lundi 27 juin 2016

La « Fabrique des "fantoches" » ou l’Ecole des sous-traitants indigènes du néocolonialisme à la française.

A propos de La Fabrique des "barbouzes". Histoire des réseaux Foccart en Afrique, de Jean-Pierre Bat.[1]

Je ne sais quelles étaient les véritables intentions de Jean Pierre Bat en faisant ce livre, mais si elles étaient vraiment pures, ce n’est pas « La Fabrique des "barbouzes" » qu’il l’aurait intitulé mais « La Fabrique des "fantoches" ». Cela dit pour commencer, voilà un livre que tout patriote ivoirien devrait lire avec la plus grande attention, s’il veut vraiment connaître et comprendre l’histoire politique de son pays de la fin des années 1940 à aujourd’hui. Mais, attention !, si on y trouve beaucoup de choses utiles à savoir, il y a aussi beaucoup de choses douteuses, voire carrément suspectes, à l’instar de ce titre, par exemple.
Pourquoi, en effet, « La Fabrique des "barbouzes" » alors que dès l’abord il apparaît à l’évidence qu’en fait de barbouzes, les promoteurs de la fameuse « politique africaine de la France » n’ont pas eu besoin de beaucoup chercher pour en trouver, qui étaient déjà fin prêts pour l’emploi auquel on les destinait ? Au lendemain d’une guerre mondiale qui, en France notamment, fut aussi une guerre civile, ils n’eurent en effet qu’à puiser dans la pléthore de « salauds ordinaires », bas collabos réchappés de l’épuration ou résistants-par-hasard – ou par égarement – marginalisés et sans emploi après la Libération, comme le fameux Jean Mauricheau-Beaupré, dit « Monsieur Jean », tellement présent dans ce livre qu’on croirait que c’est sa biographie. Ce sont eux qui seront chargés, entre autres basses besognes, de « fabriquer », ici au sens littéral, les instruments indigènes de « la politique africaine » – le nouveau nom de « la politique coloniale » – de la France. 
Le président congolais, l’abbé Fulbert Youlou,
avec Jacques Foccart, le 13 juillet 1963.
(Archives nationales)
La plus grande partie du livre est consacrée à la transformation du fantasque abbé Fulbert Youlou en homme providentiel non seulement sur la scène politique du Congo français, mais encore bien au-delà, jusqu’au Katanga, ainsi qu’à un compte-rendu détaillé de la manière dont ses Pygmalions, deux ex-policiers collabos, s’y prirent, jusqu’au jour où un soulèvement populaire jeta à bas tout leur échafaudage. L’importance relative dans ce livre de l’histoire de cette métamorphose avortée semble indiquer que la première intention de Jacques Foccart fut de faire de Brazzaville la plaque tournante de sa « politique africaine », d’où elle aurait ensuite rayonné jusqu’à l’ancienne Afrique occidentale française (AOF). Un choix qui ne s’explique pas seulement par le rôle de l’ancienne capitale de l’Afrique équatoriale française (AEF) durant la 2e guerre mondiale, mais également par sa proximité avec Léopoldville, la capitale du Congo belge ainsi que par sa situation tout près du centre géographique de l’Afrique noire. La chute de Fulbert Youlou, en août 1963, obligera Foccart à reporter son choix sur Libreville au Gabon, et sur Abidjan en Côte d’Ivoire. La Côte d'Ivoire dont, sous le masque d'Houphouët et avec l'aide du très entreprenant Mauricheau-Beaupré, il finira par faire son chef-d'oeuvre.
Mais, sous la plume de J.-P. Bat, bien avant ce changement conjoncturel, un autre personnage dispute la vedette à l’abbé congolais : c’est Félix Houphouët, présenté tantôt sous son vrai nom, tantôt sous des désignations purement fantaisistes comme « la famille africaine » ou « le réseau Rda ». D’où, pour nous Ivoiriens, le grand intérêt de ce livre. Un intérêt d’autant plus grand que ce qu’il nous dit du vrai personnage et de la véritable fonction de Félix Houphouët, ou de son véritable rapport à la Françafrique, ce n’est pas dans le texte lui-même, mais entre ses lignes que nous le découvrons, et comme qui dirait à l'insu de son plein gré… En effet, bien qu’il y soit cité plus de cent fois sous son nom propre et encore plus souvent sous diverses autres appellations, Houphouët n’apparaît dans ce livre que comme une ombre impalpable et intemporelle, présente partout et à toute heure, mais insaisissable. Chose d’autant plus inexplicable que l’auteur, voulant manifestement gonfler l’importance du personnage, n’épargne rien pour nous le montrer comme l’un des promoteurs originaux de la fameuse « politique africaine de la France », à l’égal de Foccart, voire du général de Gaulle soi-même ! Il lui attribue même tant de choses que parfois on croirait qu’en ces temps-là, rien ne pouvait se faire au nom de la France dans n’importe quel pays d’Afrique noire sans qu’Houphouët – et Houphouët seul ! – ne le voulût expressément ou qu’il n’y prît part personnellement d’une façon ou d’une autre. Certes, J.-P. Bat n’ose tout de même pas le dire aussi clairement, parce qu’il sait bien que ce n’est pas vrai. A preuve ce passage d'un autre livre où il montre qu'Houphouët n'était qu'un simple instrument de Foccart parmi beaucoup d'autres : « Ainsi a-t-on vu, à des degrés divers, la politique française en Afrique reposer sur les épaules de l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, du Malgache Philibert Tsiranana, du monarque marocain Hassan II, du littéraire Léopold Sédar Senghor, du général togolais Etienne Gnassingbé Eyadéma, du gabonais Omar Bongo, du Burkinabè Blaise Compaoré… et de plusieurs autres »[2]. A voir tous ces noms dont pas un n’a laissé un souvenir tant soit peu glorieux dans la mémoire de ses sujets, ce n’était donc pas une si noble tâche, et elle n’était même pas réservée au seul Houphouët comme on pourrait le croire d’après ce livre-ci, mais un bas office à la portée d’un peu n’importe qui.
Mais le plus étrange, c’est que dans ce livre, Houphouët n’apparaît jamais et n’agit jamais comme le principal acteur de la scène politique ivoirienne qu’il est, mais toujours et uniquement comme l’animateur tentaculaire, polyvalent, ubiquitaire et exclusif d’un prétendu « réseau RDA » recouvrant presque toute la superficie de l’ancien empire colonial français augmenté du Congo belge. Un réseau si parfaitement superposable au fameux « réseau Foccart » qu’un lecteur peu ou pas au fait des arcanes de la Françafrique n’y verrait aucune différence. Mais, comme le savant archiviste Jean-Pierre Bat ne peut pas être assimilé à ce lecteur naïf, cette présentation cache – mal – l’idée qu’à ses yeux la Côte d’Ivoire n’est peut-être pas vraiment le pays des millions de femmes et d’hommes de chair qui y sont nés et y ont toutes leurs tombes, mais le domaine privé d’un être mythique sans liens charnels ou d’aucune autre sorte avec un territoire particulier – qui serait la Côte d’Ivoire – ou un peuple particulier – qui serait le peuple ivoirien. Un personnage qu’il nous montre intervenant sans cesse partout en AOF et en AEF, voire au Congo belge, mais qu’on ne voit ni n’entend jamais agir ou s’exprimer comme l’homme d’Etat ivoirien qu’il est à la base.
Ici un bref rappel historique devrait permettre au lecteur de mieux saisir ce que signifie cette manière de faire l’histoire, quand il s’agit d’Houphouët et de la Côte d’Ivoire.
Jacques Foccart et le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny 
le 21 juin 1961 sur le perron de l’Elysée.
(Archives nationales)
Fulbert Youlou et Félix Houphouët ne sont certes pas à confondre mais leur rapport au système Foccart n’en est pas moins exactement de la même nature. Lorsque le premier entre en politique, vingt ans après le début de la vie politique dans les colonies françaises d’Afrique noire, c’est un vrai novice totalement inconnu et sans aucune expérience. Pour en faire l’instrument dont la France a besoin dans son Congo natal et dans la région attenante pour sa nouvelle politique coloniale, il faut donc le construire, littéralement, brique après brique. C’est la tâche qui est confiée à tout un peuple d’agents spécialement détachés auprès de lui avant même son accession à la présidence de la République congolaise. C’est cette « fabrication », finalement ratée, que J.-P. Bat décrit dans ce livre. Chemin faisant, il nous parle aussi indirectement d’une autre « fabrication », celle de la légende d'un démiurge françafricain qu’il présente implicitement comme une véritable succes story, mais dont il nous laisse ignorer la genèse. On en oublierait que si, à la différence de l’abbé congolais, Félix Houphouët était déjà un fantoche bien rodé et bien en main lorsque, en 1959, il devint le Premier ministre du gouvernement autonome d’une Côte d’Ivoire qui n’avait pas encore vraiment soldé son passé anticolonialiste, il était destiné au même rôle auquel il avait été préparé de la même manière et qu’il joua environné lui aussi d’une légion d’agents français civils et militaires… La seule différence, c’est qu’ici il ne s’agissait pas de « fabriquer » le fantoche, mais d’adapter la Côte d’Ivoire à celui dont on disposait déjà depuis le retournement d’Houphouët en 1950. Ce qui sera accompli en quatre phases, entre août 1959 (éviction de Jean-Baptiste Mockey) et avril 1964 (meurtre d’Ernest Boka), période durant laquelle eurent lieu ce que très improprement nous appelons les « faux complots d’Houphouët-Boigny » tout en sachant bien que c’est à Foccart et à la France, donc, qu’ils profitèrent le plus, puisqu’ils lui livrèrent pieds et poings liés toute la Côte d’Ivoire, y compris Houphouët lui-même.
J.-P. Bat ne dit rien de ces événements dont, pourtant, il ne peut pas ignorer combien profondément et combien durablement ils marquèrent la société ivoirienne. Ce qui est d’autant plus étrange que cette affaire, en particulier son deuxième épisode survenu en janvier 1963 – « L’écrasement de la première génération d’intellectuels », selon Jacques Baulin[3] –, peut être considérée comme un remake à plus grande échelle du coup du prétendu « complot communiste » qui, trois ans plus tôt, avait permis à l’abbé Youlou de se débarrasser à bon compte des syndicats et du mouvement des jeunes, qui échappaient encore à son contrôle.
Certes, il n’est pas impensable qu’un chercheur, fût-il des plus qualifiés comme l’est le chartiste Jean-Pierre Bat, ait pu avoir quelques difficultés à trouver suffisamment de documents fiables relatifs à ces événements – Houphouët a en effet veillé à laisser le moins possible d’indices de ses crimes ; c’est ainsi qu’il faut comprendre la démolition de la prison privée d’Assabou et l’édification sur le même emplacement de la kitchissime basilique « Notre Dame de la Paix » –, mais ils ont tout de même eu lieu, et leur importance pour l’histoire de la « décolonisation » surpasse de beaucoup ce qui s’était vu au Congo. Par conséquent, leur escamotage dans un ouvrage consacré à cette histoire, et où, qui plus est, il est fait si grand cas du pâle précédent congolais, ne relève certainement pas que de l’oubli. D’ailleurs, ce n’est pas le seul cas où l’affaire des « faux complots » est passé sous silence : prenez n’importe quel article se donnant pour un récapitulatif des événements marquants de l’histoire de la Côte d’Ivoire indépendante, vous n’y trouverez rien sur les années 1963, 1964 et 1965. Foccart lui-même, dans son prétendu « Journal de l’Elysée », saute négligemment par-dessus ces années terribles où s’enracinent pourtant tous les drames actuels de la Côte d’Ivoire.
La légende dorée d’Houphouët doit beaucoup à cette étrange manière d’écrire l’histoire. Sans cela, dans l’inconscient collectif des Ivoiriens, il ne serait rien d’autre qu’un Youlou qui a réussi. Ce que, sans l’avoir voulu peut-être, J.-P. Bat confirme entièrement avec ce livre.

