vendredi 9 mai 2014

L’abolition de l’esclavage considérée sous l’angle du rôle qu’y jouèrent les esclaves et les descendants d’esclaves. (1/2)

RESISTANCES, REVOLTES, MARRONNAGE...

« Just as all Blacks, even under the most degrading forms of slavery, consented to become niggers, so by no means all or even most of the niggers in history have been Black ».[1] E. D. Genovese
 
Alors que je commençais la rédaction de cet essai, je fus subitement envahi par un souvenir vieux de soixante-six ans. C’était en 1948, l’année du centenaire de la deuxième abolition française de l’esclavage. J’étais alors un lycéen de 5e ou de 4e dans une ville de

Yanga et ses compagnons formèrent

l’une des premières communautés

libres dans le Nouveau Monde.

(Photo : Anwar Vazquez)
l’extrême Sud-ouest de la France, et j’ignorais tout de l’histoire de la traite et de l’esclavage… En fait nous étions trois, arrivés un peu plus d’un an auparavant de notre Côte d’Ivoire natale.

Pour honorer la mémoire de Victor Schoelcher, les autorités de notre lycée avaient organisé une petite cérémonie, et nous devions en être, en quelque sorte, les invités d’honneur. En tout cas nous y étions conviés tous les trois alors que l’ensemble des autres lycéens ne devaient y être représentés que par un seul élève de la classe de philosophie, qui devait prononcer le seul discours normalement prévu.
Quand nous en fûmes avertis, l’un de nous, celui qui tenait le milieu par son âge, refusa sèchement d’assister à la commémoration d’un événement qui, expliqua-t-il, ne le concernait pas ! Ajoutant qu’il n’avait rien à voir avec l’esclavage, n’ayant jamais été esclave lui-même ni aucun de ses ascendants, et qu’aucun de ceux-là n’avait non plus été esclavagiste. Ce qui était d’ailleurs vrai de nous trois. Le plus âgé d’entre nous ne fit pas d’objection, mais il demanda, et obtint, de prendre aussi la parole le jour de la cérémonie. Et comme il y allait, que c’était mon cousin germain et que de moi à lui, nos rapports étaient ceux d’un petit frère à son grand frère, je ne pouvais qu’y aller aussi.
Je suis incapable de me rappeler le moindre mot du discours de mon cousin mais, tel que je le connais, je parierais qu’il explicita éloquemment les raisons du refus de notre compatriote de participer à la petite fête en l’honneur de Schoelcher, et qu’il ne manqua pas de rappeler à ses auditeurs que, comme jeunes Ivoiriens dont le pays vivait alors une phase cruciale de sa jeune histoire, nous avions, cette année-là, l’esprit à bien autre chose que la commémoration d’un événement dont lui au moins devait déjà savoir qu’il eut pour conséquence quasi directe la ruée des ex-puissances esclavagistes sur l’Afrique noire pour se la partager.
Mon camarade a-t-il eu raison de boycotter le centenaire de l’abolition de 1848 ? Eh ! bien, d’un certain point de vue, oui ! Car si l’esclavage moderne et la traite des nègres qui l’alimentait font partie intégrante de l’histoire de l’Afrique noire, il ne s’en suit pas nécessairement que chaque Africain était ou est, en tant que tel, directement et personnellement concerné par cette histoire. C’est, je crois, ce que mon camarade voulait faire comprendre aux autorités du lycée, qu’il soupçonnait sans doute de nous avoir invités à cette cérémonie parce qu’ils nous considéraient comme d’heureux bénéficiaires de l’abolition de 1848… Sinon je suis à peu près sûr que s’il s’était agi non pas de glorifier le seul Schoelcher mais, avec lui, à côté de lui, tel ou tel autre de ces anciens esclaves ou descendants d’esclaves qui s’illustrèrent dans les débats et dans les combats qui ont abouti à l’abolition définitive de la traite des nègres, puis de l’esclavage lui-même ; si, en ce jour de 1948, le nom de Toussaint-Louverture – ou seulement celui d’Auguste Perrinon – avait été associé à celui de Schoelcher, mon camarade n’eut sans doute pas refusé de s’associer à l’hommage qu’on leur rendait. A condition, bien sûr, qu’il sût qui étaient Toussaint-Louverture ou Auguste Perrinon ! Pour ma part, je l’ignorais totalement en 1948. Et quoiqu’il fût déjà plus instruit que moi, mon camarade aussi l’ignorait très probablement à cette époque…  

*
Toussaint-Louverture, le chef des esclaves et des descendants d’esclaves dont la révolte rendit nécessaire la première abolition française par la Convention en 1794, est mort prisonnier du Premier consul Bonaparte juste l’année avant celle de la naissance de Victor Schoelcher, et plus de quarante ans avant la victoire des abolitionnistes de 1848 parmi lesquels figuraient en très bonne place les « hommes de couleur » Perrinon, Gaumont, Percin. Car, sur les sept membres de la commission d’abolition de 1848, trois au moins étaient des descendants d’esclaves. J’ai choisi, pour commencer, de vous parler d’eux et de quelques-uns de ceux qui les avaient précédés.
François Auguste Perrinon, est né à Saint-Pierre (Martinique) d'une famille de libres de couleur. Envoyé en France, il devient élève de l'école Polytechnique et se spécialise dans l'artillerie de Marine. En 1842, il fait partie de la garnison de la Guadeloupe. C’est un anti-esclavagiste modéré. En 1847, dans une brochure intitulée « Résultats d'expérience sur le travail des esclaves », il s'emploie à démontrer que le travail libre est possible. Un an plus tard, il fait partie de la Commission d'abolition de l'esclavage, puis est envoyé comme commissaire d'abolition, puis commissaire général à la Martinique. De 1849 à 1850, il est député à l'Assemblée Nationale. Après le coup d'Etat du 2 décembre 1851, il regagne la Martinique où il exploite des salines. Ayant refusé de prêter serment à Napoléon III, il est rayé des cadres de l'armée en 1853.
Charles Gaumont, un ouvrier horloger, était, lui, un abolitionniste radical. Rédacteur du journal « L'Union Ouvrière » qui avait aidé, en 1843, à la réalisation de la pétition des ouvriers pour l'abolition immédiate, sa présence dans la commission symbolisait la contribution de la classe ouvrière. En mai 1848, il fut nommé secrétaire-archiviste du Conseil privé de la Guadeloupe.
Louis Percin était un jeune avocat d’origine martiniquaise. De lui on ne sait pas grand-chose d’autre, à part qu’il était, avec l’historien Henri Wallon, l’un des deux secrétaires de la commission d’abolition.
A eux trois, ils symbolisent le fait que ceux qui étaient, à un titre ou à un autre, les victimes du système esclavagiste ne furent pas que des bénéficiaires passifs de son abolition comme l’historiographie officielle pourrait le faire croire, mais qu’ils y jouèrent même très souvent les rôles principaux.  

