jeudi 17 novembre 2011

L’HOUPHOUÉTISME ET L’AVENIR DE LA CÔTE D’IVOIRE

Une réflexion sur les causes et les enjeux de la crise ivoirienne


If we must die, let it not be like hogs
unted and penned in an inglorious spot,
While round us bark the mad and hungry dogs,
Making their mock at our accursed lot.
If we must die, O let us nobly die,
So that our precious blood may not be shed
In vain ; then even the monsters we defy
Shall be constrained to honor us though dead !
O kinsmen we must meet the common foe !
Though far outnumbered let us show us brave,
And for their thousand blows deal one deathblow !
What though before us lies the open grave ?
Like men we'll face the murderous, cowardly pack,
Pressed to the wall, dying, but fighting back !
Claude McKay (If We Must Die, 1919)


1 - DU MIRACLE A LA CRISE

LA MATRICE

Pays relativement pauvre en ressources minérales, mais doté de terres très fertiles arrosées par des cours d’eau nombreux et abondants, la Côte d’Ivoire fut vouée dès l’origine de sa colonisation à une économie agricole de plantations. Avant même sa constitution en colonie sous ce nom, le caféier y avait été introduit, que devaient rapidement suivre le cacaoyer, en attendant le bananier, l’hévéa, l’ananas, l’avocatier, le cotonnier, la canne à sucre, etc., qui sont venus, après l’indépendance, enrichir la gamme des produits d’exportation d’origine agricole et forestière. De sorte que, même si le pays connut également un début d’industrialisation à partir de 1960, il reste un pays essentiellement agricole, l’agriculture procurant à elle seule la presque totalité de ses recettes d’exportation.

Pour une part, la crise compliquée que connaît la Côte d’Ivoire depuis la fin des années 1980 est la conséquence directe de cette spécialisation. Seulement pour une part, il est important de le préciser… Il existe évidemment bien d’autres causes à cette crise, et peut-être ces autres causes ont-elles un rôle plus important ou plus immédiat, donc plus évident, dans les événements actuels. Encore, à bien y regarder, ces autres causes elles-mêmes ne sont pas sans rapports avec cette vocation agricole de la Côte d’Ivoire.

On peut donc situer l’origine de la crise actuelle tout au début de l’histoire commune des régions qui furent constituées en colonie sous l’appellation de Côte d’Ivoire par ceux qui les avaient conquises. Cependant, il n’y a pas de fatalité en histoire. Aussi bien la spécialisation de ces territoires fut-elle un choix que les autorités coloniales firent en toute conscience et en conformité avec l’ensemble des buts de la politique d’expansion coloniale de la France. La Côte d’Ivoire indépendante aurait pu – et même elle aurait dû – faire d’autres choix. Au demeurant, si les choix faits en son nom au moment de l’indépendance se situaient dans une ligne de continuité avec ceux que les colonisateurs avaient faits entre 1893 et 1960, il n’y avait pas identité absolue entre eux pour la simple raison que les motivations des uns et des autres, ainsi que leurs objectifs déclarés, étaient différents. Quoi qu’ils aient pu prétendre, les colonisateurs ne visaient qu’à exploiter le pays, ses ressources et ses hommes, à leur seul profit. Au contraire, les autorités ivoiriennes prétendaient, elles, développer le pays dans l’intérêt exclusif de ses habitants naturels, même si elles se flattaient d’y parvenir sans rupture avec l’ancienne métropole. Néanmoins la méthode, elle, n’avait point changé avec l’indépendance. Ni les maîtres de la colonie, ni les dirigeants de l’Etat indépendant n’avaient invité les populations concernées à donner leur avis sur les choix qu’ils avaient faits. Or, s’il était normal pour les colonisateurs de faire les choses sans tenir compte des gens qu’ils avaient trouvés sur place et qu’ils avaient dépossédés, les autorités ivoiriennes, elles, ne pouvaient rien faire de légitime sans faire participer les Ivoiriens, dont elles tenaient leur mandat, à leurs décisions comme à leurs actions. C’est par conséquent en toute liberté que, allant, le 3 janvier 1961, exposer aux membres de la toute nouvelle Assemblée nationale les grandes lignes de la politique économique de son gouvernement, Houphouët, qui venait lui-même d’être élu président de la République pour la première fois, annonça à son auditoire que son intention était d’accorder la « priorité au développement agricole, puisque, expliquait-il, 93% de la population vit de l’agriculture ».

En toute liberté ? Voire ! Le 3 janvier 1961, parmi les invités de marque présents, il y avait celui dont on a dit qu’il était le Français le plus puissant après le général de Gaulle : Jacques Foccart. Il n’était certainement pas là seulement pour le plaisir d’écouter un « ami »… Mais faisons comme s’il n’y avait pas de souffleur, et que le chef du tout nouvel Etat ivoirien avait imaginé tout seul la politique qu’il se promettait d’appliquer.

Dans les années qui suivirent, les villes comme les communautés villageoises connurent une réelle prospérité, du moins, dans les zones où cette politique fut réellement mise en œuvre. Grâce à cette politique, et quoi qu’on puisse penser de toutes les circonstances qui l’ont accompagnée, et même si la crise actuelle justifie a posteriori toutes les critiques et toutes les réserves qui furent faites à son sujet, dans son ensemble, la Côte d’ivoire connut pendant cette période des taux de croissance de son PIB presque sans équivalent dans la région. Pour les populations, les villageois comme les citadins, c’était, au minimum, la promesse de changements inespérés dans leurs conditions d’existence : amélioration des moyens de transport et de communication, de l’habitat, de la santé, de la scolarisation, de l’emploi, etc.. Des espérances, pourtant, qu’en réalité elles eurent à peine le temps de caresser avant qu’elles ne s’évanouissent. Ce n’était en effet qu’un rêve merveilleux, et ce sens se retrouve très justement dans l’appellation de « miracle ivoirien » dont des chroniqueurs enthousiastes – enthousiastes, mais pas dupes – baptisèrent cette époque faste.

