lundi 13 juillet 2015

Peuple français, ta liberté ne sera complète que si tu respectes et renforces la liberté des Africains !

Un épisode de la Révolution française :
la répression de la révolte des esclaves de Saint-Domingue.
En fêtant le 14 juillet, les Français se souviendront certainement que la Bastille Saint-Antoine, forteresse construite à l’emplacement de l’actuelle place de la Bastille, fut prise d’assaut le 14 juillet 1789 par le peuple parisien venu chercher de la poudre après avoir récupéré des armes aux Invalides parce que la Bastille était le symbole de l’arbitraire ; parce que les révolutionnaires français (Mirabeau, Jean Sylvain Bailly, Camille Desmoulins, Robespierre, Saint-Just, Sieyès et autres) ne voulaient plus que le roi y fasse incarcérer n’importe quel opposant ; parce qu’ils étaient désireux d’en finir avec la toute-puissance du roi ; parce qu’ils n’acceptaient plus que la taille de leur béret soit mesurée en pouces du roi (1 pouce = 2,7 cm) ; parce qu’ils étaient contre les privilèges, droits féodaux et inégalités fiscales ; parce que la notion de liberté leur était chère. La légitime célébration de cette liberté, chèrement conquise, ne devrait cependant pas faire oublier au peuple français le mot d’un autre grand combattant de la liberté : « Être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes ; c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres »[1]. Je ne demande pas au peuple français de mener à notre place le combat pour la liberté ni de verser son sang pour nous, car c’est aux Africains et uniquement à eux que revient la tâche de chasser leurs dictateurs, de prendre d’assaut leurs Bastilles, de se battre pour le remplacement du franc CFA par une ou des monnaies africaines, de forcer leurs dirigeants à construire chez eux des écoles, routes et hôpitaux dignes de ce nom, au lieu de courir en Occident pour un « oui » ou un « non ». Cette tâche n’a jamais été facile ; son coût humain est énorme. C’est la raison pour laquelle Henry Montherlant estime que la liberté existe toujours pour quiconque accepte d’en payer le prix.
Je n’attends pas du peuple français qu’il paie le prix de notre liberté. À ceux et celles qui votent et paient les impôts en France, je ne demande que 4 choses :
1) Qu’ils s’informent mieux sur ce que font leurs dirigeants et entreprises (Bouygues, Bolloré, Areva, Total, Orange, EDF, etc.) dans les ex-colonies françaises.
2) Qu’ils prennent leurs informations par d’autres canaux que par les médias français corrompus et inféodés au gouvernement et aux grands groupes français. Par exemple, s’ils lisent « L’horreur économique » de Viviane Forrester[2], ils apprendront que de plus en plus d’Africains ne reculent devant aucun risque pour immigrer en France, parce que celle-ci a tout pris chez eux. Certains citoyens français militent aujourd’hui pour la fermeture des frontières de leur pays car, expliquent-ils, celui-ci « ne peut accueillir toute la misère du monde », ce qui est vrai et compréhensible ; mais, si les Africains éprouvent l’envie d’aller vivre ailleurs, c’est parce qu’ils ne profitent pas de leurs richesses et parce que leurs pays n’ont rien d’autre à leur proposer que le chômage.
3) Qu’ils ne laissent plus leurs dirigeants, de droite comme de gauche, s’ingérer dans nos affaires ; qu’ils n’acceptent plus le grossier mensonge selon lequel leurs autorités interviennent en Afrique pour rétablir la démocratie ou pour empêcher les Nègres de s’entretuer ; qu’ils ne se laissent plus tromper par des individus dont la vraie mission en Afrique est de faire main basse sur les richesses des Africains sans aucune contrepartie, de soutenir des tyrans qui, en plus d’exceller dans le détournement et le transfert des fonds publics dans les banques françaises, sont prêts à réprimer les journaux, marches et meetings des opposants.
4) Après avoir eu la bonne information, qu’ils interpellent leurs dirigeants en marchant, en signant des pétitions et/ou en saisissant leurs parlementaires.
Pour moi, c’est le minimum qui puisse être fait par des personnes fières de la prise de la Bastille par leurs ancêtres, en 1789. Une prise dont on rappellera qu’elle eut lieu parce que les révolutionnaires français ne supportaient plus l’omnipotence du roi et les avantages dont ne bénéficiait qu’une infime partie du peuple. Les Français ne peuvent célébrer le 14 juillet et continuer à rester indifférents au viol des mineurs africains par l’armée française (comme en Centrafrique et au Burkina Faso), aux crimes de cette armée sur le continent (les jeunes Ivoiriens massacrés par Licorne en 2004 et en 2011 alors qu’ils étaient désarmés et ne faisaient que défendre les institutions de leur pays), au fait que, entre 1960 et 2015, les dirigeants et les entreprises de leur pays n’ont fait qu’écraser, piller et terroriser l’Afrique francophone qui aspire, comme les autres continents, à la justice, à la liberté et à la paix. Il est temps qu’ils comprennent que la liberté d’un peuple n’a de sens et n’est complète que si ce peuple se comporte d’une manière qui ne nuise pas à la liberté des autres. Ils doivent surtout savoir que si, après avoir pris connaissance des faits et méfaits de la Françafrique, ils ne font rien pour le démantèlement de cette mafia qui s’est révélée, année après année, plus dangereuse que le sida, les Africains seront en droit de les accuser de complicité avec les ennemis de la liberté.
Les hommes politiques français aiment dire que la France est l’amie de l’Afrique. Ce que les hommes politiques et entreprises ont fait jusqu’ici en Afrique (coups d’État, soutien à des rébellions armées, pillage des ressources naturelles, immoraux accords de coopération, etc.) ne me semble pas relever de l’amitié mais d’un vrai banditisme, car personne ne traite son ami de la sorte. Un ami, on se garde de le mépriser, de l’exploiter et de l’agresser. « La France est l’amie de l’Afrique » ne sont que des mots creux, parce qu’ils jurent avec le comportement de ceux qui les prononcent. En d’autres termes, la droite et la gauche françaises doivent arrêter de se gargariser de mots et de slogans destinés à endormir ceux qui les écoutent. Qu’elles commencent par respecter les Africains, ce qui signifie prendre au sérieux leurs Constitutions et leurs institutions ; ne pas décider ou parler à leur place à l’ONU et ailleurs ; laisser leur justice juger tout Français qui enfreint la loi en Afrique ; reconnaître les crimes commis par l’armée française en Afrique ; etc. Si les contribuables et électeurs français réussissent à faire comprendre cela à leurs élus, ils auront à la fois sauvé la relation entre la France et ses ex-colonies, et prouvé qu’ils sont les dignes fils et filles de ceux qui eurent, le 14 juillet 1789, le mérite, l’immense mérite, de s’emparer de la Bastille. 