Résistances à l’asservissement et révoltes des esclaves 

L’histoire de la résistance des populations africaines à l’asservissement et celle de la lutte des esclaves contre leurs conditions de vie et de travail commencent en même temps que celle de la traite transatlantique et de l’esclavage moderne. Selon les lieux et selon les circonstances, cette résistance et ces luttes ont revêtu des formes diverses et variées, allant des actions collectives telles que l’attaque des embarcations ou des navires négriers depuis le rivage, la révolte des captifs pendant la traversée, la rébellion sur les plantations précédée ou suivie par la fuite en marronnage, aux actions individuelles telles que suicides, avortements, infanticides, sabotages…
On estime le nombre total d’actes de résistance de la part des Africains à l’encontre des bateaux négriers et de leurs équipages à environ 485, dont au moins 93 cas d’attaque depuis le rivage, et 392 cas de révolte à bord. Sur ces 392 cas, 353, soit 90% se sont produits entre 1698 et 1807.
Plus de 360 navires furent concernés, et quelques-uns le furent plus d’une fois au cours de la même traversée. En y incluant une vingtaine de projets de révolte qui furent éventés avant de pouvoir être mis en œuvre, on estime qu’un navire négrier sur dix a été le théâtre d’une révolte effective ou d’une tentative de révolte.
Les révoltes d’esclaves sur les plantations ou dans les mines ont été très précoces et elles ont affecté toutes les colonies. S’agissant, par exemple, d’Hispaniola, future île de Saint-Domingue, la première terre découverte et la première colonisée, le processus qui devait y aboutir à l’abolition définitive du système esclavagiste a commencé, pour ainsi dire, dès le jour où la première cargaison de bois d’ébène fut débarquée sur une de ses plages.  En effet, dès 1503, le gouverneur espagnol de cette colonie demandait à son souverain l’arrêt de l’envoi de Nègres esclaves originaires d’Afrique, à cause des troubles qu’ils fomentaient et de leurs trop fréquentes fuites en marronnage. En 1521, sur le domaine de Diego Colomb, le propre fils du découvreur, eut lieu ce qui fut sans doute la première révolte massive d’esclaves noirs dans tout le Nouveau monde.
En 1537, une tentative de rébellion fut étouffée à Mexico. D’après le rapport qu’en fit le vice-roi à la cour d’Espagne, il s’agissait d’un vaste complot des Noirs qui s’étaient déjà choisi un roi, et qui projetaient d’appeler les autochtones à se joindre à eux pour massacrer les Espagnols.
A la charnière des 18e et 19e siècles, les révoltes devinrent de plus en plus fréquentes malgré la sévérité des châtiments encourus par les rebelles quand ils étaient pris.
Pour les seuls (futurs) Etats-Unis, on compte, au 17e siècle et au 18e siècle, plus de 250 révoltes impliquant plus de dix esclaves. On connaît mieux celles qui eurent lieu au cours des trente premières années du 19e siècle, à savoir : celles de Gabriel Prosser en 1800 en Virginie, de Charles Deslondes en 1811 dans la région de La Nouvelle Orléans, de Denmark Vesey à Charleston (Caroline du Sud) en 1822, et celle de Nat Turner dans le comté de Southampton (Virginia), en 1831, sans doute parce que venant après les événements de Saint-Domingue, et parfois inspirées par eux, elles furent, en quelque sorte, davantage médiatisées.
Dans la région des Caraïbes, entre 1798 et 1815, il y avait au moins deux révoltes chaque année.
Ainsi il devenait toujours plus évident que si les esclavagistes persistaient à ne pas vouloir abolir l’esclavage, les esclaves eux n’allaient plus tarder à l’abolir. Et, de fait, ce qui décida l’Angleterre à abolir l’esclavage dans ses colonies en 1833, c’est une rébellion qui, deux ans plus tôt, avait mobilisé en Jamaïque plus de 20.000 esclaves et qui, survenue seulement quelques mois avant un renouvellement partiel du parlement, y avait amené une majorité favorable aux abolitionnistes, laquelle vota enfin l’Abolition Bill. 

Le marronnage 

Une autre forme de résistance également très usitée, était le marronnage. Cétait le nom donné à la fuite d'un esclave hors de la propriété de son maître. Le fuyard lui-même était appelé Marron, d'après l’espagnol Cimarron. Le marronnage fut aussi un phénomène très précoce et très précocement généralisé. Les Marrons se réfugiaient généralement dans des lieux inaccessibles. Parfois, ils parvenaient à se regrouper en de véritables communautés clandestines hiérarchisées et organisées militairement, capables non seulement de se défendre contre des troupes régulières mais aussi de mener des attaques contre leurs anciens maîtres. Les esclaves fugitifs ont créé de ces communautés dès les commencements de la traite transatlantique, et d’abord en Afrique même, notamment sur l’île de Sao Tome. Il y en aura tant que dureront la traite et l’esclavage ; et il y en aura partout où il y avait des esclaves.
Certaines de ces communautés ont perduré jusqu’à nos jours ; on les trouve surtout en Guyana, au Surinam, en Guyane française (où ils constitueraient aujourd’hui la moitié de la population globale), en Colombie, au Honduras, à la Réunion, et aussi à la Jamaïque où, cependant, ils ne forment pas une société absolument séparée du reste de la population. 