Dès la fin des années 1960, l’économie ivoirienne commença à se ressentir des effets pervers du modèle de croissance adopté par Houphouët et son ministre, le Français Raphaël Saller, auquel, sous la pression de l’opinion, avaient succédé, en 1965, Henri Konan Bédié à l’Economie et aux Finances et Mohammed Diawara au Plan, sans que, pour autant, ce changement d’hommes n’affecte le moins du monde l’orientation fondamentale de cette politique. Au premier plan de ces effets pervers, il y avait ceux qui résultaient de la prépondérance des facteurs étrangers dans la mise en œuvre du modèle de développement à l’ivoirienne, l’expression « facteurs étrangers » devant s’entendre, ici, non seulement des apports de capitaux d’origine extérieure, privée ou publique, sous forme d’aides, de dons ou de prêts, mais aussi de la participation physique directe d’étrangers (Africains, Européens, Libanais) à « l’œuvre de développement », selon l’expression consacrée. Etudiant les tendances de l’économie ivoirienne vers 1965, Samir Amin observait :

« Les modes de financement de la croissance de l’économie ivoirienne hypothèquent sérieusement l’avenir. La rémunération – à des taux très élevés – du capital étranger, dont la domination s’exerce d’une manière absolue sur toute l’économie du pays, traduit la dépendance extérieure de cette croissance. La Côte d’Ivoire passe rapidement, comme naguère à l’époque coloniale d’autres territoires, du stade de la mise en valeur, caractérisé par un apport net de capitaux extérieurs, à celui de l’exploitation, caractérisé par le retournement de la balance des flux, les profits réexportés l’emportant de plus en plus largement sur l’apport des capitaux. »

Au moment de sa conception, le plan de développement mis en œuvre à partir de 1962 visait à créer les conditions du « décollage » de l’économie ivoirienne, c’est-à-dire de la relève du capital étranger par l’épargne locale. Le succès de cette entreprise ne faisait pas le moindre doute dans l’esprit de ses concepteurs. Le « décollage » était prévu, et même annoncé, pour l’horizon 1970. Mais, dès la fin de cette première phase du plan, il apparut que cette croissance, réelle et même remarquable, ne voulait pas dire développement. Surtout, elle ne générait pas l’accumulation de capital escomptée mais, au contraire, elle aggravait la dépendance de l’économie ivoirienne vis-à-vis des capitaux extérieurs, comme S. Amin l’avait prédit. Cependant, ces signaux de danger n’inquiétaient vraiment que des « puristes », par ailleurs taxés de « marxisme » tels, justement, S. Amin dont les mises en garde suscitèrent chez les admirateurs inconditionnels du « modèle ivoirien » un mécontentement si violent que l’écho s’en fera entendre encore, en 1982, dans l’ouvrage collectif « Etat et bourgeoisie en Côte d’Ivoire », sous la plume de Y.-A. Fauré et J.-F. Médard.

« La Côte d’Ivoire, y lit-on, symbolise tout ce que nos milieux intellectuels rejettent d’instinct : extraversion, dépendance, impérialisme, aliénation culturelle d’un côté, bourgeoisie, argent, matérialisme de l’autre… Ce discours critique sur la Côte d’Ivoire est tronqué, donc malhonnête. Le militantisme, les bons sentiments et la mauvaise conscience, même transmués en discours savant, ne peuvent tenir lieu d’analyse scientifique. Si cette dernière expression a un sens, l’observation exige le recul par rapport à nos réactions spontanées, et non de la complaisance. Il nous paraît donc urgent de réintroduire un peu de réalisme en n’exigeant pas de l’observation qu’elle révèle le bien et le mal, mais qu’elle permette de répondre à des questions moins ambitieuses sur le plan moral et sur le plan politique, mais plus proches des préoccupations scientifiques : qu’est-ce que c’est ? Comment ça marche ? Comment ça fonctionne ? Or, la littérature intellectuelle dominante n’a pas répondu à ces questions, sinon partiellement. Ce n’était pas son problème. Le sien était que la Côte d’Ivoire n’utilisait pas le bon discours, qu’elle faisait tout à l’envers : sans complexe apparemment, elle se proclamait capitaliste et pro-occidentale et mettait en avant le projet de société le plus platement bourgeois qu’on pût imaginer. Le discours est évidemment ce qui attire en premier lieu un intellectuel. A condition que ce discours soit le bon, il est disposé à fermer les yeux et à trouver toutes les excuses aux dérapages de la pratique. Or, non seulement le discours n’était pas le bon, mais les actes suivaient et, pire, ils portaient des fruits. Il fallait donc démontrer que, malgré les apparences, la Côte d’Ivoire s’acheminait vers la catastrophe et que son bilan était globalement négatif, puisqu’on savait, de science infuse, ce qui était bon et mauvais pour le pays. »

Si, publié en 1982 alors que l’échec du « modèle ivoirien » était déjà patent, ce jugement apparaît pour le moins comme une grave imprudence – même dans une discipline, la politologie africaniste, où le ridicule fait vivre plutôt qu’il ne tue –, en revanche il n’y aurait rien eu à redire vers 1965. Car les actes portaient effectivement de beaux fruits, et chacun y trouvait son compte, les Ivoiriens toutes catégories confondues et les étrangers. En outre, tout au long de cette période, le financement public local des investissements prédomine.

« Depuis 1960, observe S. Amin, les finances publiques ivoiriennes connaissent une grande aisance, qui permet de dégager chaque année une épargne publique non seulement importante, mais grandissante. La situation est aujourd’hui si exceptionnelle sur le continent qu’il faut souligner ce fait avec force. (…). …la Côte d‘Ivoire finance elle-même très largement ses investissements. »

Mais, se demande pourtant S. Amin aussitôt après cette appréciation positive, la Côte d’Ivoire

« pourrait-elle financer aussi aisément des investissements orientés d’une autre manière, comme l’exigerait la préparation de l’étape ultérieure du développement ? Cela est malheureusement moins sûr, car la création d’industries de base, que cette étape de base exigerait, n’intéresse pas le capital étranger, pressé de rapatrier des profits rémunérateurs. L’Etat qui devrait alors se substituer à la carence du capital privé, ne pourrait financer de tels investissements qu’à la condition de s’engager dans la voie difficile de l’austérité. A son tour, l’austérité administrative réduirait les possibilités de l’épargne privée, laquelle est pour une large part le fruit de la prospérité rapide et de l’enrichissement des couches nouvelles qui se développent directement ou indirectement à partir des dépenses budgétaires. Quant aux investissements destinés à l’intensification agricole, qui constituent l’autre aspect de la préparation de cette étape nouvelle, ils exigeraient eux aussi des reconversions difficiles. »

Cette dernière remarque, surtout quand on la rapproche du texte de Fauré et Médard cité plus haut, apporte presque toutes les clefs pour comprendre comment du « miracle » des années 1965-1975, l’économie ivoirienne en est irrésistiblement arrivée aux déséquilibres apparemment irréductibles d’aujourd’hui.

LES ANTECEDENTS DU « MIRACLE ».

