vendredi 16 janvier 2015

L’Occident éclairé n’est peut-être pas la victime si naïve et innocente en laquelle il aime se présenter !

SHLOMO SAND
(www.coisasjudaicas.com)
Rien ne peut justifier un assassinat, a fortiori le meurtre de masse commis de sang-froid. Ce qui s’est passé à Paris, en ce début du mois de janvier constitue un crime absolument inexcusable. Dire cela n’a rien d’original : des millions de personnes pensent et le ressentent ainsi, à juste titre. Cependant, au vu de cette épouvantable tragédie, l’une des premières questions qui m’est venue à l’esprit est la suivante : le profond dégoût éprouvé face au meurtre doit-il obligatoirement conduire à s’identifier avec l’action des victimes ? Dois-je être Charlie parce que les victimes étaient l’incarnation suprême de la liberté d’expression, comme l’a déclaré le Président de la République ? Suis-je Charlie, non seulement parce que je suis un laïc athée, mais aussi du fait de mon antipathie fondamentale envers les bases oppressives des trois grandes religions monothéistes occidentales ?
Certaines caricatures publiées dans Charlie Hebdo, que j’avais vues bien antérieurement, m’étaient apparues de mauvais goût ; seule une minorité d’entre elles me faisaient rire. Mais, là n’est pas le problème ! Dans la majorité des caricatures sur l’islam publiées par l’hebdomadaire, au cours de la dernière décennie, j’ai relevé une haine manipulatrice destinée à séduire davantage de lecteurs, évidemment non-musulmans. La reproduction par Charlie des caricatures publiées dans le journal danois m’a semblé abominable. Déjà, en 2006, j’avais perçu comme une pure provocation, le dessin de Mahomet coiffé d’un turban flanqué d’une grenade. Ce n’était pas tant une caricature contre les islamistes qu’une assimilation stupide de l’islam à la terreur ; c’est comme si l’on identifiait le judaïsme avec l’argent !
On fait valoir que Charlie s’en prend, indistinctement, à toutes les religions, mais c’est un mensonge. Certes, il s’est moqué des chrétiens, et, parfois, des juifs ; toutefois, ni le journal danois, ni Charlie ne se seraient permis, et c’est heureux, de publier une caricature présentant le prophète Moïse, avec une kippa et des franges rituelles, sous la forme d’un usurier à l’air roublard, installé au coin d’une rue. Il est bon, en effet, que dans la civilisation appelée, de nos jours, « judéo-chrétienne », il ne soit plus possible de diffuser publiquement la haine antijuive, comme ce fut le cas dans un passé pas très éloigné. Je suis pour la liberté d’expression, tout en étant opposé à l’incitation raciste. Je reconnais m’accommoder, bien volontiers, de l’interdiction faite à Dieudonné d’exprimer trop publiquement, sa « critique » et ses « plaisanteries » à l’encontre des juifs. Je suis, en revanche, formellement opposé à ce qu’il lui soit physiquement porté atteinte, et si, d’aventure, je ne sais quel idiot l’agressait, j’en serais très choqué… mais je n’irais pas jusqu’à brandir une pancarte avec l’inscription : « je suis Dieudonné ».
En 1886, fut publiée à Paris La France juive d’Edouard Drumont, et en 2014, le jour des attentats commis par les trois idiots criminels, est parue, sous le titre : Soumission, « La France musulmane » de Michel Houellebecq. La France juive fut un véritable « bestseller » de la fin du 19ème siècle ; avant même sa parution en librairie, Soumission était déjà un bestseller ! Ces deux livres, chacun en son temps, ont bénéficié d’une large et chaleureuse réception journalistique. Quelle différence y a t’il entre eux ? Houellebecq sait qu’au début du 21ème siècle, il est interdit d’agiter une menace juive, mais qu’il est bien admis de vendre des livres faisant état de la menace musulmane. Alain Soral, moins futé, n’a pas encore compris cela, et de ce fait, il s’est marginalisé dans les médias… et c’est tant mieux ! Houellebecq, en revanche, a été invité, avec tous les honneurs, au journal de 20 heures sur la chaine de télévision du service public, à la veille de la sortie de son livre qui participe à la diffusion de la haine et de la peur, tout autant que les écrits pervers de Soral.
Un vent mauvais, un vent fétide de racisme dangereux, flotte sur l’Europe : il existe une différence fondamentale entre le fait de s’en prendre à une religion ou à une croyance dominante dans une société, et celui d’attenter ou d’inciter contre la religion d’une minorité dominée. Si, du sein de la civilisation judéo-musulmane : en Arabie saoudite, dans les Emirats du Golfe s’élevaient aujourd’hui des protestations et des mises en gardes contre la religion dominante qui opprime des travailleurs par milliers, et des millions de femmes, nous aurions le devoir de soutenir les protestataires persécutés. Or, comme l’on sait, les dirigeants occidentaux, loin d’encourager les « voltairiens et les rousseauistes » au Moyen-Orient, apportent tout leur soutien aux régimes religieux les plus répressifs.
En revanche, en France ou au Danemark, en Allemagne ou en Espagne où vivent des millions de travailleurs musulmans, le plus souvent affectés aux tâches les plus pénibles, au bas de l’échelle sociale, il faut faire preuve de la plus grande prudence avant de critiquer l’islam, et surtout ne pas le ridiculiser grossièrement. Aujourd’hui, et tout particulièrement après ce terrible massacre, ma sympathie va aux musulmans qui vivent dans les ghettos adjacents aux métropoles, qui risquent fort de devenir les secondes victimes des meurtres perpétrés à Charlie Hebdo et dans le supermarché Hyper casher. Je continue de prendre pour modèle de référence le « Charlie » originel : le grand Charlie Chaplin qui ne s’est jamais moqué des pauvres et des non instruits.
De plus, et sachant que tout texte s’inscrit dans un contexte, comment ne pas s’interroger sur le fait que, depuis plus d’un an, tant de soldats français sont présents en Afrique pour « combattre contre les djihadistes », alors même qu’aucun débat public sérieux n’a eu lieu en France sur l’utilité où les dommages de ces interventions militaires ? Le gendarme colonialiste d’hier, qui porte une responsabilité incontestable dans l’héritage chaotique des frontières et des régimes, est aujourd’hui « rappelé » pour réinstaurer le « droit » à l’aide de sa force de gendarmerie néocoloniale. Avec le gendarme américain, responsable de l’énorme destruction en Irak, sans en avoir jamais émis le moindre regret, il participe aux bombardements des bases de « daesch ». Allié aux dirigeants saoudiens « éclairés », et à d’autres chauds partisans de la « liberté d’expression » au Moyen-Orient, il préserve les frontières du partage illogique qu’il a imposées, il y a un siècle, selon ses intérêts impérialistes. Il est appelé pour bombarder ceux qui menacent les précieux puits de pétrole dont il consomme le produit, sans comprendre que, ce faisant, il invite le risque de la terreur au sein de la métropole.
Mais au fond, il se peut qu’il ait bien compris ! L’Occident éclairé n’est peut-être pas la victime si naïve et innocente en laquelle il aime se présenter ! Bien sûr, il faut être un assassin cruel et pervers pour tuer de sang-froid des personnes innocentes et désarmées, mais il faut être hypocrite ou stupide pour fermer les yeux sur les données dans lesquelles s’inscrit cette tragédie.
C’est aussi faire preuve d’aveuglement que de ne pas comprendre que cette situation conflictuelle ira en s’aggravant si l’on ne s’emploie pas ensemble, athées et croyants, à œuvrer à de véritables perspectives du vivre ensemble sans la haine de l’autre. 

