lundi 27 avril 2015

NOTRE HISTOIRE AVEC LE COLONIALISME FRANÇAIS (suite)

Vous avez dit « mission civilisatrice ? ».
Pour vous donner une idée de ce que fut la « nuit coloniale », dont certains politiciens français prétendent qu’il ne s’est agi tout au long que de faire du bien aux indigènes, voici, à travers le témoignage d’une française à qui le soleil d’Afrique n’avait pas ôté toute humanité ni le sens de l’honneur, l’évocation de quelques spécimens de coloniaux, en l’occurrence des militaires.

 QUELQUES MILITAIRES[1]

De 1911 à 1922, seize militaires commandèrent la subdivi­sion de Ganatyr. C. arriva sergent en 1914 et repartit sous-lieutenant en 1917. Le sergent S., seul et sans remèdes, mourut de la grippe ; trois jours après, on le trouva en décomposition. Le lieutenant B., 22 ans, « cassa » en seize mois cinquante et une fillettes, dont il montrait la liste. Le vieux lieutenant G. rédigea ce motif :
KOITE, garde de 1ère classe, 15 jours de prison dont 8 avec retenue de solde Etant préposé à la garde des prisonniers s'est désintéressé de son service. A  été la cause de la mort de trois bovidés dont il avait contaminé l'eau de l'abreuvoir en y lavant une queue de vache morte deux jours avant d'une épizootie bovine, sous le fallacieux pré­texte de capturer des oiseaux pendant son service.
Il y eut encore le sergent P., qui demandait « à être rem­placer dans ce commandement ayant très peu d'instruction et pas beaucoup de connaissance administrative. » Celui-ci cons­truisit le four à briques, planta cent vingt arbres et scia la pre­mière planche qu'ait vue Ganatyr. C'était en 1921, dix ans après la conquête. Vint ensuite l'adjudant-chef B. qui fut relevé de ses fonctions et, de rage, arracha les deux citronniers du poste. Mais avant, il y avait eu le lieutenant M., qu'on nommait Douloubarit, l'ombre, parce qu'il était bon.
*  *  *
Ce chef de subdivision, à l'écriture d'illettré, de comptable ou de fou, se double, s'il est lieutenant ou adjudant, d'un sergent secrétaire. Le sergent O. ne pouvait être utilisé qu'à la sur­veillance des maçons. D'autres valent davantage : on leur con­fie souvent la tâche tout entière. Elle est policière, adminis­trative, financière, juridique et de l'ordre des travaux publics ; elle est militaire : instruction et ravitaillement de la troupe, contrôle des magasins ; elle est aussi politique, avec la colla­boration subordonnée des chefs indigènes.
« Vous percerez, a dit le colonel, leurs rivalités et leurs divi­sions intestines... Mais parallèlement il vous faudra exercer un contrôle sévère et discret pour n'être pas vexatoire et ne pas amoindrir leur prestige.
» De fréquentes tournées donneront aux chefs l'impression qu'ils sont constamment assistés et surveillés.
» Le personnel extrêmement mobile doit en outre mettre à profit ces déplacements pour recueillir tous renseignements intéressants au point de vue économique et sociologique. »
Au poste, une besogne non moins ardue attend notre com­mandant : Fournir en triple exemplaire, tous copiés à la main, les rapports mensuels, trimestriels, semestriels, annuels ; tenir à jour maints registres ; rendre compte du moindre fait au capitaine de Djimez.
« J'ai l'honneur de vous faire connaître que j'ai reçu le reli­quat d'impôt du chef Boumi : 5 fr. 70.
» J'ai l'honneur de vous adresser la somme de 5 francs, à valoir sur la dette que le tirailleur Séid a contractée envers le tirailleur Abdallah. »
Pour introduire la monnaie française dans le pays, le gou­vernement a commandé des tissus de coton. Comme ils sont de largeurs inégales, on les paiera au mètre carré : « cela prend des journées entières pour le mesurage et calculer les sur­faces ».
L'exercice, qui peut le commander ? « Bokaroba, treize ans dans le grade de caporal, devenu inapte à tout service actif, instructeur incapable, s'acquitte plus assidûment de ses devoirs religieux que militaires. — Passé Panga, bon vieux serviteur, ne peut faire un instructeur, car n'en a jamais reçu lui-même les éléments. »
Le chef de subdivision doit être au bureau quatorze heures par jour au minimum ! Mais qu'on selle son cheval : la guerre s'allume entre deux tribus ; ou bien six cents bœufs sauvages ont mis un homme et une femme en bouillie.
*  *  *
Ce blanc ne boude pas à la besogne. Il est fier de « posséder (sic) aux formalités d'usage », de régir soixante mille âmes, d'hum­bles âmes auprès desquelles il se sent « esprit fort » : Huit jours de prison à Rama : S'est fait passer à des indi­gènes plus primitifs que lui pour envoyé de Dieu.
Quinze jours à Anossa et Agui : pour par des chants divers avoir exalté l'esprit des indigènes si superstitieux.
Mais la supériorité du Blanc l'incline à l'indulgence, à la pitié : « Les Kirdis sont de bons et sympathiques animaux.
» Les indigènes ont été pris par les prestations et l'impôt depuis huit mois. Ils ont bien droit à un peu de tranquillité.
» Les indigènes sont réellement taillables et corvéables à merci. »
Surtout, Ce civilisé croit à sa mission : « J'ai eu la grande satisfaction de pouvoir parcourir les dix ou quinze villages du massif montagneux de Borko, faisant halte dans chacun d'eux, pour faire connaître aux Kirdis tous rassemblés et non fuyards le motif de l'arrivée des Blancs, les conséquences de notre domination, les choses interdites ou ordonnées par nous, les conseils, les promesses que nous leur donnions. Et j'ai pu constater que tous revenaient de leur grande ignorance, les Blancs venaient chez eux pour leur bien...
» L'arrivée des Français chez eux, c'est la délivrance, la suppression de l'esclavage... »
J'ai frappé un grand coup dans mes tournées où j'ai rendu justice à un grand nombre de réclamations. » Justice d'ailleurs singulière :