Fin 1950, le premier navire de haute mer pénètre jusqu’au cœur de la lagune Ebrié à travers le canal de Vridi enfin percé. La « mise en valeur » de la Côte d’Ivoire vient de recevoir un instrument à la mesure de son potentiel agricole et forestier : un vrai port. S’en suit le formidable développement des infrastructures, en particulier dans le domaine des transports, qui fit longtemps la fierté des Ivoiriens. Deux facteurs y concourent : le Fonds d’investissement pour le développement économique et social (Fides) créé en 1946, et qui était employé pour moitié en subventions, et affecté principalement au financement des travaux d’infrastructure (canal de Vridi, port d’Abidjan, routes et ponts notamment), et la Caisse centrale de la France d’Outre-mer (Ccfom) chargée des attributions de prêts et des prises de participations, dont les interventions visent les sociétés d’Etat et d’économie mixte, mais aussi les entreprises privées, les caisses de crédit agricole, etc., avec pour domaine d’intervention privilégié l’agriculture, l’élevage, la forêt et l’industrie. En revanche, malgré cet appui financier direct et un régime fiscal privilégié de longue durée accordé aux promoteurs industriels, le bilan de l’industrialisation qui s’en suit reste insignifiant. Au moment de l’indépendance, l’industrie ivoirienne est pratiquement inexistante. L’économie repose essentiellement sur la production de café et de cacao pour l’exportation. L’agriculture est aussi le seul secteur d’activité où les Ivoiriens sont vraiment présents. La forêt et les secteurs modernes (industrie et services) sont totalement contrôlés par les étrangers, Français pour la plupart. La France est d’ailleurs, et de très loin, le premier partenaire de la Côte d’Ivoire qui en reçoit 70% de ses importations et y destine 52% de ses exportations, et même 64% si on tient compte des ventes à l’intérieur de la zone franc.

La politique suivie après l’accession à l’indépendance n’a pas modifié ces données de départ. Au contraire, prenant appui sur l’agriculture d’exportation et l’exploitation forestière, le « miracle » a été principalement financé par des ressources extérieures : aide publique au développement (apd), capitaux privés étrangers, emprunts extérieurs de l’Etat ivoirien.

Entre 1965 et 1975, période dans laquelle s’inscrit le « miracle », la production du café et du cacao augmente de 7,1% par an en moyenne permettant de dégager des excédents commerciaux confortables et d’importantes recettes budgétaires. De même qu’à l’époque coloniale proprement dite, les caisses de stabilisation du café et du cacao – après l’indépendance, ces deux caisses alimentées par le produit des ventes de ces matières premières furent réunies sous l’appellation de caisse de stabilisation et de soutien des prix et des productions agricoles, la « Caistab » – servaient à financer l’investissement, les produits tirés de l’exportation des deux principaux produits sont employés pour développer les infrastructures. Attirés par la perspective de bénéfices juteux et garantis, les capitaux privés extérieurs affluent en Côte d’Ivoire.

Aussitôt après l’indépendance, le gouvernement lance une politique d’industrialisation axée sur l’appel aux capitaux privés et la création d’entreprises fabriquant des biens substituables aux importations. Le terrain avait été préparé, dès 1959, par l’adoption d’un « code des investissements » (loi du 3 septembre 1959) qui avait introduit le concept d’entreprise prioritaire. Selon cette loi,

« l’agrément d’une entreprise prioritaire lui garantit d’importantes mesures d’exonération et d’allégement fiscaux et, dans certains cas, un régime fiscal de longue durée capable d’assurer pendant vingt-cinq ans la stabilité de ses charges. »

Ainsi, jouissant déjà gratuitement des infrastructures installées par l’Etat et d’un système de protection douanière « raisonnable », libres au surplus d’exporter capitaux et bénéfices sans la moindre restriction, ces sociétés bénéficiaient encore d’une totale exonération d’impôts et de taxes douanières pendant vingt-cinq ans ! Jusqu’à 1970, les promoteurs étrangers, en majorité français, répondent avec enthousiasme à l’appel du gouvernement ivoirien. Les investissements privés, qui atteignent 162,8 milliards de Fcfa (prix de 1984) en 1965, contre 73,3 milliards d’investissements publics, s’élèvent au rythme de 6,3% par an en valeur réelle jusqu’à 1970. Mais, pour les rythmes de croissance, les investissements publics ne sont pas en reste : +10,2% par an de 1965 à 1970. Ils sont surtout destinés (dans le secteur productif) aux opérations de diversification agricole pour approvisionner les industries existantes ou pour en créer de nouvelles.

Pour une part non négligeable, la forte croissance des cinq premières années du « miracle » s’explique par l’afflux des capitaux privés extérieurs. Pendant cette période, l’industrie progresse de +14,4% par an en moyenne et en valeur réelle ; les services, au rythme de 9,7%. Les importations de biens et services s’accroissent de 8,2% par an, tandis que les exportations de biens et services augmentent de 8,6%. Non seulement la balance des biens et services est excédentaire, mais encore cet excédent s’améliore.

À partir de 1970, la saturation de la demande interne freinera la création de nouvelles entreprises industrielles. Les investissements industriels à rendement rapide sont épuisés. L’économie ivoirienne a atteint la croisée des chemins prophétisée par S. Amin. Tandis que l’industrialisation s’essouffle, le secteur des services poursuit sa croissance à des rythmes de 15,6% en moyenne annuelle de 1970 à 1975 (contre 7% pour l’industrie et 2,5% pour l’agriculture !). Mais, au-delà de 1975, cet autre miracle aussi se dissipe ; la croissance des services n’est plus que de 3,2% (contre 6,3%) pour le secteur privé, et de 4,6% (contre 10,2%) pour le secteur public. Alors, constatant les limites de la politique d’import-substitution, les planificateurs ivoiriens inscrivent dans le plan quinquennal 1971-1975 un deuxième objectif d’industrialisation axé, cette fois, sur la valorisation des matières premières et l’exportation de produits transformés localement. Il ne s’agissait, d’ailleurs, que d’étendre des activités déjà existantes, notamment pour le café, le cacao, l’ananas ou le caoutchouc. Les capitaux étrangers sont toujours prépondérants, mais l’Etat entreprend de diversifier ses partenaires étrangers. Parallèlement, il prend des participations dans les filiales ivoiriennes des groupes étrangers, se substituant ainsi (provisoirement, disait alors Houphouët), à une épargne privée proprement ivoirienne encore pratiquement inexistante. Enfin, l’Etat tend de plus en plus à se substituer aussi aux investisseurs étrangers dans plusieurs secteurs d’activité, en particulier dans le domaine agro-alimentaire, en lançant les programmes « sucrier », « palmier à huile » et « cocotiers ».

LE COMMENCEMENT DE LA FIN.