Shlomo Sand
Titre original : « Shlomo Sand : "Je ne suis pas Charlie" ».
(Traduit de l’hébreu par Michel Bilis) 

Source : site de l'UJFP 13 janvier 2015

mercredi 14 janvier 2015

« Célébrer Charlie Hebdo et interdire Dieudonné… »*


On peut ne pas être d’accord, mais au moins cet article du Quotidien LE TEMPS de Genève, révélateur d’une bonne partie de la presse étrangère, mérite d’être lu. Sommes-nous seulement capables de comprendre que la non publication par le New York Times du dessin de Charlie Hebdo, ne relève pas de l’autocensure ? Pas sûr. Ce que nous disons n’est pas toujours compris à l’extérieur comme le souligne François Burgat depuis des années. Le beau concept de « laïcité », par exemple, est entendu dans de nombreux pays, et même parfois en France, comme exprimant une hostilité aux religions, alors même que c’est tout le contraire. Idem sur un tout autre sujet pour le mot « Libéral » souvent perçu comme « utltralibéralisme » alors que partout ailleurs, il est un mot « de gauche ». On pourrait en dire autant de bien d’autres mots ou concepts (« Universalisme à la française », etc ...). Bref, faisons au moins l’effort de mieux écouter, et donc comprendre, ce qui ne veut absolument pas dire qu’il faut s’autocensurer. Etre Charlie, c’est aussi cela : écouter et ne pas choisir une liberté d’expression à deux vitesses.
 
 

"Depuis un an, je suis traité
comme l'ennemi public numéro 1..."
 