« Aouah, la fille volée, sera rendue à son père, mais il devra rembourser le prix convenu pour avoir été élevée pendant dix ans, soit 15 francs.
J'ai restituer (sic) au bornouan Bokar la somme de 150 francs valeur approximative des objets qu'il prétend lui avoir été volés. »
Au quatorze juillet, deux mille indigènes viennent danser au tam-tam et témoigner de leurs sentiments.
« Les populations commencent à comprendre que nous som­mes venus pour les protéger. »
Mais, bientôt, « intertie (sic), oubli des instructions données rem­placent l'empressement et les bonnes promesses ». Le Noir révèle une « conscience ultra-élastique », une « mentalité en caoutchouc », une « tendance hypocrite à faire intervenir le bon Dieu pour essayer de se justifier »; surtout, « ces gens ont une drôle de mentalité (ce mot est cher à notre Européen), ils ne veulent pas de chef et voudraient agir à leur guise » : Créez des marchés, soumis à une mercuriale, ils vendront au village ; convoquez un témoin, il se présentera le mois suivant « quéri par un goumier ».
— Il fallait semer le mil, dit-il, en manière d'excuse.
Autorisez le tam-tam jusqu'au coucher du soleil, c'est la nuit que les gens danseront. Et ils s'obstinent à boire la bière de mil « hors des lieux consacrés à cela ». L'un refuse de livrer le nom de son père pour l'impôt, l'autre cache un frère meurtrier. Un troisième « tente d'acheter l'interprète moyennant 0 fr. 10 ». Ils veulent circuler, « sous prétexte d'aller vendre leurs pro­duits pour se procurer du numéraire », et qui pis est, changer de village : Malout « a mis vingt-six ans à s'apercevoir qu'il n'y était pas bien ».
« Bornouans, Arabes, Haoussa n'hésitent pas, suivant leurs intérêts, à élire domicile dans une agglomération quelconque. »
Cette « endosmose » complique les recensements, et déjà ils sont « fort difficultueux ». D'abord « parce qu'il est impossible de reconnaître les enfants de 5 à 12 ans de ceux de 12 à 16 ans puisqu'ils n'ont pas d'acte de naissance » ; ensuite parce qu'« on fuit encore à l'arrivée du détachement ! » Pourquoi cette « peur inexplicable », cette « xénophobie ? » Pourquoi cette confusion entre le voleur ouaddaïen et le « bon Blanc » ?
      Obéissez, restez tranquilles, payez, je ne vous ferai pas de mal, répète le chef de subdivision.
      Nous ne serons plus des hommes, répondent-ils.
Décidément, ils ont « mauvais esprit », ce sont des « rebel­les » qu'il faut « châtier ». La guerre que se font les tribus est « monstrueuse ». Seuls, les coups de fusils peuvent extirper de la cervelle des indigènes l'idée de s'entre-tuer ».
Et le militaire châtie. A-t-il, lui-même, été dressé autrement ?
12 jours à Zaïd « soupçonne, (sic) de crime » ;
3 jours à Taër « qui s'est rendu dans le Dar Moubi avec intention de chercher à voler » ;
2 jours à Gounbam « pour tentative de vol à l'améri­caine » ;
8 jours à Mohamed : « a fait une réponse originale au chef de subdivision » ;
8 jours à Arba : « s'est réjoui de la mort présumée de son chef de canton, s'est fait faire un médicament indigène pour être nommé chef » ;
3 jours à Ali : « convoqué au chef-lieu de la subdivision n'a obtempéré qu'après menace de sanction » ;
8 jours à Aouah (refus d'obéissance) : « a trompé son mari absent ».
Et le propre boy du commandant, s'étant promené plus que de raison, est puni pour « abandon de service ».
Le Sergent P., celui qui se sentit inapte à commander, tient le record de la sévérité avec 330 jours de prison en juillet 1920. Le capitaine de Djimez doit limiter la consommation men­suelle à 113 Jours.
*  *  *
Contre lu promenade, on a créé le L.P. : le laissez-passer. Si tu habites Orléans et que tu veuilles aller à Tours, tu viendras chercher un L.P. à Paris. Mais si je le rencontre entre Orléans et Paris sans L.P. tu seras coffré pour vagabondage. L'entente, entre « commandants » voisins, est pleine de courtoisie : « Soyez assuré que chaque fois que je découvrirai dans ma subdivision des indigènes de chez vous, je ne manquerai pas de vous les renvoyer ».
Libérer les esclaves est aussi une source d'ennui : Qui fera pousser mon mil, dit l'Arabe, si tu me prends mou captif ? Je ne pourrai pas payer l'impôt.
Désormais, le chef de poste ne voit plus que de « soi-disant esclaves qui sont généralement des individus cherchant à se donner de l'air dans d'autres subdivisions ». Et là encore, entre voisins, l'accord est parfait : « Je demande la libération de ma sœur, dit Anour au colonel. Je me suis adressé au sergent de Ganatyr, qui m'a renvoyé au sergent de Djimez. Là le lieutenant m'a renvoyé au sergent de Ganatyr. Le sergent m'a renvoyé encore à Djimez, d'où le lieu­tenant m'a renvoyé à Ganatyr. Là j'ai demandé un L.P. pour Fort-Lamy. Le sergent me l'a refusé et m'a prescrit de le demander à Djimez. Une dernière fois, je me suis présenté au lieutenant qui m'a giflé et menacé de me faire mettre en pri­son. »
Avant d'être chef de subdivision, ce militaire, comme son tirailleur, a fait la guerre de razzia. Peut-être servit-il en Mau­ritanie, où la paire d'oreilles humaines, naguère encore, se payait cinquante francs ?
Avant payer l'impôt, dit Malloum interprète, iéténant qu'on nommé Verver (revolver) tué beaucoup chefs de villages. Deux Tounkoul vénir pour palabre ; tué les deux ; zommes faire le trou, descender dedans, après iéténant tirer. S'il n'a pas fait ça, y a pas moyen (d'être obéi).
Le droit du plus fort s'exerce encore d'autre sorte : le général Hilaire (Du Congo au Nil, Oudaï 5 ans d'arrêt) cite, non sans dégoût, la « fougue sensorielle » de ce médecin-major, qui, lors de la conquête du Borkou, en 1914, « ayant recueilli et soigné à l'ambulance, parmi d'autres Khouanes blessées, une jeune et jolie fille, l'avait, à peine pansée, pro­prement mis à mal. » Du respect humain, ils n'ont plus la juste notion. Et leur pouvoir est à peu près sans limite. Comment n'en abuseraient-ils pas ?
– Presque tous les commandants, disent les gens de Gana­tyr, nous ont frappés et volés.
Nulle trace de ces abus, certes, dans les archives. Mais l'in­terrogatoire de trois témoins nous initie à l'affaire de Fada. Le Capitaine commandant ce poste obligeait les femmes des tirailleurs à arroser le jardin. C'est, d'ordinaire, la tâche des prisonniers ; les femmes des tirailleurs ne doivent aucun ser­vice, ce sont d'ailleurs des « élégantes ». Elles se soumettaient cependant. « Le sergent Baba Kouaté était chargé de la sur­veillance de cette corvée, et lorsqu'une des femmes refusait de travailler, il la frappait parfois à coups de chicote et la si­gnalait au capitaine, qui, selon le cas, infligeait à la femme une [punition] de 1 à 4 jours de prison ». Six femmes furent désignées pour « nettoyer les feuillées. Les caisses pleines de matières se répandirent sur elles. Les femmes se mirent à pleurer, appe­lant leurs pères et leurs mères, implorant leurs maris ». La corvée terminée, elles courent chez le capitaine, le caporal de garde les chasse. Enfin, elles sont reçues, mais le capitaine demeure inflexible. Elles partent pour Abéché où réside le chef de bataillon. Après deux jours, des goumiers les décou­vrent en brousse et les ramènent au poste. Le capitaine ordonne à leurs maris de les corriger. Ils feignent de frapper, elles crient.
– Pas dans les cases, crie le lieutenant. Devant la compa­gnie ! (Ce lieutenant venait d'être déplacé pour « brutalité en­vers un spahi. ») On aligne les tirailleurs. Adef refuse de frap­per. Sa femme est punie d'une « corvée de transport de terre » et emprisonnée. Jusqu'ici, rien que de banal. Mais Adef rejoint sa femme.
