samedi 14 avril 2012

L’art ivoirien de la décoration…

Le 5 avril, toute la presse abidjanaise rendait compte d’une cérémonie solennelle qui avait eu lieu la veille dans la salle de conférence du ministère des Affaires étrangères. Cérémonie au cours de laquelle notre très charismatique coprésident de la République Henri Konan Bédié fut élevé (?) au rang et à la qualité d’« ambassadeur de la paix "Peace Award" » par un certain Emmanuel Gbocho, se disant président de la Fédération pour la paix universelle (Fpu), section Côte d’Ivoire, en présence d’un certain Tajeddine Amad (ou Hamad) se disant, lui, tantôt secrétaire général exécutif mondial de la Fpu, tantôt son représentant pour l’Afrique de l’Ouest. Laquelle Fpu a son siège à New York. Et c’est dans cette ville, assure Tajeddine Amad, que sont désignés les heureux lauréats. Il a précisé que «Ce prix a été déjà décerné à plusieurs présidents en activité et anciens présidents, à des leaders religieux. On peut citer, entre autres, Margaret Thatcher, ancien Premier ministre britannique et Raïla Odinga, actuel Premier ministre kenyan ». Dans son allocution, Tajeddine Amad « a salué le président Bédié pour ses qualités en matière de leadership et de bonne gouvernance (…) ».
Hé, Dieu ! Donc, Bédié est un génie politique depuis toujours, et nous l’avions méconnu jusqu’à cette révélation des sieurs Emmanuel Gbocho et Tajeddine Amad ! Ou bien, sommes-nous encore une fois seulement victimes de cette illusion d’optique typiquement ivoirienne que le regretté Diégou Bailly brocardait dans son fameux article : « Une république de faux et usage de faux » ? « On le voit mieux maintenant, écrivait-il avec humeur, la première république avait été entièrement bâtie sur du faux, (…). C’est une des raisons de cette crise que subit actuellement le pays ». Car cette histoire de prix décerné par d’illustres inconnus dont on ignore d’où ils tirent les pouvoirs dont ils se prévalent n’est pas sans rappeler un précédent qui défraya la chronique durant la dernière années du règne de …Bédié, avec pour officiants un certain Jean Bosco Djibré et ses deux complices. Cette affaire-là avait été promptement étouffée une fois l’escroc découvert et mis à l’ombre, car elle risquait d’éclabousser beaucoup de beaux linges. La petite fête que les sieurs Gbocho et Tajeddine se sont offerte aux dépens de la vaniteuse suffisance de Bédié est une excellente occasion de la rappeler au bon souvenir de nos concitoyens.
Vous trouverez ci-après deux articles relatifs à ce précédent de 1998.
 

Marcel Amondji 
H. Konan Bédié exhibant sa décoration


Djibré : faux ordres, fausses décorations
Une chronique judiciaire de Landry Kohon (septembre 1998)

Il était un « généreux » dispensateur de médailles. Il distribuait sans rechigner des distinctions honorifiques. Et bien des personnalités (dont nous taisons les noms) se sont trouvées honorées de se voir épingler des distinctions de la part de Djibré Jean Bosco, au nom d'un puissant ordre mondial dont il était le représentant pour l'Afrique : l'Ordre international de la non-violence.
Au nom de cet ordre Djibré Jean Bosco a décoré des PDG, des fondateurs d'établissements scolaires, des religieux, de grands commerçants, des rois de chez nous. Plusieurs de ces décorations ont été relatées dans les journaux…
Et bien, cet homme, beau parleur de 55 ans, est un… usurpateur, voire un escroc. Son ordre au nom duquel il décore à tour de main est pour ainsi dire fictif. C'est une ingénieuse couverture qui lui permet d'escroquer de l'argent. Djibré Jean Bosco le grand maître de l'ordre de la non-violence est aujourd'hui... à l'ombre et attend de répondre de ses méfaits lorsque l'instruction de son dossier qui est en cours aura révélé tous ses méfaits. D'ores et déjà celui qui distribuait des médailles honorifiques s'est révélé être un repris de justice ayant déjà séjourné en prison pour escroquerie.
C'est une plainte de sa principale assistante qui a permis de l'arrêter, Mme Zabahi Madeleine a porté plainte contre lui à la police économique, l'accusant de lui avoir pris successivement les sommes de 2 millions 100 mille francs et 770 mille francs. Elle était pourtant sa précieuse collaboratrice et a aussi vécu maritalement avec lui. Aussi a-t-elle pu donner des renseignement très sérieux sur l'homme.
Selon la plaignante, c'est en 1991 qu'ils se sont rencontrés. M. Djibré Jean Bosco venait de purger 3 ans de prison pour avoir détourné 20 millions de Francs à la société immobilière qui l'employait. C'était à Daloa. Djibré lui a fait savoir que des Européens venaient de créer l'Ordre international de la non-violence et qu’il était nommé par les fondateurs président de cet ordre pour la division Afrique.
A part Mme Zabahi, sa femme et secrétaire chargée de mission, Djibré Jean Bosco va recruter autour de lui plusieurs personnes considérées comme membres de l'ordre. Il s'agit de Diallo Tahirou. enseignant à la retraite proclamé chancelier général de l'Ordre et de Gnabra Jean Claude, protocole, secrétaire, envoyé spécial et homme à tout faire.
Pour rendre crédible son personnage, il a, avec l’aide de ces trois complices, fait une mise en scène montrant qu’il revenait d’être triomphalement désigné à Dakar pour assumer sa haute charge. « Il nous a dit d’aller l’accueillir en fanfare à l’aéroport d’Abidjan. Nous l’avons fait alors qu’il n’arrivait pas de Dakar », s’est dit Mme Zabahi.
En fait, c’est à son prétendu retour du Sénégal en 1992 que Djibré se fait passer pour le président mondial de l’0rdre universel de non-violence. Il dit à qui veut l'entendre s'être fait élire à ce poste à Dakar par les délégués de tous les continents. L'homme a vite fait de convaincre beaucoup de personnes dont des cadres supérieurs qui, faisant foi en la mission telle que définie pour l'ONG, y ont massivement adhéré en s'acquittant des cotisations dont le montant est fixé à la tête du candidat. Les adhérents qui, eux, ont à cœur de servir et d’œuvrer pour une cause noble ne se doutent de rien. Djibré Jean Bosco et ses acolytes ne vont pas s'arrêter en si bon chemin. Ils ont l'idée de décerner des décorations à des gens qu'ils choisissent en fonction de leur rang social, leur fonction et activité et surtout en fonction de leur pouvoir financier.
Quand la victime est ciblée, on lui fait parvenir une correspondance soit par voie postale sort par te chargé de protocole Gnabra Jean Claude. Dans la lettre adressée à la personne choisie, Djibré Jean Bosco, en tant que président de l'Ordre, annonce que le destinataire a été choisi depuis te siège à Paris pour être décoré par l'Ordre universel de non-violence. Une distinction qui, selon la lettre, est la reconnaissance universelle des actions que mène l'élu en faveur de la paix, la lettre de Djibré précise que ta personne décorée fart partie désormais de l'ONG et bénéficie de ce fait du. respect et de la considération de toutes tes autorités à l'échelon mondial. La lettre annonce aussi que l'élu bénéficie pour toujours de la protection de l'Ordre qui se charge de le faire assister dans toute sa vie tant professionnelle que privée, d'avocats internationaux dont Me Verges. Les privilèges et autres faveurs faites aux personnes choisies sont tellement alléchantes que celles-ci perdent tout discernement, ii ne leur vient même pas a l’idée clé se demander ce qu'êtes ont fait pour mériter des médailles de non-violence. Ah, l'aveuglement de la vanité ! Et c'est ainsi que beaucoup de PDG. chefs coutumiers, élus, etc... sont tombés dans le panneau. Et se sont fait gruger. Car la médaille n'est pas gratuite. Et chaque élu, avant de recevoir sa décoration, doit payer entre deux et trois millions de francs pour les dossiers à confectionner.
Savez-vous l'origine exacte de la fameuse médaille que Djibré Jean Bosco a épinglé devant tambours battants sur la poitrine des gens à travers la Côte d'Ivoire ? Eh bien, il s'agit des médailles que fabrique un forgeron de nationalité burkinabé à la solde de Djibré et qui vit dans une cour commune située derrière le centre culturel de Treichville. Cet homme en fuite depuis l’arrestation de son patron, fabrique les médailles à partir du moule de fabrication de médailles que lui a remis le commanditaire Djibré. Et c’est un autre artiste, un Ghanéen à Abobo qui se charge de polir la médaille et de la faire briller. Le jour de la remise officielle de la médaille, Djibré Jean Bosco incite le candidat à en faire une très grande cérémonie en invitant le maximum de personnes. Du monde pour la raison fondamentale qu'au cours de ta cérémonie protocolaire des contributions financières sont demandées a tout le monde pour aider l'Ordre universel de non-violence à poursuivre ses actions dans le monde.
Telle est l’histoire étonnante de Djibré le faux maître et sa fausse décoration. Mais l'affaire n'est pas finie. Elle est aux mains de la justice qui situera la responsabilité de tous les autres...