Marcel Amondji



[1] - Nouveau Monde Editions, 2015.
[2] - J.-P. Bat & Pascal Airault, Françafrique. Opérations secrètes et affaires d’Etat, Editions Taillandier, 2016.
[3] - J. Baulin, La Politique intérieure d’Houphouët-Boigny, Editions Eurafor-Press 1982 ; pp. 128-134.

samedi 25 juin 2016

R. Debray : « La CGT est une singularité française, une tradition ouvrière qui nous est propre et Philippe Martinez lui fait bien de l'honneur. »

Régis Debray
S'il est un mot plongé dans un épais brouillard conceptuel et source de malentendus, c'est celui de laïcité. Dans la Laïcité au quo­tidien (Folio, Gallimard), coécrit avec Didier Leschi, vous affirmez que « le flou alimente les loups, et l'à-peu-près les atermoiements ». Comment dépasser cette confusion ?
régis debray II n'y a pas de définition officielle de la laïcité pour la simple raison que la loi fondatrice de 1905 de séparation des Églises et de l'État ne mentionne pas le mot. Le mot de laïcité n'est vrai­ment utilisé dans notre législation qu'en 1984, dans une loi sur l'enseignement agricole. Cette absence de définition a un avantage, celui de l'auberge espagnole : chacun apporte son manger selon son appartenance et ses aspirations. La meilleure dé­finition qui en ait été donnée l'a été par un résistant protestant, André Philip, à l'Assemblée constituante de 1945. À savoir que « le cadre laïc se donne les moyens défaire coexister sur un même territoire des individus qui ne partagent pas les mêmes convic­tions au lieu de les juxtaposer dans une mosaïque de communautés fermées sur elles-mêmes et mu­tuellement exclusives ». Tout est dit. D'abord, un cadre, ce n'est pas un tableau : ça peut se remplir comme on veut, par la sagesse et la spiritualité que l'on souhaite. Ensuite un ter­ritoire, c'est-à-dire un ancrage territorial, une nation. Nous n'avons pas affaire à une mo­rale atmosphérique mais à un cadre juridique. Je trouve ad­mirable qu'en 1945 on ait pu prédire ainsi l'état du monde actuel. La laïcité était faite pour éviter cette mosaïque. Ça ne l'a pas totalement éliminée mais ça tempère sin­gulièrement les replis communautaires. La laïcité est un cadre de coexistence qui ne prétend pas au statut d'idéologie. La laïcité met la transcendance en autogestion, elle donne à chacun la liberté de remplir le cadre comme il l'entend tant qu'il res­pecte la règle du jeu.
Dans l'Humanité du 2 août 1904, Jaurès écrivait que « démocratie et laïcité sont deux termes iden­tiques » car « la démocratie n'est pas autre chose que l'égalité des droits ». Vous affirmez dans ce guide pratique que la laïcité « est une séparation de corps soigneusement négociée entre Dieu et César, favorisant la paix civile ». L'esprit pacifique et égalitaire de la laïcité s'est-il perdu ?
régis debray Les républicains de 1905 ont choisi de ne pas parler de la religion mais des cultes. En remplaçant un mot par un autre et en le conjuguant au pluriel, on éliminait d'emblée l'hégémonie de l'Église catholique. Les cultes sont mis sur un même pied d'égalité. Face au danger de convertir la laïcité en une sorte de champ clos des confessions où les pouvoirs publics viendraient donner aux uns et aux autres des satisfactions d'amour-propre, ré­glementaires ou financières, la laïcité supposait la suprématie de la raison sur les passions. Et donc le primat de l'État sur la société civile. La laïcité était donc liée à deux choses : l'existence d'un pouvoir central capable d'imposer des normes et des ré­gulations à tout le monde et l'éducation. Le seul a priori du pari laïc, c'est l'égalité en droit de tous, l'unité de l'espèce humaine, l'universalité du savoir. Il n'y a pas de laïcité là où il n'y a pas de reconnais­sance de la vérité positive. Or, aujourd'hui, la séparation du privé et du public est remise en cause par la privatisation du public ainsi que par un ni­hilisme épistémologique qui tend à mettre au même niveau savoirs et opinions.
Dans une intervention à l'Année vue par... la phi­losophie (France Culture) vous constatiez que « le nombre d'États laïcs se réduit comme peau de chagrin ». Un avertissement ?
régis debray Oui. La laïcité est en crise, en France même du fait de la disparition de la puissance publique, de l'hégémonie croissante du privé sur le pu­blic. Elle est aussi en crise dans le monde entier où les États qui étaient laïcs à leur nais­sance redeviennent dès thé­ocraties. Voyez Israël, la Turquie, l'Indonésie, l'Egypte et même le Mexique, qui fut, grâce à Juarez, le premier État laïc, avant la France. Aujourd'hui la laïcité est en recul et c'est parce qu'elle est en recul qu'il faut se battre pour elle.
Dans le Feu sacré (Gallimard), on lit: « Le facteur Dieu s'active ou se désactive en fonction des hé­gémonies, arrogances ou inégalités. L'intemporel et le temporel jouent leur partie de concert, et les partitions s'entremêlent. » Votre démonstration de l'invariance du phénomène religieux invalide-t-elle la thèse d'une sortie de la religion ?
régis debray La religion est un latinisme, un mot emprunté par Tertullien en 197 à l'establishment romain. La religion ne permet pas de comprendre le religieux. La religion entendue comme adoration d'un Dieu unique — avec des écritures saintes, un clergé, des dogmes, une théologie — ça ne s'ap­plique pas à la plupart des cultes, y compris ce que l'on nomme religions séculières ou civiles. Le mot de religion, je le crains donc beaucoup. Il faut commencer par le déconstruire. Le mot de culte me paraît plus adéquat. Le culte c'est deux choses : une réunion (des assemblées) et des rituels. Il y a culte dès qu'il y a une croyance qui réunit des gens et que cette croyance est une croyance en une réalité ou un sujet méta-empiriques. Ce peut être un ancêtre, un événement passé, une déité, une personnalité. La sortie des religions, je n'y crois pas du tout. Il faudrait que l'homme cesse d'être un animal symbolique. L'homme est un être qui met en rapport l'ici avec un ailleurs, le maintenant avec un jadis ou un demain. Il y aura donc toujours une mise en signe des choses brutes, et notre vie actuelle renverra toujours à quelque chose d'autre. Cette fonction symbolique, c'est elle qui porte la religiosité, qui n'a pas besoin de Dieu pour exister.
L'écrivain et l'intellectuel n'ont jamais cessé de cohabiter dans votre œuvre. Votre dernier ouvrage, Madame H. (Gallimard), dit une passion, ancrée, dévorante et parfois contrariée, pour l'Histoire. Que faut-il comprendre lorsque vous prévenez : « Madame H. nous a quittés. Nous voilà veufs » ?