Demain j'arroserai encore le jardin, lui dit-elle. Et tu le souffriras : tu es un lâche.
Au malin, Adef prend son  fusil, tue le capitaine, blesse le lieutenant et, se sentant perdu, abat encore un jeune télé­graphiste.
*  *  *
A la brutalité, tous ne prennent pas plaisir. Au « tripotage », c'est différent. En 1922, un inspecteur visita l'Aboutelfane. Son rapport est conservé aux archives de Djimez, On y lit que le sergent A. « prêta, pour cette rafle de poulets » un mousque­ton 92 et trois cartouches en chargeurs ».
« Le chasseur Tserek m'avoua avoir tué, en plus d'une dizaine d'éléphants et de nombreuses autruches, plus de cent rhinos pour l'adjudant G., neuf seulement pour le lieutenant V., et cinq pour le sergent A. Et la rumeur publique m'a assuré que Tserek n'exagérait point. Or il n'était pas seul à chasser, bien un contraire. »
Commerce de plume, commerce d'ivoire : faute grave pour un fonctionnaire. Mais où est le mal ?, a pensé chacun. Oubliant que l'administration est tutrice des indigènes, son représen­tant les exploite. Le sergent D. comprend-il qu'il fait pire ? Pour quelques bouteilles d'apéritif, peut-être, il signe, en qualité de chef de subdivision, ceci : « Le chef Mahdi Angar doit remettre au commerçant Fardjalla 1.020 kilogs d'ivoire, en remplacement de quatre chevaux que ce dernier lui a remis. »
Un tel marché met l'ivoire à un franc le kilog. Et voici d'autres profits honteux : « Le cheikh Falil (est-ce donc la coutume ?) présente à l'Ins­pecteur des Affaires Administratives un cadeau de 500 francs pour être nommé grand chef. »
« L'adjudant-chef B. n'a pas donné de reçus réguliers au moment des perceptions d'impôt et ne peut retrouver une erreur dans son compte rendu N° 40. »
Quelques militaires envoient en fiance, par mandats, jus­qu'à dix fois leur solde.
*  *  *
Les circulaires succèdent aux circulaires. A l'envi, le com­mandant de territoire et le gouverneur général gourmandent le personnel : la justice ne doit pas être arbitraire, mais stricte­ment conforme au code de l'Indigénat ; les commerçants sont libres de leurs prix ; l'impôt « ne doit jamais être perçu d'une façon telle qu'il puisse prendre, aux yeux de l'indigène, l'ap­parence d'une mesure de rigueur » ; les chefs de poste « ne doivent pas s'opposer au changement de résidence des indi­vidus et des groupes » ; les prestations ne doivent pas dépasser le délai de quinze jours, ni les levées de travailleurs « apporter aucun trouble aux cultures » ; les travaux seront « pour la population, d'une utilité évidente aux yeux les moins avertis » ; des convois administratifs, on ménagera les bœufs porteurs ; les Européens, les agents indigènes, payeront les vivres qui leurs sont fournis en route ; ils ne frapperont pas les indigènes; pas de « cohabitation éhontée » des chefs de postes avec des femmes noires ; « nombreuses sont les exactions commises par elles. »
– Elle est bien bonne !, se dit le militaire. Le colonel Largeau a laissé, à Mama qui fut son épouse, un village.
Puis viennent des « conseils aux mères pour l'élevage des nouveau-nés ».
« Et avec ça ? », écrit en marge le chef de subdivision.
« Fort bien, mais il faut que l'ordre règne, que l'impôt rentre. »
« Je voudrais bien l'y voir, le couillonel ! »
*  *  *
Le courrier apporte aussi la prose du capitaine. Elle est par­fois ambiguë : « Les travailleurs doivent être volontaires. C'est-à-dire que pour les réquisitions il ne faut pas intervenir directement mais discrètement, en faisant en sorte que les indigènes soient satisfaits, sans cependant que les salaires que vous leur donne­rez paraissent inférieurs au point de les dégoûter de notre service... »
Plus généralement, les ordres sont clairs : « La transhumance au nord étant pour longtemps encore à proscrire absolument pour des raisons administratives d'ordre impérieux : la levée de l'impôt… »
« Le captif qui refuse de travailler pour son maître doit être contraint et puni... Il faut procéder très prudemment pour la mise en liberté... Dans la majorité des cas il est préférable d'amener maître et captif à une transaction : le captif, pour acquérir sa liberté, paie une certaine somme à son maître... »
« La famille d'Acrima serait bien mieux à Nébi, mais c'est toujours ennuyeux, quand on a ses cahiers de recensement, de rectifier ainsi pour le caprice de ces gaillards pas intéres­sants. »
« Le plus souvent les villages fournissent gratuitement la nourriture. Ce procédé est admissible pour nos gens, c'est-à-dire pour nos agents que nous envoyons en mission dans l'inté­rieur de la circonscription. Mais il est inadmissible que des goumiers ou tirailleurs des circonscriptions voisines soient nourris gratuitement. »
« Alladjaba a frappé sa captive d'un coup de couteau à la gorge : Si vous jugiez que la faute ne méritait que quinze jours de prison, il fallait simplement dire qu'Alladjaba avait frappé sa captive, mais sans spécifier que c'était avec un cou­teau. »
« Soyez prudent, pas de coups de fusil... oubliez de les men­tionner dans votre enquête. »
« Nous sommes excusés par le vieil adage : nécessité fait loi. »
« L'action publique, pendant longtemps encore, aura plutôt un caractère politique que judiciaire. »
Elle semble prendre parfois un caractère tout personnel : Mandéna vendait des oignons au marché. Halimé, femme de tirailleur, veut les prendre sans payer. Mandéna résiste, elle reçoit deux coups de poing sur la nuque, un coup de pied à la hanche. Elle était enceinte, elle meurt une heure après. « Attendu qu'il ne saurait y avoir aucune circonstance atté­nuante, la femme Halimé ayant agi comme de nombreuses femmes de tirailleurs qui cherchent toujours à se faire délivrer des denrées sans les pager et frapper le marchand si celui-ci manifeste des velléités de réclamer... », le capitaine – ménage-t-il le mari ou la femme ? – condamne Halimé à quinze jours de prison.
*  *  *
Le commandant de territoire, le gouverneur général, eux aussi, font peu à peu des concessions à la politique : s'ils n'in­terdisent ni les déplacements, ni la transhumance, ils les régle­mentent. Ils demandent : « Voyez-vous quelque inconvénient à faire du rachat un droit absolu pour le captif ? »
Ils sont pleins d'indulgence pour les grands chefs : l'un d'eux, parce qu'un divorce avait été réglé sans lui, a fait cou­per le poignet droit du père, il est condamné à donner une cap­tive. Peine légère.
Le goumier devient un « utile auxiliaire qui permet d'éviter entre la population et nos tirailleurs des contacts brutaux de nature à rendre, nos troupes régulières odieuses. »
En juin 1916, le lieutenant-colonel Ducarre s'adresse aux indigènes : « Je suis maintenant votre maître après Dieu... J'exige l'obéissance complète... »
Aux Européens, il dit : « A part de très rares exceptions la domination française du Centre Africain est le résultat d'une main mise sur le pays par lu force... Certes nos méthodes d'administration libérales et généreuses ont pu nous ména­ger l'estime et l'attachement de quelques tribus... mais elles seraient vite disposées à contester notre autorité si celle-ci perdait l'apparence de ne plus (sic) reposer sur la puissance des armes et le prestige de ses représentants. »
Le subalterne se sent revivre. Pardi ! On écrit « persuasion » il faut lire « autorité ». Aux lettres, aux circulaires qui lui dictent la mesure, la bienveillance, il répond désormais : « J'aborde (sic) dans votre sens. »
« L'expérience du colonel est plus élancée (sic) que la nôtre. »
Soigneusement, il colle circulaire ou lettre sur un talon en papier de journal. Puis il prend la chicote. Et ça barde.