Les marrons ont joué un rôle considérable dans l’histoire de l’Amérique insulaire et continentale par leur seule existence d’abord, mais aussi par leurs interventions directes ou indirectes dans les rivalités entre les puissances esclavagistes. Les Anglais furent semble-t-il les premiers à les utiliser contre les Espagnols. Le procédé fut inauguré par Francis Drake en 1572. Pendant son séjour dans l’isthme de Panama, Drake et son équipage ne durent  leur salut qu’à une communauté de marrons qui leur procurèrent des vivres, et qui les aidèrent même à s’emparer d’une caravane de mules chargées d’or. Par la suite, Drake utilisa couramment des marrons comme alliés dans ses campagnes contre les Espagnols au Panama, à Cartagena de Indias aujourd’hui en Colombie, puis en Floride (1586). Après la campagne de Floride, il installa ses alliés noirs sur le territoire de la colonie anglaise de Roanoke, aujourd’hui en Caroline du Nord.
La tradition créée par Drake devait être reprise par les Anglais à l’occasion de la guerre d’indépendance des Etats-Unis. Les Anglais s’étaient emparés de la Floride en 1763. Jusqu’à la Révolution américaine, ils s’efforcèrent d’empêcher les esclaves fugitifs de s’y refugier. Mais lorsque la guerre d’indépendance éclata, ils offrirent la liberté, la terre et des grades à tout Noir qui prendrait les armes contre les colons rebelles. Entre 1775 et 1781, cette politique provoqua un immense exode d’esclaves fugitifs vers la Floride, qui était la seule colonie restée loyale durant toute la guerre. 

En Jamaïque, de 1655 à 1660, les Espagnols tentèrent à leur tour d’utiliser les marrons contre les Anglais. Après que ceux-ci se furent emparés de l’île, les Espagnols recrutèrent des marrons comme auxiliaires. Pendant cinq ans ces derniers harcelèrent les Anglais avec tant de succès que les Espagnols décidèrent de se reposer entièrement sur eux et retirèrent leurs propres troupes. Mais les marrons changèrent de camp lorsque les Anglais leur firent une meilleure offre en 1660, et ils les aidèrent à bouter définitivement les Espagnols hors de l’île. Moins d’un siècle plus tard, nouveau retournement, cette fois contre les Anglais. Dans cette île où leurs communautés s’étaient constituées à la suite de nombreuses révoltes, les marrons soutinrent une véritable guerre face à des troupes régulières britanniques de 1725 à 1740, et obtinrent par négociation la concession d’un territoire indépendant. Pour mémoire, leurs chefs s’appelaient Cudjoe, Accompong, Cuffee, Quaco, des noms qui signent à la fois leur appartenance à une aire culturelle aujourd’hui à cheval entre la Côte d’Ivoire et le Ghana, et le fait qu’il s’agissait très probablement de gens qui avaient choisi la liberté sitôt débarqués d’un bateau négrier, ce qui explique qu’ils aient conservé leur langue et leurs noms africains. Certains vieillards jamaïcains descendants de marrons, parlaient des dialectes africains, et on retrouve Anansê l’araignée, personnage récurrent des contes agnis, dans le folklore jamaïcain. 

Bayano, Gaspar Yanga, Domingo Bioho, Domingo Criollo, Ganga Zumba 

Il y a eu beaucoup d’autres marrons célèbres. Mais, si toutes ces aventures témoignent d’une volonté irrépressible de briser leurs chaînes et celles de leurs compagnons de misère, tous n’ont pas atteint leur but, tant s’en faut !, et la plupart même l’ont payé de leur vie. 

Bayano s’enfuit de la ville de Panama vers 1549, et se réfugia dans les montagnes avec ses compagnons qui le couronnèrent roi. De la première expédition punitive contre eux, il ne revint que quatre soldats. Une première fois il se rendit et on le laissa en liberté à condition qu’il ne s’échappe plus ; mais il se rebella à nouveau ; capturé, il fut renvoyé en Espagne. 

Au Mexique, en 1570, moins de trente ans après le complot avorté de Mexico, la région de Veracruz fut le théâtre d’une sanglante révolte. Le chef des esclaves révoltés s’appelait Gaspar Yanga. La légende dit qu’il était originaire de l’actuel Gabon, et qu’il appartenait à une lignée royale. Les rebelles se refugièrent dans les montagnes, et se constituèrent en une petite colonie indépendante (palenque). Ils avaient établi des relations de bon voisinage avec les Indigènes et, durant plus de 30 ans, ils vécurent en paix en marge de l’établissement espagnol. Vers 1609, comme la colonie s’accroissait et se renforçait sans cesse, les Espagnols décidèrent de l’anéantir. Mais l’expédition qu’ils lancèrent à cet effet échoua, et ils durent négocier un traité de paix aux termes duquel les marrons étaient reconnus comme les « bourgeois » d’une ville libre dont Yanga devenait le gouverneur, et où les Espagnols n’auraient le droit de pénétrer que les jours de marché. Ainsi naquit la ville de San Lorenzo de los Negros, où le souvenir de Gaspar Yanga est toujours vivant.

L’histoire de Yanga et de ses compagnons constitue le seul exemple connu à ce jour d’une révolte d’esclaves ayant abouti à la reconnaissance légale de leur liberté et à leur intégration effective dans la société coloniale.

En 1860, trois siècles après ces faits, l’écrivain mexicain Vicente Riva Palacio, lui-même descendant d‘esclaves par sa mère, qui était la fille du général « mulâtre » Vicente Guerrero, l’un des libérateurs du Mexique et le deuxième président du pays – sa présidence dura à peine neuf mois, mais il eut quand même le temps de décréter l’abolition de l’esclavage sur tout le territoire mexicain –, sortit Gaspar Yanga de l’oubli. Aujourd’hui le rebelle de 1570 est honoré par les Mexicains comme l’un de leurs héros nationaux. Sur la fresque murale en leur honneur, Gaspar Yanga figure un peu en retrait derrière Moctezuma. 


Le marronnage à grande échelle fit son apparition en Nouvelle Grenade, dont faisait partie l’actuelle Colombie, dès les commencements de son histoire. Vers 1570, les Espagnols lançaient régulièrement des expéditions contres des communautés marronnes installées autour de Cartagena de Indias, le port négrier le plus actif à l’époque.
En, 1599, dans cette même ville, des esclaves qui se plaignaient des mauvais traitements de leur maître se révoltèrent. L’un d’eux, qui s’appelait Domingo Bioho, décida de déserter et il emmena avec lui une trentaine d’autres esclaves avec leurs femmes. Pendant cinq ans, depuis les terres marécageuses où ils s’étaient refugiés, Bioho et ses compagnons entretinrent une véritable guerre contre l’Espagne, exigeant la reconnaissance de leur liberté et la concession d’un territoire. En 1605, le gouverneur de Cartagena écrivit au roi : « Ils ont envoyé demander la paix et, vu la difficulté d’en venir à bout avec nos moyens limités, je me suis résolu à la leur accorder pour une durée d’un an… ». Bioho et ses compagnons obtinrent le droit de circuler librement dans toute la région, y compris à Cartagena même, de porter des armes à l’intérieur comme à l’extérieur de la cité, et d’être traités avec déférence par les autorités. En somme, ils étaient reconnus comme des hommes libres.  