régis debray II y a plusieurs histoires dans l'Histoire avec un grand H. Il y a une histoire récréative, une histoire érudite, une histoire philosophique... Avec Madame H., je parlais d'une histoire héroïque, légendaire. Celle qui alimente l'action et un ima­ginaire collectif qui est également un imaginaire de convocation. Je pense que cette histoire-là nous a quittés. L'Europe est devenue un canton de l'Amé­rique du Nord. La civilisation européenne s'est fondée sur l'idée que c'est le temps qui fait le lien entre les hommes et non l'espace. C'est l'épaisseur historique qui fait qu'il y a une « humanité » et pas plusieurs : il y a une histoire partagée. L'Amérique a remplacé le temps par l'espace et nos dirigeants n'ont plus de conscience historique. La politique s'est séparée de l'histoire, elle ne se branche plus sur une continuité créatrice. La politique est devenue un ensemble de coups de com destinés à remplacer un clan par un autre clan. L'idée qu'il y a un devoir de filiation et de rivalité avec des prédécesseurs pour nous mettre à leur hauteur et continuer le propos, ça n'existe plus.
Dans votre passionnant et récent Carnet de route («Quarto», Gallimard), la seconde moitié du XXe siècle brûle sous chaque page. Vos écrits lit­téraires rédigés à la première personne sont ici réunis. Pourquoi ce pari, plus risqué et intime, du je(u) littéraire?
régis debray II y avait d'abord le besoin d'un fil directeur pour trouver une cohérence et éviter un puzzle inextricable. Mon ami Jacques Lecarme m'a suggéré de retenir le « je » comme critère de sé­lection. Ça m'a semblé très pertinent et permis d'élaguer le champ du publiable en laissant de côté beaucoup d'essais théoriques ou conjoncturels. Le « je » permet de jouer un peu alors que le « nous » est toujours un peu pompeux ou pompier. Le « je » oblige également à une certaine sincérité ou au­thenticité. Dans le livre je résumé les choses par la formule : « le "on" énonce, le "nous" clame, le "je" murmure. » Le « on » est anonyme, il est théorique ou scientifique, le « nous » a un côté poitrine gon­flée, imposant et ambitieux, tandis que le « je » est tout nu, candide, hésitant, plus proche du réel.
Ce récit est aussi référencé que drôle, voire mor­dant. Cet aspect culmine dans le chapitre où vous racontez le rendez-vous manqué avec le général de Gaulle. À la question « C'est quoi l'Histoire pour vous ? », votre réponse est nette : « Ce qui me met les larmes aux yeux ». L'Histoire est-elle déchirée entre les rires et les larmes ?
régis debray C'est une bonne définition. La petite histoire fait rire et nous avons besoin de rire, et la grande Histoire tendrait à mettre les larmes aux yeux parce qu'on a l'évidence de quelque chose de plus grand que nous. Tout ce qui unit est ce qui nous dépasse. Je suis heureux de voir que vous avez décelé que la visite à de Gaulle était onirique. Très peu de gens s'en sont aperçus parce qu'ils ne connaissent pas la chrono­logie. De Gaulle est mort en novembre 1970 et moi j'étais en taule à cette période. Je n'au­rais d'ailleurs jamais osé aller le rencontrer. L'idée de ce livre est qu'on doit aller en pèlerinage dans certains lieux auprès de certaines personnes. C'est un fantasme qu'on peut avoir et c'était une façon de raconter l'inadéquation du réel au fantasme, c'est-à-dire l'échec. C'est un rêve compulsif que j'ai fait plusieurs fois. Un rêve autoaccusateur et une envie. On cherche tous en France aujourd'hui son grand homme et on a bien du mal à le trouver.
On flirte ici avec une « gaieté sans espérance ». Si l'époque est désolante, n'y a-t-il pas quelques maigres raisons d'espérer ?
régis debray Tous les hommes d'action sont mé­lancoliques, il faut commencer par là. La nostalgie est motrice. Tous les révolutionnaires sont hantés par le révolu. Robespierre et Saint-Just couraient après la République romaine, les communards couraient après 1793, Lénine courait après la Commune de Paris, etc. Un vrai progressiste a toujours un rétroviseur à côté. Aujourd'hui je n'ai qu'une espé­rance, c'est d'éviter la totale décomposition de la France, que son actuel alignement sur la civilisation américaine n'aboutisse pas à l'annexion de la culture française par la culture nord-américaine. Je suis bien forcé de constater que cette annexion est en cours. Mais il y a des signes de résistance, de résilience, de révolte qui sont de bon augure. Je pense aux grèves actuelles. La CGT est une singularité française, une tradition ouvrière qui nous est propre et Philippe Martinez lui fait bien de l'honneur.
Vous avez présenté à Lyon l'opéra « Benjamin, dernière nuit », qui se joue autour du lit de mort de Walter Benjamin. Vous semblez fasciné autant par la pensée que par le vécu de celui qui refusait de choisir entre philosophie et littérature, pro­gressisme et souci du spirituel.
régis debray Tout le monde tire son Benjamin à soi, comme on tire la couverture à soi. Lorsque je me suis rendu en pèlerinage à Portbou (où il est mort), j'ai entendu sur place un bruit de train et un bruit de cloche. Portbou a cette particularité d'avoir une gare démesurée : c'est un gros village mais qui possède une gare telle que la gare de Lyon, sur une colline. En bas, les cloches de l'église. On a toute la problématique de Benjamin: d'un côté l'industrie, de l'autre le sacré. D'un côté son judaïsme profond, latent, de l'autre son intérêt pour le progrès et l'industrie. Ça m'a donné l'idée de mettre en scène la contradiction intime de Ben­jamin, d'un homme déchiré entre sa compréhension pro­fonde de l'importance des innovations techniques et sa nostalgie non moins forte des ancrages reli­gieux ou culturels. Ça me semble refléter assez bien notre moment actuel : les insurrections iden­titaires à fond religieux d'une part, et les boule­versements technologiques avec le saut numérique d'autre part. J'ai voulu restituer cette hésitation entre Berthold Brecht d'un côté et Gershom Scholem de l'autre, et montrer comment il revivait sa vie au moment de sa mort. J'étais également in­téressé par le fait d'évoquer la question de l'exil, du réfugié politique, du migrant, de l'étranger qui n'est pas accueilli. Nous n'avons pas accueilli Walter Benjamin. Il a été traité avec dédain et considéré comme un emmerdeur... Je suis par ailleurs sensible à cette situation intermédiaire du poète du concept, une position médiane entre la critique littéraire et le travail philosophique. Il n'a pas voulu abandonner une forme d'angoisse spi­rituelle. Le progressiste qu'il était et qu'il est resté a compris que le passé est inachevable. Il savait que « l'Humanité se compose de plus de morts que de vivants » (Auguste Comte). Les ancêtres ne sont pas seulement ceux qui nous marquent, mais ceux qui nous portent en avant. On a intérêt à les avoir toujours à l'œil, les De Gaulle et les Jaurès. Ça nous permet d'avancer.