[1] - Extrait de « Tchad » de Denise Moran, Gallimard, 1934 ; pages 79-89.

dimanche 26 avril 2015

« Francophonie, quelle francophonie? »

 Je ne vois pas la langue française en termes politiques. Pour moi, la langue française va de soi. Elle fait partie de ma personnalité, de mon mode de pensée. Je l'accepte en tant que telle car je sais qu'elle ne m'empêche pas de réfléchir juste si je veux réfléchir juste. C'est ma langue d'écriture, celle dans laquelle je me sens à l'aise. Et je trouve qu'elle est aussi un bon outil pour découvrir le monde.
V. Tadjo
Cependant, je me rends compte aujourd'hui que la plupart des gouvernements africains «francophones» ont fait une grave erreur en choisissant le français comme langue officielle unique. Même lorsque des langues nationales étaient parlées par un grand nombre de citoyens, ils ne leur ont pas accordé un statut officiel.
L'argument le plus répandu est d'ordre politique : il ne fallait pas donner la préférence à telle ou telle langue nationale, au risque de provoquer des tensions ethniques. Ce n'est pas convainquant. Dans des pays comme la Suisse, la Belgique et récemment l'Afrique du Sud, le multilinguisme est reconnu. C'est donc finalement une question de volonté.
Dans le propre intérêt de la langue française, il serait bon que le déséquilibre entre les langues nationales et cette langue d'emprunt soit redressé.
Car tout le monde y perd dans la situation actuelle. Le français est mal enseigné et mal parlé, puisqu'il est considéré comme une langue maternelle alors qu'il devrait être considéré comme une seconde langue. Cette aberration linguistique a des conséquences désastreuses pour les systèmes scolaires en Afrique francophone. Les taux d'échec très élevés sont en grande partie dus à une mauvaise maîtrise de la langue d'enseignement qu'est le français.
A cela s'ajoute le fait que la francophonie est encore trop fortement liée à la France, politiquement, économiquement et culturellement. Or, la France reste pour beaucoup l'ancien pays colonisateur, la nation dominatrice. Le français occupe donc une position ambiguë sur le continent noir.
Le déclin relatif de l'économie française depuis près de dix ans a aussi eu un impact négatif sur l'image du pays et donc de la langue. Ensuite, le désastre politique de la Françafrique est venu enfoncer le clou. Le Rwanda est un bon exemple. Le français y est en net recul. Certes, la plupart des exilés qui sont revenus au pays après le génocide étaient des anglophones installés dans des pays limitrophes tels que l'Ouganda, la Tanzanie et le Kenya. Mais il n'y a aucun doute que l'échec de la politique française au Rwanda y est pour beaucoup.
Malheureusement, la récente crise des banlieues n'a rien arrangé en montrant du doigt les failles de la société française. Le vent de xénophobie qui balaie l'Hexagone et le mécontentement qui en découle du côté des immigrés et des Français d'origine étrangère ont entaché la réputation d'une langue qui, jusqu'à présent, semblait véhiculer des principes de démocratie et de droits de l'homme.
L'anglais est moins problématique parce que c'est une langue dominante au niveau planétaire. Il a donc acquis une certaine universalité, pour ne pas dire une neutralité rassurante. C'est la raison pour laquelle il bénéficie d'un tel engouement où que l'on se trouve.
Comment défendre la langue française ? Et faut-il la défendre ?
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La littérature africaine francophone aurait pu être un grand atout pour l'expansion de la langue française. Hélas, elle reste marginale non seulement sur le continent mais aussi dans tout le reste de la sphère francophone. Les livres ne circulent pas d'un pays africain à l'autre et les éditeurs locaux ne parviennent pas à vendre leurs livres en France ou ailleurs en Europe. Ce marché restreint les empêche d'avancer alors que l'édition française s'exporte encore beaucoup trop en Afrique. Il faut donc remédier à cet état de fait et encourager plutôt des coéditions entre les éditeurs francophones afin de permettre aux livres de toucher un plus grand nombre de lecteurs.
Et qu'en est-il du français de la rue, celui qui est parlé par la majorité des gens ? Y a-t-il un avenir de ce côté-là ? Va-t-il se créoliser ? Que disent les linguistes ?
En tous les cas, si j'étais linguiste, je m'intéresserais à un phénomène qui se passe en Côte-d'Ivoire : l'utilisation du français à des fins démagogiques. Un nombre croissant d'hommes politiques utilise le français de la rue pour parler au «peuple». Mais c'est une langue volontairement pervertie, dénaturée, dont l'objectif est l'endoctrinement idéologique. C'est un français utilisé pour démontrer son «patriotisme». Redoutable.  
Véronique Tadjo*