Ordre universel de la Non Violence
DES VICTIMES EN COLÈRE
Ivoir’Soir 16 septembre 1998




Djibré Jean Bosco, se disant président de l'ordre universel de la non-violence a, sous le couvert de cette organisation fictive, fait beaucoup de victimes, au nombre desquelles le sous-préfet de Koro et les populations de cette ville et de Borotou qui viennent de le découvrir grâce à un article de faits divers publié par le quotidien Ivoir'Soir.
En effet, le 7 septembre 1996 à Borotou, le sous-préfet de Koro a été fait membre de l'ordre universel de la non violence au cours d'une cérémonie présidée par le ministre Emile Constant Bombet. Les frais de ce type de manifestation sont supportés par les récipiendaires. A cette occasion, les invités du récipiendaires sont tenus de faire des dons en espèces pour la caisse de l'ordre, a-t-on appris. Le sous-préfet et ses invités n'ont pas échappé à cette règle.
C'est ce côté pécuniaire, véritable escroquerie, que dénoncent les populations de Koro, de Borotou avec à leur tête leur sous-préfet. L'on se demande comment un imposteur peut, sous le couvert d'une organisation imaginaire, gruger d'honnêtes citoyens.
Personne ne semble s'être soucié de vérifier l'existence effective de cette organisation avant de lui accorder le crédit que l'on sait. Et si M. Djibré Jean-Bosco n'avait pas été dénoncé par sa complice et épouse, sûrement qu'il sévirait encore.

jeudi 12 avril 2012

"Durant les deux ans qui ont suivi le coup d'État en Algérie, vingt putschs ont eu lieu dans le monde"

Le grand dirigeant indépendantiste algérien Ahmed Ben Bella est décédé dans son sommeil ce mercredi 11 avril 2012.  Il avait 96 ans. Il fut le premier président de la République algérienne. Avant de jouer le rôle que l’on sait dans la lutte pour l‘indépendance de son pays, il s’était distingué durant la Seconde Guerre mondiale pendant la campagne d’Italie, notamment à Monte Cassino, comme sous-officier dans l’armée de la France libre. Après l’indépendance de l’Algérie proclamée le 5 juillet 1962, il dirigea le pays jusqu'au coup d'Etat du 19 juin 1965.
A l’occasion de sa disparition, et en hommage à sa mémoire, nous publions de larges extraits de l’entretien qu’Ahmed Ben Bella, alors en exil à Genève, eut avec le journaliste français José Fort.

Le président Ahmed Ben Bella    

Monsieur le président, toute votre vie a été marquée par le combat. Combat contre le fascisme hitlérien dans l'armée française, notamment au Monte Cassino...

Ahmed Ben Bella. Excusez-moi de vous interrompre. J'ai reçu la médaille militaire des mains du général de Gaulle. Deux de mes frères sont morts en combattant les Allemands, le premier en 1914, le second en 1940. Plusieurs de mes cousins sont tombés pour la France. Vous évoquez avec raison Cassino. J'y étais. J'ai d'abord combattu en France, à Marseille, dans la défense antiaérienne. C'était en 1940. Sur le port nous avons abattu plusieurs stukas. En 1942, j'ai participé à la campagne d'Italie en compagnie d'officiers français de grande qualité, qui avaient tenté de rejoindre de Gaulle à Londres. Sous la direction du maréchal Juin, un bon stratège, les compagnies d'élite composées essentiellement de Nord-Africains ont repoussé les forces hitlériennes hors d'Italie. J'étais un parmi des milliers.

Vous avez mené d'autres combats. Pour l'indépendance, à la tête de l'Algérie, pour résister à l'isolement carcéral. Quel sens donnez-vous à la poursuite de votre combat ?

Ahmed Ben Bella. Un prolongement logique. Très vite, j'ai pris conscience que nous étions confrontés à un problème plus large que la libération du pays : le système mondial. Lorsque j'étais président de la République algérienne, je me suis immédiatement rendu compte que nous avions récupéré un hymne, un drapeau. Rien d'autre. Tout ce qui concernait le développement du pays était bloqué. Le système capitaliste fixait les prix. A Chicago le prix du blé, à Londres le prix du café, etc. Le système déterminait et détermine toujours les prix. Je n'étais pas le seul à tenter d'agir contre ce système qui nous corsetait, nous étranglait. Notre cause était la même que celle de l'Indien Nehru, de l'Égyptien Nasser, du Brésilien Goulart, de l'Indonésien Sukarno. Nous avions libéré nos pays du colonialisme, mais nous restions pieds et poings liés par le système. Notre idée commune visait à construire un autre projet : après la libération de nos territoires et face au système mondial, nous étions tous d'accord pour inventer quelque chose de neuf au sein du mouvement des non-alignés.

Le système mondial ne date pas d'hier. On pourrait le dater de 1492. Pour nous, Arabes, cette date est essentielle. C'est l'année où Grenade a été prise par Isabelle la Catholique. On peut penser ce qu'on veut de la présence des Arabes en Espagne durant huit siècles. Certes, ils n'étaient pas chez eux, mais pendant cette période les hommes se sont acceptés, les religions ont cohabité. Puis vint l'Inquisition et la mise en place, déjà, d'un nouvel ordre. Ne croyez pas que je m'égare. Il faut toujours revenir à l'histoire.

Après les indépendances, nous avons décidé, avec Nasser et d'autres compagnons, d'organiser un congrès à Alger en 1965, le Congrès afro-asiatique. Que recherchions-nous ? Créer un autre système mondial, face aux systèmes capitaliste et soviétique. Nous étions soixante chefs d'État et dirigeants politiques qui voulions négocier avec l'Occident. Nous préconisions le dialogue, celui que l'on appelle aujourd'hui "Nord-Sud". Ce dialogue, en ce début de XXIe siècle, n'existe toujours pas. C'est plutôt un monologue, celui du capital, qui sévit.

Les années ont passé. Vous poursuivez votre action pour de nouvelles relations Nord-Sud. Toujours dans le même état d'esprit, et avec les mêmes objectifs ?

Ahmed Ben Bella. Les temps ont changé, les moyens d'agir aussi. Nous avons vécu le temps de la libération. Je constate que le système capitalisme qui nous a fait tant de mal perdure et laisse une planète dans un état désastreux. Je veux vous citer quelques exemples et quelques chiffres. Il y a cinquante ans, le désert occupait 11 millions de kilomètres carrés. Aujourd'hui, c'est 26 millions de kilomètres carrés, sans compter les zones arides. Nous sommes en train de piller le plat qui nous nourrit. Si les 85 % de la population de la planète consommaient autant qu'en Occident, il nous faudrait dix planètes. Celle-ci n'en peut plus de ce système que M. Bush tente de nous imposer.

Actuellement, la planète produit six fois plus de richesses qu'en 1950. Le niveau de vie et l'espérance de vie, dans 100 des 174 pays du monde, régressent depuis dix ans. Les pays les plus pollués ne sont pas les plus industrialisés mais les plus pauvres. Quelques chiffres : les trois multinationales les plus riches du monde disposent d'une fortune supérieure au produit intérieur brut (PIB) total des 48 pays en développement les plus pauvres. Le patrimoine des 15 personnes les plus fortunées du monde dépasse le PIB de l'Afrique sub-saharienne. La fortune des 32 personnes les plus riches du monde dépasse le PIB de l'Asie du Sud. Les avoirs des 84 personnes les plus riches dépassent le PIB de la Chine. Une injustice terrible, dévastatrice qu'il faut combattre. Alors, oui, je m'engage dans ce combat.

Un combat datant de trente ans ?

Ahmed Ben Bella. Oui et il est plus que jamais d'actualité. Chaque année des millions d'être humains meurent de la faim, de la pénurie d'eau potable, de la privation de soins, de la multiplication des catastrophes dites naturelles ou des conséquences de la violence politique et militaire. Selon les organismes spécialisés de l'ONU, il suffirait pourtant d'une dépense annuelle de 80 milliards de dollars sur dix ans pour garantir à toutes et à tous un accès à l'eau potable et à une alimentation adéquate, à des soins et à des infrastructures de santé indispensables, ainsi qu'à une éducation élémentaire. Que représentent 80 milliards de dollars ? Un petit quart du budget militaire des États-Unis, la moitié de la fortune estimée des quatre personnes les plus riches du monde. Des chiffres qui donnent le vertige. Ils attestent du dérèglement insensé de la planète. La maximalisation du profit est un principe de toute action, toute loi, toute morale. L'inégalité ronge le corps social. Les multinationales, les grands États du Nord et les institutions internationales qui en dépendent comme le G7, l'OMC, le FMI ou la Banque mondiale jouent les chefs d'orchestre de cette cacophonie meurtrière. C'est ça, le capitalisme. Le combat est toujours d'actualité.

Comment comptez-vous le mener ?

Ahmed Ben Bella. Il faut en finir avec ce système en conscientisant les gens. Souvenez-vous des rassemblements de Porto Alegre, de Gênes, de Barcelone. Le signal est clair. L'action de masse entre en scène pour de nouvelles relations entre le Sud et le Nord avec, en toile de fond, une donnée incontournable : le capitalisme n'est pas la solution. Gênes, pour moi, est un symbole. Un Italien de vingt ans, Giuliani, est mort lors d'une manifestation réunissant des dizaines de milliers de jeunes. Ils demandaient des papiers pour leurs camarades venus du Sud, dénonçaient le désordre mondial. La plupart étaient chômeurs. Ces jeunes souhaitent un nouveau système mondial. Je ne suis pas marxiste mais j'écoute, je vois, j'entends. Des voix jeunes, nouvelles, diverses, montent contre le système dominant, le système capitaliste. Je suis avec eux.