Le Temps de Genève, Mercredi 14 janvier 2015 

Liberté d’expression, le grand malaise : ils sont de plus en plus nombreux à dénoncer une liberté d’expression à deux vitesses. Célébrer « Charlie Hebdo » et interdire Dieudonné fait débat. Les musulmans de France peinent à se faire entendre.
Il y a eu l’horreur, l’indignation. Puis, rapidement, les voix discordantes. Qui se sont indignées que l’on célèbre Charlie Hebdo et la liberté d’expression, alors que, par exemple, le spectacle de Dieudonné avait été interdit il y a un an. Il est tentant d’évacuer ce malaise au profit des rassemblements solidaires qui ont ému la France, mais les voix qui dénoncent une liberté d’expression à deux vitesses ne se cantonnent pas à quelques cités françaises désargentées.
«Je suis intimement convaincu que la liberté d’expression ne peut pas être à géométrie variable», dit François Burgat, directeur de recherche à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman à Aix-en-Provence. « En France, nous insistons énormément sur l’universalité de nos valeurs, mais nous avons une récurrente difficulté à les appliquer en tant que telles. On le voit avec la dichotomie entre Dieudonné (avant qu’il n’entre dans sa dérive de radicalisation) et Eric Zemmour. Le premier a été interdit pour un jeu de mots et le deuxième est encensé par tous les médias français. Le problème de notre liberté d’expression est qu’elle est sélective, ce qui lui enlève tout son sens. »
Dieudonné et l’interdiction de son spectacle pour « risque de trouble à l’ordre public » sont évidemment au cœur des débats. Le provocateur a d’ailleurs récidivé en écrivant sur son mur Facebook « Je me sens Charlie Coulibaly ». Le provoquant message accompagnait une lettre ouverte à Bernard Cazeneuve : « […] Mais dès que je m’exprime, on ne cherche pas à me comprendre, on ne veut pas m’écouter. On cherche un prétexte pour m’interdire. On me considère comme Amedy Coulibaly alors que je ne suis pas si différent de Charlie. » Une enquête a été ouverte à l’encontre de Dieudonné pour apologie du terrorisme, mais la polémique ne désenfle pas.
Le traitement des provocations des anti-Allah ou des pourfendeurs de Yahvé par les élites ou les médias est aussi remis en cause. En 2007, par exemple, un montage a été mis en ligne sur YouTube avec deux émissions de Patrick Ardisson. Dans la première, il défend bec et ongles la liberté d’expression dans l’affaire de la publication des caricatures de Mahomet. Dans la deuxième, il reproche à Dieudonné d’offenser des Français.
L’hebdomadaire avait lui-même alimenté la controverse en licenciant le caricaturiste Siné en 2008 pour avoir tenu des propos antisémites, alors que deux ans plus tôt, il avait vendu à plus de 400000 exemplaires son célèbre numéro spécial comprenant les caricatures de Mahomet. Lancien directeur de lhebdomadaire Philippe Val a été plusieurs fois ­accusé de sautocensurer, notamment sur laffaire Clearstream. La société financière mise en cause employait le même avocat que le journal. Et depuis le 11-Septembre, la publication avait réservé une bonne partie de ses sarcasmes à l’intégrisme musulman.
« Le pouvoir socialiste tient un discours de morale et de censure vis-à-vis de Dieudonné, dit Patrick Chappatte, dessinateur au Temps. Val était dans cet esprit, mais en même temps il a viré Siné pour soupçon d’antisémitisme; cela ressemblait à un discours à deux vitesses sur la liberté d’expression. Il faut être cohérent. Nous avons beaucoup débattu de la publication des caricatures de Mahomet avec mes confrères; certains avaient l’impression que Charlie Hebdo était obsédé par les « J’emmerde Allah ». C’est un type de provocation qui a fait débat. Beaucoup ont pensé qu’ils étaient tombés dans le panneau et que c’était contre-productif. Cela ne justifie rien. Mais il existe un malaise qui va au-delà des minorités musulmanes. »
L’attitude à adopter face à l’islam divise la gauche antiraciste française depuis la première affaire du foulard en 1989, comme le rappelle le responsable du Monde des livres, Jean Birnbaum, dans une tribune. Les controverses ont pris de l’ampleur après le 11-Septembre : « Les associations traditionnelles de la gauche antiraciste, à commencer par la Ligue des droits de l’homme, la Licra, le MRAP ou encore SOS Racisme, sont alors en proie à de violents débats autour de l’islam, d’autant plus douloureux qu’ils mettent en lumière des points aveugles au cœur de la tradition antiraciste, mais aussi féministe, de la gauche française.
« Universalistes » contre « Indigènes », partisans du « droit à l’indifférence» contre militants du « droit à la différence », tout le monde se déchire, les uns accusant les autres de relativisme et de complaisance à l’égard de l’islamisme, les autres rétorquant que leurs adversaires instrumentalisent la défense des femmes pour instiller l’islamophobie. »
Le malaise des musulmans est aussi alimenté par les interventions choisies par la France dans les conflits internationaux. Nombre de musulmans dénoncent l’inaction de l’Occident face à l’intervention guerrière d’Israël dans la bande de Gaza. Ils accusent aussi la France d’avoir laissé pourrir la crise syrienne, avec son lot d’atrocités. Et de ne s’être réveillée que lors de l’établissement de l’Etat islamique et de la mise à mort de journalistes occidentaux.
Sur les conflits, comme sur la politique intérieure, la parole des musulmans peine à se faire entendre dans la sphère publique. « Nous n’avons pas encore fait la lumière sur la manière dont la France a exercé son pouvoir sur les colonies et nous continuons donc à employer les mêmes méthodes, poursuit François Burgat. Les Français manipulaient les urnes pour contrôler le processus de fabrication des élites, nous continuons cette terrible tradition. L’un des exemples les plus parlants en est sans doute ce fameux imam Hassen Chalghoumi, dans lequel seule une infime fraction des musulmans de France se reconnaissent alors qu’il est régulièrement autorisé à parler en leur nom, d’une part, et à les ridiculiser le plus souvent. La lutte contre le terrorisme passe par une meilleure distribution du pouvoir sous toutes ses formes, comme le temps de parole aux heures de grande écoute, à toutes les composantes de la nation. »
Les ressources ou l’organisation des communautés les rendent plus ou moins capables de maîtriser le discours sur la sphère publique. Dans la loi, le racisme ou l’incitation à la haine est traité de la même manière pour toutes les communautés, que ce soit en France ou en Suisse. Mais pour obtenir justice, il faut déposer plainte. « Ce sont surtout les associations telles que la Licra ou le MRAP qui engagent des poursuites, dit Me Nathalie Roze, avocate au Barreau de Paris spécialisée dans le droit de la presse. Or toutes les associations ne sont pas aussi actives ou n’agissent pas de la même façon pour toutes les communautés. »
En Suisse non plus, toutes les communautés ne se défendent pas avec la même vigueur. Un tableau établi par le Département fédéral de l’intérieur montre qu’entre 1995 et 2013, 210 plaintes pour racisme ont été déposées par des juifs, contre 126 par des personnes de couleur, 27 par des musulmans et 8 par des gens du voyage.
De nombreux procès venant de divers plaignants ont émaillé l’histoire des hebdomadaires satiriques comme Charlie Hebdo. Même quand ils gagnent, ces procédures leur coûtent très cher en frais d’avocats.
Le dernier filtre de la liberté d’expression est l’autocensure des titres, des journalistes et des dessinateurs de presse. Il est mouvant dans le temps – un Desproges ne commencerait sans doute plus aujourd’hui un spectacle par : « J’ai entendu dire que deux ou trois juifs s’étaient glissés dans la salle » – et dans l’espace. L’humour gras franchouillard s’exporte mal aux Etats-Unis. Nombre de titres anglo-saxons ont d’ailleurs choisi de ne pas publier les caricatures de Charlie Hebdo après la tuerie. Dans le Guardian, le bédéiste et journaliste Joe Sacco a condamné dans une planche les caricatures de Charlie Hebdo.
« On a assimilé des lignes de bon goût par notre histoire et notre mauvaise conscience, qu’elle soit postcoloniale ou post-Holocauste, dit Patrick Chappatte. On ne dessine plus des Noirs avec des énormes lèvres, façon Hergé. Et quand on s’en prend à la politique d’Israël, on reçoit des messages nous taxant d’antisémites. Au­jour­d’hui une pression par le sang s’exerce pour faire reconnaître ou partager un autre tabou, celui des musulmans.
Le plus grand défi de notre société est que nous avons affaire à un monde de plus en plus ouvert et à des communautés de plus en plus fermées. C’est aussi dû à l’évolution d’Internet où les gens ne suivent que l’actualité qui leur ressemble. » Avec ces ingrédients, conclut le caricaturiste, les malentendus sont plus que programmés. 