L’histoire de Bioho se termina plus mal que celle de Yanga. Car les Espagnols rompirent le pacte et Bioho fut tué. Cependant, le mouvement qu’il avait lancé n’en fut pas interrompu pour autant. Durant les deux siècles suivants (1603-1799), le marronnage connut un développement exponentiel dans cette région. A partir de Cartagena, des flots de fugitifs alimentaient sans cesse les palenques existants, ou créaient de nouvelles colonies. De là, elles se disséminaient dans toutes les directions, jusqu’à Panama. 

En 1691, répondant favorablement à une requête directe du chef marron Domingo Criollo, qui réclamait pour lui et ses compagnons la reconnaissance formelle de leur liberté, « vu que cela faisait des années qu’ils étaient libres », le roi d’Espagne  émit un édit dont l’application aurait inévitablement entraîné plus de rébellions, l’abolition de l’esclavage, l’octroi de terres aux Noirs, avec pour conséquence la ruine de toute l’économie fondée sur le travail servile. Evidemment cet édit ne fut jamais appliqué. Criollo fut pris et pendu. Et la guerre des marrons reprit de plus belle. Jusqu’à ce que, en 1713, l’évêque de Cartagena propose de conclure avec les rebelles un accord de bon voisinage. Cet état de fait devint officiel vers 1779, avec la reconnaissance du droit de propriété collective des Noirs sur les terres sur lesquelles ils étaient établis. 

La plus célèbre communauté de marrons restera le "Quilombo de los Palmares", qu’on situe dans l’actuel Etat brésilien d’Alagoas. Sa principale originalité, c’est d’avoir persisté pratiquement durant tout le XVIIe siècle, de 1605 jusqu’à sa destruction en 1694. Son premier roi s’appelait Ganga Zumba ; son frère, Ganga Zona, commandait l’arsenal et son neveu, Zambi, l’armée. Palmares avait une population d’environ 20.000 âmes, des Noirs, mais aussi des Indiens et des Blancs pauvres. Les Portugais ne purent en venir à bout qu’après une campagne de deux ans au cours de laquelle ils mobilisèrent 6.000 soldats.  

De Mackandal à Toussaint-Louverture… 

Il est à peine utile de préciser que, par elles-mêmes, individuellement si je puis dire, ces révoltes furent en général peu efficaces. Souvent même il ne s’est agi que de simples projets éventés avant même d’avoir connu un commencement d’exécution. Lorsqu’elles réussirent, ce fut le plus souvent une victoire éphémère et limitée dans l’espace comme dans le temps. Une seule fois cela aboutit à la victoire complète et définitive des esclaves. Cela eut lieu, plus de trois siècles après le début de cette histoire, dans la partie française de Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti. Car ce qu’on a appelé la Révolution haïtienne ne fut qu’une révolte d’esclaves tout à fait semblable par son origine, par sa nature et jusque par ses causes immédiates, à toutes celles qui ont jalonné l’histoire de l’esclavage moderne. Même si sa réussite s’explique pour beaucoup par les circonstances historiques particulières de sa survenue, ce succès n’en fut pas moins avant tout celui d’une armée d’esclaves, d’affranchis et de libres de couleur.
A la veille de la révolution française de 1789, il y avait à Saint Domingue environ 600.000 habitants dont 500.000 esclaves et une quarantaine de milliers de marrons. Ce sont ces marrons, avec à leur tête Boukman, Biassou, Jean-François, émules de Mackandal – un marron célèbre roué vif au début des années 1750 pour avoir tenté de soulever les esclaves –, qui, en 1791, donnèrent le signal de la révolte qui conduisit à la première abolition française de 1794, après que Toussaint-Louverture en prit le commandement. 

*
Haïti a occupé l’actualité au tout début de l’année 2010, à cause de l’un des drames les plus affreux de son histoire, qui en compte pourtant beaucoup : cyclones, inondations cataclysmiques, pour nous en tenir aux seules catastrophes dites naturelles. Le séisme du 12 janvier 2010 donna l’occasion de rappeler l’histoire de ce pays, son origine, les circonstances de sa création, à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, à partir de la plus importante et la plus riche colonie française de cette époque. Beaucoup de ces choses ont été dites alors de façon un peu sommaire, ce qui se comprend au demeurant. Car, par son ampleur, le drame sur le fond duquel avait lieu ces rappels accaparaient trop les esprits pour qu’on s’intéressât vraiment aux détails de cette histoire deux fois centenaire… Une histoire dont l’historien étatsunien Eugene Genovese a résumé la moralité dans la belle formule qui sert d’exergue à cet essai : « De même que dans la servitude la plus dégradante tous les Noirs ne consentirent pas à devenir des "nègres", il s’en faut de beaucoup que tous les "nègres" de l’histoire, ou seulement la plupart d’entre eux, aient été des Noirs ». (Traduction libre de l’auteur)

 
Marcel Amondji


[1]. E.D. Genovese, The World the Slaveholders Made. Two Essays in Interpretation, Vintage Books, New York 1971, p. 5 .

LEUR MORALE (SUITE)


Les deux versions de « Chroniques afrosarcastiques », ou comment Venance Konan a changé d’opinion sur Blaise Compaoré en devenant le chroniqueur du règne des Ouattara…
Un article éclairant de Schade Adede. 
 
V. Konan (au centre) photographiant Ouattara
 Livre sur Blaise Compaoré et la crise ivoirienne : Venance Konan ou le double langage d’un chroniqueur des temps de guerre 
 

Ceci n’est pas une fiction hollywoodienne à la James Francis Cameron, encore moins un thriller inspiré de la mafia italienne. Loin s’en faut. C’est du Venance Konan tout craché, Monsieur Robert et les Catapila, Monsieur Nègreries, le Grand Prix littéraire de l’Afrique noire 2013, le Directeur général de Fraternité Matin.
«Chroniques afro-sarcastiques. 50 ans d’indépendance, tu parles !» est un livre-bilan de la ruée des indépendances sur le continent noir, préfacé par le journaliste français Stephen Smith, que l’on peut se procurer en deux éditions. La première est disponible chez Favre depuis 2010 dans l’espace francophone européen. Quant à l’autre version copubliée en Côte d’Ivoire par Favre et Frat Mat Editions, précisément dans la Collection Passerelle, elle se lit depuis 2013. Si le titre reste inchangé, la couverture diffère d’une édition à l’autre. A travers l’œuvre, Venance Konan s’efforce de porter un regard critique sur «Les Noirs, les Blancs, les Jaunes, les Verts, le capitalisme, le communisme, les Ong, les puissants et les misérables, les grands et les petits chefs». Le journaliste-écrivain y peint sous un tableau sombre certains dirigeants politiques, tant français qu’africains, ainsi que leurs héritiers au trône. Parmi ces chefs d’Etat encore en exercice, Venance Konan épingle le président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, au Chapitre III, précisément sous le titre «Blaise». 