Vous avez récemment déclaré : "J'aime la France et les Français." Vous aimez ce pays dont les autorités ont commis le premier acte de piratage aérien en détournant en octobre 1956 l'avion dans lequel vous voyagiez avec cinq autres leaders algériens, un pays qui ne vous a guère épargné ?

Ahmed Ben Bella. A ce moment précis, nous étions en négociation depuis huit mois et nous avions la solution, celle qui a prévalu en 1962. Nous avons dû subir encore une guerre de six ans pour rien. Des centaines de milliers de morts pour rien. Dans l'avion détourné, j'avais en poche le texte de l'accord. Il aura fallu six ans de malheurs en plus. Vous évoquez la France. J'aime la France parce que j'aime le génie de la France. Je l'aime aussi parce que des hommes et des femmes, des avocats notamment et beaucoup de militants, sont devenus des frères et des sœurs. Je pense aux 120 intellectuels français qui ont signé un fameux appel qui m'a guéri définitivement du racisme.

Et l'Islam ?

Ahmed Ben Bella. Je suis très attaché à ma culture. J'en suis fier. Et je suis très sensible à la dimension arabo-islamique. Je suis contre tous les intégrismes. Vous me voyez proche de tous : Noirs, Jaunes, Blancs, bref des hommes et des femmes de cette planète qui, au-delà de leurs religions, de leurs cultures, doivent pouvoir vivre ensemble.

MM. Bush et Blair multiplient les appels à la guerre contre l'Irak. Face à cette menace, comment réagissez-vous ?

Ahmed Ben Bella. La menace est forte. Que cherche M. Bush ? S'attaquer à l'Irak et puis ensuite à la Corée du Nord, à la Libye, à l'Iran ? Réfléchissons un instant. Les visées économiques ne sont-elles pas les véritables raisons de ce bruit de bottes ? Connaissant la nature du système, ne seraient-ce pas les considérations économiques, particulièrement le pétrole et son deuxième réservoir du monde, l'Irak, qui intéressent M. Bush ? Et pour objectif la Chine, in fine. M. Bush veut contrôler toutes les sources d'énergie. La mer Caspienne, l'Afghanistan et l'Irak sont des sources d'intérêt pour les USA, de longue date. La question n'est pas d'être pour ou contre un régime, en Irak ou ailleurs. Je refuse la guerre, celle qui pourrait utiliser de nouvelles armes et attiser le feu dans le Moyen-Orient, dans le monde. Il n'y a pas de cause ni de guerre sacrées.

Lorsque vous faites un retour sur votre vie, quelle place accordez-vous au coup d'État du 19 juin 1965 qui vous a écarté de la présidence de la République, et à vos longues années d'emprisonnement et d'isolement ?

Ahmed Ben Bella. Si le coup d'État en Algérie n'avait pas eu lieu le 19 juin, il y aurait eu autre chose. J'allais trop vite face au système mondial. J'ai eu droit à Boumediene. L'Indonésien Sukarno et le Brésilien Goulard ont eu droit à d'autres. Durant les deux ans qui ont suivi le coup d'État en Algérie, vingt putschs ont eu lieu dans le monde. Les aiguilles de l'histoire ont été ramenées à zéro. C'est en Algérie que Mandela, Nieto, Cabral, Guevara, Bravo et bien d'autres ont été accueillis et entraînés. C'est à la villa Susini (centre de tortures de l'armée française – NDLR) que nous avions installé le centre opérationnel pour l'Amérique du Sud. Nous avons aidé nos amis d'Amérique latine. Nous avons créé une entreprise d'import-export. Au milieu des olives, il y avait des armes. Retenez bien cette date : c'est trois jours avant l'ouverture à Alger de la Conférence afro-asiatique, qui avait pour objectif de réfléchir à un nouvel ordre international, que le coup d'État a eu lieu. Pour moi, la page est tournée.

Lors de votre présidence, vous avez rencontré de nombreuses personnalités. Quelles sont celles qui vous ont le plus marqué ?

Ahmed Ben Bella. Ernesto Che Guevara, pour sa simplicité et son engagement révolutionnaire. Chou En Lai, pour son élégance, sa finesse, son immense culture, son intelligence. Nasser, pour sa sincérité, sa sérénité.

(Entretien réalisé par José Fort, envoyé spécial (extraits) - L’Humanité 1er Octobre 2002.


 
Avec Gamal Abdel Nasser à Alger (1965)

Repères biographiques

Ahmed Ben Bella est né le 5 juillet 1918, à Maghnia, près de la frontière algéro-marocaine.
Adhère au Parti du peuple algérien (PPA) en 1937.

Campagnes militaires en France et en Italie lors de la Seconde Guerre mondiale.

Responsable de l'organisation spéciale du PPA en 1949.

Arrestation en 1950. Évasion de la prison de Blida en 1952.

Un des dirigeants de la révolution algérienne de 1954 à 1962.

Arrestation lors d'un détournement d'avion le 22 octobre 1956.

Libéré le 19 mars 1962.

Président du Conseil des ministres en 1962.

Président de la République en 1963. Arrestation lors du coup d'état militaire de juin 1965.

Mis en résidence surveillée à M'Sila en 1979. Libéré en 1981.

Président de la Commission islamique internationale des droits de l'homme en 1981.

Rentre d'exil en Algérie en septembre 1990.

(Source :L’HUMANITE.FR)






mardi 10 avril 2012


Le 11 avril 2011 vu depuis l’Afp 


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Accusé de renouer avec les pratiques de la "Françafrique", Paris se défend
AFP 12 avril 2011

PARIS, La France, qui se défend d'être intervenue directement pour faire capituler le président ivoirien sortant Laurent Gbagbo, doit à nouveau gérer son éternelle image de gendarme de l'Afrique avec laquelle le président Nicolas Sarkozy avait pourtant promis de rompre.
La presse estimait mardi que les conditions de la chute de Laurent Gbagbo affaiblissent Alassane Ouattara, président internationalement reconnu mais qui doit finalement son accession au pouvoir à l'intervention militaire de l'ex-puissance coloniale.
"Même encadrée par une résolution de l'ONU et soutenue par les pays de la région, cette mission de la France s'apparente aux interventions d'antan et risque d'être vue comme telle par les jeunes Africains", estimait ainsi Libération.
Cinquante ans après les indépendances africaines, Paris s'est à nouveau retrouvé en première ligne sur un continent auquel Nicolas Sarkozy avait pourtant promis une relation "rénovée", la fin des anciens passe-droits et un désengagement militaire.
Pour le député socialiste François Loncle, "l'intervention militaire française constitue un nouvel épisode caricatural de la Françafrique", ce système mêlant cooptation des dirigeants des ex-colonies, réseaux occultes et chasses gardées commerciales ayant perduré pendant la guerre froide.
Mardi, le gouvernement a à nouveau affirmé la légalité de son intervention, à la demande de l'ONU, mais aussi sa légitimité, en appui aux processus démocratiques africains.
La chute de Laurent Gbagbo est une "bonne nouvelle" pour les Ivoiriens, mais aussi "pour la démocratie" dans la dizaine de pays africains qui vont connaître des élections dans les mois à venir (notamment le Nigeria, la RD Congo, le Liberia), a déclaré le chef de la diplomatie Alain Juppé.
"Nous avons envoyé, avec l'ONU, un message symbolique extrêmement fort à tous les dictateurs. Nous leur avons indiqué que la légalité, la démocratie devaient être respectées et qu'il y avait des risques pour ceux qui ne le faisaient pas", a renchéri le Premier ministre François Fillon.
Cette position est "totalement hypocrite" pour Odile Biyidi-Awala, présidente de l'ONG Survie, qui milite depuis des années pour "en finir avec la Françafrique".
"La France continue à soutenir des dictatures au Gabon, au Togo, où on a vu des successions dynastiques entachées de fraudes, et vient de valider l'élection au Tchad, où sévit un dictateur responsable de la disparition d'opposants", a-t-elle dénoncé.
Au Cameroun, pays tenu depuis près de 30 ans d'une main de fer par Paul Biya, "il y a eu des manifestations réprimées dans le sang en 2008 sans que la France ne dise rien, et pire, Paris a continué à lui livrer des hélicoptères", a-t-elle affirmé.
Arguments balayés dans les ministères français, où l'on martèle la ligne officielle: "ni ingérence ni indifférence".
"En Côte d'Ivoire, explique un haut responsable, la seule ligne rouge était le respect des résultats électoraux. Il était hors de question d'appliquer une solution à la kényane (où la contestation électorale a conduit à un partage du pouvoir, ndlr) étant donné que Ouattara était reconnu président par l'ONU".
"Nous sommes intervenus que parce que Gbagbo a sorti l'armement lourd et menacé des civils. Mais ce genre d'opérations devrait revenir à l'Union africaine, le jour où elle aura une force capable de le faire", a poursuivi ce responsable sous couvert d'anonymat, affirmant que l'objectif de Paris, qui renégocie tous les anciens accords de défense, était de désengager "au maximum" ses soldats du théâtre africain.
Mais pour plusieurs spécialistes de l'Afrique francophone, Paris peine à sortir de cette relation particulière avec son ancien pré carré. "Tant que la France aura des soldats déployés sur le sol africain, l’ambiguïté demeurera", estime notamment Antoine Glaser, auteur de "Sarko en Afrique".  

