ?
Les éditeurs travaillent, en premier chef, sur les manuscrits que leur soumettent les auteurs. Chaque maison d'édi­tion a sa ligne éditoriale propre et le type d'écrivain dont il entend publier les livres. Certains misent sur des écrivains déjà accomplis, pour s'assurer une bonne vente commerciale sur le livre à publier. D'autres choisissent de révéler des nouveaux auteurs dont le talent est porteur d'é­nergie et de grandeur. Ces maisons d'édition, souvent, jouent presque leur destin commercial et leur survie, sur la qualité de chaque auteur à publier. En effet ce sont sou­vent les recettes des premières publications qui permettent de maintenir la chaîne des publications. Si ces maisons sont encore en fonction, c'est parce qu’elles tiennent bien la route et ont des choix éditoriaux bien sentis. Miser sur de jeunes auteurs est un défi que relèvent assez bien certaines de nos jeunes maisons d'édi­tion.

Interview réalisée par Renaud Djatchi
(*) Titre original : « Les fautes dans les livres, c’est intolérable ».

Source : LGInfos 11 juillet 2016

dimanche 10 juillet 2016

« Notre position était de ne pas intervenir directement dans les affaires en Côte d’Ivoire »

SEM Vladimir Baykov
Interview de SEM. Vladimir Baykov, ambassadeur de la Fédération de Russie au journal « L’inter »

Excellence M. l’Ambassadeur, à quand remontent les relations entre la Russie et la Côte d’Ivoire ?
Nous avons une histoire assez longue. En 2017, nous célébrerons les 50 ans de l’établissement de nos relatons diplomatiques. A l’époque, pour certaines raisons politiques et idéologiques, l’ancien président ivoirien, Félix HouphouëtBoigny, avait décidé de suspendre les relations diplomatiques entre Abidjan et Moscou. Cette situation a duré pratiquement dix-sept ans, puisquelle sest prolongée jusquen 1986. Mais il est bien de souligner que c’est encore le président HouphouëtBoigny qui a rétabli les relations bilatérales entre nos deux pays. Nous sommes revenus il y a trente ans. Jai indiqué, lors de ma récente intervention, à la célébration de la Fête nationale de la Russie, que nous apprécions fortement le rôle joué par la Côte d’Ivoire à l’échelle sous-régionale. La Côte d’Ivoire est un acteur important.


« Nous attachons une grande importance à la formation des cadres au niveau de l’enseignement supérieur. »


Quel état des lieux faites-vous de la coopération entre les deux pays ?
L’ex-URSS, et maintenant la Fédération de Russie, a été aux côtés des Africains au moment des indépendances. Nous avons fait beaucoup à l’époque pour la formation de cadres venant des pays en voie de développement. Nous avons créé une université spécialement consacrée à la formation des cadres africains : l’université Patrice Lumumba. Ce sont là des observations de type général. Pour parler spécifiquement de la coopération avec la Côte d’Ivoire, il faut l’envisager à plusieurs niveaux. Nous attachons une grande importance à la formation des cadres au niveau de l’enseignement supérieur. Des bourses sont octroyées par l’Etat russe à la partie ivoirienne. Nous sommes autour d’une trentaine de bourses pour cette année 2016, avec une possibilité d’augmenter le nombre de candidats. Il existe aussi des cas de personnes disposées à financer par elles-mêmes leurs études. En 2015, 120 personnes sont allées pour les études en Russie à leurs propres frais. Ceci est très important pour nous parce que ce sont des gens qui apprennent à parler russe, qui s’imprègnent de la culture russe. Lorsqu’ils sont de retour en Côte d’Ivoire, ils deviennent, en quelque sorte, des ambassadeurs de la Russie en Côte d’Ivoire. Je sais, par exemple, que des anciens étudiants ivoiriens en Russie se sont organisés en association pour promouvoir la coopération bilatérale entre les deux pays. Nous encourageons ce type d’initiatives.