Jean-Claude Djéréké[3] 

 
Source : Connectionivoirienne.net 9 juillet 2015

[1] - Cf. Nelson Mandela, Un long chemin vers la liberté, Fayard (Poche), Paris, 2013.
[2] - Fayard, Paris, 1996.
[3] - Dernière publication : Abattre la Françafrique ou périr. Le dilemme de l’Afrique francophone, L’Harmattan, Paris, 2014

jeudi 9 juillet 2015

L’histoire politique de la Côte d’Ivoire, c’est aussi celle d’un cimetière de livres…

Le livre fantôme de l’ambassadeur Francis Lott 

22 décembre 1999. Parmi les invités de marque qui assistaient à la séance spéciale de l’Assemblée nationale au cours de laquelle le président de la République de Côte d’Ivoire, alors Henri Konan Bédié, venait de prononcer le discours qui allait donner prétexte au putsch qui le chassa du pouvoir deux jours plus tard, Francis Lott, l’ambassadeur de France, daigna répondre, mais sobrement et avec modestie, à la question d’un journaliste :

«  C'est un très beau discours que j'ai trouvé tout à fait intéressant, et qui a intéressé tous les parlementaires qui étaient présents. L'opinion publique ivoirienne doit, je pense, se retrouver dans ce discours. »[1]

C’était aussi à peu près le sentiment de ses collègues d’Israël et des Pays-Bas.
« Nous avons écouté avec beaucoup d'attention le discours du président de la République. II a donné aux Ivoiriens un message d'espoir. Je profite de l'occasion pour souhaiter au peuple de Côte d'Ivoire, une année de millénaire pleine d'espoir, de progrès et de prospérité », déclara le premier.
« C'est un discours qui trace de nouvelles idées. Je crois qu'il est trop tôt pour le commenter maintenant. II faut l'étudier totalement », dit le second.
A propos, ces trois ambassadeurs furent-ils les seuls dont on jugea utile de recueillir l’avis ? Si oui, pourquoi eux et pas d’autres ? Mystère…Mais passons.
Quelques années plus tard, le général Guéi ayant à son tour perdu le pouvoir au profit de Laurent Gbagbo, nous retrouvons Francis Lott et Bédié encore associés dans un même événement, à savoir la sortie – annoncée par le premier comme « prochaine » – d’un livre de son cru sur la Côte d’Ivoire…
Un journaliste : « Excellence, vous venez de rencontrer le président Bédié. Pouvez-vous nous dire de quoi vous avez parlé ?
Francis Lott : Je suis venu voir le président Bédié, parce que j’écris un livre sur la Côte d’Ivoire où j’ai passé, comme vous le savez, trois ans. Ecrivant ce livre, j’ai souhaité le rencontrer pour bavarder avec lui de la rédaction de ce livre.
Qu’expliquez-vous dans ce livre ?
J’explique dans ce livre ce qu’un ambassadeur de France a vécu ici entre 1998 et 2001, lorsqu’il était en poste ici. Il s’est passé un certain nombre d’événements que vous connaissez sans doute. Je décris ce que j’ai vécu pendant cette période.
Dans votre livre, faites-vous mention de la période de transition qui a vu l’accession de Laurent Gbagbo au pouvoir ?
J’ai parlé de ce livre au président Bédié et j’ai l’intention de ne plus parler de ce livre avant qu’il soit publié. Il ne sera pas publié avant l’élection présidentielle. »
Un mot sur le processus électoral qui est en cours dans notre pays ?
Le processus électoral en cours est une chose magnifique dont je me félicite. Parce que la Côte d’Ivoire fait, en particulier avec le processus d’identification et le processus électoral qui s’ensuit, un pas en avant pour sortir des années de guerre civile.
Vous étiez en poste au moment où le président Laurent Gbagbo accédait au pouvoir. Huit ans après, votre avis sur sa gestion ?
Je n’ai pas d’avis à donner là-dessus. Merci.[2]
L’élection présidentielle a eu lieu en 2010 et, plus de quatre ans après, le livre de Francis Lott, lui, n’est toujours pas paru ! Et il ne paraîtra sans doute jamais ! Car qu’est-ce que Son Excellence pourrait encore dire d’original ou d’intéressant après ce qui s’est passé entre le 28 novembre 2010 et le 11 avril 2011, et qu’apparemment il n’avait pas prévu ? 