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Arrestation de Gbagbo : questions sur le "soutien" des forces françaises
AFP 12 avril 2011

PARIS, Des zones d'ombre demeurent sur les circonstances de l'arrestation de Laurent Gbagbo lundi à Abidjan, malgré l'affirmation réitérée de Paris que l'ancien président a été arrêté par les forces d'Alassane Ouattara elles-mêmes, les soldats français n'apportant qu'un simple "soutien".
Intervention militaire française directe ou dénouement "entre Ivoiriens", comme l'affirme la France ? L'enjeu est important pour le nouveau président Ouattara, dont la légitimité souffre déjà du soupçon d'avoir été porté au pouvoir par l'ancien colonisateur.
Dès samedi, il était apparu évident que les forces pro-Ouattara étaient incapables d'en finir seules avec le régime de Gbagbo. Non seulement l'ancien président était toujours terré dans son bunker, mais ses partisans parvenaient à gagner du terrain et à attaquer le quartier général de Ouattara. La décision a été prise d'accélérer le mouvement.
Dimanche les forces de l'Onu (Onuci) et les hélicoptères de la force française Licorne pilonnent les armes lourdes autour de la résidence de Laurent Gbagbo, pour préparer l'assaut des forces de Ouattara. Lundi matin, les hélicoptères français tirent encore des missiles vers la résidence.
"L'Onuci a été en tête, ce sont les hélicoptères de l'Onuci qui ont commencé à bombarder et la France, comme on nous l'a demandé, est venue en soutien", a souligné mardi le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé.
Officiellement ensuite, Licorne s'en tient à ce rôle de "soutien" de l'Onuci.
Selon l'état-major, 200 à 250 soldats français sont redéployés sur le boulevard de France, "à environ 1,5 km de la résidence", pour faire barrage aux pro-Gbagbo.
L'état-major martèle surtout qu'"à aucun moment les forces françaises n'ont pénétré dans les jardins ou la résidence" de Laurent Gbagbo. Ce qui n'exclut pas que les soldats français aient percé les dernières défenses des pro-Gbagbo pour permettre aux forces de Ouattara de pénétrer dans la résidence en milieu de journée.
Paris dément également toute implication des "forces spéciales" françaises dans l'opération. La règle est toutefois d'en dire le moins possible sur les actions auxquelles participent ces troupes d'élite entraînées pour des missions délicates, ce qui limite la portée du démenti de l'état-major.
Au cours d'une conférence de presse, le chef d'état-major des armées, l'amiral Edouard Guillaud, fournit en revanche une indication de l'intensité de l'engagement français : pas de blessés côté français, mais un volume de munitions "de quelques milliers d'obus de 20 mm et quelques dizaines de missiles" utilisé au cours des derniers jours.
Ce qui traduit un engagement décisif, sans lequel les forces du nouveau président ivoirien n'auraient pas été en mesure d'arrêter Laurent Gbagbo. Mardi, le Premier ministre François Fillon a réaffirmé que "pas un seul soldat français n'a mis les pieds dans la résidence" de Laurent Gbagbo. Et le camp de l'ancien président a à nouveau accusé "les forces spéciales françaises" d'avoir "enlevé" Laurent Gbagbo. Une version immédiatement démentie au ministère de la Défense.
Des éléments incontestables existent-ils sur le déroulement de l'opération ? Le ministre de la Défense, Gérard Longuet, s'est dit "absolument certain que nous aurons des images de toute l'opération. Non pas de l'armée française, mais de l'ensemble des acteurs, et on saura qu'aucun soldat français, aucun soldat de l'Onuci n'est rentré dans la résidence présidentielle".

vendredi 6 avril 2012

6 avril 1964-6 avril 2012. Il y a 48 ans, la mort tragique d’Ernest Boka.






En hommage à sa mémoire, nous invitons nos lecteurs à méditer deux témoignages qui éclairent les circonstances réelles de sa mort.
Ceux qui ont tué ou qui ont fait tuer Ernest Boka ont prétendu ensuite que, pris de remords après avoir comploté contre la vie de Félix Houphouët, il s'était fait justice lui-même en se pendant dans sa cellule.
Les deux documents qui suivent font la démonstration qu'après l'avoir tué, on a lâchement calomnié Ernest Boka.
Vaine tentative de salir à jamais la mémoire d'un homme libre, droit et fier !
Au moment où d'aucuns, qui se réclament disciples de Félix Houphouët, affirment qu'ils veulent en finir avec l'impunité, souvenons-nous et rappelons-leur que le meurtre d'Ernest Boka dans la prison illégale d'Assabou (Yamoussoukro) est resté impuni jusqu'à ce jour.