(*) - Titre original : « Liberté d’expression à deux vitesses ? » 

mardi 13 janvier 2015

Dieudonné répond à Bernard Cazeneuve, ministre français de l’Intérieur, qui l'a accusé publiquement d'attiser la haine


Je suis traité comme l'ennemi public numéro 1…
Hier, nous étions tous Charlie, à marcher, à se tenir debout, pour les libertés. Pour que l'on continue à rire de tout.
Tous les représentants du gouvernement, vous compris, marchaient ensemble dans cette direction.
Au retour de cette marche, je me suis senti bien seul.
Depuis un an, l'Etat m'a dans le viseur et cherche à m'éliminer par tous [les] moyens. Lynchage médiatique, interdiction de mes spectacles, contrôles fiscaux, huissiers de justice, perquisitions, mise en examen... plus de quatre-vingt procédures judiciaires se sont abattues sur moi et mes proches.
Et l'Etat continue de me pourrir la vie. Quatre-vingt procédures.
Depuis un an, je suis traité comme l'ennemi public numéro 1, alors que je ne cherche qu'à faire rire, et à faire rire de la mort, puisque la mort, elle, se rit bien de nous, comme Charlie le sait, hélas.
Alors que je propose la paix sous votre autorité depuis plusieurs semaines, je reste sans réponse [de] votre port.
Mais dès que je m'exprime, on ne cherche pas à me comprendre, on ne veut pas m'écouter. On cherche un prétexte pour m'interdire. On me considère comme un Amedy Coulibaly alors que je ne suis pas différent de Charlie.
A croire que mes propos ne vous intéressent que lorsque vous pouvez les détourner pour mieux vous indigner.
Monsieur le Ministre, je vous le rappelle, puisque vous semblez maintenant m'écouter. Je propose la paix. 
Dieudonné Mbala Mbala

lundi 12 janvier 2015

NI CHARLIE NI CHARLOT…

        
Avant d'affirmer bêtement « je suis Charlie » à l'unisson avec le troupeau français, il serait bon que vous preniez le temps de découvrir par vous-mêmes le vrai visage de Charlie Hebdo dont le siège a subi l'attentat meurtrier du 7 janvier 2015. Manifester de la compassion à l'égard des morts, condamner ouvertement et fermement cette mise à mort calculée, ne doit pas vous empêcher de savoir qui est Charlie à qui on vous demande de vous identifier.

Pour ma part, même si je suis solidaire de mes compatriotes dans la douleur, je refuse de prendre la place de Charlie pour mener son combat imbécile qui consiste à entretenir la division sociale par d'incessantes stigmatisations. Je refuse d'être Charlie parce que je refuse d'être un raciste et un islamophobe. Si demain Marine Le Pen était assassinée pour ses idées racistes, je dénoncerai le crime parce que tout le monde a le droit d'exister avec les idéaux qu'il défend. Mais que l'on ne vienne pas me demander de me mettre à sa place pour assumer et défendre son idéal. Les racistes mangent avec les racistes. Je ne veux pas être des leurs. Si demain je tombe au front dans mon combat contre l'impérialisme français en Afrique, ne demandez pas aux impérialistes français de se substituer à moi pour mener mon combat anti-impérialiste. Qu'ils me plaignent s'ils veulent ; mais qu'ils laissent à mes compatriotes et amis anti-impérialistes le soin de mener mon combat. Nous avons le devoir de reconnaître à chaque individu le droit d'avoir des idées différentes des nôtres ; mais on ne doit pas nous mettre dans l'obligation d'approuver, sous le coup de l'émotion, celles que nous ne partageons pas. Et pire, embrasser des idéaux contraires aux nôtres.
            Quant aux enseignants qui profitent de l'innocence des enfants pour les pousser dans cette mare aux relents nauséabonds en leur demandant d'affirmer qu'ils sont Charlie, je les mets en garde contre le reproche qui leur sera fait demain. Qu'ils imaginent ces êtres découvrant dans dix ou quinze ans les caricatures racistes et islamophobes de Charlie Hebdo auquel le professeur d'école ou de collège les a obligés à s'identifier. Le ressentiment pourrait être violent et leur image transformée en épouvantail !    
            Se contenter de dire qu' à travers le journal satirique Charlie Hebdo c'est la liberté d'expression qui est attaquée et qu'il faut la défendre, c'est nier que ce sont les multiples frustrations engendrés par nos comportements et nos politiques ici et ailleurs qui poussent certains à ces actes extrêmes que nous réprouvons. Se contenter de dire que c'est la liberté d'expression qui est attaquée et qu'il faut la défendre, c'est se boucher les yeux et refuser de se poser des questions, c'est embrasser nos certitudes habituelles au lieu de chercher à comprendre si ce qui nous arrive n'a pas une cause plus profonde. C’est ne voir jamais plus loin que le bout de son nez. C’est croire que quand on a bien mangé et bien bu, tout le monde devrait être content.
            On ne tue pas avec une telle sauvagerie pour une caricature blessante. Seul un fou peut commettre un tel acte ; à moins de considérer celui-ci sous l’angle d’un fanatisme exacerbé comme aux temps du catholicisme outrancier de la France où l’on vouait au bûcher des êtres simplement soupçonnés de faute moindre que des caricatures. Cette tuerie calculée et minutieusement préparée ne peut être l’œuvre d’un fou. Seule la vengeance ou l'implacable animosité peut l’expliquer. Cette preuve nous est donnée par le comportement des Français suite à l'attentat contre le siège du journal satirique français. Que voyons-nous depuis ? Des Français se vengent en attaquant des mosquées ! De nombreuses mosquées ont été lapidées, saccagées, mitraillées. Ces Français ont-ils agi ainsi parce qu'ils sont contre la liberté de culte en France ? Non ! Ils exprimaient une vengeance et une animosité. Il nous faut donc nous poser la question de savoir ce qui dans notre comportement a pu et peut nourrir ces sentiments chez l'autre. Et c’est ce que j’ai fait dans un précédent article.
           Un dessin peut-il être raciste ou islamophobe ?
            Puisqu’il s’agit de parler ici de la liberté d’expression, il convient de retenir que de même que l’on ne fait pas toujours ce que l’on veut, nous devons apprendre à ne pas toujours dire ce que nous voulons. La liberté, ce n’est pas seulement agir et s’exprimer selon sa volonté ; c’est aussi savoir fixer des limites à ses actes et à ses mots. Tous les jours, les enseignants apprennent aux élèves — ces citoyens de demain — que dans les actes comme dans les mots, notre liberté s’arrête là où commence celle des autres. Quand l’autre dit que mon acte ou ma parole le blesse, je dois avoir l’intelligence de comprendre que j’ai franchi les limites de ma liberté d’expression ou d’agir. Est-ce que ridiculiser l’autre, l’humilier constamment est nécessaire à ma liberté ? Est-ce que ma vie n’aurait pas de sens si je n’entreprends jamais de stigmatiser l’autre, de le décrier par mes écrits, mes paroles et mes œuvres artistiques, par tous les moyens d’expression dont je dispose ? Et puis posons-nous cette autre question : est-ce qu’une parole ou un texte cesse d’être raciste parce que l’un ou l’autre est exprimé sous la forme d’un dessin ? Non ! Les enseignants qui, soudain, demandent aux élèves de défendre la liberté d'expression qui blesse et stigmatise se fourvoient dangereusement.
            Toute liberté a une limite. Et selon les lieux et les époques, les limites des
libertés diffèrent et fluctuent au gré de la morale, des institutions, des pratiques ordinaires, des pouvoirs et des caprices des gouvernants. La totale liberté d’expression est une illusion, un rêve semblable à un effet d’optique insaisissable parce qu’aux contours changeants et fuyants. Tous nos gouvernants qui nous parlent de liberté d’expression nous bercent d’illusions. Partout dans le monde nous sommes libres mais gouvernées ; c’est-à-dire qu’il y a toujours une volonté qui préside ou prescrit des lois à notre liberté. Ne nous laissons pas bercer par l'illusoire liberté d'expression qui nous rendrait semblable à l’âne qui suit la carotte au bout du bâton de celui qui est sur son dos. La totale liberté d'expression que nous voulons atteindre fuit constamment devant nos yeux ; et toujours selon la volonté de nos gouvernants et des circonstances.