Entretien réalisé par Nicolas Dutent
Titre original : « Régis Debray : "Tous les hommes d'action sont mélancoliques". »

RÉGIS DEBRAY, UNE VIE ET UNE ŒUVRE INDISCIPLINÉES

Régis Debray est né à Paris en 1940. Agrégation de philosophie en poche (1965), il renonce aux classes, leur préférant l’ébullition et les maquis de l'Amérique latine. Durant une intense décennie, pêle-mêle, il participe aux campagnes d'alphabétisation à Cuba, filme la guérilla au Venezuela, connaît la case prison en Bolivie, aide à la traque du tortionnaire Klaus Barbie. Il tutoie l'Histoire en marche: Castro, Guevara, Allende, Neruda... De retour en France, il conseille Mitterrand, puis sert l'État par d'autres moyens. En 1996 naissent les Cahiers de médiologie, du nom du courant qu'il a fondé. Il est l'auteur d'ouvrages nombreux et variés où réflexion et littérature font jeu égal.
La vie du penseur et écrivain Régis Debray ressemble à son œuvre : elle a quelque chose d'irrésistiblement entraînant, une profondeur et un style singuliers. Une riche actualité nous permet de retrouver son goût de l'action, sa passion de l'Histoire, la dimension épique de ses innombrables rencontres et voyages... Hier comme aujourd'hui, il demeure un pèlerin et un contemporain exigeant et inquiet.