 
EN MARAUDE DANS LE WEB
Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, ou que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».
 

Source : Libération hors-série 16 mars 2006 

(*) – Ecrivain, née en 1955 à Paris, élevée à Abidjan (Côte-d'Ivoire), vit à Johannesburg (Afrique du Sud). Son dernier ouvrage paru, Reine Pokou, concerto pour un sacrifice (Actes Sud, 2005), a obtenu le grand prix littéraire de l'Afrique noire 2005.

samedi 25 avril 2015

Crimes de la crise postélectorale 2011. La part de la France

On va faire un test en Côte d'Ivoire...
La France n’a jamais été neutre dans la guerre ivoirienne partie de la tentative de coup d’Etat du 19 septembre 2002 qui s’est muée en rébellion contre Laurent Gbagbo, président démocratiquement élu depuis octobre 2000. De Jacques Chirac à Nicolas Sarkozy, le projet de ce pays, qui se targue pourtant d’être l’avocat des Droits de l’Homme, est passé de l’ombre à la lumière. Des faits du néocolonialisme français en parlent.
Les trois larrons et la patronne
Un panel de 5 chefs d’Etat africains a été constitué, la semaine dernière, suite au 16ème Sommet de l’Union africaine (UA) à Addis-Abeba (Ethiopie) pour la résolution de la crise ivoirienne post-présidentielle. Ce groupe comprend la Mauritanie, l’Afrique du Sud, le Burkina Faso, la Tanzanie et le Tchad. Mais, déjà, que de sons discordants qui laissent supposer que la France de Sarkozy, l’ONU de Ban Ki-moon et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO) à la sauce sénégalaise d’Abdoulaye Wade, assaisonnée d’épices nigérians de Jonathan Goodluck et du Burkinabé Blaise Compaoré, sont déterminés à empêcher l’éclatement de la vérité en Côte d’Ivoire. Eux reconnus comme des ennemis notables du poumon de l’Afrique de l’ouest qui manœuvrent, depuis la mise en place du panel conforme aux désirs des présidents de l’Afrique digne, pour imposer Alassane Dramane Ouattara comme président de la République aux Ivoiriens. Parce que Sarkozy le veut ainsi. Un projet que les dignes filles et fils de la Côte d’Ivoire s’attellent à rejeter, même au prix de leur sang, en s’opposant au rêve fou et démoniaque de la France néocolonialiste et de son candidat perdant qui vit désormais reclus avec des centaines de ses rebelles, depuis la mi-décembre 2010, au Golf Hôtel d’Abidjan. Lieu d’où il appelle comme un sourd, des forces étrangères à bombarder la Côte d’Ivoire qu’il prétend aimer afin que les mafieux de la planète lui permettent de s’installer par la force dans le fauteuil présidentiel qui lui a déjà échappé par les urnes depuis le 28 novembre 2010. Du jamais vu, serait-on tenté de crier, si la France, depuis 2002, n’avait pas habitué les Ivoiriens à une interminable série de crimes perpétrés sur leur propre sol !
En effet, le 13 décembre 2010, dans un entretien exclusif accordé à la radio française Kernews 91.5 Fm, Alcide Djédjé, ministre des Affaires étrangères ivoirien, dénonce l’ingérence des Nations unies, manipulées par la France et les Etats-Unis, dans la gestion de la crise post-présidentielle en Côte d’Ivoire, qui a vu la victoire du candidat de LMP, Laurent Gbagbo, avec 51,45 % des suffrages exprimés. Cela, au détriment de son rival du RHDP, Alassane Ouattara, crédité de 48,55 %. « Cette ingérence s'est faite d'abord au Conseil de sécurité, à New York, puisque le représentant des services extérieurs des Nations unies a reçu de fortes pressions pour que le président de la Commission électorale indépendante (CEI) qui, normalement siège de façon collégiale et par consensus, soit amené dans les locaux de l’ONUCI à Abidjan pour proclamer les résultats. Monsieur Choi a refusé et il m’a appelé à cet effet. C'est ainsi que ce président de la CEI, Monsieur Youssouf Bakayoko, a été amené à l'Hôtel du Golf, le QG de campagne de Monsieur Ouattara pour proclamer de faux résultats devant la presse étrangère dont France 24 », révèle le diplomate ivoirien. De vrais faux résultats qui seront dans la précipitation reconnus par Choï et consorts. « A l’analyse de ces résultats, le taux de participation passe de 70% à 81%. Nous avons donc constaté que plus de 630 000 voix ont été ajoutées au bénéfice du candidat Ouattara après la fermeture des bureaux de vote. Voilà ce qui se passe et cela a été fait par la France et les États-Unis, dont les ambassadeurs sont très actifs en Côte d’Ivoire ». Selon Alcide Djédjé, la veille, le président Sarkozy a envoyé un courrier au président de la Commission électorale indépendante pour lui demander de proclamer les résultats sur-le-champ. « J'étais moi-même en face de militaires français qui, à 22 h 40, tentaient de remettre ce courrier au président de la Commission électorale indépendante. Cela nous a été signalé par les militaires ivoiriens. Je me suis rendu sur les lieux moi-même et j'ai appelé l'ambassadeur de France qui a demandé aux militaires de retourner au camp Licorne, ils semblaient très embarrassés. Ce sont ces instructions du président Sarkozy qui ont été exécutées le lendemain. Ensuite, le président Sarkozy, et aujourd'hui le président Wade, ont appelé le président Jonathan Goodluck pour orienter la décision de la CEDEAO. Plus grave encore, l'ambassadeur américain à Abidjan que j'ai reçu dans mon bureau, savait, la veille, la position que l'Union africaine allait prendre », insiste le ministre des Affaires étrangères ivoirien avant de conclure : « Il s'agit non seulement d'une ingérence dans les affaires intérieures mais aussi d'une manipulation des institutions telles que la CEDEAO et l’Union Africaine pour que Alassane Ouattara soit déclaré président. Malheureusement pour eux, il n'a aucune prise sur la réalité du terrain ici en Côte d'Ivoire. Donc, nous avons formé notre gouvernement parce que le président Gbagbo a été élu président de la République, suite à ses réclamations et aux décisions du Conseil constitutionnel qui l’a proclamé vainqueur ».
Deux semaines après ce hold-up électoral manqué, le 17 décembre 2010, Nicolas Sarkozy déclare que Laurent Gbagbo doit quitter le poste qu'il occupe « en violation de la volonté du peuple ivoirien ». C’était lors d'une conférence de presse, à l'issue du Conseil européen.
Pour le président français, son homologue ivoirien doit lui obéir « avant la fin de la semaine » sous peine d'encourir des sanctions européennes et d'avoir affaire au tribunal pénal international. « Est-ce qu'il veut laisser l'image d'un homme de paix ? Il est encore temps, mais le temps presse et il doit partir. Ou est-ce qu'il veut laisser l'image de quelqu'un qui a fait tirer sur des civils parfaitement innocents ? Et, dans ce cas-là, il y a des juridictions internationales comme la Cour pénale », persiste Nicolas Sarkozy. Aussitôt, ses menaces sont relayées par l’Union européenne à travers son Conseil et par Washington qui signifie à Laurent Gbagbo qu'il dispose d'un « temps limité » pour quitter le pouvoir et que son épouse et lui ont désormais « leur destin entre leurs mains ». A l’instigation de Nicolas Sarkozy, Laurent Gbagbo et son épouse, Simone Gbagbo, la « dame de fer » du régime, sont « nommément inscrits sur la liste des sanctions » européennes, tout comme des personnalités du pays jugées proches du couple présidentiel et « qui refusent de reconnaître la victoire d'Alassane Ouattara à la présidentielle du 28 novembre ».
Les visas vers l'Union européenne de ces personnes sont interdits et leurs avoirs gelés, pour ceux qui en ont. L’appel de Laurent Gbagbo à la constitution d’un Comité d’évaluation pour enquêter sur la réalité de l’élection présidentielle ivoirienne est difficilement perçu hors du pays, dans un premier temps. Mais dans un second temps, sur le continent noir, les agitations schizophréniques et les injonctions néo-colonialistes de Sarkozy au président ivoirien finissent par réveiller bien des soupçons. Des voix s’élèvent pour réclamer que l’on cherche à voir plus clair dans le dossier ivoirien. Et que cela doit se faire malgré l’opposition des loups habitués aux manœuvres obscures sur le continent noir au risque d’être effrayés par l’éclat de la lumière de la souveraineté qui pointe à l’horizon.