Marcel Amondji


La mort d'Ernest Boka racontée par Samba Diarra

« Le 5 avril 1964, pendant que le crépuscule descend sur la prison d'Assabou, on voit Ernest Boka, à pas lourds et comptés, franchir la cour centrale, en direction des cachots, accompagné de Michel Pichard. L'émoi est grand parmi les prisonniers. D'abord à cause de la personnalité du nouveau pensionnaire, jeune et brillant universitaire, apprécié de tous pour s'être révélé un grand commis de l'État en tant que ministre et surtout président de la Cour suprême. Ensuite, son incarcération semble indiquer que les arrestations, après un temps d'accalmie, ont repris. Pendant une bonne partie de la nuit du 5 au 6 avril, les prisonniers perçoivent des bruits sourds, semblables à ceux qu'auraient fait des coups donnés dans un mur, provenant du côté des cachots, où n'est enfermé que le nouveau pensionnaire. Ces bruits cessent quelque temps avant le jour.
Le 6 très tôt le matin, une agitation inhabituelle secoue la partie administrative de la prison. Le médecin-chef de Yamoussoukro, un Français, le docteur Bandelier, est conduit aux cachots. Il ressort de là après quelques minutes, manifestement assommé. Samba Ambroise Koné l'y a précédé, quelque temps avant. Les prisonniers observent que ce dernier, sur le seuil de la porte des cachots, se décoiffe, se signe et s'incline avant d'entrer. Tout indique que l'ancien président de la Cour suprême est mort au cours de la nuit. Les geôliers murmurent qu'en haut lieu on parle de suicide. La consternation et la stupéfaction sont à leur comble parmi les prisonniers. Il faut attendre la nuit, toutes lumières éteintes afin de plonger la prison dans le noir opaque, pour que le corps quitte l'enceinte d'Assabou. Toute la journée du 7 avril, les prisonniers, en signe de sympathie pour le défunt, refusent leur repas. C'est l'Avril noir.
S'agit-il d'un suicide, comme l'assure Houphouët-Boigny ? La rhétorique développée par le président une semaine après, le 13 avril, au cours de sa conférence à l'Assemblée nationale6 sur la question n'entraîne pas la conviction, tant elle comporte de contrevérités grotesques.
Que dit Houphouët-Boigny dans la déclaration à « la grande réunion annoncée pour informer la nation et le monde, représenté par les chefs de mission diplomatique, et les agences de presse, sur les menées subversives et la fin tragique de M. Ernest Boka »7 ? Après avoir observé qu'il n'a de compte à rendre qu'« au peuple ivoirien qu'(il) respecte » et « à Dieu qu'(il) adore », Houphouët-Boigny indique qu'il est « nécessaire pour mettre fin aux accusations les plus noires, aux calomnies monstrueuses, aux interprétations fantaisistes » d'« apporter (des) précisions » sur « l'ensemble du complot ». Boka a été arrêté, a passé trois nuits au palais présidentiel puis a été transféré à Yamoussoukro. Le 5 avril au soir, Samba Ambroise Koné « chargé spécialement de la surveillance des détenus » vient l'« informer du désir de Boka de se faire entendre, ayant des choses graves à (lui) dire et (le) priant de prendre connaissance d'un mémoire qu'il avait remis à Samba Ambroise ». Revenu fatigué de son chantier de barrages économiques, il ne prend connaissance du mémoire de Boka que le 6 avril à 8 h 30. Mais quelques instants après, le capitaine Brouan lui annonce « qu'à neuf heures exactement Boka s'était donné la mort ». Comment ? Boka s'est pendu à la tige de la douche. Puis Houphouët-Boigny précise que le corps du défunt « était encore tout chaud quand le médecin français, un catholique, un croyant qui avait été appelé pour examiner le corps, a dressé le constat de décès. Le médecin a tout tenté pour le ranimer : la mort avait fait son œuvre ». Il poursuit : « Je demande à tous ceux qui ne voudraient pas me croire et qui ont leurs raisons de ne pas me croire de s'adresser au médecin de Yamoussoukro. (...) Il affirmera ce qui est réalité, qu'aucun sévice n'a été exercé à rencontre de Boka, pas plus qu'il n'a été exercé de sévices à rencontre de Mockey, Banny, Alloh Jérôme, Djessou Lougbo, Ahmadou Thiam, et tant d'autres ». Les commentaires et observations qui suivent portent sur la place prépondérante qu'occupent l'animisme et le fétichisme en Afrique, surtout parmi les intellectuels qui portent toujours sur eux gris-gris et fétiches. Il souligne la foi que des hommes comme Mockey, Koné, Djaument, Boka, ont accordée aux prédictions des marabouts. Houphouët-Boigny argue de la brièveté du délai de 3 à 4 heures mis à faire lire à l'ambassadeur de France en Côte d'Ivoire, Jacques Raphaël-Leygues, la « confession » de Boka, pour assurer que ce document ne peut être un faux, l'écriture et le style du défunt n'ayant pu être imités en un temps si court.
A travers ces propos, Houphouët-Boigny apparaît tel qu'il s'est révélé depuis janvier 1963 : fabulateur, fantasque, cynique, diabolique. Son exposé est un tissu de contrevérités assénées avec un aplomb inimaginable. Mensonge que de dire que chaque détenu d'Assabou dispose d'une douche et d'un WC, et que cette douche comporte une tige. On a vu plus haut la disposition des commodités dans les cachots. On a vu également que c'est par des sévices que les aveux désirés sont extorqués, contrairement à ce qu'assuré le président de la République. Contrevérité encore, quand Houphouët-Boigny déclare n'avoir pu recevoir Boka le 5 avril au soir. Ce dernier est arrivé à Assabou dans l'état typique où se trouvent ceux qui sortent des interrogatoires menés par l'homme de Yamoussoukro : contusionné et endolori par les coups. Qui d'autre qu'Houphouët-Boigny lui-même aurait osé mettre dans un tel état une personnalité du rang de Boka ? Pourquoi faut-il s'adresser au médecin de Yamoussoukro sur la nationalité et la foi chrétienne duquel on insiste, pour s'assurer que Boka n'a pas subi de sévices, et qu'il s'est donné la mort en se pendant ? Il eût été tellement plus simple de demander une expertise médico-légale à une équipe internationale, et présenter le rapport établi par cette équipe. Contrevérité toujours s'agissant de l'heure du décès de Boka, et de la réanimation de celui-ci dont le corps « était encore tout chaud ». Nous avons rapporté plus haut l'heure d'entrée de Samba Ambroise et son attitude aux cachots, et la décomposition du docteur Bandelier après sa visite de quelques minutes. Quelle réanimation ce médecin a-t-il fait en un temps si court ?
Le « mémoire », le « testament » de Boka ? Un faux aussi, œuvre d'un magistrat membres de la Cour suprême, africain et franc-maçon proche de Boka. Le faux est réalisé le 6 avril. L'homme qui se prête à cette sale besogne laisse sa marque de magistrat soucieux de l'authenticité des documents judiciaires, en paraphant chaque page de celui-ci au nom du défunt. Ainsi, la lettre prêtée à Boka est la seule du genre adressée par un détenu au président de la République. Le paraphe qu'elle porte la particularise, la singularise et la rend suspecte. Le faux ne fait aucun doute pour ceux qui connaissent le style de puriste de Boka, fort différent de celui utilisé dans le fameux testament. Plutôt que des photocopies de ce « testament », c'est le résultat d'une analyse graphologique qu'il aurait fallu présenter, pour attester que l'écriture et le style sont bien ceux de Boka.
La surveillance des gardes, trompée par Boka pour se donner la mort ? Un autre arrangement d'Houphouët-Boigny. Boka ne peut avoir trompé quelque surveillance que ce soit, ne partageant avec aucun garde le compartiment des cachots où il est seul. Gardes et miliciens désertent l'enceinte de la prison, la nuit tombée. De plus, on peut relever que ceux-ci sont demeurés sourds aux bruits semblant provenir des cachots, que les prisonniers ont entendus toute la nuit. De même, il est curieux qu'après s'être accusé de tous les péchés, « ordures, pourritures, laideurs d'âme, honte de toute l'humanité »8, Boka se donne la mort. Quel sens donner à un suicide qui ne répond pas au refus d'avouer l'inavouable ? Les marabouts, les gris-gris et les fétiches, les revoilà dans l'argumentaire houphouétien, tour à tour dénoncés et tournés en dérision. Il est cocasse d'entendre Houphouët-Boigny brocarder ainsi marabouts, voyants et féticheurs, quand on sait le crédit qu'il leur accorde ! L'histoire tragique du pauvre célébrissime marabout Karamoko Diarrasouba a été déjà contée et commentée.
Dans toutes les sociétés du monde, et particulièrement en Afrique, on porte respect et déférence aux morts, quels qu'ils soient, et quoi qu'ils aient pu faire. Parents et proches sont l'objet de la sympathie et de la compassion de tous. Mais rien, dans tout le discours d'Houphouët-Boigny ce 13 avril, n'exprime respect et déférence envers le défunt, sympathie et compassion à l'adresse de ses parents et proches. Par contre, la volonté de salir la mémoire de Boka, de sataniser l'homme, et de couvrir de honte et d'opprobre ses parents et proches est trop évidente. Monstrueuse démarche !
Le corps de Boka est remis à ses parents, dans un cercueil plombé avec interdiction de l'ouvrir. « La terre bénie de Yamoussoukro ne peut être souillée par un corps comme celui-là. Allez lui trouver une sépulture chez vous », assène Houphouët-Boigny. La région de Grand-Morié en pays abey, dont est originaire le défunt, est investie par l'armée et la gendarmerie dès le 8 avril. Malgré l'interdiction, le cercueil est ouvert, et le corps de Boka examiné. Des traces de coup par objet contondant sont relevées : fracture au niveau des membres supérieurs, œdème au niveau du crâne, de la face et du sexe. Point d'indices de strangulation par pendaison. N'est-ce pas pour dissimuler cette accablante vérité qu'interdiction a été donnée d'ouvrir son cercueil ?
La thèse du suicide de l'ancien président de la Cour suprême, présentée par Houphouët-Boigny, ne résiste pas à l'analyse. Le professeur Georges Lavau, dont Boka a été l'étudiant, la récuse dans un article que publie le quotidien français Le Monde, le 24 avril, soit onze jours après la déclaration d'Houphouët-Boigny. (…).
Quatre versions de la mort de Boka au moins ont été données.
Il y a d'abord celle du Parti révolutionnaire ivoirien (PRI) – un parti clandestin – publiée dans un document en 1966. Incontestablement les auteurs de ce document sont bien informés quant à l'aménagement des cachots d'Assabou. Leur argumentation est pertinente. Mais, en tenant compte des témoignages sur le séjour de Boka aux cachots, on ne peut partager leur « certitude que Boka n'est pas mort dans une cellule de la prison de Yamoussoukro, mais que son corps y a été transféré ». A moins que l'homme n'ait été subrepticement extrait nuitamment des cachots, pour y être ramené décédé dans les mêmes conditions, sans que les prisonniers ne s'en soient aperçus. Et les coups entendus par les prisonniers ?
La deuxième version complète la précédente, en apportant des précisions sur les circonstances de la mort de l'ancien président de la Cour suprême. Il en ressort qu'Houphouët-Boigny lui aurait dicté sa « confession » le 4 avril, et réclamé des détails le lendemain 5 avril. Mais Boka se serait rebellé et aurait craché à la figure du président de la République qui aurait alors ordonné : « Bé koun hi » en baoulé ; ce qui signifie : « Tuez-le ». Au cours de la bastonnade qui suivit cet ordre, Boka s'en serait pris à Samba Ambroise Koné, membre de l'équipe de bastonnade, et lui aurait fracturé le bras avec une prise de judo ; puis les gardes présidentiels auraient, par inadvertance, brisé le cou à l'ancien président de la Cour suprême. En d'autres termes, dans cette version, Boka serait mort hors des cachots à la suite d'une bavure et son corps aurait été transféré secondairement.
Selon la version livrée aux prisonniers d'Assabou par les gardes présidentiels, Houphouët-Boigny arrête Boka le 2 avril dans la perspective de le présenter comme le chef des complots à la réunion du 9 avril des chefs d'Etat RDA de la sous-région qu'il a convoquée à Bouaké, et le fait transférer le 4 avril à l'hôtel de la Plantation. Le 5 avril, le président aurait convié à un déjeuner Boka qui n'est pas encore formellement prisonnier. Un autre convive aurait été du repas, l'ambassadeur Henri Konan Bédié. Au cours du déjeuner, Houphouët-Boigny se serait mis à fustiger les comploteurs, et surtout les universitaires, et l'ambassadeur aurait renchéri. Boka aurait alors réagi vis-à-vis de ce dernier, à peu près en ces termes : « Henri, comment peux-tu parler de cette façon ? Tu connais fort bien tous les universitaires qui ont été arrêtés. Ce sont des camarades, voire des amis à toi. Tu sais très bien qu'ils n'ont monté aucun complot... » Le président irrité par ces propos se serait écrié : « Boka, tu ne crois pas alors aux complots ? » Réponse de l'interrogé : « Non ! Je ne crois pas aux complots, Président. Pas plus que votre épouse d'ailleurs ». Houphouët-Boigny, hors de lui, aurait alors giflé Boka, qui aurait réagi en faisant une prise de judo à son agresseur, l'aurait terrassé et se serait mis à lui administrer une correction. Henri Konan Bédié aurait alors donné l'alerte en criant : « II veut tuer Nanan ». Les gardes présidentiels et Samba Ambroise Koné auraient fondu sur Boka, le frappant à coups de crosse, de pied, de matraque, etc. Le supplicié aurait été conduit à Assabou, au cachot. Là, il aurait encore été frappé dans la nuit, pour le punir d'avoir voulu « tuer nanan ». Quelle version rocambolesque !
Où est la vérité ? Difficile à dire ; mais certaines d'observations permettent de s'en rapprocher. La première, c'est que l'aménagement des cachots rend impossible un suicide, du moins tel qu'il est décrit par Houphouët-Boigny. Par ailleurs, les lésions relevées à l'examen du corps de Boka par ses parents montrent qu'il n'est point mort par pendaison, comme l'affirme Houphouët-Boigny, mais à la suite de lésions déterminées par objet contondant. Dans quelles circonstances de telles lésions ont-elles pu être produites ?
Qu'Houphouët-Boigny ait envisagé de faire de Boka le chef des complots – troisième version – cela ne peut être exclu. Universitaire, franc-maçon, ayant tissé de nombreuses relations à travers le monde occidental à son poste de président de la Cour suprême, il fait mieux figure de chef de complots qu'Amadou Koné, ou même Mockey considéré comme un fidèle d'Houphouët-Boigny. Au demeurant, même mort, le président ne peut s'empêcher de faire de lui le chef des complots. Les deux hommes ont-ils déjeuné ensemble ? On est tenté de répondre non. Mais Houphouët-Boigny est un homme si fantasque, si comédien et dissimulateur qu'on ne peut totalement l'exclure. N'a-t-il pas dîné avec Charles Donwahi la veille de l'arrestation de celui-ci ? Maintenant, est-ce à l'occasion de son interrogatoire par Houphouët-Boigny, ou à la suite d'une rixe avec celui-ci que Boka a fait l'objet de sévices ? Il est plus vraisemblable que cela soit survenu au cours de son interrogatoire, le 5 avril dans l'après-midi, par Houphouët-Boigny accompagné de Samba Ambroise Koné et d'Henri Konan Bédié. On a vu que le président est toujours accompagné de certaines personnalités, quand il conduit ses interrogatoires. Il est possible qu'au cours de cet interrogatoire l'ancien président de la Cour suprême, excédé par tout ce qu'il a subi et enduré, ait crié son ras-le-bol en citant madame Thérèse Houphouët-Boigny. Possible également que le président, piqué au vif d'entendre dire que sa propre épouse ne croit pas aux complots, ait ordonné qu'une correction particulière soit administrée à l'impertinent. Il reste ce qui se serait passé aux cachots dans la nuit du 5 au 6 avril. Si les bruits que les prisonniers ont enregistrés comme venant des cachots, cette nuit-là, sont en réalité venus d'ailleurs que des cachots, alors Boka est mort à la suite de sévices infligés à la plantation, dans le cadre de son interrogatoire. Si par contre ces bruits ont bien été produits aux cachots dont le seul pensionnaire cette nuit-là était Boka, force est d'admettre qu'il s'y est passé quelque chose de monstrueux. En effet, il aurait alors continué à subir secrètement des sévices, et sa mort serait un meurtre, un assassinat froid, prémédité. C'est la quatrième hypothèse de la mort.
Les circonstances de cette mort demeurent encore obscures. Ce qui paraît sûr, par contre, c'est qu'il ne s'agit pas d'un suicide. Meurtre ? On ne peut se résoudre à y croire. Il reste alors la bavure qu'Houphouët-Boigny a cru devoir maquiller, pensant dégager ainsi sa responsabilité. Suicide, meurtre ou bavure, sa responsabilité est de toutes les façons engagée, la mort étant survenue dans un cachot de la prison d'Etat d'Houphouët-Boigny à Yamoussoukro. La rhétorique développée par le président de la République à propos de cette mort est ridicule et indécente. Elle n'honore point son auteur. Il est manifeste qu'Houphouët-Boigny ne s'attendait pas à une aussi vive réaction de réprobation de la part du monde entier, ignorant peut-être que toute mort d'homme est un événement grave, quel que soit cet homme. D'où ses manœuvres inqualifiables.
Monseigneur Bernard Yago, archevêque d'Abidjan, donne son agrément pour l'enterrement de Boka conformément aux rites catholiques. Autant dire que le chef de l'Eglise de Côte d'Ivoire récuse la version du suicide. Houphouët-Boigny considère qu'il s'agit là d'un camouflet inadmissible à sa propre personne. D'autant plus que l'archevêque de Côte d'Ivoire avait rejeté auparavant la demande de sacrements religieux pour son neveu Jacques Aka, refus motivé par le fait que le défunt était divorcé d'un mariage catholique sans l'autorisation requise. En vérité, ce n'est pas seulement la version du suicide de Boka que monseigneur Yago récuse. C'est tout le complot qu'il rejette. Cette position irrite le président de la République, qui envisage d'arrêter l'homme de Dieu. Le projet ne sera pas exécuté, mais marquera à jamais les rapports entre celui-ci et Houphouët-Boigny.
Le drame du 5 avril 1964 ne fait même pas changer de méthode d'interrogatoire à Houphouët-Boigny. En effet, un autre prévenu trouve la mort à la suite des sévices qui lui sont infligés. Il s'agit de Bassina Konaté, une notabilité de la région de Kong, dont on a voulu faire un marabout d'Ernest Boka. Le 14 août 1964, il est interrogé à la plantation par Houphouët-Boigny, en fin d'après-midi. Vers 19 heures, il est renvoyé en cellule parmi ses compagnons. Il rend l'âme au cours de la nuit. Le drame passe totalement inaperçu hors d'Assabou. C'eût été la seule mort du genre, on n'aurait jamais su qu'Assabou a comporté des morts violentes par coups. » 
(Les faux complots d'Houphouët-Boigny, Karthala, Paris 1997 ; pp. 180-190)