Les œuvres à jamais incomplètes de Ouezzin Coulibaly 

L’ouvrage mort-né de Francis Lott n’est pas le seul livre intéressant l’histoire politique de la Côte d’Ivoire qui aura été, comme qui dirait, envoyé au pilon avant même d’avoir été imprimé. Car l’histoire politique de la Côte d’Ivoire, c’est aussi celle d’un cimetière de livres.
Cela a même commencé dès avant l’indépendance. Après la mort de Ouezzin Coulibaly dans un hôpital parisien juste avant le référendum de 1958, sa grande amie la journaliste Claude Gérard annonça la parution de ses œuvres complètes. Elle lança même une souscription à cette fin. Mais tout cela n’eut aucune suite. En lieu et place d’œuvres complètes, la pieuse Claude Gérard ne fit paraître qu’un opuscule-prétexte, qui ne contenait en tout et pour tout que quelques discours choisis parmi les plus inoffensifs de Ouezzin.
Rappelons que Ouezzin Coulibaly, qui au moment de sa mort était le chef du gouvernement autonome de la Haute-Volta (actuel Burkina Faso), avait été de 1946 à 1951 le deuxième député de la Côte d’Ivoire élu avec Houphouët au titre du Rassemblement démocratique africain (RDA). Vers 1950, au plus fort de « la guerre contre le Rda », sa popularité Ouezzin surpassait de beaucoup celle d’un Houphouët dont la trahison n’était plus un mystère pour le peuple RDA. L’intransigeance et le courage de Ouezzin face aux manœuvres d’intimidation des colonialistes lui avait valu le surnom de « lion du RDA ». Aussi devait-il absolument être « battu » lors des législatives 1951, et il le fut par le renégat Sékou Sanogo, alors grand favori du colonat de la Côte d’Ivoire qui n’avait pas encore tout à fait pardonné à Houphouët !
Nous savons, de source sûre, que tandis qu’il attendait la mort dans cet hôpital parisien, Ouezzin noircissait des dizaines de pages de son écriture rageuse après chaque visite de l’un ou l’autre de ses collègues parlementaires RDA, comme s’il pressentait qu’il serait bientôt privé de parole et qu’il ne pourrait plus s’adresser à son peuple que de cette manière. Apparemment, ce journal-testament d’un Ouezzin Coulibaly mourant mais toujours combatif a opportunément disparu en même temps que lui. J’écris « opportunément » parce que ça ne pouvait pas être par hasard, et parce que ce ne fut pas sans que quelqu’un n’en profite pour mieux nous escroquer.
Ce cas est certes différent du précédent et des suivants, mais seulement par sa nature, non par sa signification. C’est une destruction d’archives, comme il y en eut sans doute beaucoup d’autres, aux mêmes fins, entre 1950 et 1993. Songez à la destruction jusqu’aux fondations de la geôle privée d’Assabou, qui a été remplacée par la basilique Notre-Dame de la Paix, et, toujours à Yamoussoukro, à la suppression du monument que les Français avaient érigé en mémoire du traître Kouassi Ngo, l’oncle à héritage d’Houphouët.  

Le « brûlot » que Siradiou Diallo n’a jamais allumé 

A la charnière des décennies 1980 et 1990, les meilleurs soutiens d’Houphouët en Europe, en Amérique et même au Vatican, craignant les difficultés d’une succession mal préparée, le pressaient de se retirer avant qu’il ne fût trop tard ou, au moins, d’accepter de partager un pouvoir que son grand âge et sa santé déclinante ne lui permettaient plus d’exercer avec un minimum d’efficacité. Et comme il s’entêtait à ne vouloir ni l’un ni l’autre, ils l’abandonnaient les uns après les autres. Alors le bruit courut qu’il allait publier ses souvenirs. En clair, Houphouët menaçait ses bons amis de Paris et d’ailleurs de déballer les petits secrets de sa belle success story françafricaine… La tâche de confectionner ce brûlot fut confiée au journaliste guinéen Siradiou Diallo, alors l’un des piliers de Jeune Afrique, qui s’y attela d’arrache-pied, et qui n’en faisait pas mystère quand il venait se documenter au Centre d’Etudes RDA (CERDA), boulevard de Lafayette. Mais au lieu des fracassantes révélations qu’il nous avait fait espérer, Siradiou Diallo ne publiera finalement, sous le titre « Houphouët-Boigny, le médecin, le planteur et le ministre »[3], qu’une nouvelle hagiographie d’Houphouët. C’est que le chantage, parfois ça paye… Pour ne pas risquer un déballage qui eut gravement compromis l’image de la Françafrique et son avenir en Côte d’Ivoire, Paris décida que l’esprit du fameux discours de La Baule ne s’appliquerait pas au pays d’Houphouët :
« Le discours de La Baule, dira même une ministre de la Coopération de passage à Abidjan, n’oblige pas la France à avoir une attitude uniforme, systématique envers tous les pays, alors que nous ne ferions jamais cela avec les pays d’Europe ou d’Amérique latine. (…) En Afrique, la mémoire et l’histoire sont importantes. La personnalité du président Houphouët-Boigny, le respect qu’il inspire ne sont pas des données négligeables. »[4]
Et le nègre d’Houphouët remplaça son encrier de fiel par un pot de miel. Donnant, donnant… 

L’« acting out » sans suite de Raphaël Lakpé 

Traître, et fier de l’être… Dans le numéro de L’Expression daté du 19 mars 2012, Raphaël Lakpé, l’« alassaniste » longtemps masqué, est tout heureux de pouvoir se dévoiler devant son confrère Ahmed M. Traoré :
« Vous êtes en train d’écrire un livre-témoignage, peut-on en connaître la teneur ?
C’est vrai, je travaille actuellement à la finition de mon livre. Je suis au stade de la mise en forme. Si le rythme du travail se maintient, je pourrais être en librairie fin avril-début juin. Dans ce livre, je remonte le temps. Je parle des événements dont j’ai été témoin ou acteur.
Qu’apprendront les lecteurs dans ce livre ?
Ils apprendront par exemple que je suis dans le mouvement alassaniste depuis 1993, que j’ai été un des porteurs d’eau au moment où le Rdr naissait. Ils sauront ce que Houphouët et Gbagbo m’ont dit quand j’ai rencontré l’un pour la dernière fois et l’autre pour la première fois ; comment la providence m’a aidé à l’aéroport de Washington quand j’allais rencontrer l’ancien Premier ministre, Alassane Ouattara, devenu Directeur général-adjoint du Fmi ; comment j’ai suivi les événements du 18 février 1992 ; comment l’exécution d’un mot d’ordre de Guillaume Soro m’a valu des tortures au camp commando de Koumassi, en 2000. Ils sauront ce qui s’est passé véritablement sur le plateau de la télévision ce 1er octobre 1992 entre le Premier ministre et moi…
Ah, vous parlez de cette émission ?
Oui !
Vous-vous justifiez ?
De quoi ? Je ne me justifie pas. J’explique ce qui s’est passé.
Et que s’était-il passé ?
Ne soyez pas pressé, vous le saurez en lisant mon livre. »
En effet ça ne servait à rien de se presser car à ce jour, plus de trois ans après cette fière déclaration, l’apologie lakpéenne de la félonie et du double-jeu n’est toujours pas parue en librairie, allez savoir pourquoi ! 

Quand lira-t-on le premier livre en sud-coréen consacré à la crise ivoirienne ? 