Il dit… 

Le hic, c’est que dans cet ouvrage de 152 pages, Venance Konan enfile la peau d’un caméléon car il dit chez Favre et se dédit à Frat Mat Editions. «Il s’appelle Blaise Compaoré, mais on l’appelle tout simplement Blaise. Ou "le Beau Blaise". Il est effectivement beau, ténébreux et méchant juste comme il faut pour être un bon président africain». Ainsi il entame le portrait du président du Faso en pages 97 et 98 dans la version Favre retirée plus tard du marché ivoirien. «Blaise s’est fait un peu d’argent de poche en revendant des armes achetées en Libye à ses amis Charles Taylor au Liberia et Foday Sankoh en Sierra Leone. Ces deux charmants personnages s’en sont servis pour occire des dizaines de milliers de leurs compatriotes afin de s’installer au pouvoir. Dans la foulée, Blaise a aidé les rebelles ivoiriens à occuper le Nord de leur pays et à en piller les ressources, qu’ils ont eu la très bonne idée d’aller investir chez lui. Mais Foday Sankoh est mort en prison et Charles Taylor est traduit devant un tribunal international de La Haye. Ça ne sentait plus bon pour Blaise. La justice internationale ne comprend plus rien aux subtilités de la Françafrique. Du coup, Blaise se transforme en médiateur universel. C’est lui le médiateur de la crise togolaise, de la crise ivoirienne (n’est-ce pas que le pyromane est le mieux indiqué pour éteindre le feu ?) et dans la crise guinéenne. On finira par lui donner le Prix Nobel de la paix». Fin de la caricature de Blaise Compaoré. 

… et se dédit… 

Mais coup de théâtre ! Dans la nouvelle version du livre sorti aux Frat-Mat Editions, le journaliste-écrivain met de l’eau dans son vin pour ne pas subir le courroux de son maître Ouattara. «Il s’appelle Blaise Compaoré, mais on l’appelle simplement Blaise ou le beau Blaise. Il est effectivement beau et très peu bavard, ce qui ne fait qu’en ajouter à son charme» commence-t-il, toujours aux mêmes pages 97 et 98, avant de conclure : «On a accusé Blaise de beaucoup de choses, entre autres d’être trop copain avec Charles Taylor et Foday Sankoh qui ont dirigé des rébellions très sanglantes dans leurs pays respectifs que sont le Libéria et la Sierra Leone, et même d’avoir aussi aidé les rebelles ivoiriens à occuper le nord de leur pays. Quelle idée ! Comment penser tout cela d’un homme qui est devenu le grand médiateur de toute l’Afrique de l’Ouest ! Il fut effectivement le médiateur de la crise togolaise, de la crise ivoirienne, de la crise guinéenne. Ne mérite-t-il pas le Prix Nobel de la paix ? Il est au pouvoir depuis 1987 et on peut dire que le Burkina Faso, ancien pays très pauvre et poussiéreux a fait de grands bonds en avant et est devenu incontournable en Afrique de l’Ouest sur les plans culturel et diplomatique». 

…pour plaire au «Beau Blaise» 

Soudain et brusquement, pour plaire et se loger dans l’intimité du «Beau Blaise», tout en sauvant les relations entre le président burkinabé, Blaise Compaoré, qui s’est révélé partial en tant que facilitateur dans le long putsch contre le régime Gbagbo, Venance Konan a fait volte-face. Il a trouvé une «déhontée » parade à 180 degré. Le crime presque parfait est commis à la veille de la visite d’amitié et de travail de Compaoré à Yamoussoukro, en avril 2013, relative à la mise en œuvre du traité d’amitié et de coopération entre le Burkina et la Côte d’ivoire. C’est à ce moment qu’il décide de retirer des rayons des librairies ivoiriennes son «chef-d’œuvre » en vue de «monnayer» son militantisme au profit du Rhdp, particulièrement le Pdci.
La stratégie de Venance Konan a consisté à arracher les deux pages (97 et 98) de «Chroniques afrosarcastiques. 50 ans d’indépendance, tu parles !» pour les rééditer et les rendre consommables pour Ouattara et Compaoré.
En voilà des drôles de manière de balancer comme les testicules du mouton du Père Benfa, à la veille de la tabaski. Que les militants du Rdr ne soient pas surpris. Un jour ou l’autre, Venance Konan viendra gonfler leurs rangs. 

Schade Adede
 
 
EN MARAUDE DANS LE WEB
Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, ou que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».
 