 Source : L’Humanité 10 juin 2016

lundi 20 juin 2016

Le 16 juin 1976, jour où Hector Pieterson a été tué à Soweto


« J’ai vu un enfant tomber.Sous une pluie de balles,
 je me suis précipité et j’ai réalisé le cliché. »
(Photononstop)
Quand, le 16 juin 1976, éclate le soulèvement de Soweto, la grande township qui s’étend non loin de Johannesburg, Nelson Mandela est emprisonné depuis quatorze ans. Quatorze longues années pendant lesquelles le régime d’apartheid, mis en place en 1948, a aggravé le sort des populations non blanches et particulièrement celui des Noirs, majoritaires dans le pays. Le 21 mars 1960, déjà, la police d’apartheid s’était distinguée en tuant, dans la township de Sharpeville, 69 Noirs sud-africains qui manifestaient contre la politique des pass, ce passeport intérieur que tout non-Blanc était censé présenter lorsqu’il se déplaçait dans le pays.
En 1976, la tension est grande dans l’ensemble du pays. Le Congrès national africain (ANC), le parti de Mandela, multiplie les actions contre le régime ségrégationniste, notamment par le biais de sa branche armée, Umkhonto we Sizwe (ou MK, le « fer de lance de la nation »). Mais dans ces années-là, un autre mouvement créé par Steve Biko, le Mouvement de la conscience noire, prend de l’ampleur. « Le principe de base de la Conscience noire est le rejet par l’homme noir du système de valeurs qui veut faire de lui un étranger dans son propre pays et qui détruit jusqu’à sa dignité humaine », affirmait le leader charismatique du mouvement, en 1976. Quelques années auparavant, en 1971, dans un discours prononcé au Cap, il lançait : « L’arme la plus puissante dans les mains des oppresseurs est la mentalité des opprimés ! ». Une autre fois, il expliquait : « Pour commencer, il faut que les Blancs réalisent qu’ils sont seulement humains, pas supérieurs. De même, les Noirs doivent réaliser qu’ils sont aussi humains, pas inférieurs… ». Des idées qui avaient imprégné beaucoup de milieux universitaires et lycéens. Le langage africaniste, plus radical malgré sa référence au mouvement américain non violent, avait d’autant plus gagné les consciences que, paradoxalement, l’ANC, se battant pour une Afrique non raciale, apparaissait comme plus enclin au compromis.
Dans cet esprit, la bataille de la langue devenait presque centrale. Le pouvoir décida ainsi que l’afrikaans serait la langue d’enseignement pour les mathématiques, l’arithmétique et les études sociales. L’anglais serait la langue d’enseignement pour les sciences en général et les sujets pratiques (comme la ferronnerie ou la couture). Les langues autochtones ne seraient utilisées dès lors que pour l’enseignement religieux, la musique et la culture physique ! Pour justifier le décret publié en 1974, le vice-ministre de l’Éducation bantou déclarait alors qu’« un homme noir peut avoir à travailler dans une ferme ou dans une usine. Il peut avoir à travailler pour un employeur anglophone ou de langue afrikaans et il doit pouvoir comprendre ses instructions. Pourquoi devrions-nous commencer maintenant à nous quereller à propos de la langue d’enseignement pour les personnes de race noire ? ... Non, je ne les ai pas consultées et je ne vais pas les consulter. J’ai consulté la Constitution de la République d’Afrique du Sud ». Mais le décret passe mal dans les townships. Très mal.
Le 30 avril 1976, les élèves de l’école Thomas Mofolo junior d’Orlando Ouest, un quartier de Soweto (qui signifie SOuth WEst TOwnship), se mettent en grève en ne se rendant plus en cours. Le mouvement s’étend aux autres établissements de la township. Le 13 juin, un comité est constitué, qui appelle à un rassemblement pour le 16 juin.
Les élèves sont déterminés. Ils sont près de 20.000, ce jour-là. Des banderoles et des pancartes sont déployées, sur lesquelles on peut lire des inscriptions dénonçant la politique de John Forster, le premier ministre, ou célébrant l’Azanie, le nom que les mouvements africanistes donnaient alors à l’Afrique du Sud. Tout va très vite dégénérer. La police et l’armée de l’apartheid se déploient et tirent. L’un des premiers à tomber est un gamin de 12 ans, Hector Pieterson. Sur la photo, prise par Sam Nzima, on le voit, mourant, dans les bras d’un camarade de classe, Mbuyisa Makhubo, et sa propre sœur, Antoinette (Tiny) qui court à ses côtés. Le premier d’une longue série. Les flics sont comme à la foire. D’autres clichés, pris par Peter Magubane, les montrent, sourire aux lèvres, fiers d’eux. La révolte va s’étendre aux autres townships, comme celle d’Alexandra. Paradoxe, de nombreux jeunes de Soweto gagneront alors la branche armée de l’ANC, encouragés en cela par Joe Slovo, responsable du Parti communiste sud-africain (SACP). Theunis Swanepoel, le chef de la police qui a donné l’ordre de tirer, est mort d’une crise cardiaque, en 1998, à l’âge de 71 ans.
Depuis 1991, l’Organisation de l’unité africaine (OUA, devenue l’Union africaine) a fait de cette journée du 16 juin, la Journée mondiale de l’enfant africain. En Afrique du Sud, elle est considérée comme la Journée de la jeunesse.
« J’ai vu un enfant tomber. Sous une pluie de balles, je me suis précipité et j’ai réalisé le cliché », se souvient Sam Nzima, qui travaillait alors pour un journal de Johannesburg, The World, auteur de la photo où l’on voit Hector Pieterson dans les bras d’un de ses camarades de classe. « C’était une marche pacifique, on a dit aux enfants de se disperser et ils ont commencé à chanter Nkosi Sikelele (l’hymne des mouvements de libération sud-africains – NDLR). La police a reçu l’ordre de tirer. ». La désapprobation internationale qui a suivi les événements de Soweto (et la répression sanglante dans le reste du pays) a poussé l’ONU à décréter en 1977 un embargo sur les ventes d’armes à destination de l’Afrique du Sud. La révolte de Soweto aura ébranlé l’apartheid et reste gravée dans la mémoire de l’Afrique du Sud non raciale.