Il fut la véritable cheville ouvrière du complot franco-onucio-étatsunien pour installer les Ouattara et leur cohorte cosmopolite d’affairistes goulus à la tête de la Côte d’Ivoire. Sa sale besogne accomplie, le Sud-Coréen Young Jin Choi, qui était censé représenter le secrétaire général de l’ONU en Côte d’Ivoire, s’apprêtait à rentrer dans son pays, pour se reposer. Mais il avait un autre projet : exploiter son expérience ivoirienne pour ajouter une nouvelle corde à son arc. Médecin à l’origine, changé en diplomate chelou après une formation spéciale à Paris – tiens ! tiens ! –, pourquoi pas ivoirologue pour finir, quand on tient un sujet aussi juteux que nos crises ante et post-électorales ?
« J’ai fini le manuscrit de mon livre intitulé "J’y suis, j’y reste". Avec ce titre, je parle de mon expérience de maintien de la paix en Côte d’Ivoire. A part cela, il faut que je prenne un peu de repos ; je vais aller en montagne une fois arrivé en Corée, pour un mois et demi ».[5]
Bientôt cinq ans, donc, que ce manuscrit est bouclé, et toujours pas de… – au fait, comment dit-on « J’y suis, j’y reste » en sud-coréen ? – dans nos librairies. Mais peut-être ce livre existe-t-il dans sa version sud-coréenne, et n’a simplement pas encore été traduit en français, qui sait ? Allons, Mister Choi si près de l’apothéose, encore un petit effort ! 

Ça n’arrive pas qu’à  nous… 

En guise de conclusion, voici une nouvelle qui n’a plus rien de sensationnel après tout ce que nous venons de lire, mais qui a l’intérêt de nous donner le fin mot de tous ces avortements – j’allais écrire : ces infanticides – politico-littéraires. Pourquoi écrivent-ils, ces auteurs si manifestement incapables de soutenir l’idée de voir leur propre ouvrage dans les rayonnages d’une librairie quand selon le sens du vent il risquerait d’y diffuser une lumière trop crue ou sur eux-mêmes ou sur des vérités qu’ils ont déguisées ou qu’ils auraient aimé enfouir ? L’explication se trouve peut-être dans l’étrange événement que voici :
« Ségolène Royal renonce à faire paraître son livre "Notre chance d'être français", dont la sortie était prévue pour le 7 mai » (…) Selon sa maison d'édition Grasset, la nouvelle ministre de l'Écologie souhaite "se consacrer exclusivement" à ses nouvelles fonctions. Un mois avant la date de sortie programmée, elle renonce donc à publier "Notre chance d'être français". Le parti-pris de cet ouvrage est d'aborder avec lucidité ce qui malmène l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes et de notre avenir commun, résumait Ségolène Royal dans la présentation du livre diffusée sur le site de l'éditeur. A toutes et à tous, il voudrait faire partager le goût de la France, ce pays qui n'est vraiment lui-même qu'assoiffé d'idéal, capable de fraternité, audacieux dans l'action. »[6]
Comme quoi les motifs en apparence les plus nobles et les plus généreux de les écrire ne suffisent pas à sauver cette sorte de livres dès lors que leur parution risquerait d’impacter dangereusement l’image que leurs auteurs aiment à se donner d’eux-mêmes. C’est qu’il ne s’agit pas vraiment de livres, mais d’actes malveillants sournoisement et malignement prémédités en vue non d’éclairer l’opinion, mais de la polluer et la corrompre. De sorte que dans notre cas ces avortements, ou ces infanticides, de livres peuvent être interprétés comme autant de reculs de nos ennemis face à notre résistance et, par conséquent, comme autant de raisons de la continuer sans désemparer. 

Marcel Amondji


[1] - Le Jour 23 décembre 1999.
[2] - propos recueillis par Jean-Claude Coulibaly, in Le Patriote 29/9/2008.
[3] - Groupe Jeune Afrique 1993.
[4] - Le Monde 23 mars 1992.
[5] - Nord-Sud 31 août 2011, « Avant son départ : Les confidences de Choi sur Gbagbo », propos retranscris sur Rfi par Ignace Bidi.
[6] - Afp 07/04/2014.  

vendredi 3 juillet 2015

« …ET C’EST NOTRE DEVOIR A L’EGARD DE L’HISTOIRE ».

Allocution télévisée prononcée à Athènes le 1er juillet 2015 par le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, en prévision du référendum du dimanche 5 juillet[1].