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L'ENTERREMENT D'ERNEST BOKA

«... Le corps était déjà dans le cercueil placé dans une voiture avec des inspecteurs de police et des gendarmes qui devaient l'accompagner à son village natal "Grand-Morié" de la Sous-préfecture d'Agboville. La famille est donc partie avec le corps, le 8. Ils ont pris la route de N'Douci-Agboville. Ils se sont arrêtés à Agboville, car on devait renforcer la garde de gendarmes. Ils sont arrivés à "Grand-Morié" dans la nuit du 8 au 9. Les inspecteurs ont dit qu'ils avaient reçu des ordres, qu'il fallait enterrer Boka immédiatement dans la nuit sans ouvrir le cercueil. Les parents ont argué des coutumes qui exigent que l'on voie le corps avant de l'enterrer, ainsi que les rites de l'exposition du corps, de sa toilette, etc. (…). Les gendarmes s'y sont opposés formellement, mais les parents n'ont pas cédé. Ils ont donc ouvert le cercueil. Ils ont sorti Boka qui présentait des écoulements sanglants des narines, de la bouche, des oreilles, le nez très enflé, et, chose curieuse, pour un soi-disant suicidé par pendaison, la langue ne sortait pas de la bouche. Boka avait également un enfoncement des os du crâne vers la nuque, le dos complètement écorché, la clavicule gauche cassée, des fractures au membre supérieur gauche, les dents cassées, les côtes fracturées. Son sexe était œdématié (très enflé) des suites de violences. Il présentait aussi des fractures aux membres inférieurs. Seuls les pieds paraissaient solides, alors que les membres paraissaient de caoutchouc. On a d'ailleurs trouvé son corps nu dans le cercueil avec un simple tricot de peau et un drap de lit. Donc la famille à procédé à la toilette du corps. Ils ont bien voulu l'exposer, mais le sang coulait encore : on l'a donc remis dans le cercueil, et on l'a laissé dans sa maison natale jusqu'au 9 à 16 heures où on l'a enterré entouré d'un peloton de miliciens, d'inspecteurs, et de gendarmes qui ont empêché les gens d'assister à l'enterrement disant qu'ils avaient reçu cet ordre du Président et que seul son père pouvait l'enterrer. Malgré ça les gens qui étaient au village se sont rendus quand même à l'enterrement »
(Extrait d'un document de source confidentielle daté du 17 mai 1964).

 

mardi 3 avril 2012

LE CONCEPT DE « RATTRAPAGE » APPLIQUE A LA FAMILLE BEDIE

« Paris vaut bien une messe ! » Henri IV 


Le Nouveau Réveil s'est livré récemment (édition du 19 mars 2012) à une laborieuse tentative de travestissement de l'histoire. Sous le titre « Doubé Binty restitue la vraie histoire : Bédié, une si petite faute en 99 ? », c'est une vraie réécriture de l'histoire du coup d'Etat du 24 décembre 1999.
« Tout le monde connaissait le programme du président Bédié et ses 12 chantiers de l'Eléphant d'Afrique. Tous les adversaires, pour ne pas dire plus, du président Bédié savaient qu'ils ne pourraient jamais l'inquiéter a fortiori le battre avec un tel programme et une telle ambition. Tous les adversaires du président Bédié savaient que celui qui a géré avec ce brio qui a suscité l'admiration de tous, la dévaluation du FCFA ne pouvait être stoppé par les déclarations d'opposant sans programme réel et sans envergure politique vraie. Le président Bédié voulait que notre pays fît partie des nations émergentes et devînt une nation industrialisée en l'espace d'une génération. Tous les adversaires du président Bédié savaient qu'il n'était pas l'homme des paroles en l'air ou des propos démagogiques et que par conséquent, il allait réaliser ce qu'il s'est engagé à faire. Tous les adversaires du président Bédié savaient que le miracle ivoirien des années 1960-1970 était l'œuvre du ministre Bédié sous l'autorité du président Houphouët-Boigny. Ils étaient conscients que le président Bédié ne reculerait devant aucune difficulté, lui qui a pris un pays déclaré en cessation de paiement et qui réussissait malgré tout non seulement à payer le salaire des agents de l'Etat mais à leur offrir une gratification, une première fois en Côte d'Ivoire ! Chercher à battre un tel homme dans les urnes était une chimère, une aventure de Don Quichote s'en prenant aux moulins à vent ! Alors, peu importe à ce que la Côte d'Ivoire pourrait endurer : seul un coup d'Etat pouvait débarrasser ces adeptes du ôte-toi pour que je m'y mette de cet adversaire redoutable, redouté et invincible. C'est ce qui fut fait. »
Quel peut bien être le but d'une telle entreprise ? Grandir Bédié ? Dédouaner ceux de ses ennemis jurés de ce temps-là qui aujourd'hui sont ses associés ? Il y a de tout cela. Mais comme ce n'est pas vraiment facile de le faire avaler, l'auteur de ce conte à dormir debout a voulu compenser son déficit de crédibilité par la diabolisation systématique de feu Robert Guéi et de Laurent Gbagbo, l'auteur du putsch et celui qui s'en félicita et en partagea le bénéfice. En revanche, pas un mot de celui qui, dans l'avion qui le ramenait de Paris, avait offert le champagne à tous les passagers parce qu'il croyait que sitôt débarqué à Abidjan il serait intronisé président de la République en lieu et place de Bédié, et qui avait même confié à un quotidien parisien : « contrairement à ce qui est dit ici et là, ce qui vient de se passer en Côte d'Ivoire n'est pas un coup d'Etat comme on en connaît ailleurs. Le pays vient de vivre une véritable "révolution des œillets" à l'ivoirienne. (…).
J'ai également confiance dans les capacités du général Guéi à remettre les Ivoiriens au travail. Je suis en revanche assez inquiet en ce qui concerne l'économie, car notre pays a été littéralement pillé par l'équipe de Bédié. » (Interview d'Alassane Ouattara par Frédéric Fritscher, Le Monde 31/12/1999,) Bref, cet article nous parle autant par ce que son auteur nous dit que par ce qu'il voudrait nous faire oublier.
 