Neuf années de tentative de recolonisation ! Pour tout comprendre, il faut remonter le temps. En effet, l’horreur tombe sur le peuple ivoirien dès l’aube de la nuit du jeudi 19 septembre 2002 où tout bascule. Dans la Côte d’Ivoire naguère havre de paix, l’insoutenable se déclenche. Des tirs de canon et d’armes lourdes réveillent brusquement le pays du cacao, dès 3 h du matin. Le président de la République, Laurent Gbagbo, se trouve en visite de travail en Italie. Les principales villes du pays telles qu’Abidjan, Bouaké et Korhogo sont simultanément attaquées par une horde de rebelles sans foi ni loi. Ils sont recrutés au Burkina Faso, au Libéria, au Mali et dans le nord de la Côte d’Ivoire. Des centaines de civils et de militaires issus des rangs des Forces armées nationales de Côte d’Ivoire (FANCI) sont froidement massacrés, en particulier des gendarmes égorgés avec leur famille. Parmi les illustres victimes, figurent Emile Boga Doudou, ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur ; le général Robert Guéi, ancien chef d’Etat putschiste (1999-2000) ; les colonels Dagrou Loula, Dali Oblé et Yodé, ainsi que le célèbre musicien-arrangeur Marcellin Yacé. Jusqu’à 13 h, les combats pour la prise d’Abidjan, siège du pouvoir politique, sont d’une rare violence. Surtout devant la gendarmerie d’Agban considérée comme la poudrière à prendre aux gendarmes loyalistes. On attribue ces attaques meurtrières des assaillants à un certain nord ivoirien qui ne supporterait plus d’être victime d’exclusion et de xénophobie de la part du reste du pays. Mais on saura très vite que, derrière cette opération barbare, se cache une tentative de coup d’Etat planifiée par la France de Jacques Chirac. Le putsch est destiné à renverser – mort ou vivant et ce, dans un délai de deux jours – le président Laurent Gbagbo, pourtant démocratiquement élu en octobre 2000, sur un programme de gouvernement et un projet de société résolument révolutionnaire qui repose sur l’assurance-maladie universelle, la décentralisation et l’école gratuite. Bien qu’ayant lamentablement échoué grâce à la bravoure des Forces de défense et de sécurité ivoiriennes, mal équipées à cette période, mais aussi avec la résistance de l’ensemble des patriotes ivoiriens, les rebelles continuent à occuper la partie nord de la Côte d’Ivoire. Ils refusent même de déposer les armes malgré les appels pressants de nombreuses sociétés civiles nationales et des sommets sur cette crise sans précédent.
Aux premières heures de la guerre, les rebelles sont mis en déroute par les FDS dans une offensive destinée à libérer Bouaké. Ce qui fait crier – trop tôt – victoire au ministre de la Défense de l’époque, Moïse Lida Kouassi. C’est donc ce moment que choisissent les troupes françaises du 43ème Bataillon d’infanterie de marine (BIMA) – des héritiers des troupes coloniales dans lesquelles ont servi de nombreux Africains pendant les guerres – pour demander une trêve de deux jours aux belligérants. Le temps d’évacuer, selon les soldats de Jacques Chirac, les ressortissants français, américains et des autres communautés internationales de la ville. Mais, au lieu de deux jours, ils traînent le pas deux semaines et font craindre, en toute logique, le pire aux Ivoiriens. En réalité, le prétexte est tout trouvé pour épauler les rebelles. Une fois mis sur orbite, les ennemis de la Côte d’Ivoire cueillent à froid les FDS, tuant plusieurs d’entre elles, sans compter les prisonniers que ces rebelles détiennent. Ainsi ce qui passait pour être des rumeurs en période de guerre se révèlent juste : il est revenu de façon récurrente à la population ivoirienne que, pendant les hostilités, les attaques des bandes terroristes sont précédées de patrouilles de soldats ou de convois militaires français suspects. Par la suite, quand l’Ouest montagneux est à son tour attaqué, des caisses d’armes sont saisies sur des rebelles en plein combat. Elles sont estampillées « Ambassade de France au Burkina Faso ». La connexion entre la France et le Burkina Faso dans la guerre faite à la Côte d’Ivoire est établie. La France est pourvoyeuse d’armes, le Burkina sert de base-arrière aux agresseurs de la Côte d’Ivoire. De plus en plus, la vérité se manifeste.
Les soldats français, dans un coup de gueule qui tranche avec le sacré langage militaire, avouent un bon matin que les rebelles sont plus armés que les soldats ivoiriens. Ainsi pour prévenir, selon eux, une débâcle des FDS, un cessez-le-feu doit être signé entre les deux belligérants. Ce qui est effectif en septembre 2002. Juste après, le président Laurent Gbagbo tend la main à la France qu’il croyait certainement de bonne foi : « Nous n’aurons la force tampon que d’ici une semaine. J’ai demandé à la France de jouer, pour le moment et ce, pendant une semaine, le rôle de force tampon pour permettre de surveiller la non-belligérance d’une part et d’autre part, de mettre en place l’administration dans les zones où elle a disparu, en entendant que la CEDEAO commence à les désarmer (les rebelles, ndlr) », annonce le président ivoirien, dans un discours à la nation, le 17 octobre 2002. En fait, la déclaration de Laurent Gbagbo fait suite à l’accord de Bouaké signé, quelques heures auparavant, avec la médiation du Groupe de contact de la CEDEAO.
La France, qui n’attendait pas mieux, saisit la perche. Elle met en branle sa machine d’hypocrisie. Jacques Chirac prétend qu’il veut éviter « un Rwanda bis » sur le sol ivoirien. Dès lors, s’appuyant sur les accords de défense que la France colonialiste a signés avec la Côte d’Ivoire le 24 avril 1961, soit quelques mois après l’indépendance du jeune Etat acquise le 7 août 1960, le ministère français de la Défense dépêche, sur le territoire ivoirien, de nombreuses unités. Les premières à y débarquer sont les légionnaires. Leur mission est de bloquer la progression des rebelles vers Yamoussoukro, la capitale politique du pays, et d’autres zones au-delà de ce qu’occupent déjà Guillaume Kigbafori Soro et ses rebelles de tueurs, de violeurs, de pilleurs et de buveurs de sang humain. Les soldats français devraient également porter assistance aux troupes ivoiriennes. Mais rien de suffisamment clair en réalité. Sur le terrain, la France est convaincue de l’inefficacité des forces onusiennes déployées en Côte d’Ivoire depuis le 13 mai 2003 par la Résolution 1479 du Conseil de sécurité des Nations unies. A partir du 1er octobre 2002, Paris envoie alors une opération nommée Licorne en Côte d’Ivoire dont le général Emmanuel Beth est le premier commandant. Le choix de son QG est stratégique. C’est le 43ème BIMA, basé depuis l’époque de l’indépendance nationale dans la commune de Port-Bouët, près de l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, dans le cadre des accords de défense et de coopération entre les deux Etats. Officiellement, Licorne se présente comme une force d’interposition. Officieusement, ce sont les soldats français qui vont penser tout à la place des rebelles. Sous les ordres du général Beth, ils aident à mettre à exécution le plan diabolique de déstabilisation de la Côte d’Ivoire et d’assassinat du président Laurent Gbagbo. Ce que le président de l’Assemblée nationale, Mamadou Koulibaly, appelle « la guerre économique de la France contre la Côte d’Ivoire », qu’il développera dans son ouvrage du même nom. Aujourd’hui, la force Licorne prétend qu’elle vient en appui à l’ONUCI dont elle servirait de force d’intervention rapide. En vérité, les soldats français ont un statut ambigu : ils sont sous mandat de l’ONU sans être aux ordres de l’ONU ; ils obéissent directement à l’Elysée ou au Quai d’Orsay. Des exemples sont légion.
L’an 2004 marque le paroxysme de la bêtise française de l’Opération Licorne en Côte d’Ivoire. Les 6, 7, 8 et 9 novembre de cette année, le pays retient son souffle. La France a pour la première fois ouvertement déclaré son parti-pris pour les rebelles. Les faits. Dès le 4 novembre, les FDS lancent l’Opération César. Son but est de débarrasser la Côte d’Ivoire de ses rebelles en vue de sa réunification. Au second jour de l’offensive, dans le quartier général des rebelles, à Bouaké, les troupes françaises estiment que les frappes aériennes ivoiriennes à l’aide de redoutables Mi 24 ont touché leur base, faisant, selon eux, 9 morts dans leurs rangs. Mais l’Etat français ne montrera jamais leur corps aux yeux du monde, ils ne seront jamais non plus autopsiés. Ce qu’Abidjan considère jusqu’à aujourd’hui comme un prétexte à la déclaration de guerre de Paris. En effet, au deuxième jour de l’opération de l’armée ivoirienne, sur ordre du président français Jacques Chirac, à Yamoussoukro et à Abidjan, Licorne détruit – au sol – tous les aéronefs ivoiriens. Le Grumman présidentiel de Laurent Gbagbo, ainsi que sa résidence officielle de Cocody sont également touchés. Dans le même temps, partout à Abidjan, une colonne de plus de 120 chars français se déploie dans les rues et tous les coins stratégiques de la mégapole. Ils sont appuyés par des tirs d’hélicoptères. Certains des chars, avec perfidie, font mouvement vers la résidence officielle du président Laurent Gbagbo, à Cocody. Sur leur chemin, des dizaines de milliers d’Ivoiriens se dressent à l’appel de Charles Blé Goudé, leader de l’Alliance de la Jeunesse patriotique de Côte d’Ivoire. Les Français envahisseurs sont stoppés net dans leur élan. Ils se replient devant l’Hôtel Ivoire, à quelques centaines de mètres de la résidence présidentielle. Les jeunes patriotes ivoiriens les encerclent et leur demandent de s’en aller dare-dare. Désemparés face à la détermination farouche des résistants ivoiriens aux mains nues, les soldats de l’opération Licorne, dans laquelle on compte des snippers embusqués dans des chambres de l’Hôtel Ivoire, ouvrent le feu sur les pauvres manifestants. Les mêmes scènes se produisent sur les deux ponts – Général de Gaulle et Félix Houphouët-Boigny –, à l’entrée de l’aéroport international FHB et dans l’ouest du pays où tout le peuple est également debout. Le bilan de cette barbarie des soldats français fait officiellement 65 morts dont un gendarme froidement abattu, et le jeune Jean-Louis Coulibaly (25 ans) décapité par un char devant l’Hôtel Ivoire. On dénombre aussi plus de 2100 blessés.