Repères
1924 Mise en place du premier gouvernement nationaliste. L’afrikaans devient langue nationale.
1944 Fondation de la Ligue de jeunesse de l’ANC par Nelson Mandela, Walter Sisulu et Oliver Tambo.
1963 Nelson Mandela est condamné à perpétuité pour terrorisme et les chefs de l’ANC sont emprisonnés ou exilés.
10 mai 1994 Nelson Mandela devient le premier président noir de l’Afrique du Sud.

PIERRE BARBANCEY
SOURCE : L'HUMANITÉ 17 JUIN 2016

vendredi 17 juin 2016

Venance Konan, de la vacuité des idées au naufrage de l’âme… ou les turpitudes d’un « petit marquis ».


Le 28 novembre 2010 s’est tenue, en Côte d’Ivoire, le deuxième tour de l’élection présidentielle qui devait permettre de sortir, démocratiquement, d’une épreuve douloureuse imposée au pays depuis le coup d’Etat manqué du 19 septembre 2002 et qui avait conduit à sa partition de fait.
Dans le strict respect de la Loi ivoirienne, Laurent Gbagbo avait été proclamé vainqueur du scrutin par le Conseil constitutionnel en application de l’Article 94, alinéa 3, de la Constitution : « le Conseil Constitutionnel proclame les résultats définitifs des élections présidentielles ».
On connaît la suite. Dans un déchaînement de fureur médiatisée ad nauseam et parachevée militairement le 11 avril 2011, le pouvoir français de l’époque, sous couvert d’une hypothétique « communauté internationale », régulièrement convoquée dans ce genre de circonstances, a fini par sortir Laurent Gbagbo et installer Alassane Ouattara, pour reprendre les termes du président français Nicolas Sarkozy.
Fin de l’épisode, mais pas fin de l’Histoire. Depuis cette triste date, le combat pour dire la Vérité sur cette forfaiture dont a été victime le peuple ivoirien n’a jamais cessé. Pendant que le régime installé brutalement se consolidait dans la répression, contraignant des dizaines de milliers d’Ivoiriens à l’exil, et poussait l’infamie jusqu’à déporter le président Laurent Gbagbo à la Cour pénale internationale (CPI), les vrais démocrates ne se sont jamais résolus à accepter cette imposture.
Apparemment inaudibles face au tsunami politico-médiatique sensé « protéger » le régime de Ouattara, leur message a fini par ébranler les certitudes et à ramener la Côte d’Ivoire dans l’actualité. Acteur, parmi des milliers d’autres, de cette lutte improbable, je peux témoigner de la lente, mais inexorable, évolution des esprits sur la réalité de la crise ivoirienne.
On connaît l’adage : « Cela va sans dire mais cela va mieux en le disant et encore mieux en l’écrivant ». Le 27 mai dernier, dans une chronique sur le site internet du journal Le Monde, le diplomate français Laurent Bigot a fini par « casser le canari » et poser la question : « Côte d’Ivoire : mais qui a gagné la présidentielle de 2010 ? ». Au terme d’un article essentiellement factuel, il concluait ainsi : « Je ne sais pas qui a réellement remporté l’élection de 2010 mais une chose est certaine, les résultats certifiés par les Nations-Unies ne sont pas les bons ».
Laurent Bigot était, lors de la crise ivoirienne, sous-directeur pour l’Afrique de l’Ouest au Quai d’Orsay. Il sera brusquement limogé par Laurent Fabius fin février 2013. Le 11 mars 2013, dans un article au titre révélateur (« Le Mali fait tomber des têtes au Quai d’Orsay ») le journaliste du Figaro Alain Barluet décrit Laurent Bigot comme un « très bon connaisseur du terrain » qui dénonçait l’effondrement de l’Etat malien et prévenait que le Burkina-Faso serait « le prochain sur la liste ». On peut imaginer facilement les sentiments qui ont dû animer Laurent Bigot le 31 octobre 2014 quand le président burkinabè Blaise Compaoré a fui son pays dans un hélicoptère français pour trouver refuge chez son obligé Alassane Ouattara.
Cet article illustrait la pertinence d’analyse du sous-directeur pour la situation qui prévalait dans sa zone de compétence.
Depuis son départ du Quai d’Orsay cette expertise lui donne régulièrement l’opportunité de publier des chroniques, en particulier dans Le Monde Afrique. D’ailleurs dans le chapeau de son texte du 27 mai dernier, Le Monde Afrique le présente comme « notre » chroniqueur.
Observateur attentif de la situation qui prévaut en Afrique de l’Ouest, je suis un lecteur assidu de ce journal et je découvre avec beaucoup d’intérêt les textes de Laurent Bigot quand ils sont mis en ligne.
Sa chronique sur la problématique de l’élection présidentielle ivoirienne de 2010 a, cependant, été un choc pour moi. En effet, confronté depuis cinq ans au « mur » de la doxa officielle qui, au nom de cette hypothétique « communauté internationale », avait décidé une fois pour toutes du résultat en Côte d’Ivoire, je lisais, pour la première fois, une remise en cause argumentée de ce résultat. La suite ne s’est pas fait attendre : la chronique s’est propagée comme un feu de brousse dans les réseaux sociaux, confortant les convaincus et ranimant l’espérance des désabusés.
Le régime d’Abidjan était, dès lors, face à un dilemme : se taire et risquer de voir le storytelling de la crise ivoirienne s’effondrer à terme ou réagir. C’est la seconde voie qu’il a empruntée. Mais il l’a fait dans l’urgence et la précipitation en « mandatant » pour cette mission un personnage polymorphe dont la probité morale a subi, en maintes occasions, l’épreuve de la réalité.
Cet homme, le journaliste Venance Konan, est bien connu des Ivoiriens et a été propulsé à la direction du groupe de presse Fraternité-Matin (qui, historiquement en Côte d’Ivoire, « s’aligne » sur la politique gouvernementale) grâce à une a-moralité sans faille qui lui a valu une carrière bien remplie à défaut d’être brillante.