            Ainsi, la France octroie la liberté de dire et de faire à certains mais l'interdit à d'autres. De nombreux individus soudainement privés d'antenne ou affectées à d'autres fonctions — quand ils ne les perdent pas — ne me contrediront pas. On n'a pas le droit de dire ce que l'on veut sur les radios et les télévisions françaises. On peut même être interdit de spectacle public. Il y a des instances qui veillent à ce que ne s'expriment que ce que nos autorités tolèrent. En 2010, en Côte d'Ivoire, la liberté d'expression du conseil constitutionnel de ce pays a été contestée par la France qui a remplacé le président désigné par cette institution par l'homme qu'elle préfère. Combien de Français ont crié au scandale ? Il me plaît de signaler ici l'entrée dans l'espace européen qui est interdit à l'ancien ministre malien de la culture, Aminata Traoré, et à son compatriote le député Omar Mariko parce qu’ils soutiennent des idées qui ne sont pas favorables à la politique étrangère de la France en Afrique. Convenons donc que le spectacle des gouvernants d’hier et d’aujourd’hui manifestant pour défendre la liberté d’expression n’est rien d’autre qu’une fourberie.

Une vidéo sur la liberté d'expression en France : https://www.facebook.com/video.php?v=780733235341250&pnref=story  

Raphaël ADJOBI
Titre original : « refuse d'être Charlie ou pourquoi la totale liberté d'expression est une illusion ».
 

EN MARAUDE DANS LE WEB
Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, ou que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».
 
 
Source : htpp://raphael.afrikblog.com 11 janvier 2015

mercredi 7 janvier 2015

Le cinéaste anticolonialiste René Vautier est mort

René Vautier, le cinéaste anticolonialiste est mort dimanche 4 Janvier. Il était âgé de 86 ans. Il se revendiquait à juste titre « le cinéaste français le plus censuré ». Sa première œuvre, « Afrique 50 », un court-métrage réalisé à l’âge de 20 ans, est le premier film anticolonialiste du cinéma français. « Afrique 50 » a été censuré dès sa sortie et maintenu sous le boisseau pendant quarante ans, et a valu à son auteur une condamnation à un an de prison.
René Vautier était cependant plus connu pour ses films consacrés à l'Algérie, notamment « une Nation l'Algérie » (1954), pour lequel il a été poursuivi pour « atteinte à la sécurité intérieure de l'Etat », et « Algérie en flammes » (1958), ainsi que pour la grande part qu’il eut dans la naissance du cinéma algérien durant les toutes premières années de l’indépendance de ce pays. En 1972, il reçut le prix de la critique internationale au festival de Cannes pour « Avoir 20 ans dans les Aurès ».
La Rédaction
 


« Les attardés du colonialisme
me poursuivent encore de leur vindicte »
 


Comment expliquer que des films comme « Afrique 50 » et « Avoir vingt ans dans les Aurès » soient encore aujourd'hui la cible de violentes attaques des tenants de l'idéologie colonialiste ?
René Vautier. J'ai fait Afrique 50 à l'âge de vingt et un ans. Mon seul but était de montrer la vérité sur le quotidien des paysans noirs en Afrique occidentale française. J'ai simplement filmé ce que je voyais. On a alors tenté de m'empêcher de filmer. Les choses se sont très mal passées avec les colons. Ce film, auquel la Cinémathèque française a rendu il y a quelques années un élogieux hommage, m'a valu, à l'époque, de sérieux ennuis. Avoir vingt ans dans les Aurès a reçu, en 1972, le prix de la critique internationale au Festival de Cannes. En dépit de cette récompense, le film a dû attendre douze ans avant d'être diffusé sur une chaîne de télévision française. Certains y voyaient une insupportable mise en cause des prétendus bienfaits de la présence française dans les colonies. Ces films continuent d'être diffusés, cités, ce qui nourrit le ressentiment des attardés du colonialisme. 

Comment expliquer le regain d'activisme des nostalgiques de la colonisation, du vote d'une loi exaltant « les aspects positifs » de la colonisation à la construction de stèles et de monuments glorifiant les criminels de l'OAS ?
René Vautier. Le député UMP Christian Vanneste (l'un des plus fervents défenseurs de la loi du 23 février 2005 sur la colonisation « positive » - NDLR) a tenté, il y a quelque temps, de faire interdire Avoir vingt ans dans les Aurès dans une salle de la banlieue lilloise. Des jeunes ont protesté. Du coup, il n'y a pas eu une, mais dix projections, qui ont rencontré un franc succès auprès du public. Ces nostalgiques, liés à la droite ou au Front national, me poursuivent encore aujourd'hui de leur vindicte, perturbant les manifestations auxquelles je participe. 