Pour la chaîne de télé française Canal+, qui a filmé ou eu droit à toute la scène de la boucherie, ce crime contre l’humanité mérite d’être immortalisé au plus haut degré autant pour son public que pour le reste du monde. La chaîne française lui consacre un documentaire qu’elle intitule « Côte d’Ivoire : quatre jours de feu ». Les images des bombes larguées sur des manifestants aux mains nues recueillies auprès de caméras amateurs ivoiriennes ayant osé les capter font le tour du monde et provoquent partout une onde de choc. Tout comme la découverte d’un CD-Rom dans lequel figurent les profils de toutes les autorités ivoiriennes, suite à ces événements sanglants de novembre 2004. Dans ce document abandonné par les snippers français dans leurs chambres de l’Hôtel Ivoire, on trouve également l’itinéraire du cortège du président Gbagbo à Abidjan et à Yamoussoukro, le nombre de véhicules qui l’escortent, le blindage de sa voiture et divers autres informations suspectes. Comme si la France de Chirac était devenue totalement folle, elle propose et fait signer, le 15 novembre 2004, par les 15 membres du Conseil de sécurité des Nations unies, la résolution 1572 qui place immédiatement la Côte d’Ivoire sous le coup d’un embargo sur les armes ; lequel est toujours en cours.
Selon la France, la prise de cette résolution est liée à la fameuse opération contre leurs poulains.
Plus révoltante est encore l’affaire Mahé qui continue de troubler le sommeil du général Henri Poncet, ex-commandant de la force Licorne en Côte d’Ivoire. Elle est révélée longtemps après le crime prémédité par 5 militaires, dont le général lui-même, le 13 mai 2005 sur l’axe Duékoué-Man, par un des tortionnaires de l’Ivoirien. En effet, un jeune paysan de l’ouest montagneux nommé Firmin Mahé a eu le plus grand tort d’être un vaillant résistant. Il meurt, suite à des tortures perpétrées sur sa personne par des soldats de l’opération Licorne détachés dans cette région, la plus endeuillée par la guerre ivoirienne. Après l’avoir blessé par balle, traqué dans sa fuite, capturé, puis ligoté, les militaires du pays des droits de l’homme – ironie du sort – l’étouffent mortellement dans un de leurs blindés en lui enfonçant dans la gorge un sachet en plastique. Contrairement à ce que les Français font croire, ce jeune paysan n’est pas un coupeur de route. Firmin Mahé est, en réalité, un résistant à la recolonisation de la Côte d’Ivoire qui se trouve être un des obstacles à la mise à exécution de leur plan funeste. L’affaire semble être classée « Secret défense ». Même si la presse française rapportait (mars 2009) que le juge d’instruction du Tribunal aux armées de Paris (TAP), Florence Michon, a bouclé son enquête sur le meurtre de l’Ivoirien. Dans la même région et la même année, Massé, un autre patriote ivoirien et correspondant du quotidien Le Courrier d’Abidjan, succombe au terrorisme d’Etat des Français. Trouvé gênant, il est pisté comme un gibier, puis abattu par la Licorne. Cette affaire, qui choque toutes les âmes sensibles, reste, elle aussi, sans suite. De même qu’un enfant de 12 ans tué aux tirs de lance-pierre dans la région de Dimbokro, au centre de la Côte d’Ivoire.
Les trois larrons après leur forfait...
Et que dire encore des casses des agences de la BCEAO de Bouaké et de Man, respectivement en 2003 et en 2004. Tout simplement du gangstérisme caractérisé au cœur de l’armée française. A Bouaké, en effet, deux de ces soldats ont été pris avec des sacs d’argent. Dans un simulacre de procès en France, ils auraient été condamnés. A M’Bahiakro (aujourd’hui tombée aux mains des rebelles), dans le centre de la Côte d’Ivoire, les soldats français sont surpris, en 2003, par les éléments du sous-groupement aux ordres du lieutenant Zadi (aujourd’hui passé capitaine), avec une carte du pays. Ils sont en train de prendre les mesures du pont, à l’entrée de la ville. A Abidjan, précisément à Angré, commune de Cocody, des biscuits avariés sont distribués par les soldats de l’opération Licorne à des écoliers d’un établissement scolaire, près du 22ème Arrondissement de police. Le scandale est révélé le 11 mars 2005 par le quotidien ivoirien Notre Voie et a pour conséquence colère et indignation chez les parents qui menacent de porter plainte. « Qu’ils partent chez eux, ces militaires français ! Nous sommes fatigués d’eux. Après avoir tué des jeunes ivoiriens, ils veulent maintenant empoisonner nos enfants. Comment peuvent-ils donner des aliments avariés à des enfants si fragiles ? ». Tel est le cri de douleur et de révolte d’une dame de l’établissement. Mais tout cela reste lettres mortes. Le témoignage suivant publié par Le courrier d’Abidjan est celui de Camara Kassoum, un Ivoirien qui était en service au 43ème BIMA au moment de l’éclatement de la guerre en septembre 2002. Selon lui, pendant que la France réitère son refus d’appliquer les accords de défense sous le prétexte qu’il s’agit d’un conflit ivoiro-ivoirien, ses soldats mettent en place un système de deux réseaux de communication en vue d’espionner les FDS ivoiriennes, avec la complicité de certains éléments de l’armée ivoirienne. Il s’agit de l’INMARTSAT composé de toutes les stations d’émission et de réception sur le territoire ivoirien. De deux stations fixes (SICA et EIT au 43ème BIMA) avant la guerre, la Licorne passe à 11 dont une est remorquée sur un navire, le tout coordonné par deux satellites en liaison avec la métropole. Carthage, c’est le nom du second réseau mobile. Il est monté sur des véhicules qui parcourent le territoire avec une base-arrière. Un dimanche de mai 2003, à 19h, il apprend qu’une mission dite Largage 1°RTP fournit des armes aux rebelles de Bouna, dans le nord-est de la Côte d’Ivoire, et que les Français y transportent des avions militaires français. Voilà une des causes de sa révolte. En octobre 2002, sans ordre de mission, certains des soldats français sont arrêtés par la population à Oumé, puis transférés dans la ville voisine de Gagnoa, une zone pourtant située dans le centre-ouest du pays, qui n’est pas déclarée zone de guerre. Ils seront remis à la gendarmerie de la ville pour leur sécurité, car ils étaient sous la menace d’un lynchage. Le 43ème Bima a toujours servi de refuge aux rebelles et aux leaders de l’opposition politique. C’est ça aussi la France des Droits de l’Homme et de la légalité constitutionnelle. Résultat, une manifestation de l’Union des patriotes pour la libération de la Côte d’Ivoire, le mardi 22 octobre 2002, est organisée en face du 43ème BIMA. Objectif de cette protestation : exiger l’extraction d’Alassane Dramane Ouattara de la résidence de l’ambassadeur de France devenu son lieu de refuge favori, sous la protection du très actif feu Renaud Vignal (paix à son âme), alors ambassadeur de France à Abidjan. A cette colère des jeunes patriotes, l’armée française riposte et fait des centaines de blessés graves. Certes il y a à manger et à boire quand il s’agit de la France mais voilà en quelques faits, ce que les soldats de Jacques Chirac et maintenant de Nicolas Sakozy font à la Côte d’Ivoire, qui lui a pourtant tout donné : l’eau, l’électricité, le pétrole, les grands travaux, le téléphone… Boulimie sans limite ! Voilà aussi comment le temps de se mettre debout s’impose face à l’amie devenue l’ennemie, car un peuple peut tout perdre, sauf sa dignité. La Côte d’Ivoire et l’Afrique ont tout pour relever ce défi de l’impensable. 