Je laisse le soin à Monsieur Laurent Bigot de lui répondre, ce qui, compte tenu du niveau d’indigence de l’argumentaire développé par ce monsieur, ne sera sans doute pas une tâche insurmontable.
Cependant Venance Konan m’ayant fait l’honneur de me « convoquer » deux fois dans son « point de vue », une fois nominativement et l’autre fois comme l’un des « deux Français » ayant publié des livres pour défendre la thèse de la victoire de Laurent Gbagbo en 2010, je vais me permettre de lui rafraîchir la mémoire en lui rappelant le proverbe cher à Gbagbo : « Quand tu danses avec un aveugle, marche lui sur les pieds de temps en temps pour lui rappeler qu’il n’est pas seul dans la pièce ! »
Effectivement, j’ai publié, en septembre 2015, un livre intitulé « Les Ouattara, une imposture ivoirienne » (Editions du Moment) et je le remercie de l’avoir évoqué, car, dans cet ouvrage, je lui consacre un paragraphe (page 247 et suivantes) que je me fais un plaisir de lui rappeler in extenso :
(…) Le débat soulevé en Côte d’Ivoire sur le cas Ouattara a conduit nombre d’Ivoiriens à adopter des comportements éloignés de tout sens moral, obérant considérablement leur engagement. Cette déviance est symbolisée par un personnage que son ambition dévorante a transformé en thuriféraire à « géométrie variable », emblématique du système Ouattara.
Venance Konan est aujourd’hui le directeur du quotidien Fraternité-Matin, le journal quasi-officiel du pouvoir. Son allégeance à Ouattara transpire à chaque page dans un esprit de soumission sans retenue. J’ai connu Venance Konan quand nous déjeunions régulièrement le dimanche avec quelques amis, dont Tiburce Koffi. C’était dans les années 2003-2004 et, à cette époque, il ne jurait que par Laurent Gbagbo. Il faut dire qu’il était depuis longtemps un farouche opposant à Alassane Ouattara. Journaliste-écrivain, il avait publié une tribune, le 29 novembre 1994, dans ce même Fraternité-Matin où il indexait férocement son mentor du moment.
A propos du code électoral en discussion dans le cadre de l’élection présidentielle de 1995 et dont certains pensaient qu’il était destiné à barrer la route à Ouattara, Venance Konan écrivait ainsi : « Les gens du PDCI s’en défendent. Pour ma part, je pense que si le code électoral était dirigé contre monsieur Alassane Ouattara, ce serait une bonne chose. » Au sujet de la nationalité fluctuante de Ouattara, il ajoutait : « Pourquoi les Ivoiriens devraient-ils prendre le risque de confier leur destin à un homme dont le nationalisme varie selon l’air du temps ? Au nom de quels principes ? » Puis il enfonçait le clou : « Est-ce être raciste ou xénophobe que de prendre un minimum de précautions pour que notre pays ne tombe pas entre les mains d’aventuriers ? Est-ce aller trop loin que d’exiger que le père et la mère soient au moins Ivoiriens pour être sûr que celui qui dirigera notre pays n’aura pas un cœur qui balance ailleurs (…) ? » Enfin, il donnait le coup de grâce avec des mots qui, aujourd’hui, semblent plus actuels que jamais : « On dit aussi qu’Alassane Ouattara fut Premier ministre. Et que cela lui donne une légitimité pour briguer la présidence. D’abord, il n’a pas été élu Premier ministre. Et le débat actuel porte sur la présidence (…). Mais tout cela était une autre époque, celle où les Ivoiriens toléraient beaucoup de choses. Il y en a une autre qui commence où les Ivoiriens veulent conduire leurs affaires eux-mêmes ».
Voilà comment je dépeignais ce monsieur dans mon livre. Pour tenter de masquer sa turpitude ancienne, il se mue désormais en « bouffon du roi ». Ainsi, dans un précédent « point de vue » dans le même Monde Afrique daté, sans pudeur, du 11 avril 2016 (le 11 avril est aujourd’hui pour tous les Ivoiriens épris de liberté et de justice une date à jamais sombre) et au titre provocateur « Laurent Gbagbo n’est pas une victime de la Françafrique », il va, au cœur d’une « analyse » truffée de contrevérités ahurissantes, atteindre le point de non-retour dans l’ignominie qui le discrédite à jamais dans la conscience collective des Ivoiriens : « Personnellement je ne remercierai jamais assez la France d’avoir décidé, après avoir obtenu un mandat de l’ONU, de détruire les armes lourdes de Laurent Gbagbo, et de contribuer ainsi à son arrestation ».
Monsieur Venance Konan, je vais vous décevoir : la France n’a pas détruit les armes lourdes de Laurent Gbagbo car ces « armes lourdes » s’appellent Liberté, Justice, Démocratie, des concepts et des valeurs qui vous sont étrangers. Et, c’est grâce à ces « armes lourdes » que Laurent Gbagbo, au-delà de l’inqualifiable procès qu’il subit à la CPI, demeure dans le cœur de l’immense majorité des Ivoiriens, et au-delà, dans toute l’Afrique, comme le symbole de tous ceux qui aspirent à la dignité et à la souveraineté.
Le tribunal de l’Histoire nous convoque tous, un jour où l’autre. Je crains que pour vous le verdict soit sans appel.
Vous et vos semblables, vous n’hésitez pas à vous draper dans les habits de l’houphouétisme qui, sur vous, se transforment en vulgaires oripeaux. Mais, puisque vous invoquez les mânes du président-fondateur de la Côte d’Ivoire, je vais vous remémorer un de ses conseils qu’il ne manquait pas de rappeler aux ambitieux et aux vaniteux : « Quand on t’envoie, il faut savoir t’envoyer toi-même ! »
A bon entendeur, …
Bernard Houdin (Paris), le 7 juin 2016 

EN MARAUDE DANS LE WEB
Sous cette rubrique, nous vous proposons des documents de provenance diverses et qui ne seront pas nécessairement à l'unisson avec notre ligne éditoriale, pourvu qu'ils soient en rapport avec l'actualité ou l'histoire de la Côte d'Ivoire et des Ivoiriens, ou que, par leur contenu informatif, ils soient de nature à faciliter la compréhension des causes, des mécanismes et des enjeux de la « crise ivoirienne ».