Ces gens vous accusent d'être un ennemi de la « blanchitude » et de la « France française ». Comment le résistant juge-t-il de tels propos ?
René Vautier. C'est à 200 mètres du palais de justice de Quimper (où s'est tenu le procès - NDLR) que j'ai été décoré de la Croix de guerre à l'âge de seize ans pour faits de résistance. J'appartenais à un groupe d'Éclaireurs de France qui se sont battus contre les occupants allemands. J'ai continué, après la guerre, à me battre pour les mêmes idées : l'égalité des peuples, la lutte contre le fascisme, quel qu'il soit. 

L'idéologie coloniale reste-t-elle, selon vous, enracinée en France ?
René Vautier. Certains milieux refusent catégoriquement tout regard lucide sur le passé colonial. Or les jeunes générations doivent être instruites de ce qui fut fait au nom de la France dans les colonies. J'espère que mes films peuvent continuer à y contribuer. 

(Entretien réalisé en 2009 avec René Vautier par Rosa Moussaoui. Alors âgé de quatre-vingt-un ans, « le cinéaste français le plus censuré » est plus que jamais fidèle à ses convictions et à son combat anticolonialiste.) 

Source : L'Humanité 4 Mai 2009 
 
NOTRE HOMMAGE A RENE VAUTIER
 
(AFP/Marcel Mouchet)
 
"À la vue de ce Blanc portant un étrange objet tenant à la fois du
revolver et de l’appareil photographique…"
(Sidjè...)
Extrait (chapitres 18) de « Sidjè ou la marche des femmes sur la prison de Grand-Bassam »[i], roman de notre collaborateur Marcel Amondji, où on rencontre un jeune cinéaste français progressiste, René Gauthier, un personnage totalement imaginaire mais dont la figure s’inspire de l’histoire de René Vautier, lors de sa venue en Côte d’Ivoire pour le tournage de ce qui devait devenir « Afrique 50 ».
 