Source : Notre Voie 9 mai 2014

jeudi 8 mai 2014

L’Afrique francophone ne s’en sortira pas toute seule

« Depuis la destruction et l’occupation de la Côte d’Ivoire et l’assassinat du président Kadhafi par Sarkozy et ses agents, écrit-il, les forces profondes à l’œuvre au sein de la société civile camerounaise ne demandent qu’une seule chose : la France et les Français doivent quitter l’Afrique. French, go home, telle est la lame de fond qui traverse les sociétés africaines… Le mépris et l’arrogance sur lesquels vous avez bâti votre politique de coopération en Afrique ont montré leurs limites. Dès lors, la confrontation entre les peuples africains et une France plus impériale que jamais, bien que décadente, paraît inévitable; l’on s’y prépare déjà. C’est la tâche que s’assigne notre génération. »
Quand Sékou Touré, Sylvanius Olympio, Modibo Keïta et Thomas Sankara se battaient contre la Françafrique, quand ils réclamaient justice et liberté pour l’Afrique, les consciences africaines n’étaient pas encore suffisamment éveillées. Ce n’est plus le cas aujourd’hui car, si la jeunesse qui constitue la majorité de la population africaine a compris qu’un demi-siècle de “coopération” franco-africaine n’a rien apporté aux Africains de langue française, elle pense aussi que le salut de l’Afrique francophone ne se trouve que dans la rupture avec la France comme en témoignent les propos d’un jeune camerounais.
Si les Olympio, Keïta, Sankara et Gbagbo ont été vaincus, il n’est pas certain que les leaders que produira la nouvelle génération seront écrasés, eux aussi. Des échecs de leurs devanciers, ils tireront sûrement des leçons. De plus, ils ne lésineront sur aucun moyen pour assimiler et maîtriser ce que Cheikh Hamidou Kane appelait « l’art de vaincre sans avoir raison » (cf. L’Aventure ambiguë). Si elle ne veut pas tout perdre, la France gagnerait donc à changer d’approche dans son rapport à ses ex-colonies. Elle devrait cesser de se prendre pour le nombril du monde. Elle devrait surtout arrêter de croire que la force et la violence lui permettront de soumettre et de voler indéfiniment les Africains. Ceci n’est ni une prière qui lui est adressée ni une faveur qui lui est demandée mais un conseil qui est donné à cette France qui se considère comme un grand pays alors que ses choix et décisions à l’endroit de l’Afrique la rangent plutôt du côté de la bassesse et de la barbarie. En un mot, je lui conseille de ne plus se comporter comme si elle était le centre du monde. D’ailleurs, qui peut prétendre que le monde est sa propriété privée ? Et qu’avons-nous que nous n’ayons reçu ? Comme l’a bien perçu l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf, le monde dans lequel nous vivons « n’appartient à aucune race en particulier, à aucune nation en particulier [mais] à tous ceux qui veulent s’y tailler une place, à tous ceux qui cherchent à saisir les nouvelles règles du jeu  ̶  aussi déroutantes soient-elles  ̶  pour les utiliser à leur avantage ».
Mensonges grossiers relayés par des médias sous influence, instrumentalisation de l’ONU pour qu’elle adopte des résolutions scélérates, armes et logistique fournies à un groupuscule de bandits pour renverser des chefs d’État refusant de s’aplatir devant elle et de brader les richesses de leur pays, est une des nouvelles trouvailles d’une France qui se dit pourtant attachée à la démocratie et à la conquête du pouvoir par le vote. Que faire face à ceux qui en déstabilisant les pays pour mieux piller les ressources des Africains espèrent renflouer les caisses de l’État français et empêcher ainsi le déclin de la France ? La guerre froide entre la Russie et les pays de l’OTAN est de retour et la question qui se pose actuellement à l’Afrique n’est pas de savoir si cette confrontation est une bonne chose ou non. La question est plutôt de savoir quels sont nos intérêts et quelle puissance pourra nous aider à défendre ces intérêts sans nous donner constamment des leçons sur l’organisation d’élections justes et transparentes, sur le respect des droits de l’homme, sur la bonne gouvernance, etc. Le Syrien Bachar El Assad a choisi de s’appuyer sur la Russie, membre du Conseil de sécurité de l’ONU et grande puissance militaire, et jusqu’ici les faits ne semblent pas lui donner tort. Et ce n’est pas un hasard si le Cubain Fidel Castro a tenu tête pendant 50 ans à ceux qui voulaient sa peau. L’Afrique francophone ne s’en sortira pas toute seule. Militairement démunie et n’étant pas présente au Conseil de sécurité de l’ONU, elle ne peut compter sur ses seules forces pour se défaire de la France. Elle a besoin d’un puissant allié pour se débarrasser enfin de ceux qui n’excellent que dans le mensonge, le vol, le viol, la violence, le pillage et la diabolisation des Africains dignes, libres et indépendants d’esprit. Le moment est venu pour elle de signer des accords gagnant-gagnant avec cet allié. 

Clément-Jonas Damiba
Clermont-Ferrand (France) 07/05/2014 

 
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Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, ou que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».
 

Source : Ivorian.Net 8 mai 2014

mercredi 7 mai 2014

INTERVIEW DU CL-MAJOR HENRI-CESAR SAMA

H.-C. Sama Damalan 
Ancien ministre de la Communication et ex-porte-parole de la junte militaire (1999 à 2000) de feu le Général robert Guéi, le Colonel-major Henri-César Sama Damalan, aujourd’hui à la retraite, vit sa retraite à Fresco depuis décembre 2013.  

Notre voie : Trois ans après la prise du pouvoir par Alassane Dramane Ouattara dans les conditions que l’on sait, pensez-vous que la réconciliation nationale est véritablement sur les rails ?
Henri-César Sama : nous avons besoin de nous parler. La fracture sociale est très grande. Cela se constate dans les familles, les villages, les villes. Il est important d’éviter les extrémismes et surtout d’éviter d’élargir le fossé de cette fracture sociale. Il faut que les ivoiriens se parlent sans animosité, sans extrémisme. 

La Cdvr a-t-elle été à la hauteur des attentes des Ivoiriens ? A savoir réconcilier tous les fils et les filles de ce pays ?
Je ne connais pas les objectifs assignés à la Cdvr. Je ne connais pas son cahier des charges. Mais, je constate sur le terrain que les choses ne semblent pas bouger. La fracture sociale est toujours visible. 

Selon vous, pourquoi ?
Cette commission est-elle prête à aller chercher les causes profondes de la crise ivoirienne ? Je comprends pourquoi le Fpi parle d’Etats généraux de la république. Il faut remonter jusqu’en 1999, peut-être au-delà. Il faut voir tous les maux qui minent la Côte d’Ivoire depuis un certain temps. Pourquoi y a-t-il eu un soulèvement dans l’armée en 1990 ? Pourquoi y a-t-il eu le problème des Zinzins et Bahinfoué, l’ivoirité ? Toutes ces questions doivent être passées au peigne fin. Tant qu’on ne diagnostique pas le mal, il sera difficile d’apporter des remèdes à cette fracture sociale. Le rôle de la Cdvr, c’est de chercher les raisons profondes de cette fracture sociale. On a l’impression qu’elle surfe sur ses missions. Peut-être que le mode de désignation des personnes qui constitue cette commission pose problème ! Charles Konan Banny est un homme politique. Il joue sa carrière politique. Peut-être que la société civile est mieux indiquée pour mener une telle opération. Il y a des réflexions à mener. Dans beaucoup de pays, des réflexions ont été menées, des missions ont été confiées à des religieux. L’on peut penser que certains religieux jettent un discrédit sur leur religion par leur propre comportement. Ils sèment le doute dans l’esprit des uns et des autres. Dans une telle situation, la société civile devrait être la mieux indiquée pour mener une telle opération. 