Grecques, Grecs,
Nous nous trouvons aujourd'hui à un tournant de notre histoire, à un moment crucial pour l’avenir de notre pays.
Dimanche, ce n’est pas entre le maintien de notre pays dans l’euro et la sortie de la monnaie unique que nous serons appelés à choisir ― l’appartenance de la Grèce à la zone euro ne peut être contestée par personne ― mais entre l’acceptation de l’accord proposé par les Institutions et la revendication d’une solution viable ― une revendication d'autant plus forte qu'elle se sera exprimée dans les urnes.
Le peuple grec doit savoir que le gouvernement a la ferme intention de parvenir à un accord viable, porteur de perspectives.
Dès l’annonce de la tenue du référendum, nous avons de fait reçu de meilleures propositions sur la dette et sa nécessaire restructuration que celles que nous avions en mains jusqu’à vendredi. Ces propositions ne sont pas restées lettre morte. Nous avons sans délai adressé aux Institutions nos contre-propositions, guidées par la recherche d'une solution durable ; c’est pour en discuter que s’est tenue hier une réunion extraordinaire de l’Eurogroupe qui reprendra cet après-midi. Si cette réunion aboutit à un résultat positif, nous ne nous défausserons pas, nous y répondrons sans attendre. Le gouvernement grec demeure en tout état de cause à la table des négociations et y restera jusqu’au bout. Ce gouvernement sera là, lundi, et sortira renforcé de la consultation populaire. Car le verdict du peuple a toujours plus de force que la volonté d’un gouvernement.
Je veux redire que le choix démocratique est au cœur des traditions européennes.
Les peuples européens ont eu recours au référendum à plusieurs moments-clé de leur histoire. Cela a été le cas de la France, notamment, lors du référendum sur la Constitution européenne. Cela a eu lieu en Irlande : le référendum a permis de suspendre l’application du Traité de Lisbonne et a conduit à une renégociation à la faveur de laquelle des termes plus favorables ont été obtenus.
Malheureusement, dans le cas de la Grèce, d’autres poids et d’autres mesures ont été appliqués.
Jamais je n’aurais imaginé que l’Europe démocratique refuserait à un peuple le temps et l’espace que ce peuple demandait pour pouvoir décider souverainement de son avenir.
Le leadership exercé par des cercles conservateurs extrêmes a conduit à la décision d’asphyxier les banques grecques, dans un but évident : déplacer le chantage, le faire porter non plus seulement [sur] le gouvernement mais aussi, désormais, sur chacun des citoyens de ce pays.
Dans une Europe se réclamant de la solidarité et du respect mutuel, il est inacceptable que les banques soient fermées pour la seule et unique raison qu'un gouvernement a décidé de donner la parole au peuple.
Il est inacceptable que des milliers de personnes âgées ― dont les pensions, malgré l’asphyxie financière, ont cependant pu être versées ― se retrouvent ainsi dans la tourmente.
À ces milliers de citoyens, nous devons une explication.
C’est pour protéger vos retraites que nous nous battons depuis des mois, pour défendre votre droit à une retraite digne de ce nom et non à un vulgaire pourboire.
Les propositions que nous avons été sommés de signer auraient entraîné une réduction drastique de vos pensions. C’est la raison pour laquelle nous les avons rejetées et c’est pour cela que nous nous trouvons aujourd’hui en butte à des mesures de rétorsion.
Le gouvernement grec a été confronté à un ultimatum, sommé de mettre en œuvre à l'identique les politiques d'austérité et d'adopter l’ensemble des dispositions du mémorandum en attente d’application, sans le moindre volet concernant la dette et le financement.
Cet ultimatum a été rejeté.
Le moyen le plus évident de sortir de cette voie sans issue était d’en appeler au peuple, car la démocratie ne connaît pas d’impasses.
Et c’est ce que nous faisons aujourd’hui.
Je sais parfaitement qu’en ce moment même les sirènes hurlent à la catastrophe.
Elles vous soumettent au chantage et vous appellent à voter «oui» à toutes les mesures demandées par les créanciers ― des mesures qui ne sont accompagnées d’aucune perspective de sortie de la crise.
Elles vous appellent à dire à votre tour, à l’instar des députés de ces journées parlementaires de sinistre mémoire, «oui» à tout.
Elles vous appellent à vous rallier à eux et à vous faire les complices de la perpétuation des mémorandums.
Le «non», de son côté, n’est pas un simple slogan.
Le «non» est un pas décisif vers un meilleur accord, un accord que nous pourrons signer aussitôt après la consultation de dimanche.
Le «non» reflétera clairement la façon dont le peuple entend vivre dès le lendemain.
Ce «non» ne signifie pas rupture avec l’Europe mais retour à l’Europe des principes.
Voter «non», c’est faire pression en faveur d’un accord économiquement viable qui résoudra la question de la dette au lieu de la faire exploser ; qui ne sapera pas indéfiniment les efforts que nous accomplissons afin de redresser la société et l’économie grecques ; d’un accord socialement juste transférant sur les possédants les charges qui pesaient jusqu’alors sur les salariés et les retraités.
Un accord qui ramènera à brève échéance le pays sur les marchés internationaux et permettra à la Grèce de s’affranchir du contrôle et de la mise sous tutelle.
Un accord sur des réformes portant un coup définitif à l’enchevêtrement d’intérêts et à la corruption qui alimentent le système politique grec depuis des décennies.
Un accord permettant de répondre à la crise humanitaire, de créer un filet de sûreté pour tous ceux qui se trouvent aujourd’hui en marge, précisément à cause des politiques appliquées dans notre pays au cours de ces longues années de crise.
Grecques, Grecs,
J’ai pleinement conscience des difficultés présentes et je m’engage auprès de vous à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’elles ne durent pas.
Certains s’évertuent à lier le résultat de la consultation de dimanche au maintien de la Grèce dans la zone euro ; ils prétendent même que j’ai le projet secret, si le «non» l’emporte, de sortir le pays de l’Union Européenne. Mais ils mentent de propos délibéré.
Ces mensonges nous ont déjà été servis, par les mêmes, au cours de la période précédente. Ceux qui les propagent rendent aujourd’hui un bien mauvais service au peuple et à l’Europe.
Vous n’ignorez pas que je m’étais porté candidat il y a un an, lors des dernières élections européennes, à la présidence de la Commission. J’avais alors eu l’occasion de dire aux Européens qu’un terme devait être mis aux politiques d’austérité, que les mémorandums ne nous permettaient pas de sortir de la crise, que le programme mis en œuvre en Grèce avait échoué, que l’Europe devait cesser de se comporter de manière antidémocratique. Quelques mois plus tard, en janvier 2015, cette analyse a été validée par le peuple. Malheureusement, certains s’obstinent en Europe à refuser de le comprendre.
Ceux qui souhaitent une Europe arc-boutée sur des logiques autoritaires, contraires à la démocratie, ceux qui veulent que l’Europe ne soit qu'une union superficielle étayée par le FMI ne sont porteurs d'aucun véritable projet pour l’Europe : ce sont des hommes politiques velléitaires, incapables de penser en Européens.
À leurs côtés, l’establishment politique grec, après avoir mis le pays en faillite, s'emploie aujourd’hui à rejeter sur nous la responsabilité de l'échec alors que nous nous efforçons d’arrêter la marche vers la catastrophe.
Ils rêvent de revenir aux affaires comme si de rien n'était. Il y a quelques jours, croyant que nous accepterions l’ultimatum, ils demandaient publiquement la nomination d’un Premier ministre de paille qui serait chargé de l’appliquer. Ils cherchent aujourd’hui à tirer le même parti du référendum.
Ils parlent de coup d’État. Mais une consultation démocratique n’est pas un coup d’État ; le coup d’État serait la mise en place d’un gouvernement imposé.
Grecques, Grecs,
Je veux de tout cœur vous remercier de la lucidité et du sang-froid dont vous faites preuve à chaque heure de cette difficile semaine et vous assurer que cette situation ne durera pas longtemps. Elle sera de courte durée. Les salaires et les retraites ne s’évanouiront pas. Les dépôts des citoyens qui ont choisi de ne pas transférer leur argent à l’étranger ne seront pas sacrifiés aux calculs des uns et des autres, ni au chantage.
Je m’engage personnellement à trouver une solution immédiate dès la fin du referendum.
Dans le même temps, je vous appelle à soutenir cet effort de négociation ; je vous appelle à dire «non» à la poursuite de ces mémorandums qui sont en train de détruire l’Europe.
Je vous appelle à répondre par l’affirmative à la perspective d’une solution viable.
À ouvrir une page nouvelle, une page démocratique, pour un meilleur accord.
C’est la responsabilité que nous avons envers nos parents, nos enfants et nous-mêmes, et c’est notre devoir à l’égard de l’Histoire.
Je vous remercie.
Source : Le blog de Dimitris Alexakis (via la page Facebook de Rosa Moussaoui) 02 juillet 2015 