***

             Après le brusque départ de Dan’o qui l’avait laissée pantoise, Sidjè avait traîné encore un bon quart d’heure entre la cour et sa chambre avant de prendre son parti définitif. Quand elle fut tout à fait sûre de sa décision, elle prit congé de son oncle et de son fils en leur promettant, par jeu, pour détendre un peu la lourde atmosphère qui s’était installée par sa faute, de ramener avec elle l’un des prisonniers que ses amies et elle allaient libérer. « Pour vous montrer que ce que nous faisons n’est pas inutile. » Et elle était partie en souriant. Mais, à peine avait-elle quitté la cour, elle fut assaillie par un violent remords. Venant du fond de sa conscience, une petite voix insistante lui répétait qu'elle avait eu tort de ne pas écouter son oncle et son mari; que c’étaient eux, peut-être, qui avaient raison. Elle essayait bien de se justifier en repassant toutes les raisons pour lesquelles il était indispensable qu'elle prenne part à cette toute première démonstration publique des femmes du Mouvement contre les agissements du gouverneur, mais la petite voix de son remords n'abandonnait pas la partie. Elle non plus n'était pas à court d'arguments : « Si tu n'obéis pas à ton mari, où est la preuve de ce grand amour que tu crois avoir pour lui ? Tu le connais mieux que quiconque; jamais avec toi, ni même avec l'enfant, il n'a usé de violence en paroles ou en actes; pas une seule décision, grave ou moins grave, qu'il n'ait tenu toujours à te faire partager. Tu es son unique conseillère, la seule personne dans laquelle il a, une fois pour toutes, déposé sa confiance, un trésor sans prix quand il s'agit d'un homme tel que lui. Il ne t'a jamais imposé quoi que ce soit et toi non plus, reconnais-le, tu n'aurais jamais cru qu'un jour tu t'entêterais jusqu'à vouloir faire une chose qu'il t'aurait déconseillée. Que les raisons qu'il avançait l'autre nuit pour te dissuader ne soient pas des meilleures, avais-tu pour autant le droit de douter de lui ? Peut-être te cachait-il quelque chose par pudeur; mais il ne t'a jamais menti; il ne t'a jamais trahie. Cette gêne dans ses yeux le soir où il était rentré de son travail avec cet air préoccupé qui t'avait fait croire que la blessure de sa jambe s'était réveillée, oui, justement le jour où vous avez su cette histoire de la femme de Palaka assassinée avec son enfant, tu ne comprends toujours pas pourquoi ? Et si c'était parce qu'il avait peur qu'il ne t'arrive la même chose ? Rappelle-toi. Pourquoi, cette nuit-là, fut-il d'abord si dur, et puis si doux ensuite, si tendre, si amoureux ? Tu as agi comme une écervelée. Et si c'était lui qui avait raison ? Et si cette histoire allait mal tourner ? »
            Taraudée par ce remords, plus d'une fois Sidjè fut sur le point de rebrousser chemin. Elle se demandait si elle ne ferait pas aussi bien de s’arrêter au marché, qui se trouvait sur sa route, puis de rentrer sagement à la maison et, lorsque Dan'o reviendrait de son travail, de s'asseoir humblement à ses pieds pour qu'il lui pardonne. Mais, d’un autre côté, elle sentait bien que désormais il lui était impossible de revenir en arrière. Elle s’était déjà trop engagée d'un côté comme de l'autre. Elle était prête à reconnaître qu'elle avait commis une faute envers son époux, mais, se justifiait-elle, est-ce que ce ne serait pas en commettre une autre tout aussi grave envers elle-même, que de manquer à la promesse qu'elle avait jurée la veille à Mamie Amwin et à toutes les autres ? Et puis, est-ce qu'il était encore temps pour des regrets ? « Et puis, si oncle Acémian aussi n'était pas venu mettre son grain de sel… Ce n'est pas à Dan'o que j’ai désobéi mais à oncle Acémian… »
*
            Pendant ce temps, dans la cour de Mamie Amwin, l’affluence était déjà telle qu’on eût dit que la totalité des femmes de la ville et la moitié de celles des villages environnants étaient accourues à l’appel du Comité des Femmes Démocrates. Les premières vagues étaient arrivées avant l’aube et depuis ça n’avait pas arrêté. La cour était déjà pleine à craquer, et d’autres femmes continuaient d’arriver. Près du portail où s'agglutinaient les dernières arrivées il fallait jouer ferme des coudes et des épaules pour entrer ou pour se placer. On se cherchait, on s’interpellait d'un bout de la cour à l'autre par-dessus des dizaines de têtes, on fendait énergiquement la foule pour se rapprocher d'une amie à côté de laquelle on voulait absolument être, et lorsqu’on se retrouvait c'était de grands élans de joie, des éclats de rire, des embrassades à n'en plus finir. De temps en temps, une voix entonnait une mélopée triste ou bien, au contraire, une chanson gaie et pleine d’allant, aussitôt reprise en chœur jusque dans les rues avoisinantes. On eût dit que toutes ces femmes s'étaient rassemblées là à l’occasion de quelque banal événement festif, et qu'il s'agissait non pas de se préparer pour partir à l'assaut de la prison, mais de prendre place dans une ronde de danse.
            De sa vie René Gauthier n’avait encore rien vu de pareil. C’était sa toute première expérience de ciné-reportage et il était tombé sur un événement digne de la caméra d’un Dziga Vertov ou d’un Joris Ivens ! C’était l’une de ces choses dont il s’était persuadé qu’un être tel que lui, né pauvre dans un pays où les cinéastes étaient déjà si nombreux, ne devait même pas se permettre de rêver. Tout à l’heure, comme Adama Famara et lui approchaient de la maison de Mamie Amwin, le jeune cinéaste avait conçu quelques doutes. Est-ce qu’Adama ne se serait pas trompé ? Est-ce qu’il aurait mal compris ce que voulait D’Arsier ? Tout ce qu’il voyait et entendait tandis qu’ils s’approchaient de leur destination ressemblait si peu au prélude d’une manifestation politique… Ne s’agissait-il pas plutôt d’une quelconque fête populaire de quartier ? Mais Adama l’avait rassuré en riant. « Oui, c’était bien une fête. Et c’était aussi le début de la manifestation dont D’Arsier leur avait parlé. »
            Gauthier était immensément, indiciblement heureux, comme doit l’être un enfant qui vient d’ouvrir un paquet-cadeau et qui se découvre possesseur du jouet merveilleux dont il rêvait chaque nuit depuis le dernier Noël sans oser croire qu’un jour il en serait l’heureux propriétaire. Cette manifestation du Comité des Femmes Démocrates était pour lui une véritable aubaine. Pourtant il avait bien failli la manquer… La veille, lorsque D’Arsier était venu l’avertir de l'imminence de l'événement dont il voyait maintenant les préparatifs, sa première réaction fut de refuser. Il ne croyait pas qu’un tel événement valût la peine d'y consacrer la moindre portion de sa maigre provision de pellicules. On a sa fierté, même si pour un débutant ce n’est pas très malin d’imiter le héron de la fable. Heureusement, le conseiller de l’Union française savait être persuasif quand il avait une idée en tête. Or D’Arsier voulait absolument son film sur « ses chères camarades du Comité des Femmes Démocrates », et il semblait convaincu que le monde entier le voulait aussi. Gauthier croyait encore entendre la belle voix de basse de son ami. « René, je voulais justement te parler de ce que nos camarades femmes préparent pour demain. C'est très important. Tu dois absolument aller voir ça. Tu es au courant au moins ? Ça ne fait rien… Bien entendu, tu y vas avec ta machine, hein ? C’est l’occasion à ne pas manquer. Tu verras, elles sont formidables. Ce qu’elles vont faire là, ça ne s’est jamais fait nulle part… Inimaginable il y a seulement une semaine ! Tu te rends compte ? Alors que la plupart de nos camarades hommes se terrent comme des rats, quand ils ne rampent pas comme des larves devant le gouverneur et ses gens, les femmes se lèvent en masse, et de leur propre initiative s’il te plaît ! Formidable non ? Et ça l’est d’autant plus que tout le monde, à commencer par nos camarades dirigeants d'ici, leur conseillait plutôt de rester tranquilles et de la boucler ! Hein ? Où c'est qu'on a déjà vu ça ? »