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Après la chute de Bédié et son transport en France, c'est d'abord dans son propre camp que furent proférés sur son gouvernement et sur lui-même les jugements de valeur les plus dépréciatifs. Peut-être ne s'agissait-il chez certains de ses anciens amis que de se faire bien voir des nouveaux potentats. Mais le fait est que c'étaient des gens se réclamant d'une soi-disant orthodoxie houphouétiste qui, le comparant avec son tombeur, disaient de lui – j'ai entendu ces inepties de mes propres oreilles – : « Bédié a fait plus de trente ans à côté d'Houphouët, mais il n'a rien appris de lui. Guéi a fait seulement trois ans et il a tout appris ». J'ai sous les yeux un article de L'Inter (30 octobre 2008) intitulé « Pourquoi j'ai tourné dos (sic) à Bédié ? » et signé F.D.BONY, mais que ce journaliste a confectionné en juxtaposant des propos d'un certain Antoine Brou Tanoh se disant « ancien ministre d'Houphouët ». Notez ce paradoxe qui en dit long sur les qualités morales et intellectuelles du personnage : s'agissant de lui, « ancien ministre d'Houphouët » est un titre honorifique, une décoration, tandis que le fait que Bédié soit lui aussi un « ancien ministre d'Houphouët », c'est apparemment sans aucune importance à ses yeux. Cet article – un modèle du genre ! – est une condamnation sans circonstances atténuantes et sans appel de Bédié :
« Depuis le décès du président Houphouët-Boigny, nous avons cru que le président Bédié était tout désigné pour essuyer nos larmes, parce que nous avions pour Houphouët-Boigny l'affection réelle de fils pour un père. Au lieu de cela, il s'est engagé dans une entreprise de démolition de l'homme et de son œuvre. Cela a commencé par l'abandon de la ville de Yamoussoukro et le CNB (le Cercle national Bédié) qui est arrivé comme un cheveu sur la soupe à la surprise générale et au grand dépit des Houphouétistes. Le président Bédié a pratiqué une politique de rupture d'avec trois principes qui ont toujours guidé la politique intérieure d'Houphouët-Boigny, à savoir : la préservation de l'unité du parti, l'accueil des étrangers et l'intégration des communautés vivant en Côte d'Ivoire, le pardon et l'oubli des offenses. Pourquoi donc seulement deux ans après la mort d'Houphouët-Boigny, changer cette politique ? La politique d'Houphouët n'a pas été suivie par le président Bédié. Alors que longtemps, cette politique d'intégration a été tenue pour l'un des facteurs de la réussite du modèle économique ivoirien. En 1995 est né le concept de l'ivoirité, servi aux populations comme la grande idée qui lui était offerte pour se forger une conscience nationale. L'affaire de la nationalité du Premier ministre Ouattara avait pris une dimension internationale. Avec le coup d'Etat de 1999, le président Bédié est le responsable de la ruine de 30 années d'effort et de sacrifice. Le mythe de l'unité, de la stabilité et de la paix dont nous avons fait notre marque de fabrique dans cette partie de l'Afrique s'est évanoui. Le passage du président Bédié à la tête de la Côte d'Ivoire n'a été qu'une parenthèse. En sept ans à la tête de l'Etat, il a banalisé la Côte d'Ivoire aux yeux du monde. On peut dire que le malheur de notre pays, c'est d'avoir eu le président Bédié comme successeur du président d'Houphouët-Boigny. »
Nous retrouvons exactement les mêmes griefs, dans un langage plus élégant toutefois, dans le livre de Camille Alliali, Disciple d'Houphouët-Boigny :
« Le président Bédié s'est trouvé pris entre ceux de ses partisans qui voulaient le voir marquer tout de suite sa différence et ceux qui souhaitaient qu'il continue dans la voie tracée par son prédécesseur. Sous la pression des oppositions qui ont marqué son avènement et continuaient de menacer son pouvoir, il a choisi ou s'est vu contraint de pratiquer une politique de rupture d'avec trois principes qui ont toujours guidé la politique intérieure d'Houphouët-Boigny : la préservation de l'unité du parti, l'accueil des étrangers et l'intégration des communautés vivant en Côte d'Ivoire, le pardon et l'oubli des offenses » (p. 129).
Vilipendé en Côte d'Ivoire jusque dans son propre camp, Bédié et son régime n'étaient pas non plus très estimés à l'étranger. Zyad Limam, dans Afrique Magazine (N°169 - octobre 1999), affirme même qu'« II est de bon ton de [le] sous-estimer ». Il ajoute : « Le président, bien sûr, a commis des erreurs. On lui reproche une gestion approximative des deniers de l'État, et des excès comme l'incroyable expansion de Daoukro, son village natal ». Par ailleurs, ainsi que le notera Thierry Perret dans une chronique intitulée « autopsie d'une crise » (RFI 25 octobre 2002) : « Les années Bédié ont été une longue fermentation de revendications multiples (notamment d'ordre social) et le coup d'Etat de décembre 1999 est intervenu dans ce contexte déjà explosif ».
Durant les deux mois qui précédèrent sa chute, Bédié fut l'objet d'un véritable harcèlement médiatique au dedans comme à l'extérieur de la Côte d'Ivoire. Qu'était le Rassemblement des républicains (Rdr) de Djéni Kobina à son origine – c'est-à-dire avant sa transformation magique en comité électoral d'Alassane Ouattara en vue du scrutin présidentiel de 1995 –, sinon la résultante logique de la grande défiance des gardiens du temple houphouétiste, dont Alliali est le prototype parfait, vis-à-vis de celui qu'ils considéraient déjà comme un hérétique ? La scission une fois consommée, et le Rdr doté de son « chef charismatique », on vit se succéder les assauts contre Bédié, jusqu'à l'ultime coup de boutoir du 24 décembre 1999. Cette guérilla atteignit son paroxysme avec la grande manifestation des ouattaristes du 1er août 1999. Rendant compte de l'événement, le quotidien ouattariste Le Patriote titrait en sa « Une » : « une gifle pour Bédié ! ». Une gifle que l'astucieux négationniste Doubé Binty nous décrira peut-être un de ces jours comme une douce, une respectueuse caresse… Car qui aurait eu l'audace de commettre un tel sacrilège : gifler celui que depuis toujours tout prédestinait à jouer ce rôle d'eunuque dans le sérail ouattariste !
La vérité, c'est que ce ne fut pas par pure fantaisie, sans le moindre acte d'hostilité de leur part, qu'en 1998 Bédié lança ses sbires contre les activistes Rdr ? Relisons Camille Alliali. Que reproche-t-il essentiellement à Bédié après l'arrestation d'Henriette Diabaté et de ses camarades ? De ne pas avoir pardonné les offenses comme Houphouët le lui avait paraît-il enseigné ! C'est donc qu'il y avait eu des offenses… Adoptons cet étrange vocabulaire, mais n'en soyons pas dupes. N'oublions pas qu'il s'agissait non pas d'une vulgaire querelle de voisinage entre deux quidams ni, même, d'une simple rixe entre deux bandes de quartier, mais d'une lutte politique à l'échelle nationale ; et que l'enjeu était la sauvegarde de notre indépendance nationale. C'est ce que Bédié était allé dire dans l'enceinte du parlement, ce fatidique 22 décembre 1999 :
« La citoyenneté est la pierre angulaire de la démocratie et de la souveraineté nationale. La démocratie n'est pas le libre cours laissé à des minorités violentes qui veulent imposer leur point de vue en dépit des lois. Par exemple, vouloir empêcher l'application de dispositions constitutionnelles ou le déroulement régulier d'un scrutin ne sont pas, c'est le moins qu'on puisse dire, des actes démocratiques. Les changements démocratiques ne s'obtiennent pas par la violence et dans la rue mais pacifiquement dans les urnes. Deuxième point : La citoyenneté est la pierre angulaire de la démocratie et de la souveraineté nationale. Même si, dans certains pays, l'on a récemment étendu le droit de vote à certains non nationaux (lors de scrutins locaux, à titre expérimental), la citoyenneté, c'est-à-dire la capacité de voter et de se présenter aux suffrages, est fondamentalement et, pourrait-on dire, consubstantiellement attachée à la nationalité. A plus forte raison lorsqu'il s'agit de la candidature à la magistrature suprême. C'est parce que la Côte d'Ivoire est un pays d'accueil largement et généreusement ouvert qu'il a paru au législateur qu'il était nécessaire que la nationalité des candidats découle à la fois du droit du sol et du droit du sang, c'est-à-dire à la fois de la naissance sur le territoire national et de la filiation. Quoi de plus logique et de plus naturel ?
L'intégration à la communauté nationale est un processus et non pas le résultat d'un coup de baguette magique à effet instantané. A fortiori est-il concevable, et même convenable, quoi qu'on puisse juridiquement le faire, de chercher à tirer parti, de façon la plus intéressée, d'une éventuelle appartenance à plusieurs nationalités ? Quelles sont ces personnes qui se disent Ivoiriennes les jours pairs et non Ivoiriennes les jours impairs ? N'y a-t-il donc pas, dans nos formations politiques, assez de personnalités ivoiriennes présentant les qualités requises pour être des candidats valables à l'élection présidentielle ? Oserais-je ajouter que dans les pays où certains se donnent volontiers en modèles, voire en censeurs, il existe des dispositions légales semblables aux nôtres et qui s'appliquent aux conditions de l'éligibilité à la magistrature suprême.
C'est ce lien fort entre nationalité et citoyenneté qui fonde la souveraineté et l'indépendance de la Nation. Aujourd'hui, cette souveraineté et cette indépendance sont grossièrement mises en cause par des personnes et des organisations qui s'arrogent la faculté de décider de ce qui est bon pour les Ivoiriens. Nos aînés n'ont pas lutté pour l'indépendance pour que nous acceptions aujourd'hui de nouvelles soumissions. La nationalité, la citoyenneté, la démocratie et la souveraineté nationale sont les quatre côtés d'un carré magique qu'il nous faut défendre avec calme et détermination devant ces ingérences inacceptables. C'est aux Ivoiriens de décider par eux-mêmes, pour eux-mêmes, et de choisir librement l'un d'entre eux pour conduire le destin de la Nation en refusant les aventures hasardeuses et l'imposture insupportable ». 
Deux jours après ces fortes paroles, Bédié tombait comme un fruit blet. Mais ce discours ne fut qu'un prétexte pour passer à l'exécution d'un plan de déstabilisation du régime qui était en stand by depuis 1993. J'ai sous les yeux un autre article paru dans le quotidien parisien France-Soir du 8 décembre de cette année-là sous le titre : « Après la mort du président de Côte d'Ivoire Houphouët-Boigny : succession explosive ». Voici, pour commencer, le chapeau de cet article : « Le Premier ministre prend la direction du pays, mais l'opposition et l'armée sont tentées par le pouvoir ». Et, dans le corps de l'article on peut lire : « Il y a quinze jours, sentant venir la fin de Félix Houphouët-Boigny, le Premier ministre Alassane Ouattara avait décidé de son propre chef d'assurer "la suppléance du président de la République" ». Quelques jours auparavant, le 25 novembre 1993, sous le titre : « Une délégation française chez ADO », Fraternité Matin avait publié cette nouvelle, signée D.S. :    
« M. Alassane Ouattara, Premier ministre, a reçu en audience samedi dernier en fin d'après-midi MM. Jean-Marc de Sablière, directeur Afrique du ministère des Affaires étrangères, Antoine Pouillieute, directeur du cabinet du ministre de la Coopération, et l'ambassadeur Michel Dupuch.
C'est en son cabinet de la Primature que M. Alassane Ouattara a reçu les émissaires du gouvernement français. L'entretien a commencé à 17h 35 pour s'achever un peu plus d'une heure plus tard en présence de Mme Lohoues Oble, Garde des Sceaux, ministre de la Justice et M. Touré Sidia, directeur du cabinet du Premier ministre.
Auparavant, les mêmes personnalités arrivées la veille en Côte d'Ivoire avaient rencontré à Yamoussoukro M. Henri Konan Bédié, Président de l'Assemblée nationale. Rien n'avait non plus filtré de cet entretien. Les émissaires français devaient quitter hier Abidjan pour regagner Paris ». 