En 1975, la part de l’agriculture dans l’économie est tombée à 37,5%, contre 57% en 1965. Cette tendance s’est maintenue pendant les années suivantes. Ainsi, en 1989, la part de l’agriculture dans la formation du pib se situait au niveau de 29%, tandis que celle des services s’élevait à près de 15,9%. Mais le plus remarquable concerne l’industrie, qui entrait, alors, pour 46,6% dans la formation du pib. Parallèlement, la structure des exportations des biens et services s’était sensiblement modifiée entre 1965 et 1975. Au début de la période, les recettes d’exportation provenaient pour 75% des ventes de produits agricoles, pour 20% de celles de produits manufacturés, et pour 5% des prestations de services. Dix ans plus tard, les proportions respectives se présentaient comme suit : 55%, 35% et 10%. Les importations et les exportations avaient progressé au même rythme (6,8 à 6,9%), ce qui permit à la Côte d’Ivoire de jouir d’un excédent régulier. La balance globale resta pratiquement en équilibre pendant toute cette période, les déficits et les excédents se compensant. Au début des années 1970 cependant, la balance des opérations courantes commença à montrer des signes de déséquilibre ; mais l’Etat n’éprouvait pas encore de difficultés à mobiliser des crédits en provenance de l’étranger ; et cette politique d’emprunt masquait le début de la détérioration de la balance.

Sur le plan des finances intérieures, le déficit du secteur public était demeuré assez faible sur toute la période considérée : en pourcentage du pib, respectivement 1,2%, 3,4%, 2,2% en 1965, 1970 et 1975, l’épargne publique ayant continué de s’accroître (de 3,9% du pib en 1965 à 5,8% en 1975) grâce à l’augmentation des recettes engendrées par les hausses des revenus et des transactions. L’excédent dégagé par la « Caistab » fluctue sur toute la période, mais devient significative : 0,01% du pib en 1965, 4,4% en 1970 et 2,2% en 1975. Les dépenses d’équipement du secteur public ont tendance à s’accroître : respectivement 5,1%, 7,5% et 8,1% du pib en 1965, 1970 et 1975. Mais ils restent encore compatibles avec les capacités de financement du pays. Toutefois, en raison des déficits réguliers du secteur public, le gouvernement prend l’habitude de s’endetter et, surtout, de laisser s’endetter les entreprises parapubliques qu’il vient de créer. Le recours aux emprunts extérieurs passe de 0,9% du pib en 1965, à 1,4% du pib en 1970, et 2,8% du pib en 1975 ; ce qui porte le ratio de la dette extérieure totale sur le pib de 9,1% en 1965, à 24,2% en 1975.

A partir de 1975, et jusqu’en 1977, la Côte d’Ivoire, qui produit 300.000 tonnes de cacao et autant de café, voit les prix de ces produits multipliés, respectivement, par 3 et par 3,6. Les recettes de la « Caistab » font un bond de 2,2% du pib en 1975, à 16,5% du pib en 1977, soit 254 milliards de Fcfa (prix courant 1989 ?). Devant ce pactole, les autorités oublient les bonnes résolutions qu’elles avaient prises dans le cadre de la préparation du plan quinquennal 1976-1980. La surchauffe des années 1976 et 1977 bouleverse les prévisions de ce plan en démultipliant les coûts de facteurs de production. Le gonflement rapide de la masse monétaire (+32,9% par an en moyenne entre 1975 et 1978) porte le taux d’inflation à hauteur de 19% par an. Conséquence : la compétitivité des secteurs tournés vers l’exportation s’érode très rapidement, tandis que les industries tournées vers le marché intérieur mais soumises au contrôle des prix, subissent une forte détérioration de la valeur ajoutée. Le gouvernement prend alors des mesures pour protéger l’industrie, notamment le contingentement des importations. Mais ces mesures ne font qu’aggraver la situation.

Dans le domaine des investissements publics, les dépenses de l’Etat sont multipliées par 2,5 entre 1975 et 1980. Le seul coût d’exploitation des raffineries de sucre – déjà surfacturées – est deux fois supérieur au cours mondial du sucre. Les infrastructures sociales surdimensionnées et luxueuses obéissent plus à des préoccupations de prestige qu’aux besoins réels. Il en est d’ailleurs de même des investissements productifs « stricto sensu » : ainsi, sur les 6 centrales sucrières achetées au prix fort, 2 ont dû être fermées.

Entre 1977 et 1989, les prix mondiaux du café et du cacao baissent de 40%, entraînant une chute sensible des recettes de la « Caistab ». Il y a, en ce qui concerne le cacao en particulier, une tendance à la surproduction du fait que de nouveaux producteurs sont entrés en lice avec des rendements très supérieurs à ceux de la Côte d’Ivoire – (avec des produits de qualité moindre) –. C’est, notamment, le cas de la Malaisie (225.000 tonnes en 1988-1989 contre environ 24.000 tonnes/an avant 1980, et 1 à 2 tonnes/ha contre 400 kg/ha pour la Côte d’Ivoire). La chute des recettes de la « Caistab » diminue d’autant les capacités d’autofinancement, mais l’Etat n’en poursuit pas moins son ambitieux programme d’investissements publics. Dans le même temps, la crise pétrolière de 1979 accroît la facture des importations : au total, les termes de l’échange chutent de 37% entre 1977 et 1980. Mais c’est l’époque où les autorités ivoiriennes sont persuadées que le sous-sol marin au large de Port-Bouët et de Jacqueville regorge de pétrole. Aussi ce choc pétrolier ne les alarme-t-il pas vraiment et elles s’engagent dans une politique d’endettement croissant. Le déficit du secteur public passe de 2,2% du pib à 11,9% en 1980. Les emprunts extérieurs nets publics atteignent 7,9% du pib en 1980, contre 2,8% en 1975. Dans l’ensemble, la part de l’investissement dans le pib passe de 19,9% à 27,5% entre 1975 et 1980 sous la pression d’une expansion du programme d’investissement public atteignant 19,8% par an. La conséquence en est que la surchauffe de 1976-1977 se prolonge durant trois années supplémentaires.

En 1980, la Côte d’Ivoire voit ses réserves épuisées et sa balance globale devenir déficitaire (-7,7% du pib en 1980) par suite d’un déséquilibre grave de la balance des biens et services, et de la tendance à la hausse des dépenses au titre des intérêts de la dette. L’encours de la dette à long et à moyen terme est en effet passé de 24,2% du pib à 42,2% du pib entre 1975 et 1980. Les entrées de capitaux ne suffisent plus à compenser le déséquilibre des opérations courantes, le déficit de la balance atteignant 17,4% à la fin de la période.

C’est à ce moment que le Fonds monétaire international (Fmi) et la Banque mondiale intervinrent pour la première fois. Début 1981, la Côte d’Ivoire signe avec le Fmi un accord en vue d’un programme d’ajustement et de stabilisation de 3 ans. La même année, la Banque mondiale consent un premier prêt d’ajustement structurel (pas) de 150 millions de dollars. Un deuxième pas de 250 millions sera paraphé deux ans plus tard, et un troisième en 1986.