Qu’en est-il du volet économique ?
Nous essayons d’être présents dans les domaines pétrolier et minier, par exemple. Actuellement, compte tenu de la conjoncture, nos entreprises ne sont pas très enthousiastes. Une de nos entreprises pétrolières a décidé de suspendre ses activités en Côte d’Ivoire. Il faut aller vers des projets qui permettent aux deux parties d’avoir des avantages économiques mutuels. On ne peut pas, comme cela s’opérait à l’époque soviétique, faire des calculs uniquement sur la base idéologique. Ce n’est plus le cas. C’est donc dans cet esprit que nous travaillons aujourd’hui avec nos partenaires ivoiriens. Nous n’ignorons pas que le marché ivoirien est très concurrentiel. Il y a déjà de nombreux secteurs qui sont dévolus aux partenaires traditionnels. Je ne crois pas que les partenaires traditionnels en question nous attendent sur le marché ivoirien à bras ouverts. Il faut se battre pour espérer avoir des marchés. Nous verrons avec la partie ivoirienne quels pourraient être les mécanismes pour des concertations au niveau industriel. Nous espérons avoir des échanges à ce niveau. Il faut qu’on puisse savoir quelles sont les opportunités économiques afin de bien renseigner nos autorités. Nous prévoyons donc des missions économiques. Pour l’année 2015, nos importations, de la Côte d’Ivoire vers la Russie, se situent autour de 200 millions de dollars (environ 100 milliards FCFA). Pour ce qui est de nos exportations, de la Russie vers la Côte d’Ivoire, on se situe autour de 42 millions de dollars (environ 21 milliards FCFA). Cela fait, en tout, moins d’un quart de milliard de dollars. Ce n’est pas beaucoup, il y a un grand champ de travail.

Il n’y a pas que l’économie, Excellence M. l’Ambassadeur. Vous convenez que la coopération peut se déployer également sur les plans culturel, touristique voire sportif ?
Effectivement, il ne faut pas négliger le domaine culturel, à travers des journées d’expositions, par exemple. Je crois que le cinquantenaire de l’établissement de nos relations diplomatiques sera l’occasion d’organiser un grand moment culturel, tant en Côte d’Ivoire qu'en Russie. En matière de tourisme, j’avoue que c’est assez compliqué, parce que nos deux pays sont très éloignés l’un de l’autre, géographiquement. Ce n’est pas très évident qu’un touriste russe ordinaire choisisse la destination Côte d’Ivoire. Il faut pouvoir le stimuler, l’encourager. Il faut, dans le même temps, qu’il y ait plus de moyens de communication et de transport. Il n’existe pas de ligne directe entre la Côte d’Ivoire et la Russie. Le voyage se fait par correspondance. Mais si le secteur du tourisme se développait et que la destination ivoirienne commençait à être attractive pour les touristes russes, il serait possible d’envisager des vols charters. C’est un travail qui demande des efforts des deux côtés. En ce qui nous concerne, nous voudrions encourager la destination russe aux Ivoiriens, surtout qu’il y a de nombreuses personnes en Côte d’Ivoire qui s’intéressent à la Russie. Il y a beaucoup de découvertes à faire en Russie. La Russie, ce n’est pas seulement Moscou. Il y a la Sibérie, avec le lac Baikal qui est la plus grande réserve au Monde d’eau douce, etc. Sur le plan sportif, la Côte d’Ivoire est mondialement reconnue, dans le domaine du football notamment. Nous avons beaucoup de respect pour les sportifs ivoiriens. Nous prévoyons de relancer les contacts avec les départements concernés. Nous pourrions faciliter la formation d’entraîneurs ivoiriens en Russie, au niveau des centres de formation. Ou bien, comme ce fut le cas, dans les années 90, faire venir des entraineurs russes en Côte d’Ivoire qui pourront travailler avec les Ivoiriens. Tout est possible. Tout peut se discuter. Je n’entrerai pas dans tous les détails. Mais sachez que nous avons un agenda important avec nos partenaires ivoiriens. Lorsque le président de la République m’a reçu, à l’occasion de la présentation de mes lettres de créances, il a clairement encouragé nos efforts. Il a exprimé la volonté de son pays de travailler dans le sens de la redynamisation de nos contacts.

Combien de visas, en moyenne, accordez-vous par an, à partir d’Abidjan ?
Le chiffre est modeste. On se situe aux environs de 500 visas. C’est, dans la majeure partie des cas, des visas pour études. Pour les visas pour touristes, on est autour de 200. La question des visas est l’un des sujets que nous évoquerons avec nos partenaires ivoiriens. Si on souhaite un afflux de touristes à destination de la Côte d’Ivoire, on pourrait voir ensemble comment assouplir les choses en n’ignorant pas, bien sûr, la question sécuritaire.