Schadé Adédé 
Titre original : « Chronique des crimes de la France néocolonialiste en Côte d’Ivoire ». 

 
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Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, ou que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».
 

Source : Notre Voie 5 février 2011

jeudi 23 avril 2015

« Ce que nous subissons depuis 1960 (pillage de nos richesses par la France avec la complicité d’une minorité d’Ivoiriens corrompus et égoïstes) n’est pas une fatalité. »

Mon cher Diabaté, c’est toujours, pour moi, un plaisir de te lire car, bien que ressortissant du Nord et musulman, tu n’as jamais été un fanatique de Dramane Ouattara. Dans ta dernière lettre, tu commences par dire que la ville où tu résides est plus pauvre qu’avant et que rien n’a encore été fait au Nord et pour le Nord bien que ceux qui ont pris les armes en 2002 clament et proclament avoir fait la guerre pour développer enfin le Nord. Et pourtant, ils construisent ou achètent des villas au Burkina, au Mali et en France. Il est heureux que toi et d’autres fils du Nord commenciez à comprendre qu’on vous a menti et trompés. 
Ta lettre soulève plusieurs questions de fond aussi intéressantes les unes que les autres. Tu te demandes, par exemple, si V.K. (Initiales de Venance Konan, l’éditorialiste de Fraternité Matin. ndlr) a raison de souhaiter que soient arrêtées et durement sanctionnées les personnes qui ont tué Traoré Mamadou alias Zama, le chef des microbes qui continuent de terroriser les populations d’Adjamé et d’Attécoubé. Pendant longtemps, je ne savais pas pourquoi certaines personnes traitaient V.K. de vendu. C’est récemment que j’ai appris que, considérant qu’il a vendu son âme à l’autre pour diriger enfin le journal de tous les Ivoiriens et se rappelant qu’il est de ceux qui le vilipendèrent et l’injurièrent le plus sous le règne de Bédié, ces personnes traduisent le « V » de son prénom par « vendu ». Pour répondre à ta question, je dirais que V.K. est à côté de la plaque. Autrement dit, il pose de fausses questions. 
La vraie ou la bonne question est celle de savoir pour qui travaillait Zama, qui profitait de ses rackets et pourquoi le CCDO ne l’inquiéta jamais, tout comme ne sont pas inquiétés jusqu’ici Koné Zakaria, Issiaka Ouattara dit Wattao, Soro Kigbafori, Chérif Ousmane, Ben Laden, Morou Ouattara et d’autres coupables de crimes de sang et de crimes contre l’humanité, quoique Dramane ait juré, devant des médias français, que tous les crimes de la crise post-électorale ne resteraient pas impunis. Si V.K. lit ou relit l’interview de Diaby Almamy, imam de la mosquée du Plateau (Abidjan), il trouvera aisément une réponse à ces questions. Il se dit opposé à la « mob justice » (justice populaire) mais s’est-il aussi demandé ce qui pousse la population à se faire justice, si la justice et la police sous Ouattara sont corrompues ou non, aux ordres ou non, crédibles ou non car, en général, quand les gens décident de se venger eux-mêmes dans les quartiers, c’est parce qu’ils ont attendu en vain la protection de l’État. Les habitants d’Adjamé et d’Attécoubé ne sont donc pas à blâmer. La seule personne qui mérite blâme et sanction, c’est Ouattara car c’est lui qui a cassé les prisons et armé les bandits qui y étaient détenus ; c’est lui qui interdit à la justice et à la police d’arrêter et de sanctionner des voyous qui, depuis 2002, travaillent pour lui et attendent toujours de recevoir ce qu’il leur a promis. 
S’agissant du dernier papier de V.K., mentionné dans le second paragraphe de ta missive, il a ceci d’intéressant qu’il nous rappelle le traitement infligé aux Français qui se joignirent à l’Allemagne nazie, après la libération de la France. V.K. est-il en train de nous indiquer comment lui, Bédié, Dramane, Soro, Adjoumani et d’autres collabos de la France devront être traités après que notre pays sera libéré (ce qui ne saurait plus tarder) de l’occupation et de l’exploitation françaises ?
Dans ton 3e paragraphe, consacré à la messe d’action de grâces du cardinal Jean Pierre Kutwã, tu cherches à savoir si on est créé cardinal parce qu’on a plus de mérites que les autres évêques catholiques et si un cardinal peut être ami et conseiller d’un « dictateur » (le mot est de toi). C’est par pure grâce et non parce qu’on est plus intelligent et plus vertueux que les autres qu’on devient pape, cardinal, évêque ou prêtre, même si, dans l’Histoire, le pape éleva certains prêtres et évêques à la dignité cardinalice pour saluer ou récompenser leur résistance à un régime dictatorial ou tyrannique. Tel est le cas de Mgr Jules-Géraud Saliège (1870-1956) de Toulouse qui s’opposa à la déportation des Juifs pendant l’occupation de la France et aux exactions nazies.
Dans un épiscopat majoritairement pétainiste, cela s’appelle avoir de l’audace et du cran. Sa lettre pastorale, « Et clamor Jerusalem ascendit », fut lue dans toutes les paroisses de Toulouse le 23 août 1942 malgré l’interdiction du préfet Pierre Bertaux, Quelques Toulousains s’en souviennent encore en raison de cette question essentielle qui y était posée : « Pourquoi sommes-nous des vaincus ? ». Quand la France fut libérée, Saliège fut nommé cardinal par le pape Pie XII et, comme il ne pouvait pas se déplacer, c’est le nonce apostolique d’alors, Mgr Angelo-Giuseppe Roncalli (le futur Jean XXIII) qui se rendit à Toulouse pour lui remettre son chapeau de cardinal. Un autre évêque qui devint cardinal pour avoir fait montre de courage est Stefan Wyszyński (1901-1981). Beaucoup de Polonais le considèrent comme un héros national parce qu’il fut emprisonné puis assigné à résidence, de 1949 à 1956, par le régime communiste dont il dénonçait les abus et dérives. Je pense également au Tchèque Joseph Beran (1888-1969) arrêté le 6 juin 1942 par la Gestapo, puis déporté au camp de concentration de Dachau (Allemagne). Libéré de Dachau en 1945, il sera encore arrêté en 1951, cette fois par le régime dit de démocratie populaire, et interné à la prison de Roslov d’où il ne sortira qu’en 1963. C’est sa capacité à dire « non » à l’oppression que subissait son peuple qui valut à Mgr Beran d’entrer dans le collège cardinalice. Et son courage était d’autant plus remarquable que l’opportunisme et la collaboration étaient monnaie courante dans la Tchécoslovaquie de cette époque. 
Mgr Bernard Yago n’est pas resté silencieux quand il y eut les faux complots d’Houphouët et qu’Ernest Boka fut assassiné dans la sinistre prison d’Assabou ; il ne fut pas inactif quand des étudiants furent injustement retenus en 1990 au commissariat central d’Abidjan. En 1992, il était présent au palais de justice d’Abidjan quand les leaders du FPI, de la LIDHO y étaient jugés après avoir été faussement accusés de violences par Dramane Ouattara. C’est ce refus de l’injustice et de la dictature, me semble-t-il, qui poussa les autorités vaticanes à faire de Yago le premier cardinal ivoirien. Rien ne pouvait faire taire les hommes que je viens de citer ; ils étaient prêts à verser leur sang pour que triomphent la vérité et la justice et c’est ici que nous retrouvons le symbolisme de la couleur des ornements cardinalices. Les cardinaux s’habillent en rouge en souvenir du sang versé par amour par le Christ. C’est pourquoi les nouveaux élus sont invités par le pape, le jour de leur élévation, à résister jusqu’au sang (usque ad sanguinem) aux dictateurs et oppresseurs de tout poil. 
Aujourd’hui, dans notre pays, l’opposition n’est pas autorisée à manifester pacifiquement ou à organiser des meetings ; elle ne peut même pas se réunir dans son propre QG. Ne parlons pas des médias d’État caporalisés par la coalition au pouvoir qui s’est arrogé le droit de discuter avec tel opposant/tel parti politique plutôt qu’avec tel autre, une coalition qui n’a jamais pris de mesures à l’encontre de ceux qui ont enlevé et assassiné des enfants il y a quelques mois. Au sortir de la messe du 18 avril 2015, Dramane Ouattara a affirmé que le cardinal Kutwã est « un grand homme, son ami et conseiller ». Possible que Kutwã ait rendu des services à Dramane et que, pour cela, il soit considéré par lui comme « un grand homme » mais qu’a-t-il fait de si important pour les Ivoiriens pour recevoir un tel compliment ? A-t-il contribué à ce que la Côte d’Ivoire soit plus juste, plus humaine et plus pacifique ? Si oui, de quelle manière ? Est-ce lui qui a conseillé à Dramane de décréter la fermeture des banques et l’embargo sur les médicaments en 2010-2011, d’envoyer Laurent Gbagbo et Blé Goudé à la Haye, de garder environ 800 pro-Gbagbo en prison pendant 3 ans et demi sans jugement, de traquer et de trucider tous ceux qui ne pensent pas comme Ouattara ? Que Dramane et Kutwã soient des amis est leur droit mais l’amitié empêche-t-elle deux personnes de se dire la vérité, surtout si l’on prétend être serviteur de Jésus qui s’est présenté comme « le chemin, la vérité et la vie » ? Tout « homme de Dieu », à mon avis, devrait être au service de la vérité, être amoureux de la vérité, être attaché au principe selon lequel la vraie amitié se nourrit de vérité.
En disant cela, je ne peux pas ne pas penser à deux hommes : l’ancien cardinal sénégalais, feu Hyacinthe Thiandoum, et l’archevêque anglican sud-africain, Desmond Tutu. Le premier n’était pas seulement Sérère et catholique comme Senghor, il était aussi son ami. Pourtant, lorsque Mamadou Dia fut injustement accusé par Senghor de tentative de coup d’État, puis condamné à perpétuité et détenu dans d’effroyables conditions à Kédougou pendant 12 ans, Thiandoum refusa de soutenir son ami Senghor ; il protesta énergiquement et publiquement contre l’arrestation et l’emprisonnement de Dia (cf. Chérif Elvalid Sèye, « Mgr H. Thiandoum. À force de foi », Paris, L’Harmattan, 2007). Desmond Tutu et Nelson Mandela étaient, eux aussi, des amis. Une amitié forgée dans la lutte contre l’odieux système d’apartheid. En 1994, Mandela et l’ANC accédèrent au pouvoir. Quand certains ministres noirs percevaient de gros salaires et roulaient dans des voitures rutilantes pendant que la majorité des Noirs était confrontée à la misère et à l’insalubrité dans les townships, Mgr Tutu rencontra son ami Mandela, lui fit part de son indignation et l’invita à mettre fin à ce scandale. Fort heureusement, Mandela l’écouta. L’autre fois où Desmond Tutu interpella Mandela, c’est quand ce dernier vivait en concubinage avec Graça Machel. Tutu fit remarquer à son ami que ce n’était pas un bon exemple pour la jeunesse et lui conseilla de régulariser sa situation matrimoniale le plus tôt possible. Et Madiba ne tarda pas à appliquer le conseil de son ami. C’est cela, la vraie grandeur d’un homme : elle n’est pas d’abord dans les titres, dans les parchemins, encore moins dans les accoutrements mais dans cette capacité à chérir la vérité et la justice et à les défendre quoi qu’il advienne. Tutu et Mandela sont de grands hommes parce que leur amitié ne les empêcha jamais de se parler franchement et de s’écouter, parce qu’ils étaient persuadés que « vient un moment où le silence devient trahison » (Martin Luther King) et que seules la vérité et la justice sont à même d’élever et de faire progresser une nation. J’ignore quels conseils Kutwã a déjà donnés à Dramane Ouattara pour le bien de la Côte d’Ivoire. Ce que je sais, c’est que certaines villes sont devenues des sièges cardinalices. Paris, Milan, Madrid, Berlin, New York, Kinshasa, Ouagadougou, Nairobi, Abidjan peuvent être rangées dans cette catégorie. Cela veut dire que, quand l’évêque de la ville est nommé cardinal, c’est moins pour honorer un individu que pour pourvoir un siège laissé vacant par la disparition de l’ancien « prince de l’Église ».
À la fin de ta lettre, tu qualifies la justice ivoirienne de « justice des vainqueurs ». Cette expression ne fait pas partie de mon vocabulaire pour la simple raison que Bédié, Ouattara, Mabri et Anaky (qui découvre, maintenant seulement, que Dramane est dictateur et violent) n’ont pas vaincu Laurent Gbagbo dans les urnes et sur le terrain militaire. S’ils avaient gagné, ils n’auraient pas refusé le recomptage des voix par une commission internationale et Youssouf Bakayoko ne serait pas allé proclamer, tout seul et après délai, des résultats provisoires à l’hôtel du Golf, quartier général du RHDP. Secondement, c’est la coalition franco-onusienne qui a fait le sale boulot (bombarder les camps militaires, la RTI et la résidence du chef de l’État) après avoir armé et transporté les rebelles dans ses hélicoptères. Je préfère que tu parles désormais de justice aux ordres ou de justice sous influence comme les médias français sont à la remorque du gouvernement français.
Tu dis ne pas savoir si notre pays pourra un jour renouer avec la liberté de manifester, de s’exprimer et de circuler partout. Je te répondrai que cela est possible et que cela dépend de toi, de moi et de tous ceux qui sont épris de souveraineté et de liberté. Ce que nous subissons depuis 1960 (pillage de nos richesses par la France avec la complicité d’une minorité d’Ivoiriens corrompus et égoïstes) n’est pas une fatalité. Il n’est écrit nulle part que nous sommes voués à être la vache à lait de la France et de ses pantins ivoiriens. Comme le peuple burkinabè qui chassa fin octobre 2014 le sanguinaire et criminel Blaise Compaoré, les Ivoiriens, organisés et galvanisés par des leaders déterminés et unis, peuvent à tout moment balayer ce régime dictatorial, incompétent et violent. Quand tu seras invité à descendre dans la rue pour des marches pacifiques, tu ne devras pas te poser mille questions. Tu vois donc que prier ne suffit pas. Il faut agir aussi. Même saint Benoît l’a gravé dans sa règle : Ora et labora (prie et travaille) ! A sonné l’heure de travailler à la libération de notre pays. 

Jean-Claude Djéréké, chercheur associé au Cerclecad, Ottawa, Canada.
(Le titre est de la rédaction) 

 
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Source : ivoirenewsinfo.net 23 avril 2015