Au milieu de ces difficultés, l’année 1985, marquée par une reprise due aux augmentations importantes des cours des principaux produits agricoles – café (+3,3%), cacao (+33%), coton (+45%), huile de palme (+35%) –, fut une embellie. Le pib s’accrut de 5%, contre des taus négatifs de -2,5% en 1984 ; -4,4% en 1983 et -3,9% en 1982. D’autre part, l’ajustement pouvait apparaître comme un succès : l’inflation est jugulée ; les finances publiques dégagent un excédent qui atteint presque 3% du pib, et la balance des paiements courants est en équilibre. Les dettes intérieures sont apurées. Parallèlement, le paiement des arriérés extérieurs et des intérêts de la dette rééchelonnée rassure les banques étrangères.

LES ANNÉES DE PURGATOIRE

C’est à ce moment que survient une chute vertigineuse des deux principaux produits. Le café passe de 1.048 Fcfa/kg en 1985-86, à 849 Fcfa/kg en 1986-87, soit une baisse de -25%. En 1988, il tombera à 600 Fcfa/kg. De même le cacao passe de 895 Fcfa/kg en 1985-86, à 671 Fcfa/kg en 1986-87. Conséquences : les recettes d’exportation accusent une chute de 200 milliards de Fcfa ; du fait de la hausse des prix des importations, la balance courante accuse un déficit d’environ 200 milliards de Fcfa ; parallèlement, la situation des avoirs extérieurs se détériore : de -406 milliards de Fcfa au 1er trimestre, elle passe à 450 milliards au 2e trimestre ; la « Caistab », qui avait dégagé des surplus jusqu’en 1986, s’oriente vers un déficit de ses opérations qui atteindra 400 milliards de Fcfa début 1988.

Début 1987, la fuite des capitaux s’accélère. Devant cette véritable débâcle, la Côte d’Ivoire est obligée de jeter l’éponge. C’est l’annonce, le 25 mai 1987, que le pays ne sera pas en mesure d’assurer le versement des 225 milliards de Fcfa dus à ses créanciers publics et privés. C’est alors qu’Houphouët, imputant ces difficultés à l’inégalité des échanges qui favorise les acheteurs de matières premières au détriment des producteurs, décide de ne pas approvisionner le marché du cacao. Commence alors un véritable bras de fer émaillé de péripéties rocambolesques, dont, cependant, l’issue n’était que trop prévisible. Privée des revenus du cacao et des crédits bancaires extérieurs, l’économie ivoirienne est au bord de l’asphyxie quand, en septembre 1989, à l’issue des « Journées nationales du dialogue », Houphouët se rend aux exigences des créanciers. Les prix-producteur sont ramenés à 400 Fcfa pour le cacao, à 200 Fcfa pour le café. Mais le plus difficile restait encore à venir. Ce fut en février 1990, la publication du « plan Koumoué Koffi » (du nom du ministre de l’Economie de l’époque) visant à réduire les salaires de 15% à 40% selon les catégories ; plan auquel les Ivoiriens devaient s’opposer avec fermeté à partir du 2 mars 1990.

Devant cette résistance et pour la tourner en douceur, le « plan Koumoué Koffi » sera remplacé par le « plan Alassane Ouattara », du nom du gouverneur en exercice de la banque commune des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), que Houphouët a choisi de préférence à une personnalité ivoirienne pour le seconder dans cette passe difficile. Moins choquant dans sa présentation formelle que le précédent – il n’y était plus question d’amputations directes des salaires –, le « plan Ouattara » n’en promettait pas moins les mêmes effets sur la qualité de vie des Ivoiriens, sans être plus efficace en ce qui concerne le problème de la dette, ni en ce qui concerne la relance économique. A son propos, un observateur notait :

« Les résultats de fin 1990, sur lesquels le Fmi va s’appuyer pour examiner la solvabilité et la résolution des Ivoiriens, sont alarmants. Le pib a baissé de 10% ; le déficit commercial est supérieur de 1,8% du pib à ce qui était programmé et les arriérés intérieurs ont diminué de 50 milliards (contre 82 milliards attendus) pour se situer toujours à un peu plus de 350 milliards de Fcfa. (…). Point mort également sur les arriérés extérieurs, puisque le stock est passé de 511 milliards à 575 milliards pendant l’année 1990, en grande partie en raison du retard vis-à-vis des organisations multinationales, dont la Banque mondiale. »

LES CAUSES DE L’ÉCHEC

Depuis 1980, la Côte d’Ivoire se trouvait de facto sous la tutelle de ses créanciers sans que, pour autant, sa situation économique et financière en soit améliorée de façon sensible. La raison en est que toutes les solutions imaginées par les experts du Fmi et de la Banque mondiale se sont heurté à des obstacles infranchissables. Il y avait d’abord cette résistance des Ivoiriens, encore plus effective et plus efficace depuis que la société pouvait faire entendre sa voix à travers un grand nombre de publications, de syndicats, d’associations et de partis politiques indépendants des pouvoirs publics. Mais la difficulté principale découlait de la structure même de l’économie ivoirienne, et de son ouverture à l’étranger, qu’Houphouët a voulue la plus large possible.

« C’est, écrit à ce propos Gilles Duruflé, principalement au dynamisme de ses cultures de rente, de ses dotations initiales en terres et en forêts et à une conjoncture favorable des prix à l’exportation que la Côte d’Ivoire doit un rythme de croissance des exportations supérieur à celui du pib, rythme qui lui a permis de supporter le poids croissant de ses importations, de ses investissements et de son ouverture à l’étranger. Or, ajoute-t-il, ces éléments favorables (…) ont une fin, tandis que l’effet de retour des investissements et des importations sur la croissance des exportations reste très faible. Une grande partie de ses investissements ayant été financés sur emprunts extérieurs, seul cet effet de retour (…) permettrait de poursuivre le processus et de faire face au service de la dette lorsque la rente initiale commence à décliner. »

Le « libéralisme » affiché par les autorités ivoiriennes en matière de politique économique était d’autant plus coûteux que la Côte d’Ivoire faisant partie de la zone franc, elle ne disposait d’aucun moyen de contrôle sur le flux des capitaux vers l’extérieur, via la France. Dès le début, le « miracle ivoirien » se signalait par l’importance des transferts privés dans les sorties de devises. Au commencement des années 1960, ces transferts privés s’élevaient déjà à quelque 3% du pib. A l’origine de cette hémorragie, on trouve les résidents étrangers (Français et Libanais aux gros revenus et travailleurs africains non Ivoiriens), mais aussi, à partir de 1970 surtout, les hauts revenus ivoiriens. Au cours des années 1970, plus particulièrement à partir de 1976, ces transferts ont sans cesse augmenté jusqu’à atteindre 150 milliards de Fcfa en 1980. Avec la crise ouverte et les incertitudes politiques qui s’en suivirent, cette tendance s’accentua, entraînant une baisse alarmante des dépôts des particuliers dans les banques ; au point qu’en 1988, les opérations de transfert vers la France durent être interrompues ! Ainsi la crise ivoirienne se révéla être une démonstration particulièrement éclatante de ce que Michèle de Saint-Marc avait prédit dès 1968 :