Regardez-les bien ces deux photographies ; elles illustraient l'article de Fraternité Matin. Il s'agit – cela saute aux yeux ! – du même cliché. L'original est celui qui montre Ouattara dans son bureau, recevant les trois émissaires français. Pour suggérer une égalité de traitement des deux rivaux par la France, une image de Bédié a été rajoutée à cette même photographie à la place de celle de Ouattara. La grossièreté de ce montage photographique laisse à penser que ces gens étaient venus pour imposer Ouattara, mais que devant les résistances que l'entreprise a suscitées, ils se sont vus obligés de chercher à la hâte un moyen de suggérer que la France n'avait jamais eu l'intention de s'immiscer dans le processus de dévolution du pouvoir après le décès annoncé d'Houphouët. D'où ce truquage. Cette hypothèse d'un coup manqué de justesse est corroborée par une formule du magazine Marchés tropicaux. Dans son éditorial du 18 février 1994 intitulé « Après un homme d'exception », on peut lire :
« Le conflit latent avec le Premier ministre, M. Alassane Ouattara, a été tranché dès qu'il est devenu public en faveur du président. L'armée ivoirienne a fait à cette occasion preuve d'une loyauté remarquable envers le détenteur légitime du pouvoir civil; l'expression symbolique de cette attitude a été renouvelée publiquement lors du défilé militaire devant la dépouille du président défunt, le 5 février à Abidjan.   
D'autre part, un gouvernement constitué dans un esprit de continuité, et même plus conforme que le précédent à certaines positions du pouvoir au sein de la classe dirigeante, a entrepris avec non moins de détermination de traiter les problèmes économiques et financiers que la maladie du président Houphouët-Boigny avait conduit non pas à négliger, mais à traiter d'une manière lente et tardive, alors que la gravité des problèmes concernés exigeait justement l'attitude contraire ».
Notez bien ce « gouvernement (…) plus conforme que le précédent à certaines positions du pouvoir au sein de la classe dirigeante… ». Cela veut dire que la substitution du Premier ministre au président de l'Assemblée nationale pour succéder à Houphouët dès 1993 avait été bel et bien envisagé, mais que le principe de réalité avait finalement triomphé des rêves d'usurpation de l'aventurier cosmopolite et des faiseurs parisiens de rois nègres.
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Ce que nous appelons la crise ivoirienne, ce n'est que l'histoire de ce complot au long cours dont le premier acte fut la nomination de Ouattara comme président du comité interministériel, puis comme Premier ministre. Par la suite, il est vrai, tout sera mis en œuvre pour que cet épisode disparaisse de nos mémoires. Ce qui permettra à nos ennemis de continuer leurs manigances de toutes les manières possibles et imaginables. Tout le microcosme – les amis de Bédié et ceux de Gbagbo y compris – contribua à ce travail de refoulement, comme si une puissante superstition leur défendait de donner son vrai nom au coup politique que Ouattara avait tenté entre le 7 et le 9 décembre 1993 en abusant de sa fonction de Premier ministre : forfaiture ! Mais on ne guérit pas la fièvre en cachant le thermomètre, et le 24 décembre 1999, puis le 19 septembre 2002, puis encore le 11 avril 2011, cette incompréhensible lâcheté a fini par les rattraper les uns après les autres. Certains en sont morts. D'autres encoururent seulement la prison ou l'exil. Seul Bédié a tiré son épingle du jeu, mais à quel prix ! Il lui aura fallu abandonner les ambitions qu'il affichait orgueilleusement dans son discours du 22 décembre 2012. Oublié le fameux « carré magique », oubliée « l'imposture insupportable »
En Côte d'Ivoire, depuis 1950, le retournement de veste est un sport national qui peut rapporter gros. Bédié a eu, on le sait, un précurseur illustre… Mais, sous le rapport des retombées bénéfiques de son parjure pour lui, pour sa femme, pour leurs enfants, l'élève semble bien parti pour surpasser le maître… Autre avantage sur Houphouët, Bédié n'aura jamais à payer de sa personne : pas besoin de faux complots périodiques pour affermir son pouvoir ; pas de « conseils nationaux » pour s'entendre dire des choses pas toujours agréables ; plus d'élection où la victoire n'est pas toujours certaine… Sacré doublure présidentielle à vie, désormais il lui suffira d'être là, assis sagement derrière Ouattara, muet ou débitant des lieux communs d'un ton solennel…
Quoi que l'on puisse penser de ce rôle dans lequel manifestement Bédié se complaît, il n'en demeure pas moins que ce qu'on lui a fait subir entre 1993 et 1999 était plutôt injuste. Par là il a bien mérité le rattrapage que lui prodiguent ses ennemis d'hier, aujourd'hui ses protecteurs. L'article hagiographique de Doubé Binty est sans doute sa contribution à ce programme. Mais n'en a-t-il pas trop fait ? A vouloir trop prouver… Car s'il avait pu trouver dans l'actualité de Bédié de quoi lui construire une image de héros, serait-il allé lui fabriquer ce passé extraordinaire ?
Marcel Amondji