            Si Gaby… — C’était la première fois qu’il pensait Gaby au lieu de Monsieur D’Arsier — si Gaby avait été là, Gauthier se serait volontiers jeté à son cou pour l’embrasser.
*
            Il n’y avait pas très longtemps que René Gauthier et D’Arsier se connaissaient. La première fois qu'ils se sont vus, c'était à Paris, dans un meeting de l'Association française d'amitié et de solidarité avec les peuples des colonies en lutte, plus connue d’après son sigle, l’AFASPCL. Gauthier qui, depuis sa sortie de l'IDHEC, courait désespérément après l’occasion qui le lancerait enfin, était venu avec sa caméra, à tout hasard, tels ces ouvriers quêtant du travail au jour le jour qui s'exposent dans les rues avec leurs outils. Était-ce l’effet de cette réclame ? Tout de suite D’Arsier en personne — Gauthier le connaissait vaguement de nom et de réputation — était venu à lui et lui avait demandé à brûle pourpoint s’il ne serait pas tenté par une tournée en Côte d'Ivoire. Il avait bien dit : une tournée, et le mot avait fait une impression bizarre à Gauthier. Il était sans doute prêt à accepter beaucoup de choses pour se faire une place dans la profession, mais il s’était fixé une limite : il ne ferait rien qui nécessiterait le sacrifice de son indépendance. Alors, une tournée, est-ce que cela ne voudrait pas dire qu’il allait devoir suivre le parlementaire comme son ombre, être constamment à ses ordres, faire en somme partie de ses bagages ? Pas question de se faire exploiter, fût-ce pour la bonne cause ! C’est ce qu’il pensait et il l’avait dit très franchement à D’Arsier. A sa grande surprise, pour toute réaction, celui-ci lui avait doucement tapoté l’épaule en lui disant : « Donc à bientôt ». La deuxième fois qu’ils se virent, à la demande du conseiller de l’Union française, Gauthier reçut de sa main un billet d’embarquement et une courte liste des « adresses qui pourraient t’être utiles là-bas ». Il comprit qu’il voyagerait seul et, hormis le coût de la traversée, à ses propres frais. « Pour être indépendant, je le serai ! » Il s’équipa comme ses maigres économies le lui permettaient, c’est-à-dire chichement, en réservant la plus grande dépense pour le matériel; pour du film vierge surtout, qui devait constituer un bon tiers de son modeste bagage; il savait qu’une fois dans le paquebot il ne serait plus temps d’y songer. Leur troisième rencontre eut lieu sur le wharf de Port-Bouët. La nacelle déposa le jeune reporter pour ainsi dire aux pieds du parlementaire qui se tenait là comme une apparition, entouré de trois ou quatre jeunes gens du cru qu’il présenta, dans l’automobile qui les emmenait vers Treichville, comme quelques-uns des titulaires des adresses qu’il y avait sur la liste qui lui avait été remise à Paris.
            Parmi les jeunes gens qui entouraient D’Arsier, il y avait cet Adama Famara qui, depuis ce moment, ne quitta plus Gauthier et que ce dernier eût regretté de ne pas avoir connu. Pourtant, ce premier jour, il l’avait regardé avec méfiance parce qu’il le soupçonnait d’avoir été commis à sa garde — toujours cette hantise qu’on lui rogne son indépendance —. Mais il comprit rapidement qu’il se trompait. On n’aurait pas pu rêver d’un guide plus disponible, plus efficace, plus discret. Adama était sans cesse aux petits soins avec Gauthier et celui-ci ne pouvait plus se passer de son guide, même quand il n’y avait pas de service qu’il dût lui demander de lui rendre. Celui-là aussi, il l’aurait volontiers embrassé si, en ce moment, il s’était trouvé près de lui. À lui surtout, bien plus encore qu’à D’Arsier, il devait cette chance de se trouver là. C’est lui qui l’avait guidé jusqu’ici en l’entraînant par des chemins secrets où il n’y avait pas danger de rencontrer quelque agent du gouvernement de la colonie. Sans lui, il n’aurait pas trouvé ce qu’il considérait comme son chemin de Damas cinématographique. Mais — il s’en apercevait seulement à l’instant —, entre son ami et lui il y avait maintenant toute l’épaisseur de cette foule qu’il avait eu tant de mal à traverser pour venir se poster à cet endroit idéal d’où il avait la meilleure vue sur tout ce qui se passait. Il chercha longtemps son ami du regard; il n’était pas facile de le repérer dans cette cohue et, quand il le retrouva, il ne pouvait encore le voir que de dos. Il eut envie de l’appeler, mais il eût fallu crier très fort pour être entendu dans ce vacarme. Il se contenta de faire un signe amical de la main dans sa direction bien qu’il sût que Famara ne pouvait pas le voir.
*
            Devant le spectacle de ces centaines de femmes qui se préparaient à affronter les gardes du gouverneur et qui, pourtant, s'étaient habillées et parées comme si elles allaient à la noce, les yeux du jeune cinéaste s’étaient ouverts sur des réalités dont il ne soupçonnait même pas l’existence. Jusqu'alors, pour lui, comme pour tous les Français de sa génération, ceux dont l’adolescence avait coïncidé avec les préparatifs, puis les suites de l’Exposition coloniale, le mot d'Afrique n’évoquait que les sempiternelles images de danseurs masqués, de pileuses callipyges aux seins nus tendus comme les fruits de la tentation, d'arbres gigantesques peuplés de singes lubriques ou de charognards sinistres, de troupeaux de buffles ou d'éléphants paissant dans la savane, d'hippopotames vautrés au milieu de marigots fangeux, de lionnes repues jouant avec leurs petits, de Tartarins infatués foulant au pied la dépouille d’un gibier gigantesque. Et il eût juré qu’il ne pouvait pas y avoir d'autres sujets que ces pittoresques clichés exotiques. D’autant que les descriptions qu’en faisaient les experts patentés ne différaient que par le plus ou moins de talent qu’ils y mettaient. Or, voici qu'il se trouvait au milieu de visages et de scènes qu’il avait déjà vus cent fois dans son Paname natal, exceptés la couleur des peaux et les vêtements qui les recouvraient. Du moins, ceux des femmes, car les hommes, eux, portaient les mêmes vêtements de toile kaki ou blanche que les Blancs coloniaux. Quelques-uns même coiffaient ce fameux casque colonial qu'on lui avait si chaudement recommandé d'acheter avant de s'embarquer. — « Et quand tu seras là-bas, surtout garde-toi bien de jamais l'ôter quand tu sortiras de ta case, sinon c'est le coup de bambou assuré ! » — Certes, il tape dur, le soleil, lorsqu’il rayonne si près de l’équateur. Mais, ici, tout de même qu'à Paris avant le départ des manifestations de la Jeunesse communiste à laquelle René Gauthier appartenait pour ainsi dire de naissance, il y avait des banderoles et des pancartes avec des inscriptions semblables, et des membres du service d'ordre qui tenaient des conciliabules, qui s'affairaient d'un groupe à l'autre, qui se passaient des consignes avec des manières de conspiratrices. Seule différence : c'étaient uniquement des femmes qui s'activaient, tandis que les rares hommes présents se tenaient prudemment à distance. Ce spectacle fascinait Gauthier. C’était comme une illumination. Brusquement, l’Afrique lui devenait complètement lisible. Et, tel celui qui, ayant été admis une fois à la célébration d’un mystère, ne songe plus, après son initiation, qu’à se dévouer tout entier à la propagation de son nouveau savoir, il se sentit appelé à témoigner de ce qu’il voyait. Il avait contracté une dette morale envers D’Arsier, envers Famara, envers toutes ces femmes ; et, toute sa vie, il se jurait de la consacrer à s’en acquitter en témoignant par son travail de cinéaste. Il savait qu’il tenait l’idée du film qu’aucun de ses innombrables prédécesseurs n'avait su faire parce que, quand ils parcouraient l'Afrique, ils transportaient dans leur tête toutes les archives du musée de l'Homme, sans compter toutes les autres sortes de préjugés vulgaires dont ils n’avaient pas conscience… Au contraire de ceux-là, son film à lui ne serait pas une illustration de plus pour les idées toutes faites de quelque ethnographe ou de quelque africaniste de salon, mais un témoignage véridique de ce que sont vraiment ces pays et leurs habitants.

[i] - Editions Le Manuscrit, 2007 (www.manuscrit.com).