« La plupart des Etats de la zone franc sont en état de faillite différée dès 1968. Ils sont, en effet, dans l’impossibilité de payer leurs engagements extérieurs, si on ne les aide pas. Au cas où les courants d’aide extérieure se tariraient, les Etats de la zone franc seraient en état de cessation de paiement. »

PETITE HISTOIRE D’UN DÉSASTRE ANNONCÉ

Il y eut un « miracle ivoirien », c’est incontestable ; mais il fut éphémère, et cela aussi est incontestable. En définitive, cette politique qu’Houphouët annonçait aux députés avec une superbe assurance n’a abouti que dans ce désastre qu’il nous est donné de contempler. Pouvait-il en être autrement ? Les chantres de l’houphouétisme voudraient nous en persuader : selon eux, les intentions d’Houphouët étaient bonnes mais elles ont été contrariées par la mauvaise foi de ses « partenaires au développement » et des spéculateurs. Mais, l’important dans cette affaire, ce n’est pas tant le désastre final que la distance entre le projet initial et le résultat. Pour illustrer cette distance, deux exemples, empruntés à Houphouët lui-même, suffiront. C’est, premièrement, un extrait de son discours du 3 janvier 1961 :

« La deuxième innovation que nous voulons apporter dans l’enseignement, c’est qu’aucun enfant ne pourra quitter un établissement scolaire sans être nanti d’un emploi. Tout enfant qui, pour une raison quelconque, abandonne l’école, doit être dirigé vers un centre d’apprentissage. »

Et c’est, deuxièmement, un extrait d’un autre discours qu’il prononça dans des circonstances identiques une année plus tard, le 15 janvier 1962 :

« L’on doit comprendre que la politique du gouvernement n’est pas d’offrir une vie aisée à une catégorie de la population si intéressante soit-elle, mais de penser à assurer un mieux-être à l’ensemble des citoyens du pays. »

On sait ce qu’il en fut en réalité dans l’un et l’autre cas.

Parmi les causes de l’échec du « modèle ivoirien » de développement, l’une des plus déterminantes, c’est que cette politique, même en admettant, par hypothèse, qu’elle était entièrement conçue par des Ivoiriens authentiques, et indépendamment de toute influence ou pression étrangère, le fut néanmoins sans tenir aucun compte des véritables aspirations ni, a fortiori, des traditions des peuples ivoiriens. En outre, elle fut exécutée sans leur participation volontaire et éclairée, pour ne pas dire qu’elle leur fut imposée, dans l’opacité la plus complète quant à ses buts véritables, et même quant à ses moyens, selon la méthode que le professeur Harris Mémel-Fotê a résumée dans son intervention à la Sorbonne :

« L’action de développement que le maître comme stratège ordonne et que l’Etat "capitaliste ou socialiste", continuateur de l’Etat colonial, exécute, par médiateurs interposés, cette action est conduite dans un esprit de conquête et de domination de la société paysanne. En opposant les "développeurs" et les objets de développement que sont les choses, les rapports sociaux et les êtres humains connus a priori comme se développant eux-mêmes, elle implique la réification des acteurs appartenants aux classes inférieures. Le premier aspect de cette agressivité réificatrice apparaît dans les projets de développement conçus par les experts ès-développement et mis en œuvre par les techniciens ès-développement contre les initiatives internes des classes inférieures considérées comme des entreprises "réactionnaires", tournées vers le passé, des manières de rétroprojets. »

Bref, la stratégie de développement dont Houphouët exposa les grandes lignes le 3 janvier 1960 était, au mieux, une utopie. Et une utopie doublement paradoxale. Premièrement, parce qu’elle émanait d’un homme qui se voulait avant tout un pragmatique et non un rêveur. Deuxièmement, parce qu’elle fut néanmoins saluée partout, ou presque partout, comme une démarche inspirée par le réalisme même, et frappée au coin de la sagesse. Troisièmement, parce que les critiques, mêmes les plus virulentes, qui lui furent adressées, y compris celles qui provenaient de certaines tendances de l’opposition déclarée, ne prirent jamais en compte le fait que son principal défaut, c’était précisément d’être une utopie dès son point de départ ; c’est-à-dire un système qui n’avait aucune chance réelle de produire durablement les résultats qui lui étaient assignés en théorie.

De l’utopie, cette doctrine avait, en effet, toutes les caractéristiques : dogmatisme, autoritarisme, volontarisme ; toutes choses que son auteur devait d’ailleurs revendiquer fièrement dans un autre discours qu’il fit, le 25 août 1967, à Montréal (Canada) sur le thème de l’unité nationale. Discours important, et qui mérite d’autant plus qu’on s’y arrête que ce fut la seule et unique fois qu’Houphouët se risqua à jouer les théoriciens. Et l’intérêt de ce discours est encore augmenté par le fait que, reprenant les mêmes thèmes à l’occasion de ses vœux de nouvel an, le 31 décembre de la même année, Houphouët donnera nettement l’impression qu’il regrettait son discours québécois.

« L’unité nationale doit (…) procéder d’une conception globale inspirant une action politique générale à long terme. Dans ce domaine, les institutions que les dirigeants choisissent et qu’ils proposent aux populations nous paraissent remplir une fonction essentielle. Dans les nations où les institutions résultent de l’histoire, l’homme d’Etat doit, certes, en contrôler attentivement l’évolution, parallèlement à celle de la société. Il aura même, parfois, à orienter les transformations. Mais, dans sa tâche, les préoccupations novatrices cèdent souvent le pas à la question de la conservation de l’acquis. Au contraire, dans nos pays, la tâche la plus importante des gouvernements est d’introduire des structures, de promulguer des textes, de créer des organismes, qui devancent le degré d’évolution de la société. Il serait irréaliste de prétendre créer ex nihilo des institutions totalement originales. Pour bâtir des Etats modernes, force est, donc, de se référer aux modèles fournis par les Etats modernes. Mais il faut avoir conscience du décalage que l’on provoque, ainsi, nécessairement, entre la réalité sociale et la construction légale. Le rôle spécifique du dirigeant dans nos pays est de transformer ce décalage, qui pourrait être une source de traumatismes sociaux et une cause permanente de chaos, en une force de progrès, et, notamment, en un facteur d’unité nationale. Certains ont présenté les institutions comme des "superstructures" qui procéderaient du dynamisme historique. Nous pensons qu’elles peuvent, au contraire, introduire une cohésion et un dynamisme nouveaux dans le corps social. L’adoption officielle des structures juridiques modernes, de cadres institutionnels nouveaux fournit à tous l’image de la vie sociale de demain. Elle est une projection tangible des buts à atteindre. L’écart entre la réalité d’aujourd’hui et les actes du législateur indique la direction dans laquelle doit s’engager l’effort de tous. »