« Au cours des discussions au niveau du Conseil de sécurité, notre position a toujours été de dire qu’il fallait respecter la volonté du peuple ivoirien, laisser au peuple le droit de se décider par lui-même. »


La position de la Russie dans la crise que la Côte d’Ivoire a connue en 2010 a été l’objet de polémiques. Dites-nous, quelle a été la position de la Russie dans la crise ivoirienne ?
En tant que membre permanent du Conseil de sécurité, notre position a toujours été le respect de la souveraineté nationale et le maintien de la stabilité. Nous sommes pour la stabilité. Au cours des discussions au niveau du Conseil de sécurité, notre position a toujours été de dire qu’il fallait respecter la volonté du peuple ivoirien, laisser au peuple le droit de se décider par lui-même. Notre position était de ne pas intervenir directement dans les affaires en Côte d’Ivoire. Je ne voudrais pas entrer plus en détail puisque les décisions ont été votées par le Conseil de sécurité. Aujourd’hui, nous souhaitons soutenir les efforts de la Côte d’Ivoire pour qu’elle devienne un pays émergent. Nous souhaiterions voir un partenaire solide, un pays stable. C’est très important pour la Russie puisque dans notre vision du monde multipolaire, nous estimons que chaque pays a son rôle à jouer.

En matière de lutte contre le terrorisme, quel peut être l’apport de la Russie à la Côte d’Ivoire et vice versa ?
C'est un volet très sensible et très important. Vous savez que la Côte d’Ivoire a été déjà la cible d'attaque terroriste. En Russie, nous sommes dans cette situation depuis maintenant une quinzaine d'années, et nous comprenons très bien que c'est un fléau international. S'il y a quelque chose que nous devons faire, c'est de déraciner ce fléau. Cela revient à trouver les moyens pour que les jeunes soient de moins en moins portés vers les extrémismes, vers les idées terroristes. Il faut faire en sorte qu’ils ne soient pas tentés par ce qu’on appelle la guerre sainte. Une manière d’y arriver, c’est de mettre en œuvre des politiques socio-économiques dirigées vers ces couches de la population. Il ne faudrait pas que des gens se sentent exclus ou rejetés par la société. Lorsque des gens se sentent exclus, ils ont tendance à former des groupes incontrôlables et peuvent constituer une menace pour les fondements de l’Etat. Donc, en ce qui nous concerne, nous travaillons sur cet aspect socio-économique pour déraciner ce fléau et annihiler la possibilité de recrutement de futurs terroristes. Un deuxième volet a trait à la coopération internationale. Dans ce domaine, nous sommes très actifs. S’agissant de la Côte d’Ivoire, nous sommes disposés à établir une coopération avec les services spécialisés, à avoir un échange d’informations et d’expériences. La formation des cadres par la partie russe, en matière de lutte contre le terrorisme, est aussi envisageable. C’est dans ce contexte, me semble-t-il, que nous pouvons être utiles à la Côte d’Ivoire. Nous ne pouvons pas, comme le font ses partenaires traditionnels, dépêcher des contingents ou organiser un centre de coordination. Nous n’avons pas de présence militaire ici. Tandis que les autres qui combattent le terrorisme avec des armes ont plus d’expérience pour aider la Côte d’Ivoire sur le plan militaire. Je constate d’ailleurs que nos amis français ont dépêché une délégation ministérielle très importante après que soit survenue l’attaque de Grand-Bassam. Pour me résumer, la Russie peut être davantage utile dans le domaine de l’information, de l’échange d’expériences et de formation, ainsi que de perfectionnement des spécialistes ivoiriens de lutte antiterroriste. Tout cela, bien sûr, est tributaire de la volonté politique des autorités.


« La crise a été voulue, elle a été provoquée. »


Abordons, à présent, les relations internationales. Le rôle de la Russie dans la crise ukrainienne est différemment perçu. Comment expliquez-vous cette crise ?
La crise actuelle en Ukraine a été voulue par certaines puissances, par certaines forces politiques en Occident qui ont tout mis en œuvre pour arracher l’Ukraine de sa famille slave, une famille historiquement unie et proche. La crise a été voulue, elle a été provoquée. Aujourd’hui, l’Ukraine est déchirée. C’est un pays sous contrôle de forces extérieures, dans sa politique économique, extérieure et intérieure. Les autorités actuelles ukrainiennes ne sont pas libres. Le fait que l’est de l’Ukraine échappe aujourd’hui aux autorités de Kiev est explicable et logique. C’est le résultat de cette crise provoquée par les forces extérieures. Bien sûr, il y avait à l’origine un mécontentement général de la population. Mais partout, dans le monde, ce genre de situation existe. Même en France, actuellement, il y a des accrochages. La crise en Ukraine est une tragédie pour nous, pour notre histoire, pour nos relations.