Récemment, le ministre de l’intérieur, Hamed Bakayoko, a déclaré que la recomposition de la Commission électorale indépendante (CEI) demandée par l’opposition et la société civile n’est pas à négocier…
Nous gagnerons à mettre balle à terre. Ce sont les compositions des commissions électorales qui ont souvent posé problème. Si une commission électorale est vraiment indépendante, il ne devrait pas y avoir de discussions, de débats. Si les élections sont contestées, c’est qu’il y a problème ! Il vaut mieux résoudre le contentieux maintenant au lieu de le résoudre plus tard en pleine crise. 

Pensez-vous que la réconciliation peut se faire sans les exilés politiques, les prisonniers politiques ?
Humainement, c’est difficile de voir des frères en exil ou en prison. Je connais l’exil. Je sais ce que cela coûte. Il est souhaitable que des mesures soient prises par le gouvernement afin de permettre aux uns et aux autres de rentrer dans leur pays. Il faut que tous les ivoiriens se parlent pour trouver un remède au mal qui ronge notre pays. Aucun ivoirien ne doit être emprisonné ou en exil pour ses convictions politiques. 

Voyez-vous Laurent Gbagbo, détenu à La Haye, comme un catalyseur de la réconciliation nationale, s’il recouvre la liberté ?
Au regard des dernières échéances électorales, même si nous tenons compte des résultats dit certifiés par l’ONU, les voix qui ont été attribuées à Laurent Gbagbo sont énormes. Cela veut dire que Laurent Gbagbo compte énormément dans le paysage politique ivoirien. Sociologiquement, sentimentalement, politiquement, c’est un personnage qui compte dans le processus de réconciliation nationale. Et sa présence en Côte d’Ivoire devrait booster le processus de réconciliation nationale. Les marches et débats organisés pour lui dans le monde entier, ces milliers d’ivoiriens se réclamant de lui, tout cela ne doit pas être ignoré. Sa libération ne pourra que décrisper l’atmosphère. Je ne pense pas que Laurent Gbagbo constituera un danger s’il est libéré, mais plutôt un catalyseur de la réconciliation nationale. 

Pour vous, la question du débat sur le vainqueur de l’élection présidentielle de 2010 doit être close ou doit être relancée pour rétablir la vérité historique afin d’aller à la réconciliation ?
Je ne juge pas. Je ne suis pas celui-là qui était à la CEI ou au conseil constitutionnel. De par ma position, je constate qu’aujourd’hui, il y a un président qui dirige la Côte d’Ivoire. Nous continuons avec lui. Je suis un légaliste. Je respecte la constitution. Mais j’ai été un peu choqué qu’un président d’un conseil constitutionnel dise et se dédise à la fois. 

Comment jugez-vous aujourd’hui l’armée ivoirienne ?
Une armée respectée et respectable, c’est une armée qui ne forme pas ses militaires sur le tas. Mais dans de grandes écoles militaires avec des équipements didactiques de qualité et où les instructeurs sont à la hauteur des tâches qui leurs ont été confiées. La théorie seule ne suffit pas. La Côte d’Ivoire a des officiers qui ont été bien formés dans de grandes écoles militaires et qui sont capables de redorer le blason de l’armée ivoirienne. Il faut leur faire confiance. Cela ne sert à rien de former 2000, 3000 gendarmes, 5000 policiers et les mettre dans la rue, alors qu’ils n’ont aucun pistolet, aucune radio, aucun moyen de lutte contre l’insécurité. Ce n’est pas avec une matraque que la police et la gendarmerie vont assurer la sécurité des biens et des personnes. Autant les transformer en vigiles. Malheureusement, la Côte d’Ivoire n’a pas son destin en main. L’embargo nous a été imposé par l’ONU.

Ces dozos et ces Frci sans matricule qui font la pluie et le beau temps sur les routes, dans les villages, et qui se considèrent soit comme des forces parallèles pro-Ouattara soit comme des soldats de l’armée, représentent-ils une sérieuse menace ?
Les dozos n’ont rien à faire dans la vie politique ivoirienne ou dans la sécurisation des biens et des personnes. C’est un devoir régalien de l’Etat de sécuriser les populations et leurs biens. Ce n’est pas aux chasseurs traditionnels de le faire même si on leur confère une certaine puissance mystique d’assurer. L’Etat dispose de personnes pour assurer la sécurité. La sécurité aux frontières c’est l’armée, à l’intérieur, c’est la police et la gendarmerie. 

Ce régime peut-il se débarrasser d’eux quand on sait qu’ils ont aidé Ouattara à prendre le pouvoir par les armes ?
C’est difficile. Il faut éviter que le boucher ne soit blessé par son propre couteau. Il faut que les forces dites impartiales, l’ONU, la CEDEAO, l’union africaine viennent prêter main forte à ce régime pour régler ce problème. La solution passe nécessairement par le désarmement. Leur présence sur nos routes et dans les villages est un danger qui plane sur la tête des uns et des autres. 

Pourquoi Alassane Ouattara n’arrive-t-il pas à mettre de l’ordre dans son armée ?
La résolution de ce problème ne devrait pas être politique. Il y a des enjeux économiques et sociaux. Est-ce que l’intégration de tous ces miliciens, tous ces ex-combattants, tous ces dozos au sein de l’armée ne grèverait-il pas le budget de l’Etat ? Vous n’ignorez pas que nous sommes dans une période de récession économique où les sous de l’Etat sont comptés. Il y a un problème budgétaire qui va se poser. Deuxièmement, il y a un problème social. Que deviennent-ils, ces gens-là à qui on a demandé de venir prêter main forte à une rébellion armée ou au pouvoir qui est en place ? Ils savent manipuler les armes. Si leur problème n’est pas résolu, cela constitue un danger pour ce pouvoir-là. Il faut l’implication de l’ONU comme cela s’est fait dans d’autres pays. 

Il faut donc, selon vous, désarmer toutes ces forces parallèles qui constituent autant un danger pour le pouvoir que pour les populations ?
Il n’y a pas d’autres solutions que de les désarmer. Force doit être à la loi. Ceux qui doivent tenir des armes sont des personnes désignées par la loi pour les tenir. Ce sont les gendarmes, les policiers et les militaires au regard des textes qui régissent notre pays. 