 Source : eburnienews.net 14 juin 2016

jeudi 16 juin 2016

Au Burkina Faso, les magistrats pour une Justice réellement indépendante du pouvoir…

DECLARATION DE L'INTERSYNDICAT DES MAGISTRATS BURKINABE

Depuis un certain temps, la justice burkinabè est au centre d’une cabale tendant à la dénigrer afin d’atteindre un objectif inavoué : celui de restaurer la présidence du chef de l’Etat et la vice-présidence du ministre de la Justice au Conseil supérieur de la magistrature. Les actions préparatoires sont, entre autres, constituées par la manifestation devant le palais de justice de Ouagadougou autorisée par les autorités administratives et les graves déclarations des premiers responsables de notre pays.
Concernant la manifestation, les acteurs du monde judiciaire ont eu la désagréable surprise de constater qu’une autorisation avait été donnée à l’Association pour la promotion de la démocratie et de la participation citoyenne dirigée par Mme Lopez-Zongo Safiatou par la délégation spéciale de la commune de Ouagadougou pour contester les décisions de liberté provisoire de certains inculpés du tribunal militaire de Ouagadougou.
A l’occasion de cette manifestation téléguidée qui a eu lieu le jeudi 02 juin 2016, Mme Lopez-Zongo Safiatou a déclaré que : « Ça nous fera mal que le palais de justice connaisse le même sort que l’Assemblée nationale mais si la justice ne nous donne pas le choix, on n’aura pas le choix ». Cette manifestation est intervenue après une sortie médiatique du ministre de la Justice à l’occasion de laquelle il a déclaré qu’il y a la loi mais que les juges doivent tenir compte des aspirations du peuple comme s’il était alors impossible au pouvoir politique de faire prendre en compte cette préoccupation en légiférant simplement pour imposer au juge de rendre la décision la plus « populaire » qui puisse être lorsqu’il est saisi.
Concernant les réactions des plus hautes autorités de l’Etat, les acteurs judiciaires ont suivi avec beaucoup d’étonnement les propos de Monsieur Salifou Diallo, président de l’Assemblée nationale, lors de la formation des jeunes du MPP sur les valeurs de base de la social-démocratie (du 03 au 05 juin 2016) qui disait notamment que : « On ne quittera pas le pouvoir des armes pour tomber dans le pouvoir des juges. Nos juges sont devenus des affairistes et pour que notre justice soit sociale et équitable, il faudrait qu’à la prochaine révision constitutionnelle, on mette des garde-fous afin que celle-ci réponde aux aspiration de notre peuple ».
S’agissant de son Excellence Monsieur le président du Faso, lors de son dernier voyage à Dakar le 03 juin 2012, il a déclaré face à nos compatriotes vivant au Sénégal que : « Je voudrais simplement vous dire que lors de la transition, il a été décidé de réformer la justice pour la rendre indépendante, en retirant du Conseil supérieur de la magistrature le président du Faso et le ministre de la Justice, parce qu’on considère que la présence de ces deux-là empêche l’indépendance de la justice. Aujourd’hui, au plan de la justice, les décisions qui se prennent là-bas, nous n’y sommes pas impliquées. Malheureusement, lorsqu’on a des gens en liberté provisoire, la tendance c’est de dire que c’est le gouvernement qui a dit de les libérer, or, nous-mêmes, on apprend les décisions comme tout le monde. C’est dire que sur le plan de l’application de ce que nous avons appelé l’indépendance de la justice, je crois qu’aujourd’hui, chaque Burkinabè comprend pourquoi il est nécessaire que le président du Faso et le ministre de la Justice soient au Conseil supérieur de la magistrature. Parce que si vous avez un Etat où la magistrature est son propre patron, cela peut créer beaucoup de problèmes. Et je crois que lors des discussions constitutionnelles pour le passage à la 5ème République, ce seront des questions qui seront revues, au regard de la réalité et l’applicabilité sur le terrain ».
Cette position a été reprise lors de son séjour aux Etats Unis d’Amérique où le président du Faso est allé au-delà de ses premières déclarations en regrettant, contre toute attente, de s’être vu opposer le secret de l’instruction et l’indépendance du juge lorsqu’il a, suivant ses propres mots, convoqué les juges du tribunal militaire pour lui rendre compte de l’état du « dossier Sankara ».
Au regard des différents actes et propos susvisés, les syndicats de magistrats voudraient rappeler que le programme politique du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), parti au pouvoir, ainsi que le pacte national pour le renouveau de la justice issu des états généraux sur la justice dont le MPP est signataire, consacrent la nécessaire indépendance du pouvoir judiciaire.
Se dédire en si peu de temps et alors même que la mise en place des organes issus de la déconnexion du Conseil supérieur de la magistrature de l’exécutif est toujours en cours et ne permet donc pas en l’état de juger de l’efficacité de ces réformes pour les revoir éventuellement, laisse songeur. Sauf à dire qu’ils doivent être impliqués dans la prise de décisions, on ne voit pas quel est le rapport entre la critique faite à des décisions de justice, de surcroît du Tribunal militaire qui ne relève pas du Conseil supérieur de la magistrature, et le retour du président du Faso et du ministre de la Justice au sein dudit conseil.
Du reste, au sujet des dernières décisions, le pouvoir politique dans sa communication met sur la place publique des éléments tellement inexacts et erronés que les syndicats de magistrats ne peuvent s’empêcher de penser que c’est à dessein.
En conséquence de ce que sus-relevé, les syndicats de magistrats invitent les gouvernants du moment à s’entourer du maximum d’informations possibles, et à l’issue, à avoir le courage d’une communication vraie à la fois en droit et en fait ; à maintenir la parole donnée quant à l’avènement d’une justice indépendante et à la traduire dans leurs actes et propos. A ce sujet, la qualité des échanges portant sur leurs décrets, mais également sur l’indépendance de la justice envisagée d’une manière plus globale, que les syndicats de magistrats ont eus à une époque plus ou moins récente avec le président du Faso ne semblait pas pouvoir laisser entrevoir l’éventualité du débat en cours ; à se souvenir enfin que l’un des maître-mots de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 était l’avènement d’une justice indépendante, et plus particulièrement, l’avènement d’une justice soustraite de toute emprise politique.
Les syndicats de magistrats n’ont pas envie d’une incompréhension permanente avec le pouvoir politique mais ils refuseront toujours avec la dernière énergie que l’indépendance de la justice, au lieu d’être renforcée, puisse être remise en cause.
Non à des juges acquis !
Non à des juges faciles et dociles !
Non à une justice servile !
Oui à une justice indépendante au service de tous !
Ouagadougou, le 10 juin 2016
Le secrétaire général du Syndicat des magistrats Burkinabè : Christophe COMPAORE
Le secrétaire général du Syndicat burkinabè des magistrats : Moriba TRAORE
Le secrétaire général du Syndicat autonome des magistrats du Burkina : S. Antoine KABORE
Titre original : « Indépendance de la Justice : Les magistrats burkinabè dénoncent une cabale politique ».

Source : Comité intersyndical des magistrats burkinabè (Ouagadougou) 13 juin 2016.