Le rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie passe mal auprès de certaines capitales occidentales. Peut-on parler d’une opération de force de la part de Moscou ?
En février 2014, lorsqu’il y avait le coup d’Etat à Kiev avec une participation directe d’acteurs extérieurs, il y a eu un questionnement : fallait-il laisser pour compte la Crimée, qui continuait d’être historiquement et culturellement rattachée à la Russie historique ? C’était un moment difficile pour notre président, qui a décidé d’aider la population de Crimée à faire son choix. Le choix a été fait avec le référendum, en présence de gens armés qu’on appelait les gentils, qui, plus tard, s’avéraient être des militaires. Une chose est sûre, il n’y a pas eu d’effusion de sang, pas de victime, sachant bien que 20.000 militaires ukrainiens étaient sur place. Beaucoup de ces militaires n’ont d’ailleurs pas souhaité repartir et ont décidé de rester en Crimée et de devenir ou redevenir citoyens russes. Il y avait aussi, au moment du référendum, 25.000 militaires russes. Cette présence russe obéissait à un contexte juridique puisque dans le cadre des accords bilatéraux, la Russie avait sa flotte, une base militaire. Pas d’accrochage, pas d’affrontement. Si vraiment, les gens ne voulaient pas réintégrer la Russie, les militaires ukrainiens présents auraient peut-être pris les armes. Presque 90% de la population de Crimée s’est exprimée en faveur du rattachement à la Russie. Ce sont des chiffres qu’on ne saurait négliger. Même nos partenaires en Occident reconnaissent que c’est une chose irréversible. Il faut, par ailleurs, éviter le deux poids deux mesures. Pourquoi avoir reconnu, hier, le droit à l’autodétermination au Kosovo, de l'ex-Yougoslavie, et ne pas reconnaître ce droit aujourd’hui à la Crimée ? La Crimée ne sera plus dans l’Ukraine. Même si on organisait aujourd’hui encore un référendum, la majorité serait pour que la Crimée reste rattachée à la Russie. Je crois que, tôt ou tard, le monde reconnaîtra le statut actuel de la Crimée. Pour nous, c’est une affaire classée. On ne revient plus sur le dossier.


« Nous ne sommes pas là pour dire que nous sommes des pro-Assad et que nous voulons que son régime reste en place. Ce que nous disons, c'est que l'avenir de ce pays doit être décidé par le peuple syrien, lui-même, dans toute sa diversité. »


La guerre en Syrie est un autre point de tension entre les Russes et les Occidentaux. On peut dire que Moscou a pris fait et cause pour Bachar Al-Assad ?
Nous avons dit dès le début de cette crise, par la voix de notre président Vladimir Poutine, qu'il ne fallait pas intervenir de manière militaire dans les affaires intérieures des pays arabes, au moment de ce fameux processus de printemps arabe. Ce qui s'est passé en Lybie nous montre bien le danger réel, et justement ce que vous avez vécu récemment à Grand-Bassam, est aussi une conséquence de cette politique un peu aveugle de nos partenaires, qui prétextent défendre des valeurs démocratiques pour ouvrir la boîte de pandore. La Lybie n'existe plus comme Etat, malgré tous les efforts de former un gouvernement. Donc, en ce qui concerne la Syrie, c'est un pays très complexe avec des populations différentes, des religions différentes. Il y a des musulmans de différentes tendances, il y a les chrétiens. La Syrie est aussi un berceau de civilisations. Nous avons décidé d'intervenir dans ce pays parce que nous avons reçu la demande formelle des autorités légitimes. Mais écoutez, si c'était un régime qui n'était pas solide, il n'aurait pas pu résister durant tout ce temps, depuis 2011. Notre approche sur la question est celle-ci : nous ne sommes pas là pour dire que nous sommes des pro-Assad et que nous voulons que son régime reste en place. Ce que nous disons, c'est que l'avenir de ce pays doit être décidé par le peuple syrien, lui-même, dans toute sa diversité. Il ne faut pas que des acteurs extérieurs interviennent dans le règlement politique interne de cette crise. Et si un jour on arrive à trouver une solution, ce sera une solution inter-syrienne. Si nous sommes actuellement du côté du gouvernement Assad, c'est parce que nous comprenons bien que c'est le seul gouvernement légitime, qui lutte contre les terroristes de Daesh et les autres, qui essaie de maintenir l'intégrité de son territoire. C'est pour cela que nous avons décidé des frappes aériennes, mais à la demande du gouvernement, pour bien repousser ces groupes terroristes. Maintenant la situation s'est renversée, et ce sont maintenant les forces gouvernementales et leurs alliés qui ont pris de l'avance. Dans le même temps, nous avons réussi, en collaboration avec nos partenaires occidentaux, à imposer le cessez-le-feu, qui, il faut bien le dire, est respecté en général. Le problème vient du côté des forces qui sont contrôlées par les Etats-Unis ou l'Arabie Saoudite, qui continuent à faire des incursions et à provoquer la partie adverse. Nous pensons que si nous arrivons à maintenir le cessez-le-feu, le régime des négociations, ce sera une bonne avancée. Mais le problème, c'est qu'il y a des milices qui sont très proches des mouvements terroristes et qui sont considérées par les Etats-Unis ou certains pays de la région comme des forces qui luttent pour la démocratie, mais qui sont en réalité en collaboration avec les organisations terroristes. Nous constatons qu'en utilisant comme bouclier humain ces soi-disant forces démocratiques, on épargne les terroristes et on ne permet pas de continuer les offensives contre ces mouvements. C'est cela l'ambigüité de nos partenaires. Pourquoi ? Parce qu'ils maintiennent comme condition sine qua non le départ de Bachar Al Assad. Mais, un jour ou l'autre, il va partir. Mais pourquoi voulez-vous qu'il y ait des morts, que l'effusion de sang continue, qu'il y ait encore des nombreux réfugiés ? Nous avons rappelé l'expérience libyenne. Voulez-vous qu'il y ait une autre Lybie, où il n'y a plus d'Etat, où ne règnent que des milices ?