[1] - Traduction de Dimitris Alexakis

mercredi 1 juillet 2015

Charles Pasqua l’Africain


 
Charles Pasqua, ancien ministre de l’Intérieur et ancien sénateur des Hauts-de-Seine, qui participa à la création du Service d'action civique (SAC), un ramassis de gros bras dévoués au service du président Charles de Gaulle que pilotaient Pierre Debizet et Jacques Foccart, est décédé lundi à l'âge de 88 ans. Il fut aussi un des grands profiteurs de la « politique africaine de la France ». Son nom fut cité dans plusieurs « affaires » politico-crapuleuses, notamment celle connue sous le nom d’Angolagate, qui lui valut d’être condamné à de la prison ferme en 2001, avant d’être relaxé en appel en 2011.
Voici, sous la plume d’Eric Fottorino, un article paru dans Le Monde daté du 11 août 2004, qui conte la part tout à fait insigne qui fut la sienne dans les turpitudes françafricaines au cours des années 1990.
 
La Rédaction
 

Etre le Fouché de l'Afrique. Préserver la position de la France. Peser là-bas pour mieux s'imposer ici. Les motivations de Charles Pasqua dans l'ancien empire ont la force trouble du non-dit. Ceux qui le côtoient savent son peu de goût personnel pour l'argent. Son but est ailleurs : « Il veut commander les choses, observe un de ses proches. Il a soif de pouvoir. C'est un patron. Par tempérament, il est l'homme politique français le mieux à même de jouer un rôle en Afrique. Dans ce domaine, c'est le plus brillant. Le plus interventionniste aussi. »
Au crédit de M. Pasqua, les dirigeants noirs mettent son sens du concret. Après le décès du président ivoirien Houphouët-Boigny en décembre 1993, les autorités d'Abidjan sollicitèrent l'Élysée et la coopération pour obtenir motos et véhicules en vue des obsèques.[1] Paris se perdait en atermoiements. Il a suffi d'une décision de Daniel Léandri, un fidèle parmi les fidèles. Tout a été livré sur-le-champ.
Les Africains aiment ça. Charles Pasqua ne les paie pas de mots. Il sait rendre service, utiliser son ministère pour donner des conseils de sécurité, surveiller discrètement les opposants installés dans l'Hexagone, délivrer des visas. C'est ainsi que, en janvier 1994, le fils du maréchal Mobutu obtiendra l'autorisation de séjourner trois semaines en France contre l'avis du Quai d'Orsay.
Désormais, la place Beauvau est un point de passage obligé du « village africain ». On y a vu le président tchadien Idriss Déby, le chef de l'Etat angolais José Eduardo Dos Santos, l'islamiste soudanais Hassan El Tourabi ou, ces jours-ci, le Père Mba Abessolé, adversaire déclaré d'Omar Bongo.
Fin 1994, le président centrafricain, Ange-Félix Patassé, vanta publiquement les mérites de son ami Charles Pasqua, avant de décorer l'ancien capitaine Paul Barril et une équipe du Raid. Avec la bénédiction de M. Pasqua, le capitaine Barril, désormais patron d'une entreprise privée, s'est vu confier différents travaux de sécurité en Centrafrique, en particulier la surveillance de l'aéroport de Bangui.
Absorbé par des tâches parisiennes, Daniel Léandri a espacé ses visites dans les différentes capitales des États pétroliers d'Afrique. Aujourd'hui, c'est Jean-Charles Marchiani (l'homme-clé dans l'affaire des otages français au Liban) qui se montre plus présent. « Mais il n'ira plus », coupe M. Léandri. Ces dernières semaines, M. Marchiani a pourtant rencontré le président Mobutu dans sa résidence de Gbadolite. On note ses voyages à répétition entre le Zaïre et Luanda, capitale de l'Angola, pour organiser sans succès une rencontre tripartite entre le maréchal Mobutu, le président angolais et Jonas Savimbi.
Le chef de l'Unita se méfie des proches de M. Pasqua depuis l'épisode Albertini, ce Français qui fut longtemps détenu en Afrique du Sud pour trafic d'armes au profit de l'ANC. Sa remise en liberté en septembre 1987 résulta d'un troc : l'Unita relâcha une centaine de prisonniers cubains. Le gouvernement angolais libéra un agent secret sud-africain. En échange, Pretoria rendit le jeune homme.
Dans cette opération, Savimbi consentit le plus gros effort. Les Français lui auraient promis des contreparties financières qu'il n'a jamais reçues. « La diplomatie de Pasqua, c'est souvent une baudruche, estime un sympathisant de l'Unita. Il n'a pas toujours les bonnes filières. Ses gars brassent du vent et ils ne réussissent pas partout, loin de là. »
Au début de l'hiver, le maire de Levallois, Patrick Balkany, s'est rendu à Libreville, porteur, disait-il, d'un message de M. Pasqua. L'ambassade de France a été court-circuitée : « Cela s'est passé directement avec la présidence », commente un diplomate. Omar Bongo confirme cette visite : « J'ai prêté un avion à Balkany. Il voulait se rendre au Zaïre ». D'après M. Léandri, le ministre de l'intérieur n'était pas informé de cette démarche.
Sans l'avouer, M. Pasqua cède à la tentation de renouer avec une vision gaullienne du jeu africain. Il n'a pas oublié la grande aventure de Jacques Foccart au Nigéria, dans les années 60, lorsque la France organisait des ponts aériens depuis le Gabon et la Côte d'Ivoire pour défendre les Ibos du Biafra. Des coucous bourrés d'armes, un pied de nez aux anglophones d'Afrique... De Gaulle couvrit les initiatives de Foccart, qui posait ainsi les jalons des réseaux de l'ombre entre Capricorne et Cancer. « Pasqua aime entretenir des foyers. S'il était ministre de la défense, assure un observateur camerounais, il serait encore plus actif. » Son influence est apparue une première fois au Congo en 1993. Alors que la démocratie au Congo portait le nom de Pascal Lissouba, Pasqua aurait misé sur le marxiste Sassou. Ce dernier reçut des armes et des hommes entraînés, mouvements qui se poursuivent encore aujourd'hui. Plusieurs sources, en particulier dans le secteur pétrolier, affirment que le ministre de l'intérieur contribue à ce soutien.