On ne pouvait pas reprocher à un tel discours de n’être pas adroit. Mais, peut-être l’est-il trop pour ne pas y voir malice. L’orateur, qui semble avoir prévu toutes les objections, va hardiment au-devant d’elles pour les balayer avec assurance. Certes, qui eût voulu lui porter la contradiction ce jour-là eût été ridiculisé en un tour de phrase. Au demeurant, qui d’entre nous n’a jamais fait le rêve de voir nos pays attardés se transformer brusquement, comme par miracle justement, en des Suèdes, en des Suisses, ou en tout autre pays d’Europe ou d’ailleurs dont le bonheur, moins vanté que celui de ces deux-là, n’en est pas moins de beaucoup supérieur à celui de n’importe quel pays d’Afrique ?
« Notre ambition est, et demeure de faire du citoyen ivoirien l’égal des citoyens des pays les plus évolués » .
C’est une autre profession de foi d’Houphouët, tirée de son discours du 15 janvier 1962.
Mais, s’agissait-il de nous peindre en blanc ? Non ! corrigera-t-il le 31 décembre 1967 :
« Nous voulons une Côte d’ivoire moderne, nous nous voulons du XXe siècle. Nous nous voulons techniquement, économiquement, socialement toujours plus proches des nations les plus prospères. Mais nous voulons également qu’au-delà des apparences d’un pays moderne, notre Côte d’Ivoire connaisse, en profondeur, une sorte de développement adapté à la nature de ses hommes et de ses choses, qui transforme son visage sans aliéner son âme. Nous voulons aller de l’avant, assurément, mais sans, pour autant, renier notre passé, sans tourner le dos à celles de nos formes de civilisation qui constituent notre originalité et dont le monde a grand besoin, nous le savons. »

On peut constater que le problème du « décalage entre la réalité sociale et la construction légale » est envisagé ici avec plus de réalisme et plus de sagesse ; en tout cas, de manière plus conforme aux leçons de la vie réelle.

Puisqu’il s’agit ici non d’asséner des vérités toutes faites, mais de fournir au lecteur des matériaux pour sa propre réflexion, on me permettra de poursuivre le jeu toujours fastidieux des citations. Après avoir montré comment le « dirigeant » concevait et jouait son rôle spécifique, il peut être intéressant d’examiner si c’est bien cela que les « dirigés » attendaient de lui. On va pouvoir le vérifier grâce aux constatations faites, en 1971, par des équipes d’enquêteurs de l’Institut d’ethnosociologie de l’Université d’Abidjan, constatations qui me paraissent particulièrement propres à éclairer le problème soulevé dans le discours de Montréal.

« Nous avons constaté, notent les enquêteurs, que l’administration intervient, si besoin est, par la force, pour mener à bien les opérations de développement : exploitation des cultures industrielles, scolarisation des enfants… Nous pouvons illustrer l’aspect coercitif de l’administration par l’exemple du lotissement des villages dans la sous-préfecture de Toulépleu. Ainsi à Seizaibli, les paysans sont conscients que le lotissement entraînerait la désorganisation de l’espace social structuré traditionnellement en différents quartiers lignagers, et manifestent une opposition très ferme à ces opérations. »

« Nous avons vu, notent-ils encore, que les structures administratives étaient sans contact, ou presque, avec les populations villageoises. Comment [dans ces conditions] faire passer le message du gouvernement ? Le nouveau pouvoir politique doit pouvoir s’appuyer sur les structures traditionnelles. L’administration coloniale pouvait coexister avec le pouvoir traditionnel sans chercher à se le concilier. L’administration moderne ne peut pas ne pas en tenir compte (…). Les autorités anciennes intéressent directement le pouvoir central dans la mesure où elles ont la caution des communautés villageoises. »

« Aussi ces autorités sont-elles maintenues, même si on tend à les réduire à des fonctions purement formelles (…). Lorsque l’administration ne s’appuie pas sur la force, les paysans continuent à observer la coutume : les institutions modernes demeurent en marge des pratiques. »(p. 86).

« En milieu ouvrier comme en milieu paysan, on préfère essayer de régler les problèmes d’abord par la voie coutumière : par l’intermédiaire du chef traditionnel au village, ou du chef ethnique (…). Ce n’est qu’après l’échec de cette procédure ou en cas d’affaires très graves que l’on recourt à la justice moderne. Cette dernière est en effet redoutée, car elle est étrangère à la communauté et perturbe le bon fonctionnement de l’arbitrage traditionnel : c’est la loi des Blancs, elle est impitoyable et favorise les riches. »(p. 87).

« Les paysans se montrent réticents envers les institutions modernes et l’on observe de nombreux décalages entre les nouvelles lois et les pratiques sociales (…). Il peut se produire des cas où l’application des règles coutumières est incompatible avec le code moderne et fait l’objet de mesures de répression. Ainsi un village s’est-il vu frapper d’ostracisme (sic) par l’administration pour avoir refusé d’enterrer un habitant jugé indigne d’une sépulture, la tradition locale voulant qu’on refuse des funérailles à ceux qui se sont rendus coupables d’actes réprouvés par la société. Ce qui est la norme aux yeux de la tradition devient un délit pour la justice moderne. La conséquence de telles incompatibilités se traduit à la fois par le repli du village sur lui-même et par le rejet et l’hostilité de la part des représentants de l’administration. »(p. 88).

Et voici encore deux constatations faites par les mêmes équipes, en 1975 cette fois, et publiées sous le titre : « Besoins culturels des Ivoiriens en milieu urbain » :

« Dans le domaine politique, le clivage entre les masses populaires et une élite au pouvoir se fait sentir avec acuité. Moins informées, impuissantes, souvent ignorantes du fonctionnement des nouvelles structures mises en place, les classes défavorisées se sentent écartées du pouvoir. Elles ne font que subir les volontés d’autorités qui décident à leur place, et (elles) aspirent, à leur niveau, à participer à l’élaboration des décisions concernant leurs propres intérêts. »(p. 222).

« Ecartées du pouvoir moderne, elles (les masses) militent pour le maintien des structures traditionnelles qui, selon elles, assurent la cohésion sociale. Aussi manifestent-elles une certaine désaffection vis-à-vis des structures politiques nouvelles. »(230).

On voit, par ces quelques exemples, que le véritable problème qui se cache derrière le « décalage entre la réalité sociale et la construction légale », c’est, au fond, toute la question du rapport entre développement et démocratie dans un pays tel que la Côte d’Ivoire.