Quelle est votre solution pour la crise en Syrie ?
Nous préconisons d'abord que toutes les parties prenantes au conflit, sauf Daech, composé par des étrangers, et les autres organisations terroristes, toutes les parties, notamment les Kurdes qui combattent les terroristes, qui contrôlent une bonne partie de la Syrie qu'ils ont libérée, se mettent ensemble pour discuter. Que toutes les forces politiques qui sont pour une Syrie démocratique, libre, où toutes les religions sont protégées, soient parties prenantes à la discussion politique. Aujourd'hui, la seule solution à ce conflit, c'est une solution pacifique politique, et non militaire. Imaginez un jour que les Américains décident d'intervenir militairement. D'abord ce sera une sorte d'agression, parce que la Syrie fait toujours partie des Nations unies. C'est un pays reconnu. Quand il s'agissait de la destruction des armes chimiques, l'Occident a fermé les yeux et a bien reconnu le régime de Damas. Il y a eu des discussions pour la destruction des stocks d'armes chimiques. Maintenant qu'il s'agit des négociations pour aboutir à la paix, on nous dit : « non, ils ne sont pas légitimes ». Il faut qu'on renonce au dogme idéologique. Il faut qu'on voie bien quels sont les vrais dangers de la menace terroriste, unir nos efforts pour bien combattre le fléau. Il me semble que nous sommes quand même très conséquents dans notre démarche. Dès le début, nous avons dit que nous sommes contre toute intervention de l'étranger, sauf avec l'accord du gouvernement légitime de Damas, que nous sommes pour un processus qui prenne en compte toutes les forces vives de la nation syrienne, sauf les terroristes.


« Notre volonté, c'est d'avoir des relations solides et amicales avec le peuple turc. Mais avec les autorités actuelles, c'est difficile. »


Qu’en est-il des relations entre la Russie et la Turquie ?
Avec le peuple ami turc, nous avons beaucoup de choses en commun, pour le renforcement et le développement de nos relations sur les plans économique et touristique. Il y avait environ trois millions de Russes qui passaient leurs vacances en Turquie chaque année. Et brusquement, tout a été arrêté.