Si le lieu de passage se situe à la frontière du Gabon et du Nord congolais, à hauteur d'un campement de la garde présidentielle d'Omar Bongo, la base arrière de l'appui logistique est l'Ile de Sao Tomé. Cette île est très appréciée par Francis Dominici, le frère de l'ancien ambassadeur de France au Gabon. Chef de la mission de coopération, « Cici » défend là-bas un projet de zone franche qui déplaît beaucoup à Paris. « C'est un projet très opaque de la filière Pasqua, s'émeut un fonctionnaire, mais Elf s'y intéresse. » Les autorités françaises s'étonnent, en outre, qu'un budget du FAC (Fonds d'action de coopération) de 3 millions de francs ait été débloqué pour la police de ce territoire modeste.
Dans l'enclave du Cabinda, M. Pasqua et les siens jouent une autre partie musclée. Rattaché politiquement à l'Angola, le Cabinda n'offrirait guère d'intérêts s'il ne renfermait, off shore, de magnifiques gisements pétroliers (les deux tiers de la production angolaise). D'un point de vue géographique, le Cabinda est séparé de l'Angola par une chaîne de montagnes et le fleuve Zaïre. On y trouve l'ethnie des Villis, la même qu'à Pointe-Noire, au Congo voisin.
Depuis plus de trente ans, forts de leurs richesses naturelles et de leur isolement, les Cabindais s'agitent pour obtenir l'indépendance. Mais les mouvements autonomistes ne comptent pas moins de sept factions issues ou dissidentes du FLEC (Front de libération de l'enclave du Cabinda) né en 1963. Parmi eux, le FLEC-FAC (Forces armées cabindaises) que dirige Henrique Nzita. M. Léandri l'a reçu une fois à Paris.
L'appui de M. Pasqua aux indépendandistes passe par un homme d'affaires français, introduit dans les milieux gaullistes, M. Michel Pacary. Président de l'Association Congo-Renaissance, il signe des papiers à en-tête d'« Ambassadeur, Consultant à la Primature du Congo ». De source judiciaire, l'association de Michel Pacary a participé au financement des mouvements de sécession du Cabinda, en relation avec le Mossad. Or, toujours de source judiciaire, la société d'économie mixte des Hauts-de-Seine a versé des fonds à Congo-Renaissance. Cette affirmation est contestée par le directeur de Coopération 92, M. Yan Guez, à Nanterre. « Nous ne travaillons avec aucune association. » M. Léandri nie tout lien avec Michel Pacary, qui fait aujourd'hui l'objet de poursuites dans une affaire de fausses factures concernant ses sociétés (Le Monde du mercredi 1er mars).
A sa manière directe et discrète, Charles Pasqua mène sa propre diplomatie en Afrique. On se souvient à Tananarive du préfet Terrazzoni que le ministre de l'intérieur envoya auprès du président Zaaf, malgré l'hostilité de la coopération et de l'ambassade de France. A cette époque, la Grande Ile perdit son crédit international en traitant avec un escroc suisse pour l'obtention d'un prêt douteux de 2 milliards de dollars. La place Beauvau s'est, depuis lors, démarquée du préfet gênant.
Charles Pasqua s'efforce d'installer un homme à lui chez la plupart des présidents africains. Il n'y parvient pas partout. On le dit ainsi mal relayé au Niger. Au Centrafrique, le réseau s'appuie sur le commissaire en retraite Aimé Blanc. Aux Comores, en Côte d'Ivoire et dans nombre de pays africains, les officiers du SCTIP (Service de coopération technique international de police, qui s'occupe de formation, encadrement, livraisons de matériel pour les pays étrangers, essentiellement africains) débordent, à l'occasion, du champ strict de leur mission pour s'activer dans le renseignement et « rouler en solo ».
Beaucoup d'ambassades se plaignent à mots couverts de voir M. Pasqua utiliser son ministère pour exercer une influence contre la volonté du ministère des affaires étrangères. « Il n'y a pas de diplomatie parallèle en Afrique », affirme Dominique de Villepin, directeur de cabinet d'Alain Juppé. Mais sur le terrain, la « guéguerre » se poursuit. Avec le SCTIP et la DST, très présents sur le continent noir, M. Pasqua dispose d'atouts précieux face aux services de renseignements militaires.
Ses contacts sont parfois déroutants. Fidèle soutien du général Eyadéma au Togo, il a pourtant noué des liens récents avec Gilchrist Olympio, le fils de l'ancien président assassiné. La rencontre aurait été organisée par le député Pierre Pasquini (RPR), avocat de Michel Pacary. Au Congo, on évoque les contacts entre M. Léandri et Claudine Munari. Cette femme de pouvoir est aujourd'hui le numéro deux du régime de Pascal Lissouba. Cela n'empêche pas M. Pasqua d'afficher son amitié avec Martin Mberri, l'ennemi intime de M. Lissouba.
En réalité, M. Pasqua voit d'un mauvais œil la sécurité israélienne, qui assure à prix d'or (50 millions de dollars par an) la protection rapprochée du chef de l'État congolais. En janvier, celui-ci a demandé d'urgence à Elf une avance de 10 millions de dollars pour payer sa garde qui menaçait de partir. Le soutien apporté à Martin Mberri viserait à réduire le poids des Israéliens.