Pour beaucoup d’Ivoiriens, votre nom rappelle le coup d’Etat de 1999. Selon vous, faut-il rapidement fermer cette parenthèse ou bien vous êtes de ceux qui estiment que ce coup d’Etat était nécessaire ?
C’est vrai qu’il y a eu des dérapages. Il y a eu des soubresauts par ci par là avec la brigade rouge. Nous avons péché à l’élection présidentielle. Nous n’avons pas pu maitriser cette élection. Le CNSP était traversé par plusieurs courants. RDR, FPI, PDCI. Le PDCI a voulu récupérer le Général Robert Guéi. Il y avait aussi des courants tribaux. Le Général Robert Guéi n’avait pas véritablement pris la mesure de la mission qui était la sienne. 10 mois, cela ne suffisait pas pour arriver à abattre tout le travail nécessaire dans un pays au bord de l’effondrement. Mais tout n’a pas été négatif. Le Gal Robert Guéi a donné à la Côte d’Ivoire, une constitution. Nous avons payé la dette ivoirienne qui était de 18 milliards FCFA à l’union européenne… Je n’ai aucun regret. Si cette expérience m’était encore donnée, je n’hésiterais pas à la refaire. 

Quel temps aurait-il fallu à la junte militaire pour remettre la Côte d’Ivoire sur les rails ?
Il aurait fallu le temps qu’il aurait fallu pour aller à la reconstruction d’un Etat fort. Parce que depuis 1995, l’Etat n’existait plus. 

De nombreuses langues continuent de croire que le Comité national de salut public (CNPS) n’avait pas les mains libres parce que vous auriez été installés provisoirement par Alassane Ouattara…
Chacun a son appréciation. Des gens ont vu dans les propos du dernier discours du président Bédié en 1999, une attaque virulente contre l’opposition. Notamment, contre le président Alassane Ouattara. Pour eux, le coup d’Etat ne pouvait être que l’œuvre du président Ouattara. Qui, non plus, n’a pas aidé la population à se départir de cette idée, lorsqu’il a qualifié ce coup d’Etat de révolution des œillets. 

La mort du Général Robert Guéi, chef de l’ex-junte, demeure toujours un mystère…
Il m’est difficile d’en parler. Je n’étais pas en Côte d’Ivoire au moment où ce triste évènement s’est produit. J’ai appris sa mort sur Rfi. Je l’ai appris en même temps que tous les Ivoiriens. Le 19 septembre 2002, j’étais à l’aéroport de Moscou en partance pour Paris. Les circonstances de sa mort me sont inconnues. Je pense que la justice ivoirienne est assez outillée pour mener des investigations et apporter un éclairage sur sa mort. C’est un dossier que je ne maitrise pas. 

Après la défaite du Général Robert Guéi à la présidentielle de 2000, avez-vous été surpris des crises armées de 2002 et de 2010 ?
C’était prévisible. Le CNSP n’avait pas résolu tous les problèmes. Sous la pression de la communauté internationale, on est allé aux élections. Il y a eu des tentatives de réconciliation par le forum national de la réconciliation initié par le président Laurent Gbagbo. Mais les plaies étaient béantes. Les gens n’avaient pas banni en eux l’esprit de revanche et de suffisance dans leur propos. 

Pouvait-on éviter par exemple la crise de 2010 ?
Oui, s’il y avait eu le désarmement. On ne fait pas des élections pour l’extérieur mais pour nous-mêmes. Nous avons cédé à la pression de la communauté internationale. Nous savions très bien que ces élections étaient porteuses de conflit. Tant que le pays était divisé, on ne pouvait pas aller aux élections. Il y avait un semblant de dialogue. La réalité, c’est que le pays était divisé. 

Comment avez-vous vécu la crise postélectorale de 2010 ?
J’ai connu l’exil. Je suis rentré d’exil le 5 avril 2011 et j’ai réintégré l’armée. Mes maisons ont été pillées, mon compte gelé. Mes enfants ont aussi connu l’exil et ont perdu leurs emplois. Il y a quelques jours, mes maisons occupées par les FRCI ont été libérées, mon compte dégelé. Ce sont les conséquences d’un choix. Si c’était à recommencer, je n’hésiterais pas. Je les assume sans esprit de revanche. Jusqu’au 31 décembre 2013, j’étais un militaire. Je ne faisais qu’obéir aux ordres. Le rôle d’un militaire, c’est d’obéir aux ordres et non de décider ce qu’il doit faire ou non. Depuis le 31 décembre 2013, je suis à la retraite. 

Avez-vous été contraint à aller à la retraite ?
Non ! Pas du tout ! Je suis entré à la marine, le 1er septembre 1979. Cela fait plus de 34 ans de service. Il faut laisser la place aux plus jeunes. Les hautes fonctions que j’ai occupées sous le CNSP et sous Laurent Gbagbo m’ont éloigné de mes enfants et petits-enfants. Il est temps que je me consacre à ma famille. Ce n’est pas parce que je suis contre tel ou tel individu ou un régime. 

Certains de vos frères d’armes en exil n’ont pas apprécié votre retour d’exil. Ils ont évoqué une trahison…
Il y a eu d’abord ma volonté personnelle de rentrer au pays et celle du régime qui a dépêché une mission au Ghana pour discuter pendant trois jours avec les militaires. Nous étions un certain nombre qui avions décidé de rentrer au pays. Ce n’est pas une trahison. 

Le retraité Colonel-major César Sama milite-t-il au sein d’un parti politique ?
Je n’ai pas de carte de militant d’un parti politique. Je ne compte pas en prendre. Mais je suis fondamentalement de gauche. 

Vous vivez votre retraite à Fresco, votre village. La politique, c’est terminé ?
Pendant 10 ans, ça a été difficile d’avoir un temps à moi, un temps à consacrer à ma famille. Je suis fatigué, je veux me reposer. Je n’ai aucune envie d’être membre du conseil municipal de Fresco ou membre du conseil régional du Gboklè ou nommé à un autre poste que ce soit. Cependant, j’ai de bons rapports avec les fils et filles de Fresco, les cadres de la région dont le ministre Alain Lobognon et le président du conseil régional, Philippe Légré. En tant que membre de la mutuelle de développement de Fresco, j’apporte ma contribution au développement de mon village. 

Interview réalisée à Fresco par Charles BÉDÉ
Titre riginal : « Coup d’état de 1999, rébellion, Guéi, Bédié, Ouattara, Gbagbo, réconciliation …: Henri-César Sama rompt le silence » 

 
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 Source : Notre Voie 07/05/2014