A qui la faute ?
La faute est de la classe politique qui est actuellement au pouvoir à Ankara. Les dirigeants turcs actuels n'ont pas accepté les règlements. Tout a commencé avec la crise syrienne. Nous comprenons bien que les autorités turques avaient leur propre vision de l'avenir de la Syrie. Et quand la Russie a dit niet et que nous allons soutenir le gouvernement légitime de Damas, cela a créé la colère au niveau des autorités turques. La suite, c'est la provocation, la destruction délibérée de notre avion militaire dans l'espace aérien syrien. Il y a eu aussi la barbarie sur l'un des pilotes qui descendait en parachute et qui a été mitraillé par des miliciens qui criaient de joie. C'était un acte délibéré pour montrer à la Russie qu'ils sont les maîtres des lieux. Alors le président Poutine a réagi vigoureusement, et vous connaissez les conséquences. Nous avons gelé toutes nos relations politiques, touristiques. Et maintenant les Turcs parlent d'un petit malentendu. Non, ce n'est pas un malentendu. En faisant cela, ils voulaient montrer qu'ils sont les maîtres du jeu. Pour revenir à la normalité entre nos deux pays, il y a trois conditions posées par notre président. D'abord, la présentation d'excuses officielles, cela n'a pas été fait. Ils se sont limités à quelques petits courriers, quelques gestes, mais nous voulons qu'ils reconnaissent leur faute et présentent des excuses officielles. C'était un coup tordu qu'ils ne veulent pas reconnaître. Ensuite, nous avons demandé les poursuites judiciaires contre les assassins des pilotes. Cela a été filmé et tout le monde a vu. Et enfin, nous demandons une compensation, un geste symbolique, mais rien de tout cela n'a été fait. Notre volonté, c'est d'avoir des relations solides et amicales avec le peuple turc. Mais avec les autorités actuelles, c'est difficile. Nous restons optimistes. La Fédération de Russie comprend bien la gravité de la situation de crise dans les relations bilatérales. Cela ne peut pas durer éternellement, mais il faut que le gouvernement turc fasse le premier pas pour montrer sa responsabilité dans la faute qui a été commise avec le bombardement de notre avion.


« Notre volonté, c'est d'avoir des relations solides et amicales avec le peuple turc. Mais avec les autorités actuelles, c'est difficile. »


La Russie est sous sanctions occidentales. Jusqu’à quand cette situation va-t-elle durer ?
Je pense que ce sont des questions à poser à nos partenaires occidentaux, car ce sont eux qui ont décidé de prendre des sanctions pour nous punir à cause de ce qui s'est passé en Crimée ou de notre politique à l'égard de l'Ukraine. Notre volonté, c'est d'avoir des relations solides et amicales avec le peuple turc. Mais avec les autorités actuelles, c'est difficile. Nous avons vécu la guerre civile, la grande guerre patriotique avec énormément de victimes, de destructions. Mais nous avons pu surmonter tout cela. Notre peuple est donc capable de surmonter cet autre problème. Peut-être que ces sanctions nous ont amené à développer encore plus notre économie, à rechercher d'autres partenaires en Afrique, en Amérique latine, en Asie. Le marché russe est vaste, il y a de la place pour tout le monde. C'est à l'Occident de lever ses sanctions, et nous notre principe, c'est que nous ne demandons rien. Si l'Occident juge nécessaire de nous sanctionner, c'est leur appréciation des choses. Ils ont peut-être pensé, à un moment donné, que nous allons les supplier, mais ce n'est pas le cas.

Ces sanctions ont quand même des conséquences sur la Russie…
Il y a des conséquences. Il y a par exemple la conjoncture économique internationale qui n'est pas très propice aux pays producteurs de pétrole, d'hydrocarbure. Cela nous a aussi frappés, avec la chute du prix du pétrole. Mais en même temps, cela nous a davantage stimulé à travailler plus dans tous les domaines. Nous avons par exemple commencé à remplacer les produits qui étaient, par le passé, importés. Cela fait plus d'économie pour nos entreprises. Ce qui n'est pas bien pour notre économie avec ces sanctions, c'est du côté du financement. C'était par exemple plus facile pour nos banques de trouver du financement sur les marché européen et américain. Cela nous a été coupé et ça complique quelque peu notre système bancaire, il faut bien le reconnaître. Il y a donc, bien sûr, des conséquences. Mais si vous mesurez les conséquences économiques, politiques, que vous les comparez avec les résultats qu'on pourrait avoir dans les perspectives, l'économie russe et la société russe ont montré une grande capacité de résistance à ce choc externe, à cette pression exercée par l'Occident. Nous connaissons des problèmes avec les médicaments, mais nous y travaillons aussi pour trouver les moyens de remplacer les médicaments que nous importions. Pour l'essentiel, il faut savoir que nous n'allons supplier personne, nous ne demanderons pardon à personne.

(Propos recueillis par Hamadou Ziao)

Source : L’inter 27 juin 2016