Depuis deux ans, une obsession taraude la droite gaulliste en Afrique : contrecarrer une offensive supposée des États-Unis. Les réseaux Pasqua se sont ainsi démenés au printemps 1993 lorsque M. Lissouba s'est allié avec la compagnie américaine Oxy pour l'exploitation de champs promis à Elf. Toute la diplomatie française de l'Élysée à André Tarallo, le Monsieur Afrique d'Elf Aquitaine s'est aussitôt mobilisée. Dans cette période critique, l'un des frères Felicciaggi (les rois des jeux au Cameroun et au Congo) a mis en rapport Claudine Munari et Daniel Léandri. « Cela n'avait rien à voir avec le pétrole », dit le collaborateur du ministre d'Etat.
Au Soudan, la méthode Pasqua a défrayé la chronique avec l'extradition du terroriste Carlos. Le ministre de l'intérieur avait au moins une raison d'aider les dirigeants islamistes soudanais : leur antiaméricanisme. En recevant à Paris le « penseur » religieux Hassan El Tourabi, considéré comme proche du FIS algérien, M. Pasqua pouvait espérer éventer les projets hostiles à la France des intégristes musulmans. Un choix judicieux, à condition d'en maîtriser le prix. Dans un article de septembre 1994, le directeur du nouvel Afrique-Asie, Simon Maley, écrit que la France a alors participé activement à « l'entraînement des services de sécurité du régime soudanais ».
M. Pasqua nie avoir payé une contrepartie à l'obtention de Carlos. Les observateurs sur place à Khartoum au moment crucial soulignent pourtant le rôle prépondérant joué par le colonel Jean-Claude Mantion. Les Dossiers de la politique africaine de la France (publiés par l'Association Survie) précisent comment ce militaire évincé de Bangui, après un conflit avec les représentants du Quai d'Orsay, a été « recruté » par Jean-Charles Marchiani et donc intégré au réseau Pasqua. Les troupes islamistes de Khartoum ont pu bénéficier de droits de passage au Zaïre et au Centrafrique pour mieux réprimer les populations chrétiennes et animistes du sud. Le rôle du pouvoir français dans cette opération reste controversé.
Après l'arrivée des socialistes au pouvoir, en 1981, puis l'expérience répétée des cohabitations, la politique africaine de la France s'est obscurcie, les dirigeants noirs attachant des « ficelles de rappel » tant à gauche qu'à droite. Aux réseaux gaullistes de Jacques Foccart ont succédé sans les éliminer les réseaux de Jean-Christophe Mitterrand, fils du président. Le ralliement de Charles Pasqua au premier ministre a bouleversé la donne au sein de la famille RPR, les hommes de Foccart jouant la carte de Jacques Chirac. Lorsqu'il fut nommé à la coopération, Michel Roussin avait pour consigne de « casser » les réseaux Pasqua. Jusqu'au moment où il s'est découvert balladurien... Peut-on parler, pour le ministre de l'intérieur, de véritables réseaux ? « Il y a des amis, des gens qui se connaissent et se parlent », se borne à dire un observateur privilégié. Il apparaît au moins que le téléphone fonctionne à merveille entre la place Beauvau et le « village africain ».
Il serait ridicule de voir en chaque Corse d'Afrique un fidèle de M. Pasqua. Depuis la colonisation, le continent noir est une terre d'accueil privilégiée des ressortissants de l'île de Beauté. Mais la « corsitude » est fréquente parmi les membres du réseau.
On relève ainsi les noms de Pierre Martini, un saint-cyrien refusé au SDECE et lié aux frères Felicciaggi, présents dans les jeux à Yaoundé, Brazzaville et Pointe-Noire. Ou encore au Cameroun Jean-Pierre Tosi, ancien du SDECE, et Michel Tomi, le fils du maire de Tasso, Jean-Baptiste Tomi, intime du président Biya. Jules Fillipedu, qui hébergea naguère au Brésil Yves Chalier (chef de cabinet de l'ancien ministre de la coopération Christian Nucci, impliqué dans l'affaire Carrefour du développement et qui avait bénéficié pour s'enfuir d'un « vrai-faux passeport »), installé à Yaoundé depuis juin 1992. Sans oublier Toussaint Luciani, l'ancien patron d'Elf-Corse. Il apparaît dans la Socaben, une société à présent disparue, qui devait stocker des déchets radioactifs au Gabon.
On peut aussi mentionner Jean-Paul Lanfranchi, un avocat traitant certaines affaires personnelles du président zaïrois Mobutu. Un autre nom émerge : celui de Michel Melin, l'homme de la coopération décentralisée au Gabon. Après avoir conseillé le représentant de Jean-Marie Le Pen à Franceville, il est sur place l'interlocuteur du conseil général des Hauts-de-Seine.
L'inventaire est loin d'être complet. Mais on ne peut oublier que l'Afrique est le bac à sable idéal pour les trafiquants de petite envergure en délicatesse avec la justice française. Les plus adroits savent se recommander des valeurs sûres pour mener à bien leurs affaires. Et Charles Pasqua, en Afrique, est une valeur sûre. « Il compartimente beaucoup. C'est une force à condition d'avoir de la mémoire », confie un proche. Le ministre de l'intérieur ne connaît pas tous les visages de ceux qui prétendent le servir. Il serait sans doute surpris. 

Eric Fottorino 
Source : Le Monde 11 août 2004


[1] - Notez bien ce passage : la seule et unique fois que Félix Houphouët est cité dans cet article consacré à la politique africaine de la France, dont, soi-disant, il aurait été un acteur important, voire le principal inspirateur, il ne s’agit que de se procurer des motos et autres véhicules pour ses obsèques, autrement dit, pour la fête que la classe politique française voulait se donner à cette occasion dans sa chasse gardée des bords du golfe de Guinée. S’il fallait une preuve de plus qu’Houphouët ne jouait aucun rôle comme décideur dans cette fameuse politique africaine, et qu’il n’était que le faux nez des Foccart et compagnie, la voilà toute trouvée !