Mais, la démocratie, qu’est-ce que c’est ? C’est, dira-t-on, le pouvoir du peuple. Cette définition est imprécise. En réalité, la démocratie doit être comprise comme le pouvoir pour un peuple donné de faire lui-même les lois auxquelles il doit obéir. Ce qui revient à dire : le droit de vivre sous les lois qu’il a faites lui-même, et non sous des lois faites et imposées par autrui.

D’autre part, le véritable but de toute politique de développement national n’est-il pas de doter la nation concernée des moyens nécessaires à la sauvegarde de son indépendance ainsi qu’au plein exercice de sa souveraineté, autrement dit, les moyens de faire ses propres lois et d’empêcher que d’autres ne lui imposent les leurs ? Faire de bonnes lois, les meilleures lois possibles, mais, surtout, les faire soi-même !

Depuis cent ans et plus parfois, les peuples ivoiriens n’ont jamais cessé d’exprimer leur volonté d’exister par et pour eux-mêmes, de vivre selon des lois faites par eux-mêmes et non en fonction des lubies d’une galerie de spectateurs ou de juges étrangers – surtout quand ce sont des gens qui, à un titre ou à un autre, ont à voir avec les politiques qui ont dévoyé nos institutions pour mieux nous asservir et nous piller –, mais en fonction de leur propre histoire et de leurs véritables besoins actuels.

Compte tenu des conflits que soulève l’application de doctrines telles que celle qu’Houphouët exposait à Montréal, même édulcorées, et compte tenu de la nécessité où se trouvent les autorités « modernes », soit de se reposer, volens nolens, sur les formes administratives traditionnelles, soit de mener une guerre civile incessante contre la société telle qu’elle est, il paraît évident que le système politique qui convient le mieux aux Ivoiriens, celui qui assurera vraiment le développement harmonieux de la Côte d’Ivoire, ne viendra pas de ces soi-disant parangons d’une conception de la démocratie qui, en leur propre sein, excluent les Noirs et/ou les pauvres, mais des profondeurs de la propre histoire des peuples ivoiriens, et à travers les pratiques sociales imprégnées de cette histoire. Dès lors, la véritable sagesse politique ne consisterait-elle pas à proclamer tout de suite, par principe mais sans dogmatisme, les institutions villageoises encore vivantes comme autant d’institutions normales de l’Etat unitaire moderne, ne serait-ce qu’à titre provisoire, et à entreprendre sur cette base la codification d’un droit national ivoirien intégré ? Il ne s’agirait, après tout, que de prendre acte d’un état de fait dont ni l’existence ni la suppression ne dépendent pas de notre bon vouloir ni, surtout, de celui de personne d’autre.

Il n’y a aucun sens à parler de développement, si ce n’est pas le développement d’un peuple concret. Ce qui caractérise le mieux les peuples, c’est leur système de valeurs, fruit de leur histoire, ce que Hegel nomme Siltichkeit. On ne peut pas détruire ou rejeter brutalement le système de valeurs d’un peuple sans le mettre dans les plus grands dangers de désintégration. Même la Banque mondiale en est d’accord aujourd’hui :

« Les pays, lit-on dans une de ses publications de la fin des années quatre-vingts, sont comme les arbres. On ne peut pas les faire grandir en les tirant de l’extérieur. Leur croissance doit répondre à leur logique propre et être alimentée par leurs racines. »

Il n’eut été que très normal de donner pour principe et pour point d’appui au procès d’édification nationale commencé paraît-il le 7 août 1960, le projet de restaurer le plus complètement et le plus exactement possible les systèmes juridiques de tous les peuples de la Côte d’Ivoire ; puis, à partir de ces modèles, de définir, à l’usage de l’Etat unitaire fondé ce jour-là et compte tenu de sa fonction spécifique d’instrument du développement et de l’intégration nationale, le véritable esprit des lois ivoiriennes. Il eût suffi pour cela que les communautés villageoises, qui étaient encore le cadre de vie de la majorité des Ivoiriens, fussent réellement associées à la prise des décisions concernant l’avenir de tous les Ivoiriens. Cela eût été normal parce qu’il s’agissait de la restauration de l’indépendance et de la souveraineté de peuples établis sur ces terres depuis des temps immémoriaux, et non de l’installation d’un nouveau « Liberia » sur un territoire acheté par des immigrants venus ou revenus de l’autre côté de l’océan. Les autorités de la « décolonisation » firent un choix tout à l’opposé de celui-là : en reconduisant purement et simplement les lois et les règlements coloniaux sitôt la cérémonie d’indépendance terminée, ils frappèrent ipso facto de nullité toutes les coutumes particulières de nos peuples.

Tel est l’un des plus étranges paradoxes de la prétendue indépendance dans laquelle la Côte d’Ivoire patauge depuis 1960. Rien de ce que les Ivoiriens avaient su préserver de leurs institutions traditionnelles méprisées par les colonisateurs (et jusqu’à leurs langues mêmes) ne fut pris en compte par les nouveaux législateurs. Et c’est peu dire ! En fait, ils les nièrent en toute conscience, et ils les rejetèrent en bloc, parce qu’ils les considéraient, eux aussi, comme des institutions barbares ; ce qui revenait à déclarer hors la loi la majorité des Ivoiriens de 1960 parce qu’ils avaient su résister à leur anéantissement culturel par les colonisateurs !

Mais qu’on m’entende bien : je ne suis pas en train de prôner une nouvelle forme d’ivoirité. Ce dont il s’agit, c’est de rétablir solidement les peuples ivoiriens dans leurs droits naturels, en particulier celui de vivre sous les lois qu’ils se sont données eux-mêmes. Des lois sous lesquelles, au demeurant, ils vivent encore très généralement, mais dans une sorte de clandestinité, parce qu’elles n’ont pas été prises en compte par la constitution de l’Etat. Des lois sous lesquelles, ainsi que tout le laisse présumer, ils vivront encore longtemps parce que rien n’est fait pour leur en donner d’autres qu’ils puissent accepter. Des lois sans lesquelles une conception absurde – voire criminelle – de la « modernisation » achèvera de nous détruire en tant que sociétés humaines originales et indépendantes. D’où il suit que, pour un Ivoirien d’aujourd’hui, défendre les cultures des peuples autochtones de la Côte d’Ivoire, ce n’est pas commettre une agression contre les Ivoiriens d’origine étrangère ou contre les résidents étrangers de toutes origines. Ce n’est pas un crime. C’est le contraire qui en serait un. Il serait en effet criminel de notre part d’assister sans rien dire ni faire à l’assassinat programmé des peuples dont nous sommes issus. Car on peut tuer une culture ; et lorsqu’on tue une culture, lorsqu’on la laisse s’étioler et dépérir, c’est un peuple qu’on tue, le peuple qui a sécrété cette culture, qui vivait en elle, qui s’exprimait par elle.

Marcel Amondj




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